La traite des Noirs et ses acteurs africains , par Tidiane Diakite

Posté par issopha le 23 février 2009

La traite des Noirs et ses acteurs africains


 

 

La traite des Noirs et ses acteurs africains , par Tidiane Diakite dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire Diakite1 Tidiane Diakité, La traite des Noirs et ses acteurs africains du 15° au 19° siècle , Berg International, nov. 2008, 240 p.

En librairies le : 15 novembre 2008 – Éditeur : Berg International – Reliure : Broché – Description : 240 pages au format 15 x 24 cm- ISBN : 978-2-917191-15-6 Prix : 19 €

A lire sur TERRA : le résumé, le sommaire et un chapitre en texte intégral

A lire ci-dessous, avec l’aimable autorisation de l’éditeur, un chapitre complet : Pour éteindre le feu

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PRESENTATION

Tidiane Diakité , professeur agrégé, originaire du Mali, fut très tôt sensible au phénomène de la traite atlantique dont il fit le thème de son mémoire de maîtrise universitaire. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Afrique et les questions relatives au développement et d’articles sur l’école, l’immigration, la religion, la société…

Par sa conception, son organisation et ses effets, la traite atlantique, ou traite européenne, fut un phénomène sans précédent dans l’histoire de l’humanité, une « barbarie jusqu’alors inconnue dans l’histoire de la barbarie ».

Mais au « devoir de mémoire » et à la « repentance » qui ne font qu’exacerber ressentiment et culpabilisation, il faut substituer le « droit de savoir ». C’est à ce prix qu’on pourra refermer le livre de l’esclavage pour se tourner résolument vers l’avenir. Il importe avant tout d’essayer de comprendre, non de juger ou de condamner unilatéralement les peuples blancs ou noirs afin d’avoir enfin une approche honnête et dépassionnée de ce sujet.

Si l’histoire de l’esclavage et celle de la traite des Noirs sont généralement assez connues, leurs dimensions spécifiquement africaines n’ont jamais fait l’objet d’une étude autonome alors qu’elles constituent un des aspects essentiels de cette histoire. Certes, tous les peuples d’Afrique ne furent pas acteurs ni tous les rois africains marchands de « bois d’ébène », mais dire la vérité historique c’est rendre hommage aux victimes de cette tragédie multiséculaire.

Ce livre révèle le rôle précis des Africains dans ce commerce d’êtres humains qui saigna leur continent pendant cinq siècles.

Diakite0 dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire

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TABLE DES MATIERES

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INTRODUCTION

CHAPITRE I
LES TEMPS PREMIERS : XVe-XVIe SIÈCLES
LES AFRICAINS COMPLICES OU VICTIMES ?

Derrière les épices et la croix, les esclaves
La primauté portugaise. Pour le salut des « âmes noires »

CHAPITRE II
LE TOURNANT DU XVIIe SIÈCLE :
LES ROIS VENDENT LEUR « BOIS D’ÉBÈNE »

Le Portugal au ban des nations
Le retournement des consciences
La mêlée européenne en Afrique
Les objets de traite : esclaves et marchandises

CHAPITRE III
EUROPÉENS ET AFRICAINS EN ACTION
Qui sont ces acteurs africains moteurs de la traite ?
Comment se procure-t-on des esclaves ?
Le XVIIIe siècle ou le siècle d’or des acteurs africains

CHAPITRE IV
L’ENGRENAGE OU L’ANARCHIE TRIOMPHANTE
La surenchère
Qui vend qui ?
Qui n’a pas vendu qui ?

CHAPITRE V
POUR ÉTEINDRE LE FEU

La voix des victimes. L’ Angleterre, figure de proue
À contre-courant : les résistances ailleurs et en Afrique
Les cendres encore fumantes
Les fruits de la traite

CONCLUSION

ANNEXES
Projet d’élimination du roi Congo
Projet de destitution du roi Damel
Description de la réception de l’ambassadeur du roi d’Ardres en France
La répression de la traite des Noirs
La traite en Afrique orientale selon le Capitaine Burton
Le Gouverneur du Sénégal, Faidherbe, au Commandant de Gorée

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

POUR ÉTEINDRE LE FEU

© 2008 Éditions Berg International Editeurs – Paris

HAUT DE PAGE

La voix des victimes. L’Angleterre, figure de proue

L’incendie allumé sur la côte africaine depuis le milieu du XVe siècle continuait encore à la fin du XVIIIe siècle de consumer chaque jour et chaque mois ses contingents d’esclaves noirs. Les voix qui se sont élevées à l’intérieur du continent, dont l’émouvante supplique du roi Alfonso Ier du Congo au roi du Portugal Joao III, en 1521, au nom de l’humanité et du christianisme, les révoltes de populations généralement converties à l’islam, des Peuls, comme en Sénégambie au cours du XVIIIe siècle, de même que la résistance de groupes de populations ainsi que de souverains africains étaient faibles, trop faibles. Trop faibles également les objections répétées du courant antiesclavagiste en Europe depuis le XVIe siècle, pour venir à bout des éléments déchaînés qui attisaient ce brasier ardent et dévorant qu’était devenu le commerce des esclaves en Afrique. Les voix de l’extérieur devaient peser d’un poids plus conséquent. Parmi elles, d’abord celles des victimes déportées.

Le marronnage fut l’une des premières expressions de résistance à l’esclavage, et par extension à la traite, parce que tous les esclaves « marrons » des Antilles et d’Amérique étaient fils de la traite. Ce terme « marron » désignait à l’origine les esclaves noirs qui refusaient les rigueurs de la servitude et qui, pour y échapper, s’enfuyaient loin du domaine de leur maître pour se réfugier dans les montagnes ou la forêt. Si le marronage fut « la plaie continuelle des Antilles » depuis qu’on y introduisit les premiers esclaves noirs, il fut sans doute aussi la première fissure visible dans le système de l’esclavage en général.

Les esclaves qui osaient choisir la voie du marronnage savaient à quoi ils s’exposaient car, dès le début de la colonisation aux Antilles, « les mesures les plus rigoureuses furent prises contre les marrons. » [1] Plusieurs de ces mesures, décidées depuis la métropole et mises en application sur le terrain par l’administration des colonies, allaient toutes dans le sens de l’exigence d’une discipline stricte et sans faiblesse imposée aux esclaves. Elles furent sans cesse rappelées avec insistance et sans cesse appliquées avec rigueur, mais les fuites répétées d’esclaves et la violence des révoltes constituaient la meilleure réponse aux esclavagistes prétendant que la condition des esclaves était meilleure en Amérique, chez leurs maîtres blancs, que chez eux sur leur terre natale. Le marronnage et les terribles représailles qui en découlaient sont constitutifs de l’histoire de l’esclavage aux Antilles. « Toutes les îles à esclaves, à quelque nation qu’elles appartiennent, ont leurs marrons », affirmait Victor Schoelcher.

Les violences des révoltes d’esclaves furent telles au Surinam et à la Jamaïque que la Hollande et l’Angleterre, incapables de les réduire après des années de représailles féroces et de guerres sanglantes, finirent par reconnaître la liberté totale des esclaves sur une portion de chacune de ces îles [2].

Quant aux colonies françaises, les mêmes chasses et les mêmes guerres incessantes y furent menées contre les esclaves fugitifs ou révoltés. Voici quelques exemples de ces représailles :

  • « Par arrêt du Conseil de la Martinique du 5 juillet 1677, le nègre Petit Jean est condamné à avoir la jambe gauche coupée en présence de tous les autres nègres des habitations voisines ; le nègre Jacques à avoir le jarret coupé au dessous du genou et à être marqué sur le front de la fleur de lys. » [3]

Le 17 juillet 1679, le Conseil de la Martinique condamne quelques Nègres accusés d’avoir voulu s’évader de l’île, les hommes à avoir la jambe gauche coupée, les femmes le nez, les uns et les autres à être marqués de la fleur de lys sur le front. Le 3 septembre 1681, le même Conseil prend un arrêt général contre les marrons car, « si ces désordres continuaient, on serait exposé aux révoltes, dont les exemples encore récents donnent sujet d’en craindre de nouvelles. » [4]

En effet, ces révoltes se produisirent, de plus en plus nombreuses et de plus en plus violentes, ôtant au colon sécurité et tranquillité sur les terres qu’il considérait comme siennes. Les esclaves faisaient ainsi payer aux maîtres, chaque jour plus cher, le prix pour la production de ces denrées de luxe : sucre, café, tabac, ainsi que leur sécurité et celle de leurs proches.

Le Code Noir promulgué par Louis XIV en 1685 devait réglementer et « humaniser » les rapports maîtres-esclaves. Son article 38 précise :

  • « L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule ; s’il récidive un autre mois à compter pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé, et la troisième fois, il sera puni de mort ».

Ainsi, comme l’écrit Lucien Peytraud citant des documents d’archives coloniales, à la suite d’une lettre des administrateurs de la Martinique, le roi promulgua, le 1er février 1743, une ordonnance portant que :

  • « Les esclaves surpris en marronage avec armes blanches ou à feu, seraient condamnés à mort ; avec couteaux autres que ceux appelés jambettes [couteaux pliants, sans ressort ni virole], punis de peine afflictive et même à mort, au besoin […] ceux qui chercheraient à s’enfuir de la colonie auraient le jarret coupé […] ». [5]

Puis, une « Déclaration royale du 1er mars 1768, d’après laquelle les esclaves ayant mérité les galères seront marqués de la fleur de lys, auront une oreille coupée et seront attachés à la chaîne à perpétuité ; à la première évasion, ils auront la seconde oreille coupée, puis ils seront pendus ; ceux qui auront mérité la mort pour marronage seront marqués de la fleur de lys, auront les deux oreilles coupées et seront condamnés à la chaîne à perpétuité ; ils seront pendus à la première évasion. » [6]

Il y eut des esclaves marqués de la fleur de lys, des oreilles coupées, des condamnés à la chaîne à perpétuité. Et pourtant, malgré toutes ces mesures draconiennes le XVIIIe siècle fut celui qui enregistra le plus de révoltes et le plus grand nombre de marrons aux Antilles car, « il faut avouer que, de toutes les guerres, celle de Spartacus est la plus juste, et peut-être la seule juste ». [7] Si les colons des Antilles subissaient directement les conséquences des révoltes de leurs esclaves, celles-ci étaient aussi quelquefois ressenties dans les métropoles. La longue et sanglante révolte de Saint-Domingue à partir de 1791, priva un temps l’Europe de sa denrée de luxe du siècle, le sucre, et fit prendre conscience de la condition des esclaves aux Antilles. Cette révolte, devenue révolution, n’accoucha-t-elle pas d’une république de Haïti « fondée sur le massacre des colons français » ? Dès lors, on s’interrogea sur le sort du système esclavagiste, sur celui des plantations d’outre-mer et donc de la traite atlantique.

Des révoltes d’une violence extrême éclatèrent en bien d’autres lieux, au Brésil ou ailleurs en Amérique. Et comme l’affirme H. Thomas :

  • « Les révoltes d’esclaves obsédaient tous les colons. Plus d’une douzaine de rébellions majeures eurent lieu au XVIIIe siècle à la Jamaïque, lorsque des esclaves marrons, retranchés dans les forêts des montagnes, poursuivirent la guérilla contre plusieurs colonies. Long Island avait connu une révolte servile en 1708 et la ville de New York en 1712 et 1733 ; en 1739, un groupe d’esclaves en Caroline du sud s’empara d’armes et se mit en route vers le Sud et la Floride, c’est-à-dire croyaient-ils, vers la liberté. » [8]

La peur se propagea des colonies aux métropoles et l’on vit désormais dans les colonies des « barils de poudre » enfouis sous des milliers de mines menaçant d’exploser à tout moment et d’engloutir colons et plantations.

Néanmoins, au XVIIe siècle, des esclaves noirs amenés en France avaient été libérés par décision royale car « selon le droit de nature, chacun doit naître franc ». Une lettre ministérielle datée du 4 octobre 1691 nous apprend que :

  • « Le roi ayant été informé qu’il est passé sur le vaisseau L’Oiseau, deux nègres de la Martinique, Sa Majesté, pour punir le Chevalier de Hère qui le commande, de n’avoir pas eu à cet égard toute l’attention qu’il fallait pour les empêcher de s’embarquer […]. Elle n’a pas jugé à propos de les renvoyer aux îles, la liberté était acquise par les lois du royaume aux esclaves, aussitôt qu’ils en touchent la terre. » [9]

Dès lors, des esclaves tenteront par tous les moyens de se rendre en France, seuls ou en compagnie de leur maître pour enfin goûter à la liberté.

Après les nombreuses révoltes de captifs à bord des navires négriers, la première expression d’opposition à la traite atlantique fut le cri poussé sous les coups de fouet dans les plantations de café du Brésil ou de la Jamaïque, dans les plantations de canne à sucre aux Antilles ou de champs de coton en Alabama.

Ce cri des esclaves devint chant, le chant devint musique, la musique devint littérature, arme défensive et offensive, moyen de résistance censé rendre à l’esclave sa fierté et sa dignité. Le chant sera aussi art pour protester contre la servitude, pour résister.

La musique en général mais surtout le jazz, le negro-spiritual, le blues, seront à la foi cri de révolte et cri d’espérance. Les paroles de ces chants et cette musique seront autant de symboles de la résistance intérieure et, selon Lawrence Levine :

  • « Les chansons des Noirs ont exprimé le feu et la lutte de leurs vies depuis qu’ils ont ouvert la bouche pour la première fois dans cette région du monde [les États-Unis]. Ils ont toujours désiré un jour meilleur. Le blues permettait aux Noirs de s’exprimer collectivement et individuellement, d’en tirer de grands plaisirs, de perpétuer des traditions, de préserver des valeurs. » [10]

Valeurs et traditions qui les rattachaient à l’Afrique vers laquelle ils tendaient la main par delà l’océan en vue d’éteindre le feu qui la consumait, étaient célébrées par les chanteurs de jazz, de blues et de negro-spirituals américains auxquels les Noirs haïtiens descendants d’esclaves répondaient par la voix et la plume de leurs poètes :

  • « Afrique
    Tes enfants perdus t’envoient le salut.
    Maternelle Afrique.
    Des Antilles aux Bermudes et des Bermudes aux États-Unis,
    Ils soupirent après toi… » [
    11]

D’anciens esclaves libérés prendront le flambeau de la résistance et seront les militants de la liberté pour tous les esclaves, en Amérique comme en Afrique. C’est aux États-Unis en effet, pendant la période esclavagiste « […] dans la Nouvelle Angleterre et dans les villes de l’Est où le Noir est libre depuis le début du XIXe siècle que naît une littérature afro-américaine, imitant l’européenne certes, et souvent coupée de la tradition orale, mais qui va donner la preuve de l’ascension raciale et venir au secours de l’abolitionnisme » [12].

À cet égard comme le précise si bien E. M’Bokolo, les États-Unis constituent un parfait symbole, car ce pays était au centre de la traite atlantique à la fois comme fournisseur de navires spécialisés à l’Espagne et au Portugal mais aussi comme marchand d’esclaves et comme vivant de l’esclavage à travers ses plantations de coton et de tabac.

Cependant, c’est surtout l’Europe qui servit de caisse de résonance et d’amplificateur à la voix des esclaves ou d’anciens esclaves noirs d’Amérique. L’affaire James Somerset fut en ce sens riche de symbole. Esclave noir emmené par son maître de Virginie à Londres en 1769 « rattrapé par celui-ci après une tentative de fuite et revendu à un planteur en partance pour la Jamaïque », il recouvra sa liberté en 1772 à la suite d’un procès qu’il gagna contre son maître, la justice se référant « au droit naturel et au constat qu’aucune loi ni coutume n’autorisait l’esclavage en Angleterre. » [13] Ce procès eut un retentissement spectaculaire dans le monde entier et servit de déclencheur. Ce fut la brèche par laquelle allaient s’engouffrer tous les abolitionnistes britanniques et européens. Le mouvement était désormais en marche vers l’abolition de l’esclavage et par voie de conséquence, de la traite. Le témoignage et le combat de l’ancien esclave Ottobah Cuguano (originaire du Nigeria) s’inscrivirent dans le sillage du procès de James Somerset. Ardent militant de l’abolition de la traite atlantique, il publia en 1789 son célèbre livre autobiographique La Véridique histoire d’Olandah Equiano, Africain esclave aux Caraïbes, homme libre par lui-même. Cet ouvrage connut un succès phénoménal. Plusieurs fois réédité, il fut un excellent amplificateur de la voix et du combat de son auteur qui donna de nombreuses conférences à travers toute la Grande-Bretagne, jusqu’à sa mort en 1797. L’argumentation développée par Cuguano ne pouvait laisser indifférent ; en témoigne cet extrait du vibrant plaidoyer en faveur de l’abolition de la traite :

  • « La population, les entrailles et le sol de l’Afrique regorgent de ressources précieuses et utiles ; les trésors dissimulés pendant des siècles seront exhumés et mis en circulation. Les industries, les entreprises, les mines prendront leur véritable développement en fonction de la marche de la civilisation. En un mot, un champ infini s’ouvre au commerce du fabricant et du négociant britanniques qui oseront. L’intérêt des fabriques et l’intérêt général sont synonymes. L’abolition de l’esclavage sera véritablement un bienfait universel. [...]
  • J’avance cette théorie en m’appuyant sur des faits, c’est pourquoi elle est infaillible. Si l’on permettait aux Noirs de rester dans leur propre pays, leur nombre doublerait tous les quinze ans. C’est en proportion de cet accroissement que se feraient les demandes en objets manufacturés. Le coton et l’indigo poussent à l’état spontané presque partout en Afrique ; considération qui n’est pas sans avoir de grandes conséquences pour les villes industrielles de Grande-Bretagne.
  • Ceci ouvre des perspectives infinies, à la fois glorieuses et heureuses, – pour l’habillement, etc., à un continent de dix mille miles de circonférence dont les productions de toutes sortes, d’une richesse considérable, peuvent s’échanger contre des objets manufacturés. » [14]

Il conforta ainsi la lutte engagée par les abolitionnistes britanniques qui prit son plein essor à la fin du XVIIIe siècle. En effet, à ces voix de victimes répondirent l’action et la persévérance des abolitionnistes européens qui, sous la bannière de la Grande-Bretagne, entreprirent une véritable croisade en Afrique contre les trafiquants d’esclaves. Avant la croisade anglaise, il y eut de nombreux signes précurseurs et de légers frémissements ici ou là allant tous dans le sens d’une réflexion sur l’esclavage, voire d’une remise en cause du système de la traite. Sans remonter aux siècles antérieurs le XVIe siècle offre quelques références irréfutables. Ainsi, en 1560, l’archevêque de Mexico, un dominicain, s’adressait-il par écrit au roi Philippe II d’Espagne :

  • « Nous n’avons aucune raison valable qui justifie l’asservissement des Nègres plutôt que celui des Indiens, car on nous dit qu’ils reçoivent l’Évangile de bon gré sans faire la guerre aux chrétiens. » [15]

Quelques années plus tard, Tomas de Mercado, un autre dominicain, était encore plus direct en condamnant implicitement la traite dans un ouvrage publié en 1569, même si lui aussi considérait « que la situation des esclaves était souvent meilleure en Amérique qu’en Afrique ». Il mettait surtout l’accent « sur le caractère inhumain des traitements subis par les esclaves noirs, la manière dont tant d’êtres humains étaient capturés par le rapt ou la tricherie, même si voleurs et tricheurs étaient africains ». Il reconnaissait que :

  • Les fortes sommes proposées pour les esclaves par les Européens encourageaient aussi les rois africains à envahir les territoires les uns des autres, persuadaient les pères de vendre leurs enfants, parfois par malveillance […]. L’indulgence vis-à-vis de la traite vers l’Amérique obligeait automatiquement les responsables à vivre en état de péché mortel. » [16]

Il y eut d’autres réflexions de religieux. Ainsi, Joao Alvaras, un jésuite du début du XVIIe siècle, déclarait-il : « J’estime personnellement que les malheurs qui accablent le Portugal viennent des esclaves que nous obtenons injustement dans nos conquêtes et les pays où nous traitons. » [17] Enfin, l’historien Juan Suarez de Peralta (1580) se demandait pourquoi les Noirs sont traités différemment que les Indiens puisque, disait-il « […] la seule différence entre eux est une différence de couleur. » [18]

Si ces voix isolées, lointaines, frêles et timides, furent vite étouffées, enfouies sous le poids des siècles triomphants de la traite atlantique, elles n’en constituèrent pas moins un long et discret cheminement, une remontée du plus profond vers la surface des consciences.

Toujours au XVIIe siècle, des quakers nord-américains passaient progressivement du doute moral timidement exprimé à la véhémente condamnation. Ainsi, en 1688, des quakers allemands de Germantowm (Philadelphie) signèrent-ils un manifeste dénonçant la traite des Noirs. Ce mouvement parti des quakers, sous l’impulsion du professeur Benezet notamment, ira s’amplifiant jusqu’au XVIIIe siècle, unissant dans la même réprobation et la même condamnation de la traite, les quakers d’Amérique et ceux de Grande-Bretagne. C’est précisément dans ce pays que fut brandi officiellement et pour la première fois l’étendard de la lutte contre la traite des Noirs.

Comment expliquer une telle initiative au moment précisément où la Grande-Bretagne dominait de loin, et ce depuis le XVIIIe siècle, la traite par le nombre de ses navires négriers, par le nombre d’esclaves transportés ainsi que par les activités et le dynamisme sans précédent de ses ports de traite, tout particulièrement Londres, Liverpool et Bristol, ce dernier opérant alors une véritable métamorphose : hier simple hameau de pêcheur « devenu le deuxième en richesse et en population dans l’Empire britannique » [19] grâce à la traite ?

Pourquoi cette nation, dont les marchands négriers venaient d’obtenir après des siècles de revendication la libéralisation totale du trafic d’esclaves africains, avec la perspective et les moyens d’accroître encore plus les capacités de ses navires, le nombre de ses trafiquants et celui d’esclaves déportés, renonçait-elle à autant de prérogatives ?

Comment justifier l’abandon de tant de profits au moment même où l’Angleterre occupait le premier rang devant les grandes nations de traite qu’étaient le Portugal, la France, les Pays-Bas pour la déportation d’esclaves noirs, et alors que les négriers de Liverpool en étaient arrivés à vendre plus de la moitié des hommes arrachés à l’Afrique par les Européens ?

Le XVIIIe siècle s’ouvrait sur les meilleurs auspices pour la Grande-Bretagne qui venait, par les traités d’Utrecht en 1713, de se voir octroyer non seulement de nouvelles possessions en Amérique dont l’île de Saint-Christophe aux Antilles, mais surtout le contrat de l’asiento, ravi à la France et qui lui conférait le monopole de la traite. Ces traités lui assuraient une hégémonie politique, maritime et commerciale dans le monde et la domination sans partage du commerce des esclaves sur les côtes africaines.

Comment expliquer, enfin, au regard de tant d’atouts et de perspectives heureuses pour la traite anglaise, ce désengagement et ce spectaculaire revirement ? Si pratiquement dans toutes les grandes nations pratiquant l’esclavage, à des degrés et à des périodes divers, quelques voix commençaient à s’élever en faveur de l’abolition de la traite, comment comprendre également que l’Angleterre ait pris la tête d’une si vaste et si audacieuse campagne, avec une si constante détermination pour l’obtenir ? Les interrogations suscitées par l’initiative et l’action de la Grande-Bretagne sont nombreuses et justifiées.

Ces interrogations furent d’abord le fait des Britanniques, l’initiative de l’abolition émanant d’une minorité active tout au long du XVIIIe siècle. Ces pionniers, marginaux et incompris, durent s’atteler avec opiniâtreté à la conquête de leur opinion nationale. Des arguments multiples furent développés tout au long de la dernière décennie du siècle, arguments de toute nature et de toutes origines : humanitaires, moraux, juridiques, religieux. Avant d’en faire un sujet de bataille diplomatique et de campagne internationale, les abolitionnistes durent commencer par convaincre l’opinion britannique de la nécessité de l’abolition de la traite anglaise.

Des hommes s’y employèrent, de toutes tendances et longtemps, car la traite britannique avait ses partisans et parmi ses avocats attitrés des hommes de grande stature et d’influence dans tous les milieux : économique, politique, culturel, qui voyaient dans la traite l’un des fondements de l’économie et de la prospérité de la nation ou encore, pour quelques-uns parmi eux, un moyen « […] de civiliser l’Afrique et pour qui les Africains n’étaient pas assez mûrs pour la liberté. » [20]

Des abolitionnistes, de leur côté, affirmaient au contraire que « l’Afrique ne serait jamais civilisée tant que perdurerait la traite ». [21]

Enfin, certains arguments développés en faveur du maintien de la traite ne manquaient pas d’originalité ni de vision, tel le suivant exprimé dans un article relevé dans le London’s Magazine, dont l’auteur, parlant des habitants de la Guinée, prétendait que ces derniers :

  • […] connaissent l’état d’esclavage le plus déplorable sous les pouvoirs arbitraires de leurs princes, tant pour leur vie que pour leurs biens. Dans leurs divers degrés de subordination, tous les grands personnages sont les maîtres absolus de leurs dépendants immédiats. Plus bas, chaque chef de famille est propriétaire de ses épouses, enfants et serviteurs et peut les envoyer à la mort ou sur un meilleur marché […]. Un tel état est contraire à la nature et à la raison, car chaque créature humaine a un droit absolu à la liberté […] mais il n’est pas en notre pouvoir de guérir les maux de l’univers et de libérer tous les royaumes du monde de la domination des tyrans […]. Tout ce qu’on peut faire en l’occurrence, c’est donner autant de liberté et de bonheur que possible dans les circonstances et selon le désir des gens ; c’est certainement ce qui se passe dans la traite de Guinée. Car en achetant, ou plutôt en rachetant les Nègres pour les éloigner de leurs tyrans nationaux en les transplantant sous les influences bienfaisantes du droit et de l’Évangile, on les avance à de bien plus hauts degrés de liberté, quoique ce ne soit pas la liberté absolue. » [22]

Les arguments des partisans et des adversaires du trafic négrier furent nombreux et variés. L’argument économique vint opportunément conforter les motifs humanitaires et juridiques déjà exprimés et renforcer ainsi l’arsenal abolitionniste. Les travaux de l’économiste Adam Smith démontraient que « le travail accompli par des hommes libres coûte finalement moins cher que celui effectué par des esclaves ». [23]

William Pitt le jeune, Premier ministre fit un discours devant la Chambre des communes en avril 1792. Son vibrant appel à la conscience humaine est un condensé du plaidoyer pour l’arrêt de la traite :

  • S’il est évident que cet exécrable trafic est aussi contraire à l’utilité qu’aux préceptes de la pitié, de la religion, de l’équité et à tous ceux qui doivent remuer la poitrine […] comment pouvons-nous balancer un instant à abolir ce commerce de chair humaine qui défigure depuis trop longtemps notre pays, exemple qui contribuera sans doute à l’abolir à chaque coin du globe. » [24]

Pour lui, la traite « est le plus grand mal effectif qui eût jamais frappé l’espèce humaine. »

Cette lutte exceptionnelle qui finit par faire de l’abolition de la traite une cause nationale, fut menée et portée pendant deux décennies par des hommes d’exception : Palmerston (même s’il était « plein de mépris pour les Noirs »), William Pitt, Clarkson et surtout Wilberforce qui, au terme de ces 20 ans de lutte quotidienne acharnée et de débats harassants, de 1787 à 1807, virent triompher officiellement la condamnation de la traite par leur nation.

La loi votée le 23 février 1807 et appliquée à partir du 1er mai 1807 ouvrait la première brèche importante dans l’édifice multiséculaire de la traite atlantique.

Au discours du Premier ministre, W. Pitt, devant le Parlement, répondait, devant la même assemblée, celui du Lord Chancellor, après le vote historique de la loi d’abolition :

  • C’était notre devoir à l’égard de Dieu et de notre pays, le phare de l’Europe éclairée, dont la fierté et la gloire consistaient à accorder la liberté et la vie commune, à apporter l’humanité et la justice à toutes les nations, de remédier à ce mal. » [25]

Dans ces deux discours, Dieu, la justice, l’humanité sont les principes autour desquels s’est opéré le ralliement des Britanniques pour abolir chez eux le trafic d’esclaves noirs. Ces mêmes principes faisaient désormais obligation à la nation anglaise de porter la bannière d’une croisade internationale afin d’obtenir de toutes les nations l’arrêt définitif du commerce d’êtres humains.

L’Angleterre se tourna donc vers ces nations, en tout premier lieu celles d’Europe. Ce fut une autre étape, d’une autre dimension, associant diplomatie et armes. La France, le Portugal et l’Espagne restaient à convaincre, tout particulièrement les deux dernières où le commerce entre l’Afrique et le Brésil pour la première et entre l’Afrique et Cuba pour la deuxième apparaissait depuis si longtemps, mais plus encore vers la fin du XVIIIe siècle, non seulement comme une priorité économique, mais aussi comme un élément de stabilité politique. Ce furent en conséquence les États les plus déterminés à poursuivre la traite et où la diplomatie britannique se heurta aux obstacles les plus enracinés et les plus irréductibles. Incontestablement, l’Angleterre aura été la figure de proue de la lutte antiesclavagiste ; elle initia l’objection et même la guerre contre la traite atlantique, en jouant le rôle de gendarme, en ralliant les autres puissances à sa cause, car elle était désormais convaincue « […] que le devoir et la mission lui incombaient d’utiliser l’influence et la puissance qu’il a plu à Dieu de lui donner pour sortir l’Afrique de la poussière et la mettre à même d’abattre par ses propres moyens l’esclavage et le commerce des esclaves. » [26]

Ainsi par un curieux retournement de l’histoire, la nation qui exerça sa suprématie de façon incontestée sur le commerce des esclaves en Afrique durant tout le XVIIIe siècle devenait, à la fin de ce siècle, la championne de la lutte contre la traite. De toutes les nations, elle fut celle qui fournit les efforts les plus grands et les plus constants. Ses penseurs, ses philosophes et écrivains, ses religieux et industriels épousèrent la nouvelle cause :

  • Si l’on a pu évoquer l’Écriture pour justifier la traite, le libre arbitre qui libère les consciences contribua plus facilement que dans le monde catholique à utiliser la même Écriture pour la combattre. Dans l’Angleterre protestante, la philanthropie et l’esprit de la Réforme se donnèrent ainsi la main pour créer des œuvres charitables. » [27]

À contre-courant : les résistances ailleurs et en Afrique

HAUT DE PAGE

Lorsque, au tout début du XIXe siècle, la Grande-Bretagne décida d’entreprendre cette campagne énergique contre la traite atlantique, elle n’avait que deux arguments à faire valoir. D’abord, son exemple qui faisait d’elle un modèle en la légitimant dans ce rôle où elle s’auto-investissait désormais. C’est elle qui œuvra activement pour que le congrès de Vienne, en 1815, adopte la « Déclaration des puissances sur l’abolition de la traite des Nègres ».

Le second argument, non le moindre, était sa suprématie sur les mers et la puissance de son industrie par rapport à celle des autres nations de cette époque. Face à sa détermination se dressaient en revanche des forces qui avançaient autant de contre arguments pour battre en brèche sa volonté de parvenir à la suppression de la traite et de l’esclavage dans le monde entier.

La première de ces forces était celle de l’habitude, car depuis le milieu du XVIe siècle la traite était devenue une tradition qui avait modelé les mentalités de part et d’autre de l’Atlantique. La deuxième force était celle des intérêts nationaux et individuels des grandes puissances engagées dans ce commerce. De plus, aussi bien en Europe qu’en Amérique, ceux qui avaient baigné dans ce trafic durant tant de siècles et de générations n’entendaient pas – quel que soit l’argumentation développée – y renoncer du jour au lendemain.

Le Royaume-Uni eut ainsi à convaincre d’abord les grandes nations esclavagistes, comme les États-Unis et la France, du bien-fondé de sa politique d’interdiction de la traite. Il devait les amener à en accepter le principe et à coopérer à son application. Mais comment suivre dans cet élan abolitionniste la nation qui, depuis le début du XVIIIe siècle, avait tiré les plus gros profits de ce commerce qu’elle dominait en tous points sur les côtes africaines ? D’où la suspicion légitime des Français, Portugais, Espagnols et Américains face à cette nouvelle attitude.

Ce revirement anglais semblait si étrange et inattendu qu’il suscita chez les autres nations adversaires et concurrentes scepticisme d’abord, puis accusation d’hypocrisie. La Grande-Bretagne fut soupçonnée de chercher à asseoir sa suprématie sur les mers et à ruiner par un humanitarisme de façade le commerce et l’économie des nations concurrentes. Cette suspicion contribua à durcir leur attitude à l’égard des Anglais et de l’abolitionnisme. Elles y verront longtemps ou feindront d’y voir une manœuvre déguisée destinée à nuire à leurs intérêts.

Dès 1808, l’Angleterre institua le « droit de visite » qui consistait pour les différentes nations à accepter des visites réciproques de leurs navires en mer pour s’assurer qu’ils ne transportaient pas d’esclaves. Seuls le Danemark, la Suède et les Pays-Bas l’acceptèrent d’emblée. L’Espagne et le Portugal décidèrent de se soumettre à cette mesure de droit de visite à condition qu’elle ne concerne pas les régions de l’Afrique situées au sud de l’Équateur, ces régions qui s’étendent du Congo à l’Angola étant considérées par le Portugal depuis le XVe siècle comme sa « zone d’exclusive. » L’Espagne et le Portugal obtinrent en outre une substantielle compensation financière à leur adhésion au droit de visite s’élevant pour la première à 1 135 000 livres et pour la seconde à 2 850 000 livres.

En vue d’une plus grande efficacité dans la répression de la traite, en 1822, la Grande-Bretagne ajouta au droit de visite une nouvelle mesure dite « clause d’équipement » qui permettait de monter à bord d’un navire afin de vérifier qu’il ne disposait pas d’instruments de traite : chaînes, fers pour entraver les mains et les pieds ainsi que des aménagements spécifiques. Cette dernière mesure ne reçut pas l’agrément de toutes les nations concernées ; les États-Unis et la France notamment s’y opposèrent. Les premiers qui avaient toujours refusé le droit de visite n’acceptèrent pas davantage la clause d’équipement. Quant à la France, elle n’accepta pas non plus cette mesure mais se résolut à accepter et à appliquer le droit de visite en 1831. Cependant, signer les accords internationaux ne signifia pas appliquer sans réserve les mesures édictées. Les intérêts en jeu constituaient un obstacle de taille. Déjà, à la fin du XVIIIe siècle, des voix s’étaient élevées avec vigueur contre toute idée de suppression de l’esclavage, comme le laisse supposer cette argumentation du député révolutionnaire Barnave devant l’Assemblée Constituante en 1791, pour qui l’esclavage se confondait avec une cause nationale :

  • « Ce régime [l’esclavage] est absurde, mais il est établi, et on ne peut y toucher brusquement, sans entraîner les plus grands désastres : ce régime est oppressif mais il fait exister en France plusieurs millions d’hommes : ce régime est barbare, mais il y aurait une plus grande barbarie à vouloir y porter les mains, sans avoir les connaissances nécessaires ; car le sang d’une nombreuse génération coulerait par votre imprudence, bien loin d’avoir recueilli le bienfait qui eût été dans votre pensée : ainsi ce n’est pas pour le bonheur des hommes, c’est pour les maux incalculables que l’on peut se hasarder, dans les connaissances louches, à porter des lois sur des colonies. Chaque fois que vous croiriez faire peu pour la philosophie, vous feriez infiniment trop contre la paix et la tranquillité. » [28]

Bien d’autres voix s’élevèrent aussi ailleurs avec véhémence contre cet inconcevable projet d’abolition. Pour les Hollandais, on ne pouvait accepter « l’idée d’abolition car elle causerait un tort considérable à [leur] plus riche source de traite. » [29]

La France aussi eut ses abolitionnistes militants de la fin du XVIIIe siècle : Lafayette, Mirabeau, La Rochefoucaud, Condorcet, Lavoisier, l’abbé Sieyès, l’abbé Grégoire, Brissot, Benjamin Constant, Madame de Staël, son fils Gustave et son gendre le duc de Broglie… Ils furent tous menacés de mort par les représentants des intérêts des planteurs des Antilles et par ceux des grands marchands et armateurs négriers.

À l’image de Londres, Paris aussi eut sa société des Amis des Noirs mais celle-ci n’eut pas la même envergure ni la même durée pour élever la moralité générale de la nation ou infléchir le cours de l’histoire en faveur de l’abolition de la traite.

En 1818, le député Benjamin Constant, s’adressant à l’Assemblée nationale, dénonçait l’hypocrisie des pouvoirs publics français en matière d’application des mesures d’interdiction de la traite :

  • « La traite se fait, elle se fait impunément : on sait la date des départs, des achats, des arrivées ; on publie des prospectus pour inviter à prendre des actions dans cette traite ; seulement on déguise l’achat des esclaves en supposant l’achat de mulets sur la côte d’Afrique, où jamais on n’acheta de mulets. La traite se fait plus cruellement que jamais, parce que les capitaines négriers, pour se dérober à la surveillance, recourent à des expédients atroces pour faire disparaître les captifs. » [30]

Cette hypocrisie était également constatée sur le terrain en Afrique ou ce trafic clandestin est ainsi attesté deux années plus tard :

  • « L’an dernier, le ministre de la Marine affirmait : ‘‘Quant à la traite des Noirs, je peux dire que le gouvernement a fait tout ce qui dépendait de lui pour qu’elle s’arrête partout. Nous avons poursuivi les auteurs de cet odieux trafic. Nous l’avons empêché au Sénégal.’’ Cependant, le bateau Élisa de Saint-Louis, appartenant à monsieur Jaffro, commerçant, a transporté 150 Noirs en 1817, dont plusieurs appartenant à des employés du gouvernement. Le chargement et la destination de ce navire étaient connus de tous. Je peux affirmer que ce commerce inhumain ne peut continuer dans la région du Sénégal sans l’accord des autorités. Mais on ne peut espérer le voir cesser tant que le gouverneur prendra lui-même part à ce commerce illicite. » [31]

D’autres noms mériteraient de figurer parmi cette liste des « justes » de la cause abolitionniste y compris dans les nations les plus récalcitrantes. En Espagne, Isidoro Antillon fut parmi les premiers à dénoncer la traite. Il mourut assassiné en 1813 pour avoir œuvré en faveur de son abolition. Le Luso-brésilien Soares de Souza fut un autre combattant inlassable de la cause.

Mais la force de la demande et le besoin d’esclaves noirs dans les États utilisateurs constituaient l’obstacle majeur. Cette demande et ces besoins étaient colossaux, parce que multipliés depuis le début du XVIIIe siècle. En outre, les profits devenaient énormes pour les armateurs et trafiquants qui, pour échapper aux mesures d’abolition, n’hésitaient pas désormais à prendre des risques en imaginant toutes les voies de contournement possibles.

Aux Antilles françaises comme aux États-Unis, la demande d’esclaves africains était plus forte que jamais, car leurs besoins en main-d’œuvre servile n’y avaient jamais été pleinement satisfaits. (L’esclavage intérieur ne fut aboli aux États-Unis qu’en 1865 même si le principe de l’interdiction de la traite fut admis dès 1808). Le Brésil et Cuba étaient sans doute les plus gros demandeurs à cette époque, leur économie étant pour l’essentiel basée sur la culture du café pour le premier, de la canne à sucre pour le second, dépendait du travail des esclaves.

De la fin du XVIIe au début du XIXe siècle, la consommation de café, d’abord réservée aux classes privilégiées, s’était peu à peu étendue à une fraction importante de la population de l’Europe. Il en fut de même pour la consommation du sucre qui s’était considérablement popularisé, au point de devenir une denrée de première nécessité tant pour son usage gustatif que pour son emploi en pharmacie, en chimie… Or la majorité du sucre consommé dans le monde provenait des plantations des îles d’Amérique, Cuba se classant en tête des pays producteurs. Tous ces facteurs d’ordre principalement économique contribuaient à multiplier par dix ou par vingt les besoins annuels d’esclaves noirs par rapport aux besoins du début du XVIIIe siècle. Ce fut aussi le cas pour les États-Unis où la croissance de la production cotonnière du Sud dans la deuxième moitié du XIXe siècle nécessitait un effectif de main-d’œuvre noire plus important que jamais. Ce pays avait souscrit à l’interdiction de la traite dès 1808, mais l’esclavage, le commerce intérieur des esclaves, y resta légal jusqu’en 1865. Des trafiquants américains pratiquèrent le commerce des esclaves, via Cuba, en faisant des profits colossaux. Durant cette période, un esclave acheté 10 dollars en Afrique était revendu entre 600 et 700 dollars aux États-Unis, ce qui, par ricochet, stimulait les activités esclavagistes des acteurs africains.

Cuba et le Brésil resteront pour longtemps les bastions actifs de la traite et le lieu de convergence de tous les négriers interlopes : Américains, Britanniques, Français en particulier. Sous la pression, voire le harcèlement des Britanniques, les résistances s’érodèrent peu à peu dans les grandes nations de traite. Le Portugal abolit officiellement la traite en 1835 (même si le vote de la loi d’abolition ne signifia pas l’arrêt définitif du trafic d’esclaves), après les Pays-Bas dont la loi d’interdiction date de 1818. Le Brésil vota la loi d’interdiction le 17 juillet 1850. Quant à l’Espagne, après de multiples revirements et rebondissements, la loi abolissant la traite vit le jour en mai 1867.

Enfin, la campagne internationale pour l’abolition bénéficia d’une conjonction favorable : la lutte des colonies de l’Empire espagnol d’Amérique du Sud contre l’Espagne (le pays le plus réfractaire à toute idée d’abolition) pour leur indépendance incluait la libération de leurs esclaves, de même que l’abolition de la traite et de l’esclavage. Les dirigeants de la guerre d’indépendance obtenaient ainsi le concours des Britanniques en faveur de leur cause en même temps qu’ils renforçaient leur potentiel militaire par l’enrôlement d’esclaves affranchis. Pour le libérateur et grand héros de l’Amérique latine, Simon Bolivar, « l’abolition de l’esclavage constituait la clef de l’indépendance de l’Amérique espagnole » [32]. De fait, cette lutte d’indépendance accéléra le mouvement de l’abolition. Les uns après les autres les futurs et nouveaux États libérèrent leurs esclaves en interdisant la traite. Le Chili et le Venezuela en 1811, la Colombie et l’Argentine en 1812, l’Uruguay, le Mexique… suivirent. De 1811 à 1829, l’esclavage et la traite furent abolis dans toute l’Amérique latine, à l’exception du Brésil et de Cuba. De plus, tous ces nouveaux États offrirent le concours de leur marine à la Grande-Bretagne pour renforcer la police internationale des mers chargée de la lutte contre la traite.

De fait, avant d’être rejointe bien plus tard par la France, les États-Unis et d’autres pays dont la Russie, la Grande-Bretagne fut la seule nation au monde à entretenir en permanence, dès 1808, une escadre de surveillance et de répression du commerce d’esclaves au large des côtes d’Afrique. Ses efforts furent couronnés d’un premier succès par l’adoption au congrès de Vienne en 1815 d’une déclaration condamnant solennellement le trafic des esclaves. Entre-temps, le Danemark avait interdit ce commerce en 1803. La France l’interdit à son tour en 1818. Puis l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises fut votée en 1848 (la loi Schoelcher) afin de tarir définitivement les sources d’appel de la traite atlantique. Comme en Grande-Bretagne, l’action de ses penseurs, écrivains et philosophes servit la cause de l’abolition, tout particulièrement le livre de l’abbé Guillaume Raynal Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, publié en 1770 et qui fit une forte impression sur l’opinion ainsi sensibilisée au problème de l’esclavage.

Une autre circonstance favorable à la cause de l’abolition résida dans le fléchissement au sommet de la hiérarchie catholique. Si les papes, depuis le XVe siècle, avaient pris position ouvertement contre l’esclavage des Indiens, en revanche, leur attitude à l’égard de l’esclavage des Noirs et de la traite fut de tout temps équivoque sinon implicitement favorable à l’asservissement des Noirs ainsi qu’à la traite atlantique. Au cours du premier tiers du XIXe siècle, les déclarations des souverains pontifes furent enfin plus précises, elles s’alignaient sur la campagne initiée par les Anglais, laquelle était en passe de remporter des victoires décisives en Europe et en Amérique.

Ce fut tout d’abord le pape Pie VII, lors du congrès de Vienne en 1815, qui incarna ce changement en plaidant, par l’intermédiaire de son représentant, la cause de l’abolition de la traite. Mais ce fut surtout le pape Grégoire XVI qui, par la publication de sa bulle du 3 décembre 1838, condamna sans ambages le trafic d’esclaves noirs.

Les progrès du projet d’abolition, la convergence de la lutte des laïcs et celle des Églises en faveur de l’arrêt de la traite aboutirent à des pratiques nouvelles dans certains États récalcitrants.

Aussi bien au Brésil, aux Antilles qu’aux États-Unis, les marchands d’esclaves et les planteurs se soucièrent avant tout de la reproduction de l’espèce noire afin que l’interdiction définitive de la traite ait le moins d’impact possible sur le besoin de main d’œuvre servile. Les statistiques des prises de même que les rapports de capitaines négriers reflètent cette nouvelle tendance : le pourcentage des femmes capturées et transportées progressa sensiblement par rapport aux périodes antérieures. Les femmes, tout spécifiquement les jeunes filles et fillettes, furent victimes des rapts perpétrés par les Africains et devinrent la proie désignée des rabatteurs, à la demande des négriers blancs. D’où une insécurité accrue pour cette catégorie de la population, partout sur les côtes africaines. En Amérique, la perspective de l’arrêt de l’importation d’esclaves noirs provoqua un autre phénomène. Au Brésil tout particulièrement et dans certains États des États-Unis, le vol d’esclaves apparut comme une solution à la pénurie prévisible de main-d’œuvre, ce qui créa une insécurité supplémentaire pour les esclaves, notamment les femmes devenues outils de perpétuation de la « race », car le souci de reproduction des Noirs devenait dès lors la principale préoccupation.

La procréation des esclaves par la pratique de la polygamie et des accouplements organisés et planifiés fut donc innovée à grande échelle, aussi bien pour l’usage personnel du maître planteur que pour la revente du produit issu de ces reproductions.

Ces réponses à l’abolitionnisme s’accentuèrent à partir du vote de l’abolition de la traite en Grande-Bretagne et le début de la campagne internationale qu’entreprit ce pays. Elles contribuaient incontestablement à dégrader encore un peu plus la condition de l’esclave et à lui dénier toute humanité.

Si les voix les plus fortes contre l’esclavage et la traite furent surtout des voix extérieures à l’Afrique, dans ce continent même, de tout temps, des voix s’élevèrent, des cris furent également poussés contre le fléau de la traite. Ces voix trop faibles, ces cris vite étouffés ne purent aboutir à ébranler le système et ne suscitèrent rien de comparable à l’élan mobilisateur en Europe contre le trafic d’esclaves noirs, encore moins contre l’esclavage. L’ancien esclave Ottobach Cuguano écrivait dans son livre autobiographique :

  • « Mais, je dois avouer, à la honte de mes propres compatriotes, qu’à l’origine, j’ai été enlevé et trahi par des hommes de ma couleur, et qu’ils ont été la cause première de mon exil et de mon esclavage ; mais sans acheteurs, il n’y aurait pas de vendeurs. » [33]

Quand ces acheteurs européens cessèrent enfin d’acheter, les vendeurs cessèrent-ils pour autant de vendre ?

D’une manière générale, l’accueil réservé par les rois côtiers, et les trafiquants esclavagistes autochtones, aux mesures d’interdiction de la traite fut à la mesure des résistances opposées de l’autre côté de l’Atlantique à l’abolition de ce commerce. Pour ces Africains, les raisons de leur résistance étaient différentes de celles qui s’exprimaient en Europe, aux États-Unis, à Cuba ou au Brésil, car en Afrique des royaumes étaient nés ou s’étaient développés sur la base de la traite des esclaves qui constituait leurs seuls fondements : Royaumes du Dahomey, royaume d’Oyo, du Bénin, confédération Ashantis, etc.

Ce fut d’abord la perplexité pour nombre de souverains africains impliqués dans la traite, tel Obi Ossai, roi d’Abo (Nigeria) en 1841, tâchant de mettre en évidence les incohérences de l’attitude des Européens à l’égard du trafic négrier, il constatait :

  • « Jusqu’à présent nous pensions que c’était la volonté de Dieu que les Noirs soient les esclaves des Blancs. Les Blancs nous ont d’abord dit que nous devions leur vendre des esclaves. Si les Blancs renoncent à acheter, les Noirs renonceront à vendre. » [34]

Si certains rois africains acceptèrent de signer avec la Grande-Bretagne des contrats prohibant le commerce d’esclaves, moyennant finance et mise en place de nouvelles activités économiques, d’autres en revanche restèrent sourds à toute proposition amiable. Pour ceux-là, les Anglais durent employer la force. De fait, il fallut livrer en Afrique une nouvelle bataille, non plus pour se procurer des esclaves via les intermédiaires africains, mais contre les trafiquants autochtones hier fournisseurs d’esclaves des négriers européens. Cette bataille ne fut pas des plus aisées car quatre siècles et demi de traite esclavagiste avaient marqué les lieux et les esprits, conditionné les existences tant et si bien qu’ils ne pouvaient être effacés du jour au lendemain, à la faveur d’une loi votée en Europe. Comme certains trafiquants européens, des souverains africains et nombre d’auxiliaires et d’agents attitrés restèrent sourds au cri de la conscience humaine.

À l’inverse de la volonté proclamée du roi nigérian Obi Ossai de se conformer aux lois abolitionnistes des Européens, les chefs africains coutumiers de ce trafic furent, dans leur immense majorité, ahuris devant ces mesures d’abolition de la traite. Ils se montrèrent imperméables à la dimension morale de l’argumentation abolitionniste, allant jusqu’à refuser les propositions de compensation financière de la part de la Grande-Bretagne. Les Anglais avaient déjà pu vérifier, bien avant l’abolition officielle de la traite en 1807, la crispation des chefs africains sur ce qu’ils considéraient comme une absolue nécessité pour eux. Ce dialogue entre un capitaine anglais et le roi de Bonny (Nigeria) en est l’illustration :

  • « Le capitaine Crow rapporte une conversation intéressante qu’il eut à ce propos [la traite] avec son ami Pepple, le roi de Bonny. De ces marécages pleins de palétuviers, le roi de Bonny suivait avec incrédulité et effarement la campagne lointaine de William Wilberforce en Grande-Bretagne contre l’esclavage et la traite des Noirs. Adroitement, Pepple demanda à Crow de bien vouloir décrire ce qu’étaient les guerres en Europe. Crow évoqua les dizaines de milliers d’hommes qui tombaient en une seule journée sur un champ de bataille, sans compter les innombrables blessés. Le roi Pepple prit alors la parole et bien que ce fût en petit nègre, nous entendons ici la voix authentique de l’Afrique jugeant le ‘‘grand homme’’ Wilberforce et son action au Parlement britannique : ‘‘Pourquoi donc Crow, votre grand homme et votre grande maison de palabres (le Parlement) font tout ce bruit au sujet de notre pays et de notre commerce ? Nous ne tuons pas autant d’hommes que vous et nous supposons que nous sommes noirs et ne savons pas lire des livres, parce que Dieu Tout Puissant nous a faits ainsi. Nous croyons que Dieu nous a faits tous, et a fait que l’homme blanc sait lire dans les livres. Mais votre pays veut gouverner tous les pays et arrêter maintenant notre commerce et gouverner Dieu Tout Puissant.’’ Ce qui signifiait pour ce roi africain ‘‘qu’il était préférable de vendre des êtres humains que d’en mener des dizaines de milliers à l’abattoir’’. Pourquoi le peuple anglais faisait-il tant d’histoire au sujet de la traite des nègres et si peu au sujet des morts d’Austerlitz ? » [35]

Pierre Verger rapporte la teneur de ce message, adressé par le ministre des Affaires étrangères britannique Palmerston au roi Ghezo du Dahomey le 11 octobre 1850, qui illustre la difficulté de faire entendre raison à certains chefs africains à propos de la traite esclavagiste :

  • « Au sujet du commerce des esclaves, le gouvernement britannique est très déçu par votre réponse, car il espérait que vous accepteriez ses très honorables demandes, accompagnées de la belle offre d’une compensation pour toute perte momentanée que vous pourriez subir en renonçant au commerce des esclaves. Mais, comme vous avez refusé ce que la Grande-Bretagne vous a demandé de faire, celle-ci sera obligée d’atteindre son but par ses propres moyens et comme elle est certaine de réussir en toutes choses qu’elle est déterminée à entreprendre, le résultat sera que le commerce des esclaves sera supprimé au Dahomey par les croiseurs britanniques et ainsi vous subirez une perte temporaire sans recevoir de compensation. » [36]

Et, quand le roi montrait quelque disposition à l’égard de l’interdiction et à l’arrêt définitif de la traite, la force de l’habitude, l’attrait des produits européens et d’une certaine facilité de vie, la fascination exercée sur les dignitaires et chefs locaux par tout ce qui était importé d’Europe, ainsi que les intérêts des négriers, finissaient par l’emporter. Tel avait été le cas, parmi d’autres, du roi Alfonso Ier du Congo. Ce roi, « […] choqué du peu de considération manifesté aux siens et déçu de constater que les principes moraux introduits par la religion européenne ne semblaient pas s’appliquer aux Africains, s’opposa à tout commerce d’esclaves sur son territoire. Il s’attira alors la haine des négriers blancs qui tenteront même de le faire assassiner en pleine messe en 1540. » [37]

Que pouvait ce roi, seul face à ce qui était devenu une coutume, un mode de vie, face aux intérêts en jeu et en butte à la volonté affirmée des dignitaires de son royaume de continuer à tirer profit d’un commerce qui imprégnait tant leur quotidien ?

  • « Relativement disciplinés jusqu’alors, les princes, ducs, marquis et comtes locaux, férus de biens de consommation européens, vont allègrement battre en brèche l’ordonnance royale en se lançant à leur tout dans la chasse aux esclaves […]. S’ils voulaient se procurer les fantaisies importées dont ils raffolaient, ils n’avaient guère le choix. » [38]

Ce conditionnement était encore plus marqué au XIXe siècle et caractérisait en tout premier lieu les souverains et chefs locaux de royaumes nés et structurés par le trafic d’esclaves avec les Européens. Ainsi cet homme d’affaires britannique ayant séjourné sur la côte de Guinée au début de ce siècle, au lendemain du vote de la loi d’abolition de la traite en Angleterre, constatait :

  • « La traite a toujours été populaire et le reste en Afrique […]. Je crois que chaque indigène africain se livrerait à la traite s’il le pouvait. » [39]

Constat confirmé par ces propos du roi de Bonny à son interlocuteur anglais :

  • « Nous pensons que cette traite doit continuer – c’est le verdict de notre oracle et de nos prêtres. Ils prétendent que votre pays, malgré sa puissance, ne peut arrêter un commerce prescrit par Dieu lui-même. » [40]

En 1810, le roi du Dahomey dépêcha une ambassade au vice-roi du Brésil, pour « rassurer ses clients » sur sa volonté de continuer la traite. Pour lui, rien ne pouvait justifier l’arrêt de ce trafic si ancien et si florissant entre les deux pays.

Face à cette réalité et à tant de détermination des rois négriers africains à poursuivre un trafic devenu leur activité principale, et dont ils tiraient l’essentiel de leurs ressources ainsi que le fondement de leur pouvoir, l’Angleterre dut user de moyens et de méthodes appropriés : l’usage de la force militaire lorsqu’elle s’imposait et celui de la diplomatie auprès des souverains africains.

En 1817, Radama, roi de Madagascar, signa un traité avec le gouvernement anglais qui le gratifiait d’une allocation annuelle de « 10 000 dollars durant trois ans » contre son engagement à renoncer à la vente d’esclaves aux trafiquants européens. [41]

De même en 1842 :

  • « Eyo et Eyamba, chefs de deux principales villes d’Old Calabar, signèrent un accord abolissant la traite moyennant une gratification de 2 000 livres sterling pendant cinq ans, un autre traité fut signé à Bimbia [au Cameroun], qui prévoyait une indemnité de 1 200 livres seulement l’an. » [42]

D’autres exemples de « diplomatie financière » eurent cours en Afrique mais sans que le succès en soit toujours avéré. Le roi de Bonny, Pepple, promit, contre la proposition par l’Angleterre d’une rétribution annuelle de 10 000 livres sterling de mettre fin à ses activités de traite. Mais, cette allocation étant ramenée par le gouvernement britannique à 2 000 livres, ce roi (qui déclarait avoir vendu 3 000 personnes entre 1839 et 1841), insatisfait de la somme proposée, décida de poursuivre ses activités.

Durant tout le premier tiers du XIXe siècle, quelques unes des principales nations européennes de traite : Portugal, Espagne avec le Brésil et Cuba (pour l’Espagne) se refusaient à abandonner le trafic négrier. Constatant le peu de résultats obtenus après des décennies d’efforts incessants en vue de mettre en place un dispositif international de lutte contre la traite et le peu d’enthousiasme manifesté par les grandes nations impliquées dans ce trafic, les Anglais résolurent de traiter prioritairement le mal à la source. Selon l’expression du Premier ministre Palmerston, « s’emparer d’un nid de guêpes est plus efficace qu’attraper des guêpes une à une » [43] ; il s’agissait donc d’éradiquer la traite en tarissant les réserves d’esclaves en Afrique. Il entendait le faire par la persuasion, la coopération et au besoin par la coercition, d’où l’accentuation de l’action de l’Angleterre en Afrique, unique pourvoyeuse de main-d’œuvre servile.

Cependant le virus de la traite avait si profondément affecté le corps social africain sur la côte que les dollars et les livres sterling ne pouvaient facilement éradiquer le mal. Le roi Ghézo le confessait en 1840 :

  • « La traite a constitué le principe directeur de mon peuple. C’est la source de sa gloire et de sa richesse. Ses chants célèbrent nos victoires et la mère endort son enfant avec des accents de triomphe en parlant de l’ennemi réduit en esclavage. Puis-je, en signant […] un traité, changer les sentiments de tout un peuple ? » [44]

En conséquence, Ghézo « se déclara prêt à faire tout ce que le gouvernement britannique lui demanderait, sauf renoncer à la traite, car tous les autres commerces de substitution lui semblaient sans objet. » [45]

Ce roi, visiblement importuné par l’insistance des Anglais pour l’amener à cesser son trafic proposa, pour avoir la paix, « […] d’offrir en retour deux jeunes esclaves pour laver le linge de la reine Victoria. » [46] Le malentendu entre les Britanniques et le roi du Dahomey demeurait entier, même si ce dernier se convertit par la suite au « commerce légitime », celui de l’huile de palme. Cette résistance de certains souverains africains à l’abolition de la traite s’était manifestée très tôt, et bien avant le vote britannique de 1807. C’est ainsi que lors des tout premiers débats à la Chambre des communes de Londres, le roi du Dahomey, Agadja, fit lire par un député britannique, défenseur convaincu de la traite et comptant parmi les plus hostiles à toute idée d’abolition, une longue lettre dans laquelle il s’opposait à l’interdiction du commerce négrier et développait une argumentation tendant à démontrer que l’intérêt des esclaves africains résidait dans leur déportation en Amérique.

Pour atteindre son objectif, le gouvernement britannique envisagea dans un premier temps de s’emparer du royaume du Dahomey afin de faire plier son roi. Puis, dans une ultime tentative, le Premier ministre, Palmerston, dépêcha une mission auprès du roi Glé-Glé, successeur de Ghézo. Le dialogue de sourds entre les deux parties témoigne du caractère inconciliable des deux visions ainsi que de la réalité de la traite dans la vie et dans l’imaginaire des rois africains.

L’émissaire du gouvernement britannique présenta ainsi au roi Glé-Glé l’objet de sa mission :

  • « L’Angleterre a fait de son mieux pour arrêter la traite dans ce pays. On y a consacré beaucoup de moyens et maintes vies ont été sacrifiées dans ce but désirable, mais sans succès jusqu’ici. Je suis venu vous demander de mettre un terme à ce trafic et conclure un traité avec moi. » [47]

Le roi lui retourna l’argument si souvent évoqué par les acteurs africains de la traite au XIXe siècle : « Si des Blancs quittent leur pays pour venir jusqu’ici acheter des esclaves, pourquoi m’empêcherai-je de leur en vendre ? » [48] À quoi l’envoyé britannique répondit en lui demandant « quel serait son prix si on devait le vendre comme esclave ». Glé-Glé répondit :

  • « Aucune somme ne m’achètera […]. Je ne suis pas comme les rois de Lagos et du Bénin. Il n’y a que deux rois en Afrique, Achanti et Dahomey : je suis le roi de tous les Noirs. Rien ne compensera pour moi [la perte de la traite]. Il n’en démordit point, et précisa : “Si je ne puis vendre les prisonniers de guerre, je dois les tuer, et ce n’est certainement pas la volonté des Anglais”. » [49]

Il confortait ainsi les arguments du conseiller municipal londonien Sawbridge, esclavagiste qui, au même moment, interpellant le chef du mouvement abolitionniste, Wilberforce, affirmait : « S’ils n’étaient pas vendus comme esclaves, ils seraient massacrés et exécutés dans leur pays » [50]

Devant l’intransigeance des principaux acteurs africains du commerce d’êtres humains et leur refus de coopérer, de se soumettre à la volonté anglaise d’interdire ce trafic, le gouvernement britannique se résolut à intervenir par les armes, au moins une fois de façon directe, précisément dans cette région d’Afrique qu’il considérait comme la principale source du trafic et le vivier permanent d’esclaves : le golfe du Bénin. Quelques souverains récalcitrants, tel le roi Docemo (du golfe de Guinée) furent déposés à la suite d’interventions armées.

Les marins britanniques s’attaquèrent aux baraquements et autres entrepôts d’esclaves et de marchandises de traite, les brûlant ou confisquant ces dernières. Un capitaine anglais ayant participé à ces opérations témoigne :

  • « […] partout où nous trouvions des baraquons construits, nous devions nous efforcer d’obtenir l’autorisation des rois indigènes de les détruire et en cas de refus d’accorder cette autorisation nous devions passer outre. Mais il ne fut jamais difficile d’obtenir ce consentement, moyennant une faible rétribution et la plupart des baraquons de la côte furent détruits. »

Cette politique de persuasion, de coopération et de coercition ne pouvait donner la pleine mesure de son efficacité que si les sources de la traite étaient simultanément taries en amont et en aval. Il fallait pour cela arrêter la demande de produits et ses causes. Atteindre cet objectif nécessitait l’implication de toutes les nations intéressées par le commerce d’esclaves, légal ou illégal. D’où l’initiative de la Grande-Bretagne de créer un système de droit international incarné dans des cours mixtes, à composition internationale, chargées de juger et de réprimer les infractions à l’interdiction de la traite. Ce droit international naissant fut accueilli sans enthousiasme par les autres nations. Mises en œuvre malgré tout, en 1830, des cours d’arbitrage furent ouvertes en Sierra Leone, à La Havane, à Paramaribo et à Rio de Janeiro.

Le fonctionnement de ces cours mixtes fut longtemps chaotique, à l’image de l’histoire du mouvement abolitionniste à ses débuts. Cependant, avec le vote de l’interdiction de la traite par le Brésil d’une part et d’autre part le vote de la loi d’abolition de mai 1867 en Espagne, qui entra en vigueur en septembre 1867 à Cuba, l’objectif était atteint. L’année 1867 marque la fin de la traite, la fin de la présence des escadres et des patrouilles navales sur les côtes d’Afrique.

L’adoption de ces deux lois signalait la fin de la traite officielle, la traite dite légale, et symbolisait en même temps le triomphe de la croisade morale et navale de la Grande-Bretagne contre le multiséculaire trafic d’êtres humains. Si, comme l’affirmait le Premier ministre britannique Pitt le Jeune à la Chambre des communes en avril 1792 : « Il n’y a pas de nation en Europe qui soit plus coupable que la Grande-Bretagne », il est tout autant légitime de proclamer que, de toutes les nations d’Europe et du monde, la Grande-Bretagne fut celle qui, la première, prit l’initiative d’une campagne nationale et internationale cohérente et déterminée, et qui eut l’action la plus décisive et la plus probante.

William Pitt qualifia la traite de « plus grand mal effectif qui eût jamais frappé l’espèce humaine ». À ce grand mal, l’Angleterre sut trouver et apporter, dans les faits, le remède universel et efficace.

Quand Palmerston devant la même Chambre des communes déclara en 1844 : « Si tous les crimes commis par l’espèce humaine depuis la Création jusqu’à ce jour étaient additionnés, ils égaliseraient à grand-peine la culpabilité accumulée par l’humanité du fait de ce trafic diabolique », il confirmait à la fois la justesse du combat abolitionniste et la nécessité d’éradiquer la traite, ce mal absolu.

L’Angleterre rechercha avec méthode et persévérance, les moyens les mieux appropriés pour dire le droit, lever les armes et punir le crime. Les armes pour ce faire furent de tous ordres. C’est sans doute dans ce pays que la construction idéologique la plus complète et la mieux élaborée, incluant à la fois le droit, la morale, la religion, la philanthropie, l’économie fut, précisément dans le courant du XVIIIe siècle, érigée par des individualités et des institutions contre la traite des Noirs et, au-delà, contre l’esclavage en général. Cet arsenal juridique, religieux, humanitaire n’eut pas d’équivalent au monde. En effet, c’est dès 1792 que se déroula en Angleterre, « la plus grande campagne humanitaire » qu’aucune nation eût jamais connue. Aucun autre pays ne déploya autant d’efforts avec autant de constance et de fermeté dans les principes pour la résolution d’une question qui était de portée universelle. Un tel changement dans les mentalités du XVIIIe au XIXe siècle demeure sans doute un des mystères du phénomène de la traite atlantique et de son abolition.

Que les motivations fussent humanitaires ou économiques, purement philanthropiques ou qu’elle obéissent subtilement à un calcul mercantile, les combats de tous aboutirent au même résultat. Les cris poussés partout et par tous, anciens esclaves en Amérique et aux Antilles, esprits éclairés, philosophes, religieux et économistes en Europe eurent pour résultat le progrès de la conscience morale de l’humanité. La notion de crime contre l’humanité se mettait timidement en marche. Les plus ardents défenseurs de l’esclavage hier devenaient les fervents avocats des Noirs, s’opposaient à l’esclavage et à la traite, confortant ainsi les progrès de la raison.

L’intransigeance sans nuance de quelques souverains et dignitaires africains de la côte au début du XIXe siècle, leur refus de tout compromis sur la question de l’abolition compta pour beaucoup dans la justification par les Européens de l’occupation coloniale de l’Afrique. Elle aboutit à la conjonction de l’Église chrétienne et des États. La première trouvait là un moyen de convaincre de l’universalisme de son message, tandis que les seconds purent légitimer le désir de s’approprier des terres nouvelles, tout en développant sur le continent noir de nouvelles activités plus honorables permettant d’en tirer de meilleurs profits et de répondre aux besoins des industries européennes.

À la pression extérieure allait correspondre l’intensification de la traite à l’intérieur du continent. Et lorsque la France se sera enfin jointe à la Grande-Bretagne pour assurer la surveillance des mers au large des côtes africaines et traquer les navires négriers clandestins, le continent se coupera nettement en deux : le nord de l’Équateur, des côtes du Sénégal à celles du Nigeria où la traque des clandestins devenait plus accrue et plus efficace et le sud, du Congo à l’Angola où les mailles du filet, trop larges, laissaient circuler tous les gros trafiquants européens et s’activer à leur aise les négriers clandestins africains.

Cette coupure se vérifiait également dans la réussite ou l’échec des activités du commerce dit « licite » en remplacement du commerce « illicite », nouvelle qualification du commerce d’esclaves noirs.

En Afrique, toutes les résistances à l’abolition de la traite ne furent pas motivées par l’appât du profit mais parfois plutôt par la peur des représailles de la part de ceux dont les proches furent victimes des agissements et de la cupidité des trafiquants comme le laisse penser ce témoignage :

  • « Nous avons tant envie de vos marchandises merveilleuses et de votre eau-de-vie qu’un frère ne peut avoir confiance en son frère, un ami en son ami, et à peine un père en son fils.
  • Quand nous étions jeunes, plusieurs milliers de familles habitaient ici et là, au bord de la mer, et maintenant on peut à peine compter 100 individus. Nous avons besoin de vous, les Blancs. Car les Nègres de l’intérieur ne nous laisseront pas vivre 6 mois après votre départ. Ils viendront tous nous tuer, avec nos femmes et nos enfants. Ils nous vouent tant de haine parce que nous avons participé à la traite. » [51]

Cependant, pour beaucoup la question posée était existentielle : comment, de quoi, avec quoi vivre sans la traite ? Que proposait-on aux uns et aux autres pour remplacer cette industrie qu’était alors devenue la vente d’esclaves ? Le commerce « licite », cette solution miracle inventée par les Européens demandait à être adapté et acclimaté en Afrique. La culture du palmier, le commerce de l’huile de palme, du café, du cacao, de l’arachide… Comment convaincre les Africains que tout cela serait plus rentable que le commerce d’esclaves ? La capture d’un esclave était d’un rapport immédiat et substantiel, tandis que la production d’huile de palme, de café, de cacao ou de coton, qui demandait d’autres méthodes et du temps, n’offrait sans doute pas un profit aussi garanti ni conséquent que la livraison du jeune enfant du voisin, nuitamment ligoté et bâillonné à l’insu de tous. Comment faire accepter un tel changement ?

Si en Afrique occidentale le commerce de l’huile de palme et des arachides, parmi d’autres productions, s’imposèrent progressivement sans trop de mal ni de heurts, il n’en fut pas de même en deçà de l’Équateur où des tensions, des représailles et des crises ponctuèrent désormais les nouvelles relations entre les Européens (tout particulièrement Britanniques et Français) et les autochtones trafiquants, parmi lesquels beaucoup de Portugais installés depuis longtemps sur le continent et surtout de nombreux métis portugais.

La traite des Noirs, bien que devenue commerce inavouable, continua longtemps à être pratiquée en maints endroits de la côte africaine. Ses méthodes changèrent en s’adaptant à la clandestinité. Elle ne fut plus organisée oficiellement par des États, même si le Brésil et Cuba furent désormais les parrains des nouveaux trafiquants dont certains surent tirer profit de deux commerces : le licite et l’interdit.

Cette nouvelle forme du trafic d’esclaves généra des réseaux de connexion inédits entre trafiquants européens, américains et africains. Les zones du trafic clandestin les plus actives furent celles s’étendant du Dahomey à l’Angola où opéraient surtout, parmi les métis, d’anciens esclaves de retour d’Amérique de connivence avec les rois africains qui les protégeaient et leur facilitaient les activités de traite dans leurs États. Selon M’Bokolo, certains de ces aventuriers, européens, métis, anciens esclaves ou descendants d’esclaves revenus des Amériques s’étaient installés sur les côtes d’Afrique dans le but avoué d’y poursuivre la traite. Ils étaient particulièrement nombreux en Angola, au Congo et sur la côte des Esclaves, notamment au Dahomey ; vers 1850, on en dénombrait deux cents à Ouidah, Porto-Novo et Agoué.

Le trafic des esclaves continuera au Dahomey jusqu’aux années 1860, en dépit de la vigilance et de la persévérance des nations « gendarmes ». Des noms s’illustrèrent dans ce trafic par l’importance des fortunes amassées, tel ce Dahoméen, ancien esclave de retour du Brésil, Francisco Felix de Souza dit Chacha dont le « surnom au royaume d’Abomey devint un titre officiel et dont hérita son fils. » [52] Mais c’est surtout en Afrique centrale que la reconversion qui permettait de passer du commerce désormais illicite au commerce licite était longue et difficile : au Gabon, au Congo et en Angola. Là, de nouveau réseaux se constituèrent autour de trafiquants africains d’autant plus puissants et enracinés dans cette pratique que la recherche clandestine d’esclaves de la part d’Européens, de Cubains et de Brésiliens se concentrait dans ces zones.

Comme au Dahomey, le commerce illicite y perdura en se prolongeant jusque dans les années 1860. Partout en Afrique centrale, les motifs qui permettaient de réduire en esclavage, en se multipliant, confinaient à l’arbitraire le plus absolu comme le montre le tableau suivant [53] portant sur le témoignage d’anciens esclaves libérés interrogés sur les raisons de leur condamnation à l’esclavage :

Esclaves de naissance 761 688 70 1519

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Les cendres encore fumantes

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L’arrêt de la traite légale n’ayant pas signifié la fin de l’esclavage, ni celle du travail servile et du besoin d’esclaves en Amérique, la contrebande, pratiquée depuis le début du XVIIe siècle, se développa considérablement au début du XIXe siècle.

Un nouveau marché fut ainsi ouvert en Afrique comme aux Amériques avec de nouveaux trafiquants, tous clandestins. Les méthodes du trafic d’esclaves changèrent. Il fallait agir en marge des règles internationales désormais en vigueur. Le sort des nouveaux esclaves en devint encore plus incertain et plus cruel. Cachés dès leur capture dans des entrepôts improvisés, brimés et affamés pour les rendre plus malléables en brisant toute capacité de résistance, ils étaient embarqués secrètement, le plus souvent la nuit ; et dès la moindre alerte en mer, de peur des patrouilles internationales, ils étaient jetés par-dessus bord. Des navires d’apparence ordinaire engageaient de jeunes Africains comme employés, serviteurs ou mousses. Ils les vendaient à leur arrivée en Amérique ou, en cours de route, à d’autres navires stationnés en pleine mer. Dans des navires mal équipés, inadaptés au transport d’esclaves, ne disposant pas de vivres ni de provisions suffisantes, ces captifs voyageaient dans les pires conditions. Il fallait plusieurs jours avant de les présenter à d’éventuels acheteurs, les alimenter (plutôt les gaver), soigner leurs plaies et blessures.

Si les prix de ces esclaves étaient bas, parfois bradés en Afrique, parce que vendus à la sauvette, sans examen préalable ni marchandage, en revanche leurs prix étaient en forte hausse dans le Nouveau Monde, le souci étant pour l’heure de constituer les réserves les plus importantes d’esclaves tout en assurant aux planteurs les effectifs de travailleurs nécessaires.

D’une manière générale, l’avenir des acteurs africains de la traite atlantique fut varié et inégal selon les régions et les époques. Si certains se plièrent sans drame apparent aux mesures d’interdiction du commerce d’êtres humains en adoptant les nouvelles activités économiques de substitution, d’autres éprouvèrent quelques difficultés à sortir d’un système économique et d’une pratique intégrés au mode de vie ordinaire et ne pouvaient envisager d’autres horizons. D’autres enfin surent concilier les deux types d’activités et en tirer profit, la licite l’emportant progressivement sur l’illicite jusqu’à extinction définitive de cette dernière.

Nombreux furent ceux qui réussirent leur reconversion au service des Européens. Ces derniers, en investissant dans les nouvelles activités de production : plantations de café ou cacao, huile de palme, ivoire ou bois ou bien encore en ouvrant des magasins de commercialisation de ces produits, en créant des activités d’import-export (produits européens et produits africains), embauchèrent de préférence comme employés, gestionnaires gérants, régisseurs ou intermédiaires de transactions ces anciens courtiers qui offraient l’avantage de parler un peu ou de baragouiner le français, l’anglais ou le portugais et d’être rompus aux techniques du commerce. Ils surent faire ainsi non seulement la jonction du commerce des esclaves et du commerce licite, mais aussi celle de la période précoloniale et de la période coloniale. Dès le début de la colonisation, décidée à partir de la seconde moitié du XIXe siècle sous le prétexte de réagir contre les États africains réfractaires à l’application de la mesure d’abolition de la traite, nombre d’anciens trafiquants surent tirer profit de leur compétence acquise au contact des Blancs. L’Afrique d’après la traite restait l’héritière de son passé.

Après cette phase de la traite de contrebande ou traite illicite qui finit par s’éteindre progressivement à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, apparut une autre réalité : le renouveau de l’esclavage africain, fortement activé par la traite quand elle était légale.

La traite atlantique semble avoir incontestablement imprimé un dynamisme nouveau à ce qui fut de tout temps une pratique des sociétés africaines. Cette culture de l’esclavage y trouva une dimension nouvelle attestée par les témoignages concordants d’Européens, principalement des voyageurs ainsi que des explorateurs qui sillonnèrent le continent dans la seconde moitié du XIXe siècle en observateurs intéressés. Ces nombreux témoignages révélent ce qu’était devenu l’esclavage traditionnel africain.

Le plus ancien dans le temps, celui de l’explorateur aventurier René Caillié (premier Européen a avoir pénétré dans Tombouctou et en être reparti vivant) est un document de grand intérêt, autant par l’itinéraire de l’explorateur à travers pays et peuples d’Afrique (Mauritanie, Sénégal, Gambie, Niger, Côte-d’Ivoire, Mali, Guinée) que par la finesse de l’observation.

Son récit émaillé de descriptions de marchés et de scènes de ventes d’esclaves semble prêter une attention particulière à la pratique de l’esclavage. Ainsi ce tableau pittoresque des mœurs d’un peuple de Sénégambie parmi lequel il se trouva en 1827 :

  • « Chose bien remarquable, le bon ordre et l’intelligence la plus parfaite ne cessent de régner parmi les femmes appelées à partager la même couche conjugale. Toutes ne sont pas très fidèles à leurs maris, mais quand un époux soupçonne une des siennes d’infidélité il l’oblige par la crainte du simo [fétiche ou juge des bois [54]] de lui nommer le coupable. Elle ne résiste pas longtemps à ses pressantes questions et à ses menaces ; la peur d’être mise à l’épreuve par le magistrat des bois lui fait avouer sa faute et découvrir celui auquel elle a accordé ses faveurs. Dès ce jour, l’amant devient l’esclave malheureux du mari, qui, sans miséricorde, le vend aux marchands négriers ou à d’autres nègres du pays. » [55]

Plus loin, son séjour parmi des peuples à la frontière du Mali et de la Côte-d’Ivoire actuels lui inspira quelques réflexions sur l’esclavage :

  • « Le 30 juillet [1827], il arriva à Sambatikila une caravane de marchands saracolets, allant dans le Foulou acheter des esclaves, pour les revendre soit dans le Fouta ou dans le Kankan. Toutes les marchandises qui se vendent sur les comptoirs européens de la côte sont destinées au commerce infâme des esclaves, qui, à la vérité, ne sont pas exportés, mais ils n’en sont pas plus heureux. L’Europe civilisée peut bien abolir l’esclavage, mais l’Africain, sauvage et intéressé, conservera longtemps encore l’habitude barbare de vendre ses semblables. Il est si doux de vivre sans rien faire, de se reposer sur les soins d’autrui pour sa subsistance, que chaque nègre fait son possible pour avoir des serviteurs : toute leur ambition se borne à avoir douze à quinze esclaves, qu’ils occupent entièrement aux cultures. Ces malheureux sont mal vêtus, et travaillent beaucoup, mais je ne me suis pas aperçu qu’ils fussent très maltraités. Ils sont obligés presque toujours de pourvoir à leur nourriture : ils sèment autour de leurs cases du maïs et de la cassave, qui leur sont d’une grande ressource. » [56]

Ailleurs, René Caillié décrit une scène de marché ou « les esclaves ouassoulous sont vendus à la criée […] tout nus. Il y a des barbares qui font profession de se cacher derrière les buissons, de surprendre les malheureux nègres cultivant dans leurs champs, et d’aller ensuite les vendre impitoyablement. »

D’autres témoignages font le même constat de la généralisation de la pratique esclavagiste qui imprégna les différents aspects de la vie économique et sociale et apportent ainsi la preuve du peu d’incidence sur cette pratique des lois d’abolition de la traite et de l’esclavage en Afrique. L’expérience du général Faidherbe [57], nommé gouverneur de la colonie du Sénégal par le gouvernement français en 1854, est d’un intérêt certain :

  • « [Faidherbe] avait vécu à la Guadeloupe le temps fort de l’abolition de l’esclavage. Résolument, il s’était engagé à l’époque aux côtés de Schoelcher, le libérateur des Noirs […]. Très vite il comprit que le Sénégal n’était pas les Antilles. Toucher à l’esclavage, imposer la loi française, aurait bouleversé ces société animistes ou musulmanes, pétries de traditions fondées sur la séparation entre classes guerrières, religieuses et laborieuses. Aucun chef africain n’aurait accepté une domination lui retirant la propriété des esclaves et le droit d’en acquérir. » [58]

Après avoir milité en Guadeloupe et en métropole pour l’abolition de l’esclavage, le nouveau gouverneur se trouva brutalement confronté aux réalités et à l’importance de ce phénomène en Afrique. Le respect des traditions africaines dont il fit une règle de conduite :

  • « […] n’était pas toujours aisé à concilier avec son humanisme. Un jour, il reçut la plainte d’une femme à qui un notable avait volé ses deux enfants pour les vendre après avoir tué leur grand-mère qui tentait de les défendre, à coups de crosse sur la tête. Faidherbe fit venir la brute à Saint-Louis. L’homme reconnut les faits, les jugeant tout à fait conformes à ses droits sur les ‘‘badolo’’ : les pauvres diables. Les tribunaux français n’étant pas compétents territorialement, le gouverneur le fit reconduire pour être fusillé dans son village. Puis son corps fut pendu à la branche d’un baobab avec une planchette où il était écrit : ‘‘Ainsi seront traités tous ceux qui tuent les mères pour voler les enfants’’. » [59]

En parcourant ce territoire qui devait désormais vivre sous la loi française, Faidherbe prit de jour en jour conscience de l’ampleur du phénomène de l’esclavage qu’il avait sans doute eu la naïveté de croire éteint par les lois d’abolition. Il fit simplement le constat que « les chefs ne vendaient plus leurs esclaves pour l’Amérique mais les gardaient pour cultiver sur place l’arachide. » [60]

Le successeur de Faidherbe, Pinet-Laprade, poursuivit la même politique de fermeté à l’égard du trafic d’esclaves. Dans un rapport au procureur impérial, daté de septembre 1863, il relate des faits attestant l’activité de traite sur le territoire du Sénégal :

  • « Le nommé Ousman Dieng, indigène habitant de Dakar m’a déclaré hier avoir acheté deux captifs à l’escale de Kaolackh : l’un au nommé Massar Poulo, traitant, l’autre à la nommée Diémé, femme de Maboye, autre traitant.
    Ce dernier captif a été acquis par Ousman pour deux paires de pagnes et deux boisseaux de mil. Quant au premier, Ousman n’ayant pas de marchandises à donner à Poulo, le prix n’a pas été fixé.
    Il me paraît démontré par ces faits, et par ceux que je vous ai signalés, que la traite des Noirs a recommencé dans le Saloum, et que ce trafic honteux que l’humanité réprouve et que nos lois punissent, a pour principal foyer l’escale de Kaolackh [
    61] où flotte notre pavillon.
    Le nommé Silman N’Gom, établi à cette escale, m’a déclaré lui-même que les traitants recevaient souvent du roi et des chefs du Saloum des captifs en échange de marchandises. Que deviennent ces captifs ? C’est ce qu’il importe de rechercher minutieusement pour arriver à constater le degré de criminalité des acheteurs et pour faire cesser par l’application impériale de la loi, des actes de nature à retarder l’essor commercial de l’une de nos plus belles contrées de la Sénégambie, car si nos traitants achètent des hommes, ces chefs indigènes trouveront plus facile de vendre leurs sujets que les exciter à la culture. Cette affaire présente donc un double intérêt : 1° – intérêt d’humanité et de civilisation, 2° – intérêt commercial, et il est dû au devoir de l’Administration de s’en occuper très sérieusement.
    Veuillez je vous prie donner aux faits que je vous ai signalés, la suite qu’ils comportent. » [
    62]

Ce rapport fait partie d’une longue liste de faits similaires. Fréquemment, le commandant de Gorée est mis au courant de ventes d’esclaves. Ainsi, le 30 septembre 1863, il apprend que 5 esclaves ont été cédés à Maguèye de Gorée par les chefs de Saloum et dirigés ensuite sur Dakar. Le 7 octobre 1863, on lui fait savoir que des habitants de Dakar, Omar Guèye, Boubou Diagne et Bamar, font du trafic d’esclaves. [63]

En 1879, un missionnaire catholique français, le père Prosper Augouard (1852-1905) arriva au Congo (qui allait plus tard devenir Congo-Brazzaville), plus au sud du continent. Il livra quelques impressions sur la question de l’esclavage dans cette région de l’Afrique équatoriale et centrale, au confluent des fleuves Congo et Oubangui :

  • « […] les Zolos, au bord de la rivière Maringa, un affluent de la rive gauche du Congo, faisaient grand trafic de très jeunes esclaves capturés dans d’autres villages, afin de les vendre aux Bondjos contre de l’ivoire. [Le nouveau trafic très rentable consistait à échanger des esclaves contre de l’ivoire ou de l’or ; cet or et cet ivoire étaient ensuite vendus aux marchands européens]. Les malheureux paraissaient résignés à leur sort : être vendus, revendus plusieurs fois. » [64]

Le religieux racheta beaucoup de ces petits esclaves pour les libérer. En visite chez un chef local à qui il avait offert quelques cadeaux, ce dernier, entouré de ses douze épouses et huit esclaves, lui offrit en retour « une belle chèvre et une de ses plus jolies esclaves. Voyant le missionnaire ne prendre que la chèvre et décliner le présent de choix, il se montra quelque peu mortifié. » [65]

Pour les rabatteurs et kidnappeurs de captifs du temps de la traite légale et illégale, la question de la reconversion ne se posait pas. Le climat était à peu près le même, les navires négriers en moins. Les rapports avec les Européens restaient marqués par des comportements et l’esprit de la traite. Les pratiques et réflexes d’hier, hérités de la traite, le goût irrépressible pour les produits européens importés, la facilité pour les obtenir et l’esprit de fraude s’étaient installés dans les mentalités. Ces pratiques et réflexes pérennisés rendaient aléatoire l’édification d’économies et d’États viables à long terme.

Pour parcourir ces régions, à l’instar de tous les Européens s’aventurant à l’intérieur du continent à la même époque, Prosper Augouard dut recourir à des autochtones pour porter ses bagages et pour le guider à travers la forêt équatoriale :

  • « Chaque jour, on devait palabrer avec les chefs pour marchander un droit de passage ; que de châles bariolés fallut-il donner, que de cuillers, de chemisettes, de poignées de sel ou de poudre ! Stanley, déjà passé par là, avait rendu les Noirs exigeants par des largesses hors de portée de la bourse d’un pauvre missionnaire. Les chefs réclamaient de l’alcool et de belles étoffes pour fournir des guides qui égaraient le voyageur ou disparaissaient dès qu’ils avaient reçu leur acompte. » [66]

Et quand le missionnaire décida de s’implanter en un lieu choisi pour y fonder une mission catholique, il fallut encore parlementer avec les chefs et signer des accords comme du temps de l’installation des forts et comptoirs de traite :

  • « Il fit venir de France des hectomètres de cotonnades et de fils de laiton, des kilos de perles de verre, des paquets de clous, des milliers d’hameçons, cinquante fusils à pierre et autant de sabres, des chapeaux de gendarmes, des défroques de généraux ou de gardes nationaux. Et […] il réussit à obtenir cent vingt porteurs […]. Le père convoqua les chefs, leur montra les armes et régla la question du terrain de la future mission. […]. Les chefs cèdent en toute propriété et pour toujours un terrain d’environ vingt hectares […]. Les chefs indigènes s’engagent à ne jamais inquiéter les missionnaires et à les défendre contre toutes attaques et accusations. Les missionnaires peuvent faire les constructions et plantations qu’ils jugeront convenables. Ils paieront une fois pour toutes à chaque chef un habit et un chapeau doré, une chaînette et un couteau argentés, une grande couverture, douze mouchoirs, une ceinture d’étoffe et un collier de perles, après quoi ils seront libres pour toujours de toute redevance.

Enthousiasmés par leurs habits et leurs chapeaux dorés, les trois chefs défilèrent devant leurs sujets éblouis. » [67]

Qui est coupable ? Le vendeur ou l’acheteur ? Voltaire est sans nuance dans son essai sur les mœurs (tome III) :

  • « Il n’y a chez les Asiatiques qu’une servitude domestique, et chez les Chrétiens qu’une servitude civile. Le paysan polonais est serf dans la terre, et non esclave dans la maison de son seigneur. Nous n’achetons des esclaves domestiques que chez les Nègres. On nous reproche ce commerce : un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l’acheteur ; ce négoce démontre notre supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en avoir. »

Propos nuancés par son éditeur :

  • « Cette expression (s’agissant du terme esclave) doit s’entendre dans le même sens qu’Aristote disait qu’il y a des esclaves par nature. Mais celui qui profite de la faiblesse ou de la lâcheté d’un autre homme pour le réduire en servitude n’en est pas moins coupable. Si l’on peut dire que certains hommes méritent d’être esclaves, c’est comme l’on dit quelquefois qu’un avare mérite d’être volé. Certainement, le roitelet nègre qui vend ses sujets, celui qui fait la guerre pour avoir des prisonniers à vendre, le père qui vend ses enfants, commettent un crime exécrable ; mais ces crimes sont l’ouvrage des Européens qui ont inspiré aux Noirs le désir de les commettre et qui les paient pour les avoir commis. Les Nègres ne sont que les complices et les instruments des Européens ; ceux-ci sont les vrais coupables. » [68]

Les fruits de la traite

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Pruneau de Pommegorge, noble français parcourant les côtes africaines en 1789, constate les effets de la traite sur l’état des peuples de ces régions :

  • « Nos crimes ont transformé ces peuples en bêtes féroces. Ils ne se font la guerre entre eux et se détruisent que pour vendre leurs compatriotes à des barbares. Les rois eux-mêmes ne voient plus leurs sujets que comme des marchandises qui peuvent leur permettre d’acheter tout ce qu’ils désirent par caprice. » [69]

Quels avantages les uns et les autres ont-ils pu tirer de leurs crimes ?

Pour les aspects économiques en général, quelques questions s’imposent à l’historien. En Europe, des villes, leur prospérité et leur splendeur furent longtemps associées à leurs activités et à leur passé négriers. Ainsi, Nantes, Bordeaux, Liverpool, Bristol, Cadix, Newport… Par contre, quelles villes en Afrique, parmi les anciens hauts lieux de la traite atlantique au Bénin, au Sénégal, au Nigeria, au Congo, en Angola etc., peuvent se flatter d’avoir retiré la moindre prospérité de leur passé négrier ?

De même, de grandes familles, de véritables dynasties d’anciens négriers sont connues et figurent comme les plus illustres de leurs villes aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, pour avoir amassé ou bâti des fortunes grâce à la traite atlantique et s’être constitué un patrimoine immobilier, financier, industriel ou terrien de grande importance. La traite a favorisé l’ascension sociale d’une classe bourgeoise ou d’un patriciat urbain très puissant, véritable moteur de sa cité ou de sa région, par une politique d’investissement à long terme dans l’industrie, les armements mais plus généralement la banque. Autant de facteurs de développement et de croissance. Les trafiquants et grands armateurs négriers bénéficiaient des encouragements et d’une politique gouvernementale incitative « voyant dans la traite le moteur de la vigueur économique » de la nation. Les encouragements de tous les rois de France, d’Angleterre ou du Portugal par une politique de prime et de protection ne firent jamais défaut à leurs sujets entrepreneurs négriers. Des noms de familles sont connus tels les Montaudoin ou les Grou à Nantes, les Nairac à Bordeaux (propriétaires d’un vignoble réputé). « Jacques Conte, qui dirigea la traite bordelaise […] après 1802, installa son charmant château à Saint-Julien-Beychevelle, au cœur des grands vignobles du Médoc. » [70] Les Stanislas Foäche au Havre, les Fleuriau à La Rochelle, ou encore les Cunliffe et les Foster à Liverpool… Les marchandises de traite, sorties des manufactures de Birmingham ou de Manchester et envoyées en Afrique, permirent l’essor industriel de ces villes et de leurs régions. De l’autre côté de l’Atlantique, en Amérique, pour ne citer que les États-Unis, les profits tirés des activités liées à la traite ont fructifié dans des investissements producteurs de richesses et de développement. Le négrier Thomas Handasyd Perkins de Boston « finança en 1826 le premier chemin de fer des États-Unis à Quincy, dans le Massachusetts ». Les activités de traite générèrent aussi des investissements financiers fructueux. C’est ainsi que Thomas Leyland fonda sa propre banque, « Leyland and Bullins », en 1807. [71] Le négrier clandestin luso-brésilien, Joaquin Pereira Marinho, dont l’action de traite illégale se situait entre 1839 et 1850, amassa une fortune colossale qu’il investit, au terme de ses activités, « dans les plantations, les banques et les chemins de fer, devenant notamment membre fondateur de la Banque de Bahia. » [72]

Bref, en Europe ou ailleurs, en Amérique, les grandes dynasties de la traite négrière se muèrent en dynasties entreprenantes, financières, industrielles, terriennes…

Quelle fortune aujourd’hui identifiable, quelles familles ou descendants de négriers africains au Sénégal, au Bénin, au Nigeria, au Congo ou en Angola, peuvent soutenir la comparaison avec ces exemples européens ou américains ?

Aujourd’hui encore des noms d’acteurs importants de la traite atlantique sont connus dans ces pays et partout en Afrique, mais pas leurs réalisations.

Que sont devenues les fortunes amassées du temps de la traite florissante du XVIIIe siècle par les souverains africains de la côte, acteurs du trafic d’esclaves ? Que reste-t-il en investissement pour son royaume ou ses héritiers des fortunes colossales tirées de la traite par le roi du Dahomey Tegbessou dont le revenu annuel était évalué à 250 000 livres sterling en 1750, somme procurée par la vente de 9 000 personnes par an aux Européens ?

En revanche, les conséquences politiques de la traite sont assez connues et évaluées en Afrique. Elle provoqua l’émergence de nombreuses entités politiques. Le littoral de l’Afrique de l’Ouest et du Centre vit plusieurs villes-États et royaumes naître et se développer grâce au commerce des esclaves. De petits villages de pêcheurs sur l’estuaire du Nil s’érigèrent en villes autonomes dont l’économie reposait essentiellement sur la traite. Certaines de ces villes ou mini-États s’émancipèrent de toute tutelle politique pour acquérir la stature de monarchies puissantes : Bonny, Achanti, Calabar, mais aussi Dahomey, Bénin…

La reconversion et l’évolution de ces États s’effectuaient en fonction de l’objectif prioritaire : le commerce d’esclaves et le contrôle des circuits de livraison, ce qui nécessitait la proximité immédiate des trafiquants européens installés sur la côte.

Les royaumes ou États de l’intérieur, dans leur désir de contrôler ces circuits et de s’assurer le monopole de la traite ou l’exclusivité des échanges avec les Européens, n’avaient d’autre alternative que la conquête des États ou peuples intermédiaires, tampons entre l’intérieur des terres et la côte. Ceux qui étaient sur cette côte se croyaient bénéficiaires d’un droit naturel et choisis pour jouir seuls des profits du commerce des esclaves, d’où des guerres incessantes durant tous ces siècles de traite atlantique. Certains États en ressortirent métamorphosés en monarchies puissantes grâce aux armes importées ainsi qu’au volume des échanges avec les Européens, c’est-à-dire à l’importance du nombre d’esclaves livrés régulièrement.

Ces États artificiels, nés de la traite ou fortifiés grâce à elle, s’écroulèrent irrémédiablement quand elle cessa. Aucun État, aucune industrie, aucune construction sociale viables et pérenne n’émergea après l’ère de la traite atlantique. À la place des États d’hier prirent place des sociétés décomposées, fragmentées, profondément déstructurées et des économies sans consistance véritable.

L’exemple du Congo est fort significatif de la fragilité d’un État dont la création est liée à la traite. Mais il est transposable à plusieurs régions d’Afrique, et à ce titre, il est largement représentatif de la réalité politique de la côte africaine aux XVIIIe et XIXe siècles. Il caractérise la situation de la plupart des royaumes et chefferies impliqués peu ou prou dans la traite entre le XVIe et le XVIIIe siècle : Dahomey, Loango, Oyo…

  • « Après la mort du roi Alfonso Ier, les luttes de clans pourvoyeuses de captifs domineront la vie politique congolaise jusqu’à la décadence du royaume au XVIIIe siècle, lorsque les réseaux commerciaux européens prendront le pas sur les anciens États et les anciens réseaux d’échanges entre États, entre tribus et clans. Le désordre était total dans le pays. Les provinces s’étaient progressivement affranchies du pouvoir central, le nombre croissant de prétendants au trône avait conduit à une scission de la royauté en principautés ennemies. » [73]

Les hostilités entre fragments de royaumes s’ajoutant aux hostilités entre États voisins, toutes motivées par le besoin de traite et le désir de mettre la main sur les dividendes de ce trafic, l’effondrement des États devait suivre inéluctablement la fin de la traite européenne.

Une nouvelle phase de son histoire s’ouvrait pour cette Afrique désormais vacillante sur ses fondements.

Au plus fort du débat sur l’abolition de la traite, à la Chambre des communes à Londres, un abolitionniste de bonne foi, soucieux de l’avenir du continent, plaidant pour l’arrêt définitif de ce commerce, suggéra la création d’une « série de comptoirs sur le Niger et à proximité ». Ce député britannique, porteur de projets positifs souhaitait « la régénération morale de l’Afrique ». [74]

Ce projet, comme d’autres formulés en d’autres lieux, en France notamment, devait déboucher à terme sur la création d’un « Empire colonial » dont les contours se dessinaient peu à peu à partir du milieu du XIXe siècle.

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NOTES:
[1] L. Peytraud, op. cit.

[2] H. Thomas, op. cit.

[3] Archives Nationales, série Colonies C8, ii : les Français aux Amériques, in L. Peytraud, op. cit., p. 348.

[4] Ibid.

[5] Lucien Peytraud, op. cit.

[6] Ibid.

[7] Voltaire, Dictionnaire philosophique, Genève, Édition Gabriel Grasset, 1764.

[8] H. Thomas, op. cit., p. 482.

[9] L. Peytraud, op. cit., p. 377.

[10] « Les écrivains noirs américains et l’Afrique. “Black Culture. New York” », in Notre Librairie, n° 77, décembre 1984.

[11] Ibid

[12] Elikia M’Bokolo, Afrique noire. Histoire et civilisations, t. ii, xixe-xxe siècle, Paris, Hatier-Aupelf, 1992.

[13] Ibid.

[14] Ibid., p. 104.

[15] H. Thomas, op. cit., p. 119.

[16] Ibid., pp. 139-140.

[17] Lettre du 24 juillet 1604, citée par Francisco Rodrigues, Historia da Campanhia de Jesus na assistência da Portugal, vol. iii, Porto, 1944, p. 458, in H. Thomas, op. cit., p. 141.

[18] Juan Suarez de Peralta, Noticias Historicas de la Nueava Espana, Madrid, 1878, cité dans H. Thomas, op. cit.

[19] H. Thomas, op. cit.

[20] Ibid., p. 566.

[21] Ibid., p. 540.

[22] London’s Magazine vii, mars 1738, in H. Thomas, op. cit. p. 149.

[23] H. Thomas, op. cit.

[24] Thomas Clarkson, The History of the Rise, Progress and Accomplishment of the Abolition of the African Slave Trade by the British Parliament, Londres, 1808, in H. Thomas, op. cit., pp. 307-308.

[25] H. Thomas, op. cit.

[26] Alphonse C. Quenum, op. cit.

[27] Ibid., p. 132.

[28] Cité in E. M’Bokolo, op. cit., pp. 107-108.

[29] H. Thomas, op. cit.

[30] Cité in E. M’Bokolo, op. cit., pp. 107-108.

[31] D’après J. E. Morenas, « Pétition contre la traite », 1820.

[32] H. Thomas, op. cit., p. 611.

[33] Ottobach Cuguano, La Véridique histoire d’Olaudah Equiano, Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre par lui-même, publié en 1787, 1ère traduction française : 1987, Paris, Éditions Caribéennes, cité in M’Bokolo, op. cit. p. 104.

[34] Cité dans E. M’Bokolo, op. cit., p. 114.

[35] J. P. Hennessy, La Traite des Noirs dans l’Atlantique 1441-1807, ici in A. C. Quenum, op. cit.

[36] P. Verger, op. cit.

[37] Sylvia Serbin, Reines d’Afrique, Saint-Maur-des-Fossés, éditions Sépia, 2006, p. 210.

[38] Ibid.

[39] « Lords Select Committee, 1843 », in H. Thomas, op. cit., p. 199.

[40] Ibid.

[41] H. Thomas, op. cit., p. 631.

[42] Ibid., p. 750.

[43] Ibid.

[44] Serge Daget, Répertoire des expéditions françaises à la traite illégale, 1814-1850, Saint-Denis (France), Société française d’histoire d’outre-mer, 1988.

[45] H. Thomas, op. cit., p. 745.

[46] Sir Richard Burton, éd. A mission to Gelele King of Dahomey, Londres, 1966, cité par H. Thomas, op. cit., p. 839.

[47] Ibid.

[48] Ibid.

[49] Ibid.

[50] H. Thoms, op. cit., p. 839.

[51] Récit rapporté par L.F. Römer, 1760, cité in L’Afrique et le monde, Paris, Hatier-Ceda, 1994, p. 163.

[52] E. M’Bokolo, op. cit., p. 112.

[53] Source : M. Gillet, « Résultat de l’enquête ouverte au Congo pour connaître les conditions et les causes de l’esclavage de 2 571 émigrants africains rachetés pour l’immigration », cité par le capitaine Souzy dans La Revue maritime coloniale, 1863, p. 100, repris dans M’Bokolo, op. cit., p. 111.

[54] Masque ou fétiche supposé doté de pouvoirs permettant de détecter les mensonges, de démasquer et de punir les coupables.

[55] René Caillié, Voyage à Tombouctou et à Jenné, première édition de 1830, rééd. Paris, FM/la Découverte, 1979, p. 203.

[56] Ibid, p. 359.

[57] Louis Léon César Faidherbe (Lille 1818-Paris 1889), polytechnicien, gouverneur du Sénégal de 1854 à 1861, puis de 1863 à 1865, fut le véritable fondateur et organisateur de la colonie du Sénégal. Depuis Saint-Louis où il arriva le 16 décembre 1854, il procéda à des conquêtes et obtint la soumission des tribus maures. Faidherbe fut commandant de l’Armée du Nord pendant la guerre franco-prussienne de 1870.

[58] Alain Frerejean Charles-Armand Klein, L’Appel de l’Afrique, les pionniers de l’Empire colonial français, Paris, Perrin, 2001, p. 64.

[59] Ibid., p. 67.

[60] Ibid., p. 71.

[61] Kaolackh, une des principales villes du Sénégal, située au centre du territoire, dans la région Saloum (ancien royaume).

[62] Archives Nationales, série colonies G.G. AOF, 4B29. Le commandant de Gorée, Pinet-Laprade, au Procureur impérial.

[63] Ibid.

[64] Alain Frerejean Charles-Armand Kleinp, op. cit., p. 200.

[65] Ibid., p. 198.

[66] Ibid., p.193.

[67] Ibid., pp. 196-197.

[68] Voltaire, Dictionnaire philosophique, op. cit., in H. Thomas, op. cit .

[69] Pruneau de Pommegorge, op. cit.

[70] H. Thomas, op. cit., p. 307.

[71] Ibid. p. 308.

[72] M’Bokolo Elikia, op. cit., p. 112.

[73] Sylvia Serbin, op. cit., p. 211.

[74] H. Thomas, op. cit., p. 703.

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Dernière modification le 4 décembre 2008 à 23h05

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RODIER, TERRAY, Immigration : fantasmes et réalités

Rodier-Terray Claire RODIER, Emmanuel TERRAY, Immigration : fantasmes et réalités – Pour une alternative à la fermeture des frontières , Paris : La Découverte, oct. 2008, 154 p.

En librairies le : octobre 2008 – Éditeur : La Découverte collection « Sur le vif » – Reliure : Broché – Description : 154 pages – Dimensions : 132 * 201 mm – ISBN : 9782707156358 Prix : 10 €

A lire sur TERRA : le résumé, le sommaire et un chapitre en texte intégral

A lire ci-dessous, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur, un chapitre du livre en texte intégral

Pour acheter ce livre : en ligne

Ouvrage sous la direction de :

Claire Rodier, juriste au Gisti (groupe d’information et de soutien aux immigrés). Elle fait partie des fondateurs du réseau euro-africain Migreurop.

Emmanuel Terray, anthropologue, directeur d’études à l’EHESS, a pris depuis 1996 une part active au mouvement de soutien aux sans-papiers.

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PRESENTATION

L’idée de ce livre est partie d’un double constat : la référence au respect des droits de l’homme ne suffit pas, ou ne suffit plus, pour remettre en cause les politiques migratoires qui leur portent atteinte. Par ailleurs, beaucoup de contrevérités circulent sur la question des migrations : « l’immigration pèse sur le budget national », « il faut privilégier l’immigration choisie contre l’immigration subie », « l’aide au développement peut interrompre les flux d’émigration », « la lutte contre l’immigration clandestine favorise l’intégration des migrants installés »… Ces idées fausses traduisent une grande méconnaissance de la réalité de l’immigration et de la politique migratoire menée en France par la droite comme par la gauche depuis les années 1970, et plus encore de celle mise en place dans les années 2000 et qui se profile au plan européen.

Face aux fantasmes et aux mensonges, cet ouvrage a pour objectif de poser les bonnes questions, d’analyser les conséquences des politiques menées et de démonter les solutions hâtives, afin de montrer la réalité des situations et de susciter le débat. Il s’adresse aux personnes qui doutent, ébranlées par les discours sécuritaires ou économistes, bien qu’attachées aux principes. Il suggère qu’une politique alternative à la fermeture des frontières n’est pas forcément irréaliste ou utopique.

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TABLE DES MATIERES

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Introduction

-  Prologue, par Danièle Lochak – La continuité d’une politique répressive – Les régularisations comme mode de gestion des flux migratoires – L’arbitraire sous toutes ses formes – Immigration choisie et précarisation -

I / Rétablir les faits

- Pourquoi partent-ils ?, par Emmanuel Terray – La misère n’est pas la seule explication – La migration fait partie de notre histoire – L’illusoire pouvoir des États

-  Y a-t-il une vérité des chiffres sur les tendances migratoires ?, par Xavier Thierry – Cinq millions d’immigrés vivent maintenant en France – Plaidoyer pour de meilleures statistiques d’immigration – Interpréter trente années de courants migratoires

- Combien ça coûte, combien ça rapporte ?, par Carine Fouteau – En Grande-Bretagne : près de 20 % du PIB 28 – Un apport « énorme » en Espagne, une « bénédiction » en Italie – En France, les études manquent – Expulsions : une politique coûteuse

-  Immigration « choisie » : un pseudo-pragmatisme, par Violaine Carrère – Qu’est-ce que l’immigration « subie » ? – Un tour de passe-passe – Le pseudo retour à une immigration de travail – Jusqu’à quel point peut-on maîtriser les migrations ? – Distinguer entre l’immigration « de travail » et les autres immigrations : une gageure – Du droit de choisir « ses » immigrés -

II / Mesurer les conséquences

-  L’intégration, instrument de pression et de discrimination, par Claude Calame – Entre valeurs républicaines et préjugés culturels – Identités et diversités culturelles – Relativisme et multiculturalisme – Fabrications culturelles et collectives de l’homme

-  L’immigré entre maîtrise des flux et liberté d’exploitation, par François Brun – Créer la rareté pour baisser le coût de la main-d’œuvre – Au cas par cas – Précariser les étrangers pour tirer le marché de l’emploi vers le bas

-  La rétention : l’illusion du moindre mal, par Laurent Giovannoni – Des entorses pour un moindre mal – Évolution et développement de ces « prisons pour étrangers » – Une machine à expulser qui désagrège lentement les libertés fondamentales – L’illusion d’un système d’expulsion démocratique

-  L’asile à la courte paille occidentale, par Jean-Pierre Alaux – Le miroir aux alouettes des promesses de la communauté internationale – Quand le persécuté doit coller à l’imaginaire occidental – La grande loterie du droit d’asile

-  Vers une assignation à résidence des population pauvres ?, par Alain Morice – Du côté intérieur de l’Europe : détestables performances des verrous – Enfermer les gens chez eux ou les immobiliser en chemin -

III / Écarter les fausses bonnes solutions

- Le co-développement, otage de la « maîtrise des flux », par Gustave Massiah – Les mésaventures d’une idée prometteuse – Migrations et développement – Migrations et politiques de développement – Co-développement, politiques de coopération et politiques migratoires

-  Européaniser pour mieux contrôler, par Claire Rodier – Une communautarisation inaboutie – Un alignement par le bas : l’exemple du regroupement familial – Un déséquilibre au profit du contrôle accru des frontières – Plus d’« Europe », moins de droits

-  Coopération ou sous-traitance ? Le contrôle migratoire dans les relations UE-Libye, par Fulvio Vassallo Paleologo – L’Italie aux avant-postes – Le rôle ambigu des organisations internationales et des ONG – Quelques conditions préalables à toute coopération

-  Une lutte contre les « passeurs » qui se retourne contre les victimes, par Virginie Guiraudon – Contrôle aux frontières et trafic de migrants : quelle dynamique ? – La lutte contre l’immigration avant la lutte contre les trafiquants ? Délit de solidarité – Épouvantails -

-  Conclusion : il faut en finir avec la fermeture des frontières, par Claire Rodier et Emmanuel Terray – Rompre avec une vision unilatérale de l’immigration – Derrière la migration : menaces environnementales… – …et déséquilibres du commerce international – Vers la liberté d’aller et venir – Et en attendant ?

- Épilogue – Souvenirs d’un citoyen du monde (Stefan Zweig)
- Bibliographie
- Petit glossaire des euphémismes les plus courants couramment utilisés dans le discours public sur l’immigration et de l’asile

Une lutte contre les « passeurs » qui se retourne contre les victimes
par Virginie Guiraudon

© La Découverte, Paris, 2008

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Le passeur, c’est le méchant idéal, dont on rencontre la figure dans les discours de droite et les récits de gauche sur l’immigration, dans des documents de politique publique, des déclarations d’associations, voire des pièces de théâtre [1]. Les réseaux mafieux qui participent à la traite des êtres humains et au trafic illicite de migrants sont régulièrement invoqués, aussi bien au niveau national qu’européen et onusien, pour justifier l’adoption de lois ou de traités qui, en réprimant les passeurs, sont censés protéger les victimes et limiter le franchissement illégal des frontières. C’est souvent à la suite de faits divers macabres que les dirigeants politiques ou les fonctionnaires européens appellent à renforcer la « lutte contre l’immigration clandestine », dont la sanction des trafics est un des axes. Ce fut le cas en juin 2000 avec la découverte à Douvres de 58 migrants chinois morts asphyxiés dans un camion : dès le lendemain, tous les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne, réunis au sommet de Feira, exprimaient leur vive émotion. « Des larmes de crocodile », pour Emmanuel Terray [2], car ils ne pouvaient ignorer la responsabilité des politiques de contrôle migratoires et de restriction du droit d’asile dans l’expansion du trafic de migrants.

C’est autour de l’année 2000 que les termes de trafic et de traite, issus des textes internationaux et européens, surgissent dans le vocabulaire politique et médiatique français. En décembre 2000, tous les États membres de l’UE signent la Convention ONU de Palerme sur la criminalité transnationale organisée. Deux ans plus tard, l’UE adopte une décision cadre pour renforcer les sanctions pénales contre l’entrée et au séjour irrégulier, que complètent une directive sur le trafic d’êtres humains et une décision cadre sur le statut des victimes dans les procédures pénales. Pour l’ONU, les organisations impliquées dans la traite et le trafic doivent agir dans un but lucratif pour être incriminées. Malgré des réserves françaises, le texte européen introduit également cette précision. Mais le risque de voir s’institutionnaliser un « délit de solidarité » demeure, et pèse comme une menace pour les membres des familles, du voisinage et des associations de sans-papiers. Dans les textes internationaux, la prise en compte des victimes de la traite est déficiente. Quant aux migrants, ils ne sont pas considérés comme des victimes, même s’ils peuvent éventuellement bénéficier d’une certaine protection en tant que témoins ou parties civiles. Avant même d’être réapproprié par les acteurs nationaux et transposé en droit français, le droit international, peu protecteur des victimes de l’esclavage moderne, contribue ainsi à établir un lien discursif et juridique fort entre immigration et crime organisé [3].

Pour prendre la mesure du phénomène, deux précisions s’imposent. D’une part, les données chiffrées sur le recours aux « passeurs » sont peu fiables, avec de grandes variations d’une estimation à une autre. Rares sont les publications d’experts indépendants ou non financés par des organismes eux-mêmes impliqués dans les politiques d’immigration (Organisation internationale pour les migrations à Genève, Commission européenne, International Centre for Migration Policy Development à Vienne). On dispose bien sûr de nombreux rapports officiels, des témoignages et de la littérature grise que diffusent les associations, d’articles de presse, mais de très peu de travaux de recherche approfondis. On se trouve ainsi dans la situation paradoxale d’un appareil juridique poussé, qui va d’une Convention onusienne aux directives européennes en passant par les réglementations nationales, pour un phénomène social dont on connaît finalement peu de choses. D’autre part, la spectacularisation dramatique de la migration clandestine ne doit pas faire oublier que la plupart des étrangers en situation irrégulière en Europe sont arrivés légalement, y compris en Espagne et en Italie, d’où les images des bateaux remplis de candidats à l’exil nous parviennent [4]. Ainsi, il y a bien un « business » de la migration [5] mais il doit être compris en relation avec l’évolution du droit d’asile et des systèmes de contrôle aux frontières.

Contrôle aux frontières et trafic de migrants : quelle dynamique ?

Les frontières ont toujours généré des contrebandes. Dans le cas de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, la corrélation entre la « guerre contre la drogue », la politisation de la question de l’immigration clandestine par le gouverneur de Californie et les gardes-frontières eux-mêmes, et l’évolution du trafic de migrants a été documentée. Dans les années 1990, la politisation a entraîné une forte hausse du budget pour embaucher du personnel et acheter pour des dizaines de millions de dollars par an d’équipement (rayons X, caméras de surveillance, murs…) [6]. Or des contrôles plus fréquents supposent des moyens plus importants pour les contourner, le trafic se professionnalise, les sommes allouées à la corruption des fonctionnaires gonflent, le prix du passage aussi. En riposte, politiques et fonctionnaires demandent plus de moyens pour lutter contre une contrebande plus sophistiquée. La dynamique est enclenchée. On a connu le même processus en Europe où l’augmentation de l’« industrie » des passeurs et de leurs tarifs a accompagné, dans les années 1990, les mesures restrictives mises en place telles que la politique des visas, les contrôles par les compagnies de transport ou l’intensification des patrouilles maritimes. Intrinsèquement, la politique de contrôle aux frontières s’auto-entretient. Self-fulfilling prophecy (la prophétie auto-réalisatrice), elle prédit la criminalité frontalière qu’elle a contribué à développer.

En France, plusieurs exemples récents montrent l’hypocrisie de la politique mise en œuvre pour lutter contre les passeurs et les trafiquants. Au nom de la répression des trafics d’êtres humains, la loi sert à traquer et à expulser les prostituées étrangères bien plus qu’elle ne s’attaque aux réseaux qui les exploitent. Et elle assimile au « trafic de migrants » les gestes de solidarité de ceux qui apportent une aide aux exilés et aux sans-papiers.

La lutte contre l’immigration avant la lutte contre les trafiquants

La question de la traite a été médiatisée en novembre 1999 à la suite du meurtre à Paris d’une Bulgare de 19 ans. Si le meurtrier de Ginka Trifonova, un toxicomane qui en voulait à son sac, a été appréhendé et jugé, le proxénète qui l’avait introduite dans les réseaux de prostitution, facilement identifié par un journaliste, vit des jours paisibles en Albanie [7]. Une différence de traitement significative : car la législation sur la traite des êtres humains est davantage conçue pour faire de la prostitution un problème d’ordre public et d’immigration que pour en protéger les victimes. En 2000, reportages, associations et rapports parlementaires décrivent des situations où des femmes droguées et séquestrées par des gangs criminels sont forcées de se prostituer. Plusieurs maires, de droite et parfois de gauche, se saisissent de la question, lors de la campagne municipale de 2001, en promettant la tranquillité aux riverains des quartiers où les prostituées sont dans la rue. Le cadrage du problème est simple : il s’agit de sécurité et d’atteinte à l’ordre public.

Après les élections de 2002, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, présentant sa loi sur la sécurité intérieure (LSI) devant le Sénat, explique qu’il remplit un « devoir humanitaire » et rend service aux prostituées étrangères en les renvoyant chez elles [8]. Sécurité et immigration dominent désormais le débat sur la prostitution. La LSI sanctionne le racolage passif et marque le début des expulsions de prostituées étrangères qui seront jugées en comparution immédiate et à qui on retirera leur titre de séjour. Une étude de juillet 2004 révèle que 84 % des 5 600 prostituées arrêtées depuis mars 2003 sont étrangères (alors qu’elles ne représentent qu’une prostituée dans la rue sur deux) [9]. Et les trafiquants dans tout cela ? Sans même évoquer le manque de coopération des différents acteurs entre eux, on constate que les moyens alloués pour découvrir les trafiquants sont dérisoires. En 2001, l’Office central de répression de la traite des êtres humains ne comptait que quatorze personnes pour démanteler les réseaux. En 2003, un policier confie au quotidien Le Parisien que « le travail de fond contre les proxénètes n’avance pas [10] ». D’une loi destinée à lutter contre l’esclavage moderne, puis contre la traite, on a fait un dispositif principalement destiné à chasser les prostituées des centres-villes : les étrangères sont expulsées, les autres éloignées vers des lieux où, à l’abri des regards, elles sont exposées à la violence et la précarité, et de plus en plus aux abus policiers [11].

Délit de solidarité

Alors que la situation des migrants traversant clandestinement la Manche depuis Calais pour rejoindre le Royaume-Uni était notoirement connue, et que dans le camp de Sangatte, ouvert en 1999, les passeurs opéraient en plein jour aux yeux de tous, ce n’est que vers 2002 que les autorités françaises et britanniques se sont intéressées au phénomène. Côté anglais, le ministre de l’Intérieur stigmatise un commerce diabolique et barbare, et Jacques Chirac évoque « des systèmes mafieux pires que l’esclavage qui vont chercher les gens, leur volent leurs dernières économies et leur font croire à l’Eldorado avant de les abandonner lâchement sur nos plages et dans nos ports [12] ». Pourquoi ce tournant ? C’est que la tension monte entre la France, qui dénonce le laxisme des lois sur l’asile et l’attraction de l’économie informelle outre-Manche en l’absence de documents d’identité, et le Royaume-Uni qui accuse les Français d’encourager la migration illégale des quelques 80 000 personnes qui ont franchi la frontière en trois ans. Il s’agit de sortir de ce qui devient une crise diplomatique en faisant de Sangatte une question sécuritaire, pour justifier la militarisation d’Eurotunnel et la fermeture du camp. Ce n’est qu’un mois avant que celui-ci cesse d’accueillir de nouveaux arrivants que l’OCRIEST, l’office chargé de la lutte contre l’immigration irrégulière, déclare avoir démantelé les réseaux qui organisaient le passage de Sangatte vers l’Angleterre dans des camions pour 500 dollars par personne. En octobre 2002, après six mois d’enquête, la police arrête quarante personnes, tous des Kurdes irakiens [13]. On ne peut s’empêcher de penser que les autorités ne se sont intéressées aux passeurs, dont l’activité se déployait jusqu’alors sans obstacles, que lorsqu’elles y ont vu l’intérêt politique qu’elles pouvaient en tirer.

L’histoire ne s’arrête pas là. En août 2004, deux militants du collectif C’Sur, qui aidaient les étrangers dans la région de Calais, sont jugés à Boulogne-sur-Mer pour « aide directe et indirecte à l’entrée et au séjour irrégulier », en même temps que sept Irakiens mis en examen pour trafic illicite de migrants. D’abord accusés d’avoir été complices des trafiquants, ils restent, une fois ce chef d’inculpation retiré, accusés d’avoir hébergé des Afghans en situation irrégulière et de les avoir aidés à recevoir de l’argent de leur famille. Ils seront condamnés, quoique sans amende ni peine de prison. Cet exemple, qui a mobilisé les associations d’aide aux migrants sur le thème « la solidarité n’est pas un crime », montre que l’amalgame est fait entre trafic de migrants et aide au séjour irrégulier, que le but en soit ou non lucratif. Le procès a bien mis les deux sur le même plan, en regroupant militants et trafiquants.

Epouvantails

Depuis 2000, date du drame de Douvres et de la signature de la convention de Palerme, y a-t-il eu une inflexion de la politique française et européenne en matière de lutte contre l’immigration clandestine et une réflexion sur le lien entre contrôle aux frontières et augmentation du trafic, de son coût et de son danger ? La réponse est non. Loin d’en reconnaître l’inefficacité et les effets criminogènes, les États membres continuent d’invoquer mécaniquement la répression des passeurs comme une solution. À commencer par la France. Interrogé en avril 2008 sur les sans-papiers, le Président de la République déclarait, lors d’un entretien à l’Élysée : « La régularisation globale, c’est la catastrophe » car « cela crée un appel d’air qui profite à qui, M. Calvi, aux trafiquants ! … on fait la politique dans ce cas-là des trafiquants [14]. » Comme toujours, les trafiquants jouent le rôle d’épouvantail, masquant le fait que l’essentiel des moyens est consacré au contrôle aux frontières et à la reconduite des étrangers en situation irrégulière (voir chapitre 3 : Combien ça coûte, combien ça rapporte ?). Quant aux victimes de la traite, rarement considérées comme telles, elles ne semblent protégées qu’en tant que témoins, si elles sont « utiles » en cas de procès.



NOTES:
[1] Dans Le dernier caravansérail (Odyssées), spectacle d’Ariane Mnouchkine, les passeurs qui rôdent à Sangatte sont des symboles de la « face noire de la mondialisation ».

[2] E. Terray, « Douvres, des larmes de crocodile », Libération, 22 juin 2000.

[3] V. Guiraudon, « Les politiques de gestion des frontières » in Politiques publiques. 1. La France dans la gouvernance européenne, Presses de Sciences Po, Paris, 2008.

[4] Les études les plus récentes à base d’entretiens et se servant des statistiques sur la campagne de régularisation en 2005 en Espagne montrent qu’environ 5% des entrées sont irrégulières et la plupart des sans-papiers d’Amérique latine ou de Roumanie ne sont jamais passés par le détroit de Gibraltar (Miguel Laparra, “A dynamic and dialectic approach to social integration given the diversity in the Spanish map of migrations”, communication à la conférence Migration and Social Policies, Pampelune, mai 2006).

[5] Salt, John and Jeremy Stein (1997) Migration as a Business : The Case of Trafficking. International Migration 35/4 : 467-494.

[6] Andreas, Peter et Tim Snyder (dirs.) (2000) The Wall around the West : State Borders and Immigration Control in North America and Europe, New York : Rowman and Littlefield.

[7] Documentaire de M. Boucault, Un corps sans vie de 19 ans, France 3, 19 octobre 2007.

[8] Compte-rendu analytique officiel, séance du 14 novembre 2002, disponible sur www.senat.fr

[9] V. Dubaele, Groupement de prévention et d’accueil lillois (GPAL), France 3 Nord du 10 décembre 2004, disponible sur www.nord.france3.fr

[10] Le Parisien, 7 septembre 2003.

[11] M.-E. Handmann, J. Mossuz-Lavau (dir.), La prostitution à Paris, La Martinière, Paris, 2005.

[12] L’interview de Jacques Chirac, le 14 juillet 2002, est archivée sur www.discours-publics.ladocum…

[13] P. Smolar, « La police démantèle les réseaux de passeurs de Sangatte », Le Monde, 30 octobre 2002.

[14] Intervention télévisée de Nicolas Sarkozy, Président de la République française, 24 avril 2008, archivée sur le site www.elysee.fr

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Dernière modification le 1er décembre 2008 à 18h03

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Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy

Posté par issopha le 23 février 2009

 

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire HistoireAfricaine Adame Ba KONARE, (dir.), (dir.) Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy , Paris, La Découverte, oct. 2008.

Paru le : octobre 2008 – Éditeur : La Découverte, Paris – Collection : Cahiers libres – Reliure : Broché – Description : 348 pages – Dimensions : 155 x 240 mm – ISBN : 9782707156372 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : la présentation, le sommaire, l’introduction et un chapitre en texte intégral

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- la présentation, le sommaire et un chapitre publiés avec l’aimable autorisation des auteurs, directeurs et éditeur de l’ouvrage : A lire sur TERRA

LES AUTEURS

adame-ba-k dans LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL Adame Ba Konaré est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente fondatrice du Musée de la femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, dont Quand l’ail se frotte à l’encens (Présence africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbres du Mali (Jamana, 1993)..

Les contributeurs : Pierre Boilley, Tayeb Chenntouf, Catherine Clément, Catherine Coquery-Vidrovitch, Drissa Diakité, Boureima Alpha Gado, Daouda Gary-Tounkara, Sandra Fagbohoun, Éric Huysecom, John O. Igué, Bogumil Jewsiewicki, Adame Ba Konaré, Doulaye Konaté, Olivier Le Cour Grandmaison, Kinvi Logossah, Hassimi O. Maïga, Elikia M’Bokolo, Isidore Ndaywel è Nziem, Alioune Sall, Kléna Sanogo, Djohar Sidhoum-Rahal, Sébastien Dossa Sotindjo, Ibrahima Thioub

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PRESENTATION

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Passé les réactions vives et indignées qu’a suscitées chez les Africains le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à Dakar le 26 juillet 2007, ses déclarations sur l’immobilisme du continent africain ou encore la non-responsabilité de la France dans ses problèmes actuels nécessitaient une riposte argumentée, dépouillée de toute considération émotive. C’est dans le but d’éclairer le président Sarkozy, mais aussi son entourage et, plus généralement, le grand public sur la réalité de l’histoire africaine, qu’Adame Ba Konaré a lancé, en septembre 2007, un appel remarqué à la communauté des historiens.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : vingt-cinq contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur et précision un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale véhiculés par le discours de Dakar et de prodiguer plus largement une véritable leçon d’histoire pour enfin changer le regard porté sur l’Afrique.

Cette riposte n’est pas une affaire d’Africains blessés dans leur dignité, mais une entreprise d’historiens, ceux du Nord comme du Sud, soucieux de rétablir la vérité des faits contre toutes les tentatives de manipulation.

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SOMMAIRE

- Préface, par Elikia M’Bokolo

Introduction générale , par Adame Ba Konaré
- 
L’anhistoricité et l’immobilisme du continent africain
- 
Le mythe de la France bienfaitrice et de sa mission civilisatrice
- 
Défis et leçons d’Histoire

I / Qui a dit que l’Afrique n’avait pas d’histoire ?

- 1. Un essai de périodisation de l’histoire africaine, par Catherine Coquery-Vidrovitch
- 2. Innovations et dynamiques créatives dans la préhistoire africaine, par Éric Huysecom et Kléna Sanogo
- 3. Universalité des valeurs et idéal d’humanité en Afrique : témoignages d’explorateurs, par Drissa Diakité
- 4. La gestion et la prévention des crises de subsistance dans les sociétés précoloniales du Sahel : mythe ou réalité ?, par Boureima Alpha Gado
- 5. L’opposition tradition/modernité comme modèle d’analyse des réalités africaines, par Doulaye Konaté

II / Un discour d’un autre âge ?

- 6. Les visions françaises de l’Afrique et des Africains, par Pierre Boilley
- 7. Le musée du quai Branly ou l’histoire oubliée, par Catherine Coquery-Vidrovitch
- 8. Le refus de savoir est un refus de reconnaissance, par Bogumil Jewsiewicki

9. L’enseignement du fait colonial dans une perspective d’histoire mondiale, par Tayeb Chenntouf
- 
L’enseignement de la colonisation : des perspectives nationales
- 
La colonisation dan une perspective d’histoire mondiale
- 
L’enseignement du fait colonial

- 10. Apologie du colonialisme, usages de l’histoire et identité nationale : sur la rhétorique de Nicolas Sarkozy, par Olivier Le Cour Grandmaison

III / Qui est responsable des « difficultés acturelles » de l’ Afrique ?

- 11. Quelques aspects de la contribution de l’Afrique au développement du Nouveau Monde et de la France, par Hassimi Maïga
- 12. Aux origines de la traite négrière transatlantique : introduction au débat sur la responsabilité africaine, par Kinvi Logossah
- 13. L’esclavage et les traites en Afrique occidentale : entre mémoires et histoires, par Ibrahima Thioub
- 14. Le rôle de la colonisation dans l’« immobilisme » des sociétés africaines, par John O. Igué
- 15. Pérennité des structures de dépendance et reproduction du sous-développement :le cas du Bénin (ex-Dahomey) de la colonisation à aujourd’hui, par Sébastien Dossa Sotindjo
- 16. La crise ivoirienne : le poids de l’histoire coloniale, par Daouda Gary-Tounkara

IV/ Qui a parléde Renaissance africaine ?

- 17. La philosophie négro-africaine : une lutte permanente pour sa reconnaissance, par Sandra Fagbohoun
- 18. L’Union pour la Méditerranée : un projet pour diviser l’Afrique et tourner le dos à la Francophonie, par Isidore Ndaywel è Nziem
- 19. Le Sahara n’est pas une frontière, par Djohar Sidhoum-Rahal
- 20. La Renaissance africaine : un défi à relever, par Alioune Sall
- 21. Gouvernance et expérience démocratique en Afrique : l’éclairage de la culture et de l’histoire, par Adame Ba Konaré

- Postface, par Catherine Clément
- Orientations bibliographiques, par Daouda Gary Tounkara
- 
Les auteurs
- Index.

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Introduction générale
par Adame Ba Konaré

SOMMAIRE

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Cet ouvrage a été conçu pour servir de réponse à un discours politique, celui du président français Nicolas Sarkozy, tenu le 26 juillet 2007 à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, au Sénégal, à l’occasion de sa première visite officielle en Afrique au sud du Sahara.

Discours osé et complexe, qui a la prétention de faire l’inventaire de tous les problèmes de l’Afrique et d’y trouver des solutions. Sur Cheikh Anta Diop lui-même, curieusement, pas un mot [1].

Tantôt bon père ou bon tuteur qui s’adresse à ses enfants, tantôt missionnaire, Nicolas Sarkozy croit prêcher la bonne parole pour se poser, au final, en sauveur suprême. Au nom de quel principe ? Au nom du franc-parler et du respect et de l’amour qu’il a pour l’Afrique, martèle-t-il inlassablement.

Dans son intention, le discours se veut une adresse à la jeunesse et affiche sa volonté de rupture. Dans son déroulement, il glisse non seulement sur plus d’un siècle d’histoire, un siècle cependant richement meublé de déconstructions opérées en son sein, mais également sur les acquis de l’historiographie et de l’avancée de la recherche. Ce qui fait qu’il n’est pas sans susciter des interrogations majeures autour de mots graves : mépris, méconnaissance, racisme. Il est à craindre que toutes ces supputations ne se confirment, à des degrés divers, derrière le brouillard qui les recouvre, mais l’on éviterait de se perdre en conjectures en posant directement la question à la « plume », le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino.

Ce dernier, dans sa réponse à Bernard-Henri Lévy, qui l’avait traité de raciste, a déclaré assumer avec panache tout ce qu’il a écrit, « ligne à ligne, mot à mot, à la virgule près [http://info.France3.fr/France/34916821-fr.php] ». Tout au long de l’année, Henri Guaino reviendra sur le discours de Dakar. Le dernier soubresaut en date est sa récente sortie dans le journal Le Monde [2]. Tout en feignant de concéder à l’Afrique une histoire, dont il semble entre-temps avoir découvert quelques bribes à travers les critiques qui lui ont été adressées, Guaino s’obstine en réalité à la nier (en qualifiant certains de ses moments-phares d’« exception »), à la mépriser et à réhabiliter l’entreprise coloniale. Et lorsqu’il cherche à se disculper de certaines accusations, à grand renfort de citations savantes mais incongrues, ou en récusant l’inspiration hégélienne de son texte pour mobiliser d’autres soutiens, il ne fait que souligner qu’il n’a manifestement toujours pas compris le caractère inadmissible de certains points du discours de Dakar. Un adage africain nous enseigne que « l’eau versée ne se ramasse pas ». De ce point de vue, les tentatives de justification de M. Guaino effacent d’autant moins les propos tenus qu’elles continuent de falsifier l’histoire. En ce qui concerne Nicolas Sarkozy lui-même, nous préférons nous accrocher à l’argument de la méconnaissance.

Nonobstant, un fait est patent : Nicolas Sarkozy est dans l’air du temps. En effet, depuis quelques années, nous assistons au ressac, chez une frange de l’intelligentsia française, de discours triomphalistes et nationalistes sur la France, dont l’histoire, faite de grandeurs renouvelées, est remobilisée pour susciter la fierté de tous ses fils et de toutes ses filles « de souche ». De son côté, Nicolas Sarkozy crie sa douleur de voir la France endormie depuis vingt à vingt-cinq ans et se donne comme objectif, au cours de son quinquennat, de rendre les Français fiers de leur pays [3]. Il y a une connexion entre le pouvoir politique et cette frange de la nouvelle intelligentsia, dont l’un des apôtres est d’ailleurs un historien, Marx Gallo. Est-ce un fait de hasard si ce brillant universitaire, auteur d’un ouvrage au titre explicite, Fier d’être français, a été justement désigné par Nicolas Sarkozy pour auréoler son investiture d’un discours sur la grandiose histoire de la France [4] ?

Pour ce qui est du rapport à l’Afrique dont le texte de Henri Guaino n’est que le triste reflet – car je refuse de voir en Guaino un marginal –, l’héritage culturel de cette nouvelle élite intellectuelle ne s’est pas bonifié depuis plus d’un siècle. Il est resté au stade de l’imagerie coloniale, reprise et confortée par une littérature négrophobe qui fait florès depuis quelque temps et se résume en gros à une démonstration de l’incapacité, presque congénitale, des Africains de se gérer et de soigner les maux qui minent leur continent, mais dont ils sont les propres responsables – par conséquent, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes [5].

La conjonction de ces deux courants de pensée explique cette tentative effrénée de vouloir trouver des côtés positifs à la colonisation [6].

En tout cas, sitôt prononcé, le discours de Nicolas Sarkozy a déchaîné passions et réactions indignées en chaîne chez nombre d’intellectuels africains qui l’ont considéré comme insultant et donc inacceptable [7].

Pour ma part, le choc du discours dominé, j’ai lancé sur Internet, le 11 septembre 2007, un appel à mes collègues historiens pour leur demander de s’engager à mes côtés dans une démarche de construction de connaissances dépouillée de toute considération émotive pour éclairer au mieux le président Nicolas Sarkozy et son entourage.

Cet ouvrage est le résultat de cette mobilisation : plus d’une vingtaine de contributions de spécialistes de notoriété internationale ou de plus jeunes chercheurs, africains et européens, qui abordent chacun avec rigueur et précision un pan de l’histoire riche, complexe et trop souvent méconnue du continent. La construction à la fois chronologique et thématique de l’ouvrage permet de réfuter point par point les poncifs hérités de l’ethnologie coloniale véhiculés par le discours de Dakar et de prodiguer plus largement une véritable leçon d’histoire pour en finir avec le regard statique porté sur l’Afrique.

Dans cette entreprise, il ne s’agira ni de croiser ni de confronter les regards des historiens français et africains, mais de poser le regard d’historiens de l’Afrique, ceux du Sud et ceux du Nord, sur l’histoire de l’Afrique, sans complaisance ni polémique.

De l’anhistoricité et de l’immobilisme du continent africain jusqu’aux drames actuels qui le secouent, nombreuses sont les questions soulevées par Nicolas Sarkozy, mais la rhétorique présidentielle est habilement bâtie au point que si l’on n’y prend garde, on peut se laisser piéger comme l’ont été maints défenseurs du président. Leurs arguments ? Ce discours est un tout, il n’est pas honnête d’en sortir quelques phrases choquantes ; de bonnes choses ont été également dites sur l’Afrique et jamais réquisitoire aussi sévère contre la colonisation n’a été tenu par un chef d’État français. Là n’est pas la question : ce qui est en cause, c’est l’inexactitude et le décalage temporel de certains propos. Un adage africain dit aussi qu’une seule graine d’arachide pourrie suffit à pourrir les autres graines.

L’anhistoricité et l’immobilisme du continent africain

SOMMAIRE

Parmi les points les plus choquants du discours de Dakar figure notamment le déni d’histoire auquel s’est livré le président français :

  • Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne, mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance.Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique, et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire. Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé…

Ne pas être entré dans l’histoire, pour les historiens, a un sens, car les critères d’historicité, tels que l’Occident les avait définis, reposaient sur au moins deux théories : d’abord les thèses, datant de la fin du XVIIIe siècle, du philosophe allemand Hegel développées dans son fameux ouvrage La Raison dans l’Histoire (1830), dans lequel il soutient que « ce que nous comprenons en somme sous le nom Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle » ; ou encore : « Celui qui veut connaître les manifestations les plus émouvantes de la nature humaine peut les trouver en Afrique [8]. » Ne pas être entré dans l’histoire signifie donc échapper à la raison, à la création et à la créativité, à l’invention, au progrès.

Le deuxième critère d’historicité est celui défendu par une certaine école historique, à prétention hautement scientifique que fut l’école méthodique, née en France entre 1880 et 1930, dans le prolongement de l’école positiviste allemande [9]. Les apôtres de cette école professaient que « toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire [10] ». Pour eux, ces traces sont les documents écrits. Les sources écrites se dressaient donc comme critère d’historicité. Or, comme l’Afrique manquait d’écriture, elle ne pouvait pas être logée dans le champ historique.

Cette conception a rejailli sur la perception de l’Afrique par les Occidentaux. Toute la littérature coloniale a baigné dans ce magma. En 1923, le Pr. A. P. Newton l’exposait de façon précise devant la Royal African Society à Londres dans une conférence sur l’Afrique et la recherche historique. Il déclarait que « l’Afrique n’avait pas d’histoire avant l’arrivée des Européens. L’histoire commence quand l’homme se met à écrire. Donc le passé de l’Afrique avant le début de l’impérialisme européen ne pouvait être reconstitué que d’après les témoignages des restes matériels, des langues et des coutumes primitives, toutes choses qui ne concernaient pas les historiens, mais les archéologues, les linguistes et les anthropologues [11]. »

Insidieusement, on a cherché à faire admettre au Noir l’incapacité congénitale de sa race. Ainsi naquirent les mythes et les stéréotypes raciaux qui légitimaient la prétention à la supériorité des Européens sur les Africains : si histoire il y avait par-ci par-là, cela n’avait été possible que grâce à des facteurs exogènes, notamment l’apport civilisateur des religions révélées, christianisme et islam.En France, le programme des écoles de l’Afrique occidentale française (AOF) établi par la réforme de 1924 ordonnée par Roume, le gouverneur général de l’AOF, donna une orientation précise à l’enseignement de l’histoire : l’élève africain ne devait pas ignorer que son « pays a été envahi par des peuples de race blanche venus du nord à travers le Sahara et l’influence exercée par ces peuples sur sa race et sa civilisation ». L’Europe ne faisait donc que continuer une transmission de la civilisation commencée avant eux par des peuples à peau claire.

Certains administrateurs coloniaux, historiens de circonstance, tel Maurice Delafosse (1870-1926), malgré l’énorme travail qu’ils effectuèrent pour reconstituer l’histoire des colonies afin de mieux les diriger, souvent d’ailleurs à partir de documents autres que les sources écrites, sont restés enfermés dans ce prisme [12].

L’obstination avec laquelle ces thèses éculées sur l’Afrique continuent d’être diffusées gêne et étonne à la fois les historiens ; ils ne peuvent pas les accepter, d’abord parce que, depuis fort longtemps, elles ont été corrigées. Notamment, les critères liés à l’écriture de l’histoire ont été battus en brèche, en France même avec l’école des Annales, créée à partir de 1930 par Marc Bloch et Lucien Febvre, précisément en réaction au réductionnisme de l’école méthodique.

Marc Bloch, dans son fameux Apologie pour l’Histoire, assimile la relation homme/historien à l’ogre de la légende : « Là où l’historien flaire la chair humaine, là est sa proie  [13]. » L’homme a rendu historique tout ce qu’il a touché et les documents écrits ne constituent pas la seule source d’histoire. Le stock dont dispose l’historien est inépuisable : en plus des sources écrites, il y a par exemple, l’archéologie, qui seule permet de résoudre les problèmes de datation, la géologie, la biologie, l’ethnologie, etc.

À cela, il faut ajouter l’apport incommensurable de la tradition orale, particulièrement riche en Afrique et reconnue aujourd’hui comme source d’histoire aussi valable que n’importe quelle autre. La fameuse sentence d’Amadou Hampâté Ba, « En Afrique, chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle », qui a retenti tel un tonnerre dans le ciel des africanistes, signifiait qu’en Afrique, le savoir était détenu par les anciens qui le transmettait de bouche à oreille, à condition qu’on leur prête une oreille attentive. Autrement dit, c’était par la voie orale, selon des méthodes mnémotechniques que se transmettait le savoir en Afrique [14].

Le premier agrégé d’histoire de l’espace francophone du continent africain, Joseph Ki-Zerbo affinera les techniques d’investigation historique basées sur la tradition orale. Avec d’autres, tel Jan Vansina qui l’a précédé [15], il a donné à la tradition orale ses lettres de noblesse [16]. En dépit de la rémanence de certaines critiques remettant en cause sa validité tant paraît établie sa relation avec le présent, aucune étude historique sur l’Afrique ne saurait se passer de l’apport de la tradition orale.

Le déni d’histoire de Nicolas Sarkozy est d’autant plus inacceptable quand on sait que l’Afrique est le continent premier. À preuve, les travaux du préhistorien français Yves Coppens, qui ont prouvé que c’est en Afrique que le premier homme a marché et s’est servi de ses mains, que les débuts de la technologie, l’émergence, l’origine, la racine de la culture et de la conscience sont africains [17].

On ne peut pas non plus accepter les propos du président français quand on sait que depuis plus d’un demi-siècle, l’historiographie de l’Afrique a rejoint celle du reste du monde. Même si la littérature sur l’histoire de l’Afrique n’a pas été vulgarisée, qui se donne la peine de la chercher peut la trouver. Depuis des administrateurs coloniaux de la première moitié du XXe siècle, qui, en dépit des apories de leur logique, ont effectué maints travaux de synthèse sur l’histoire de l’Afrique à nos jours, le chemin est bien fourni.

La création, en 1938, par Théodore Monod, de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) [18] fut un formidable instrument de promotion de l’histoire africaine avec la publication d’une série de mémoires dans les années 1950 et 1960. De façon générale, la décennie 1960-1970 fut particulièrement féconde en termes de publication de grands travaux de synthèse, devenus très vite des classiques, de chercheurs français sur l’histoire de l’Afrique [19]. Ce sont eux, les premiers vrais spécialistes de l’histoire du continent. Ce sont eux qui ont formé la plupart des historiens africains de la deuxième génération.

En 1947 fut créée la Société africaine de culture (SAC) par le Sénégalais Alioune Diop. La SAC et sa revue Présence africaine œuvrèrent de leur côté pour la promotion de l’histoire et de la culture africaines, en même temps qu’une génération d’intellectuels, tel Joseph Ki-Zerbo, engageaient le combat pour la réhabilitation de l’histoire africaine, bafouée par une certaine littérature coloniale. C’est le lieu de citer Cheikh Anta Diop : ses travaux sur le caractère négroïde de la civilisation égyptienne, en montrant que la culture égyptienne était africaine, ouvraient la voie à l’indiscutable unité culturelle du continent [20]. L’historiographie africaine de ces années-là s’inscrivait certes dans le sillage de l’idéologie nationaliste de l’école méthodique. Histoire/combat, histoire civique que celle-là, mais qui n’en a pas moins été capitale pour la connaissance du passé de l’Afrique [21].

L’arrivée d’un Africain doublé d’un historien à l’Unesco, Amadou Mahtar M’Bow, en 1973, a donné une impulsion à l’historiographie de l’Afrique, avec le grandiose projet d’écriture d’une monumentale histoire générale de l’Afrique en huit tomes [22].

Mais partout dans le monde, indépendamment des grandes nations colonisatrices – France, Angleterre, Portugal, Espagne, Belgique, Hollande, Allemagne, Italie –, ont été érigés des centres ou des instituts d’histoire africaine. En Europe de l’Est, où sur la lancée de la fièvre nationaliste consécutive à la vague d’indépendances des pays africains, la sympathie manifestée par les pays du bloc soviétique se matérialisa par un intérêt majeur pour l’histoire africaine en Hongrie, en Union soviétique, en Pologne [23]. Aux États-Unis, nombre d’universités se distinguent de leur côté par l’engouement porté à l’histoire africaine, notamment à la diaspora et la traite atlantique. En France, les universités Paris 1-Panthéon-Sorbonne, Paris 7-Denis-Diderot, d’Aix-en-Provence et de Bordeaux, de même que l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), à partir des années 1970, maintiendront le flambeau des études africanistes. Enfin, en Afrique – last but not least – toutes les universités ont leurs branches spécialisées, à commencer par Dakar où fut tenu le discours de Nicolas Sarkozy, véritable pépinière d’historiens africains de grande renommée.

Aujourd’hui, parmi les grands noms d’historiens connus dans le monde, figurent des Africains qui dispensent leur enseignement aux quatre coins du monde, dans des universités cotées et qui font preuve d’une vitalité intellectuelle remarquable.

Institutions et associations scientifiques, comme le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA), l’Association des historiens africains (AHA) ou le Centre d’études des langues et traditions orales (CELTO) de Niamey de dimension continentale, et les magazines et revues spécialisés sur l’histoire de l’Afrique, de dimension également continentale, comme Afrika Zamani ou Afrique Histoire, lancée dans les années 1970 par l’historien malien Sékéné Mody Cissoko, complètent ce tableau.

Les contributions réunies dans cet ouvrage témoignent de la multiplication des travaux et du développement de la recherche sur l’histoire du continent depuis que ces jalons ont été posés. Toutes sont autant de démentis à l’idée d’une Afrique anhistorique et immobile ; je ne peux pour ma part ici qu’évoquer succinctement certains traits de l’histoire du continent en rappelant par exemple qu’aux VIIe, VIe et Ve siècles avant notre ère, les principaux savants, philosophes et écrivains grecs sont allés chercher en Égypte le chandelier de la civilisation. Et c’est un ancien ministre français de la Coopération, Jacques Godfrain, qui nous le rappelle [24].

Je pourrais continuer en parlant des civilisations urbaines nées en Afrique bien avant notre ère, Axoum en Éthiopie, Djenné-Djeno sur le fleuve Niger au Mali, ou encore de la Nubie chrétienne, de Carthage en Tunisie, des Almoravides et des Almohades au Maroc. Ou encore du rayonnement des grands empires médiévaux du Soudan occidental : Ghana, Mali, Songhay. Le dynamisme économique de ces régions se répandait à travers le Sahara, zone tampon entre le bassin méditerranéen et l’Afrique noire. Des noms de grands souverains sont restés dans l’histoire : Kanku Moussa, l’empereur du Mali (1312-1337), qui, au cours d’un pèlerinage fastueux à La Mecque, a distribué une telle quantité d’or sur son passage qu’il en a fait baisser le cours sur le marché du Caire [25]. Ou Askia Mohamed, le souverain de Gao (1492-1528), sous le règne duquel les intellectuels de Tombouctou ont fait l’objet d’une attention particulière, ce qui a eu comme impact de favoriser le rayonnement intellectuel de la ville où venaient se ressourcer des savants de toutes les contrées islamiques (Égypte, Syrie, Arabie, etc.) [26]. En plus des sciences de l’esprit, l’intelligentsia musulmane de Tombouctou cultivait l’idéologie de la paix, matérialisée par le port du bâton à la place de l’arme blanche.

Je pourrais encore évoquer les royaumes kongo luba et lunda, du Grand Zimbabwe avec ses monuments gigantesques, le Monomotapa (Mutapa), le Kanem-Bornou au Nigeria, ou ces structures non centralisées à la remarquable vitalité comme certaines sociétés des zones inter-lacustres de l’Afrique de l’Est ou les régions de l’actuelle RDC [27]. La liste est longue ; un survol ne saurait rendre compte de l’histoire à la fois riche et complexe de l’Afrique.

Et enfin, pour terminer sur l’immobilisme des Africains, la lutte acharnée que mènent ces milliers de femmes pour assurer leur survie dans le secteur informel, les tentatives désespérées de ces milliers de jeunes bravant les océans, dans l’espoir de débarquer au « pays de Cocagne », au péril de leur vie, traduisent une volonté opiniâtre de prendre en main leur destin. On ne peut pas dire que de tels hommes n’aspirent pas à s’inventer un avenir.

Et que dire des performances des sportifs africains dans tous les domaines ou du génie et de la créativité des artistes africains reconnus partout dans le monde ? Aujourd’hui, pour se maintenir, c’est dans la musique noire de la diaspora africaine que la musique européenne se ressource.

Le mythe de la France bienfaitrice et de sa mission civilisatrice

SOMMAIRE

Le deuxième point le plus problématique du discours de Dakar concerne à l’évidence le tableau que présente le président français de la colonisation.

Rappel des faits : les historiens de la IIIe République française se sont surpassés dans la production de discours qui ont donné l’impulsion à la poussée impérialiste en créant le mythe de l’État-nation, l’idéologie d’une France grande et généreuse, modèle du monde. L’enjeu, pour l’instituteur de l’école de Jules Ferry, était de cultiver l’amour de la patrie, de former des « soldats de la République », faute de quoi, il aura perdu son temps.

Ce nationalisme se répandit jusque dans les colonies, où il fallait faire entrer dans les crânes la certitude que la France était le plus beau pays du monde, les Français un peuple intelligent, travailleur et courageux et les Africains, des gens inférieurs et sans ancêtres qu’il fallait ouvrir à la Civilisation. Il était même enseigné aux enfants africains que leurs ancêtres étaient les Gaulois, « des barbares civilisés aux yeux bleus ». On peut citer le manuel d’histoire d’Ernest Lavisse, le chef de file de l’École méthodique : « la France veut que les petits Arabes soient aussi bien instruits que les petits Français. Cela prouve que la France est bonne et généreuse pour les peuples qu’elle a soumis [28]. »

Il n’y a pas qu’Ernest Lavisse ; d’autres, comme C.-R. Jouve, directeur de la section spéciale de l’école normale de la Bouzaréah en Algérie, soutenaient par exemple, dans un manuel d’histoire destiné aux indigènes [29] :

« La France est le plus beau pays du monde » (1re leçon).

« Les Romains attaquèrent les Gaulois qui se battaient bien, mais les Romains étant les plus civilisés furent les plus forts et ils prirent la Gaule… Les Gaulois, les Romains et les Francs étaient intelligents, travailleurs et courageux. C’est pour cela que les Français sont aussi intelligents, travailleurs et courageux » (2e leçon).

La dernière affirmation, reprise et encadrée comme « pensée à méditer », martelait : « Si les Kabyles et les Arabes écoutent les Français, ils seront heureux, ils seront meilleurs et ils seront regardés comme les enfants de la grande nation française » (40e leçon) [30].

Après avoir longtemps hésité à introduire les cours d’histoire dans les écoles africaines, de peur, par exemple, que l’enseignement de la révolution française et de la prise de la Bastille ne donne l’idée aux « indigènes » de s’emparer de vive force du poste (français), une nette tendance s’était dégagée au sein de l’administration coloniale, en faveur de l’enseignement de la discipline avec la réforme de 1924. Ainsi, pour Georges Hardy, inspecteur de l’enseignement de l’AOF, négliger l’enseignement de l’histoire ou la taire était dangereux parce que, écrivait-il en 1917, concernant l’enseignement de l’histoire dans les colonies de l’AOF :

  • Les Africains ont une histoire et des historiens (marabouts et griots) dont l’autorité est acquise et qui sont dépositaires d’un savoir sacré hérité des aïeux, sont très écoutés et leurs récits surnaturels plaisent davantage qu’une plate succession d’événements humains. Ce serait donc manquer singulièrement de psychologie et d’éducation historique que méconnaître la force de cette histoire populaire, histoire tendancieuse et trop souvent antifrançaise. Le seul moyen de ruiner ces calembredaines perfides, c’est de les confronter méthodiquement avec l’histoire vraie, moins séduisante sans doute mais qui, trouvant dans sa solidité et son harmonie une force de persuasion, finit par l’emporter. Nous sommes venus dans un pays pauvre, ravagé par des tyrans, dépeuplé par des négriers ; nous avons imposé la paix à tous, nous avons fait cesser les razzias et la traite des esclaves, nous avons étendu les cultures et bâti les hôpitaux. Quel conte de griot serait assez ingénieux pour détruire ces affirmations simples ? Et ne voit-on pas ce que gagne la puissance française à se prouver et se justifier ainsi ? Je comprendrais les scrupules de nos simplificateurs de programmes, si notre histoire n’était pas ce qu’elle est, si c’était une histoire de traîtrise et de rapines, si c’était l’histoire d’un nid de vautour ou simplement de mange-mil. Mais elle est grande, notre histoire, elle est, en comparaison des autres, pure, généreuse, et noble. Notre histoire coloniale, en particulier, est un conte merveilleux, qui fait pâlir les plus belles pages de l’histoire ancienne. N’en ayons pas honte, ayons confiance en sa force et sa beauté ; ceux qui ne veulent pas qu’on l’enseigne aux indigènes de nos colonies feraient croire qu’ils la connaissent mal [31].

Les propos de Nicolas Sarkozy ne sont-ils pas de la même veine, lorsqu’il égrène les « réalisations » coloniales ? « [Le colonisateur] a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges. Il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs. »

Nous voilà catapultés, par Nicolas Sarkozy, quatre-vingt-onze ans en arrière pour rebondir sur le présent où les choses se précisent davantage avec la question de la non-responsabilité de la colonisation, donc des puissances coloniales, c’est-à-dire notamment de la France, dans les « difficultés actuelles » de l’Afrique.

Sur ce registre, il ne donne pas dans la subtilité : « La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. »

Même quand Nicolas Sarkozy reconnaît les horreurs de la colonisation, il éprouve le besoin de les relativiser en s’aventurant sur le terrain des bienfaits de la colonisation.

Là aussi, la réponse à fournir réside dans les faits : la colonisation européenne, qui a duré plus d’un siècle, fut un système fondé sur une logique exclusive d’assujettissement ; elle a déstructuré les sociétés, les économies et les cultures africaines ; elle la freiné la marche interne de l’Afrique, en instaurant un autre ordre, l’ordre colonial, en dressant les chefs les uns contre les autres, en établissant le régime de l’indigénat.

Le pouvoir colonial a, pour mieux administrer, dépecé le corps physique, psychologique de l’Afrique, séparé des entités ethniques et culturelles séculaires, et servi de terreau aux guerres fratricides ultérieures [32].

Or, dès lors qu’il s’agit d’exploitation de ressources humaines et naturelles, dès lors qu’il s’agit d’assujettissement, qui plus est par la force de la baïonnette et du canon, à grands renforts de méthodes intimidantes, on ne peut pas s’autoriser à parler de bienfaits, de limitation des dégâts, et encore moins à se dégager de toute responsabilité. Parce que c’est la dignité qui est en cause. La dignité, la plus cardinale des valeurs dont la recherche, pour maints penseurs, est le moteur de l’histoire ; c’est en son nom, sous tous les cieux et de tous les temps, que des peuples entiers se sont révoltés et continuent de se révolter. N’étant pas monnayable, on ne saurait faire d’elle bon marché.

Et puis, disons-le clairement : sans compter qu’elles étaient des œuvres de mort – elles furent bâties sur des milliers de vies –, les infrastructures réalisées par le colonisateur auxquelles Nicolas Sarkozy fait allusion étaient destinées à servir les besoins d’expansion économique de la France. Étudions les tracés des routes et des chemins de fer, de l’hinterland vers la côte maritime : ils servaient à écouler vers la métropole les matières premières des colonies, café, cacao, huile de palme, gomme, coton, minerai, en vue de les transformer.

L’orientation systématique de l’économie vers la monoculture aux fins de ravitailler les usines de la métropole contribua à enrichir cette seule métropole et à appauvrir les Africains. En effet, l’Afrique n’a eu qu’à jouer le rôle subalterne de pourvoyeur au marché international de produits de base assujettis aux aléas des cours mondiaux fixés par les bourses occidentales. De plus, la subordination de l’économie africaine à l’économie européenne a eu comme conséquence de détourner les Africains des cultures vivrières ; elle signa, de ce fait, l’un des actes fondateurs de la pénurie en produits céréaliers qui secoue l’Afrique en ce moment [33].

Telle est la réalité de l’Afrique, qui, aujourd’hui, traîne comme un boulet les structures coloniales, et est encore soumise aux lois drastiques du marché international.

En outre, si bienfaits il y a également eu, n’appartient-il pas d’abord aux Africains de le reconnaître ? Un proverbe malien dit : « On est mieux louangé dans la bouche de quelqu’un d’autre que dans sa propre bouche. »

Et de bienfaits, parlons-en justement. L’Afrique ne peut-elle se targuer aussi d’avoir apporté à la France, singulièrement quand elle était sous sa domination ? Nicolas Sarkozy parle, dans son discours, du sang des Africains versé pendant les guerres mondiales. Le prix du sang n’a pas d’égal, mais l’Afrique a été d’un autre apport pendant ces guerres. C’est à Brazzaville, qui a été pendant trois ans la capitale de la France libre (1940-1943), que le général de Gaulle a lancé un autre cri d’assaut contre Hitler et le régime de Vichy. Il faut ajouter que l’Afrique a fourni aux dissidents leur trésor de guerre : impôts de capitation, emprunts, souscriptions, en plus des matières premières, caoutchouc, coton, etc. La ville de Kayes, au Mali, a abrité le trésor en or de la France durant l’occupation allemande.

Laissons la parole au héros de la France libre, qui reconnaît et salue à sa valeur réelle l’apport incommensurable des colonies dans l’effort de guerre pendant la grande guerre de 1939-1945. C’était dans un vibrant discours plaidoyer prononcé à Bamako le 8 mars 1953, au cours d’une tournée sous-régionale qui l’avait conduit à Dakar où il avait été invité par le Grand Conseil de l’AOF pour présider l’inauguration d’un monument élevé à la mémoire de Félix Éboué [34]. Saluant Félix Éboué, le gouverneur de la colonie du Tchad, voilà ce que, entre autres déclarations, le général de Gaulle livre – et nous sommes bien sous domination coloniale :

  • Dans la tempête que l’ambition nazie déchaînait sur le monde, il serait, pour sûr, un résistant. Le 3 juillet 1940, il m’avait écrit. Nous nous mîmes d’accord. Au jour fixé il le proclama et, du coup, prit place au premier rang de ceux dont l’action nous vaudrait la victoire. En même temps, le fait accompli par lui à Fort-Lamy, avec l’aide de Colonna d’Ornano, de Marchand, de Laurentie, et que Pleven allait aussitôt sanctionner sur place en mon nom, marquait le début d’une série d’événements qui auraient, à leur tour, les prolongements les plus étendus. Dans l’immédiat et comme cela avait été prévu et préparé, l’initiative prise au Tchad était, le lendemain, utilisée au Cameroun que ralliaient Leclerc et Boislambert, le surlendemain à Brazzaville où Larminat, aidé par Delange et Sicé, prenait les fonctions de haut-commissaire, en Oubangui où Saint-Mart se déclarait aussitôt. Ainsi une base était fournie à la France libre pour participer aux opérations d’Érythrée, d’Abyssinie, de Libye et mener celles du Fezzan. Ainsi la souveraineté belligérante de la France pouvait s’exercer en terre française, en attendant que le Gabon, Madagascar, Djibouti, La Réunion, l’Algérie, le Maroc, l’Afrique occidentale, la Tunisie fussent tour a tour incorporés dans l’entreprise de la victoire à laquelle tous nos territoires, y compris ceux d’Amérique, d’Asie, d’Océanie, apportèrent tant d’efforts et tant de sacrifices [35].

Ce témoignage montre bien que c’est grâce à ses colonies que la France a rejoint le peloton des nations victorieuses, qu’elle a sauvé son honneur.

En réactivant le mythe de la mission civilisatrice de la France et celui des « bienfaits » de la colonisation, Nicolas Sarkozy adopte une posture manichéenne qui situe le bien en Occident et le mal en Afrique, la civilisation en Occident, la barbarie et les guerres sanglantes en Afrique. Faut-il comprendre que les tyrans sanguinaires, les esclavagistes, les dirigeants corrompus ou les collaborateurs de causes avilissantes et ignominieuses seraient une singularité africaine ? Nul besoin de s’enfoncer dans la vastitude du temps pour se convaincre du contraire. Il y a à peine soixante ans, l’Europe n’était-elle pas un champ de ruines, ravagé par le régime nazi auquel un certain Pétain donna son appui en imposant un régime d’exception en France ? Dachau, Birkenau, Auschwitz, plus près de nous Sarajevo n’appartiennent-ils pas à l’histoire de l’Europe ?

Défis et leçons d’Histoire

SOMMAIRE

En soulevant des polémiques orageuses autour d’événements complexes appartenant à l’histoire partagée des peuples pour se donner la part belle, Nicolas Sarkozy prend des risques là où l’humilité est de mise. S’il y a des valeurs à réveiller aujourd’hui, ce sont certainement la solidarité, le partenariat, l’écoute, le partage, dans le respect de l’autre. Plutôt que de brandir le choc des civilisations, c’est leur dialogue qu’il faudrait promouvoir.

« Remuer les paroles anciennes est mauvaise chose », dit une parole de sagesse africaine ; cela peut engendrer des conséquences fâcheuses dont la « cristallisation du ressentiment » qui, à son tour, peut déboucher sur des déflagrations sociales. L’historien français Marc Ferro a bien décrit ce phénomène [36] sous un ciel pourtant non africain.

C’est là que se situe certainement la fonction sociale du métier d’historien. Cet observateur du temps doit éviter à la fois l’amnésie et le trop-plein de mémoire, dans la mesure où ces pathologies menacent la cohésion sociale. Comment ? Dans ce dialogue de cultures, l’Afrique profonde a sa réponse.

En Afrique, de façon générale, l’incubation temporelle est une posture culturelle ; le traditionniste, qui se confond avec l’historien et le sage, stocke l’information historique. « Toute parole a un moment pour être dite ; toute parole n’est même pas faite pour être dite », disent les gardiens du verbe en Afrique ; c’est pourquoi la manipulation de la parole n’est pas laissée à tout le monde. Qu’est-ce à dire ? Que dans la restitution des faits révolus, le dépositaire du savoir – l’historien – doit prendre en compte les débats et les conflits qui agitent la société. L’intelligence du moment idoine pour fournir une information est donc une responsabilité dont il est investi [37].

Par sa capacité de garrotter les falsifications de l’histoire et les interprétations arrangeantes, la communauté des historiens, à son tour, peut servir à prévenir les conflits, à « désamorcer les griefs », à faire « preuve de vertus thérapeutiques », pour reprendre les mots de Marc Ferro.

Mais là ne se situe pas seulement le rôle de l’historien ; il doit aussi se battre pour que ne marchent pas sur ses platebandes ceux qui – singulièrement les hommes politiques – entendent instrumentaliser l’histoire au mépris des méthodes et des outils de la recherche historique.

Le discours de Nicolas Sarkozy aura en tout cas donné l’occasion aux historiens de mesurer l’ampleur des stéréotypes entêtés sur l’histoire de l’Afrique. Il les aura également alertés sur l’exigence de vigilance qui devrait faire partie de leur métier. Nombreuses ont été les réactions à mon appel – plus de quatre cents ; elles émanent à la fois d’historiens et de citoyens de tous bords. Les textes proposés ont été évalués par un comité scientifique, mais compte tenu du nombre élevé de contributions qui nous ont été adressées (plus de 45) et de l’impossibilité matérielle de les faire figurer toutes dans cet ouvrage, nous avons décidé, avec l’éditeur, de nous en tenir à la lettre de mon appel, adressée aux historiens. La priorité a donc été donnée à ceux-ci. Nonobstant, la majeure partie des autres contributions, essentiellement en sciences humaines, sont domiciliées sur le site Internet de l’association Mémoire Afrique (<http://memoireafrique.com/>) où elles pourront être consultées.

Le souci d’équilibre entre historiens du Nord et du Sud et entre différentes régions géographiques de l’Afrique, en y incluant la diaspora, a guidé le choix des membres du comité scientifique, composé de chercheurs venants d’Afrique, de Martinique, de France, d’Italie et d’Allemagne [38]. Bien sûr, je n’ai pas la prétention d’avoir réuni l’ensemble des experts africains et africanistes autour de ce projet. Tant s’en faut. Nonobstant, il y a là un échantillon assez représentatif.

Chacun des auteurs a été libre du choix de son sujet, dans la mesure de sa compétence académique, tout comme il a été libre de son contenu dès lors qu’il se situait sur un plan purement scientifique. Le souci d’objectivité interdisait simultanément la langue de bois, à telle enseigne qu’on découvrira dans ce corpus des thèses qui parfois s’opposent, ce qui témoigne en l’occurrence de la vigueur du débat entre intellectuels et souligne d’autant mieux l’inanité des leçons que prétend leur asséner le président Sarkozy sur ce terrain.

Les contributions retenues ont été regroupées en quatre parties qui abordent chacune un versant particulier du discours de Dakar. La première – « Qui a dit que l’Afrique n’avait pas d’histoire ? » – s’attache directement à réfuter l’idée absurde de l’anhistoricité et de l’immobilité du continent. La seconde – « Un discours d’un autre âge ? » – s’efforce de comprendre l’origine des stéréotypes et les raisons de la pérennité des préjugés concernant l’Afrique en France. La troisième – « Qui est responsable des “difficultés actuelles” de l’Afrique ? » – déconstruit l’entreprise de restauration du mythe de la mission civilisatrice de la France et de son action bienfaitrice et souligne les séquelles de l’esclavage puis de la conquête coloniale. Enfin, la dernière partie – « Qui a parlé de Renaissance africaine ? » – interroge l’avenir que Nicolas Sarkozy est « venu proposer » à l’Afrique et lui oppose les pistes que les Africains s’efforcent de développer pour leur propre compte.

Nous espérons également que cet ouvrage collectif provoquera, par-delà son objectif fondamental, un déclic pour remettre en perspective les défis qui se posent à l’Afrique, et inventer les outils méthodologiques devant accompagner cette ambition. Ces défis, l’Afrique les vit : la lutte contre la faim et la pauvreté ; l’accès à un environnement plus sain, à l’eau potable, aux soins ; la formation et l’éducation ; l’éradication des maladies endémiques ; l’accès pour les femmes et les paysans à la terre, aux semences et aux fertilisants, au crédit bancaire ; la lutte contre la fracture numérique, qui se creuse.

Là ne sont pas les seuls défis. Un autre chantier attend d’être ouvert par les historiens de l’Afrique : l’histoire des peuples. Elle reste encore à écrire, loin des cours royales et des palais présidentiels, à l’abri de toute tentative de manipulation.

Adame Ba Konaré

Adame Ba Konaré, ancienne première dame du Mali, est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente-fondatrice du Musée de la Femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, parmi lesquels Quand l’ail se frotte à l’encens, (Présence Africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence Africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbre du Mali (Éditions Jamana, 1993).

L’enseignement du fait colonial dans une perspective d’histoire mondiale
par Tayeb CHENNTOUF

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La colonisation fait partie, sans doute possible, des événements dont le poids et la mesure sont lourds dans l’histoire. Si elle semble avoir aujourd’hui disparu, à l’exception de quelques confettis, elle pèse fortement sur les pays devenus indépendants et dans les relations internationales. Le passé colonial suscite toujours des débats politiques tant dans les anciennes colonies et métropoles qu’entre les premières et les secondes. La loi française du 23 février 2005 sur le « rôle positif de la colonisation » en est la parfaite illustration.

Dans le domaine de la recherche, la colonisation a fait l’objet d’une abondante littérature dans le passé. Après une brève éclipse, elle connaît un renouveau avec la multiplication des thèses, colloques, ouvrages et articles de revue qui lui sont consacrés. De nouvelles questions sont posées, de nouveaux objets définis et de nouvelles approches expérimentées.

Ce renouvellement ne trouve pas toujours et partout sa traduction concrète dans l’enseignement du fait colonial. Comment enseigner la colonisation dans nos pays ? Quels programmes et quels manuels concevoir, et quelle formation des professeurs assurer ?

L’évaluation des programmes et des manuels maghrébins et français montre, à l’évidence, que la colonisation est enseignée dans des perspectives strictement nationales. Une perspective d’histoire mondiale rendrait mieux compte de la complexité du phénomène. Les retombées didactiques concerneraient, à la fois, la chronologie, les concepts et le vocabulaire, les contenus et les documents utilisables en classe. Il deviendrait alors possible de préparer des séquences d’enseignement.

L’enseignement de la colonisation : des perspectives nationales

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L’enseignement de l’histoire est dominé, depuis son institutionnalisation à la fin du XIXe siècle, par une finalité quasi unique : construire la nation et renforcer la conscience nationale. À plus d’un siècle de distance, les instructions officielles et les programmes maghrébins réaffirment cette finalité assignée à la discipline et symbolisée par le rôle d’Ernest Lavisse.

En France, à l’exaltation de la colonisation et de l’empire succède l’occultation de la décolonisation et de la guerre d’Algérie. Les programmes et les manuels ont fait l’objet de nombreuses études critiques en France même. Les réalités didactiques sont moins bien connues.

La lecture des manuels fait ressortir de nombreuses lacunes. L’enseignement de la colonisation se réduit à une vulgate minimale. L’absence de bilan de la colonisation se retrouve dans tous les manuels. À travers des informations ponctuelles et souvent indirectes, le bilan de la colonisation française apparaît comme positif pour la colonie et, dans une moindre mesure, pour la puissance coloniale [39]. Les enseignants considèrent que les manuels abordent la colonisation de manière trop discontinue puisqu’elle ne figure au programme qu’en classe de 4e et de 1re. Ils critiquent aussi l’impasse faite sur les méthodes des conquêtes coloniales (guerre et violence de toutes sortes) et sur le système colonial lui-même (inégalité et autoritarisme administratif et politique) [40].

En 2001, Maurice T. Maschino a fait une enquête auprès des enseignants sur le déroulement des cours consacrés à la colonisation [41] : « On n’insiste pas trop, reconnaît un instituteur, sur les mauvais côtés de la colonisation. » En classe de 4e des collèges, « rien n’est dit aux élèves qui abordent le partage du monde des méthodes (exactions et pillages) utilisées. Le système colonial et les résistances qu’il suscite sont évacués ». Il y a un grand vide, admet une enseignante, « entre la mise en place du système impérialiste et sa contestation ».

La décolonisation est intégrée dans les programmes de classe terminale entrés en application en 1962. Elle est introduite dans les collèges en 1971 et, dans les années 1980, elle est abordée en 4e, 3e, 2de et terminale. Dans cette dernière classe, la décolonisation de l’Algérie est répartie dans trois chapitres : la décolonisation et les relations internationales, la IVe et la Ve République. L’approche privilégie l’histoire intérieure française, la décolonisation n’étant plus qu’un appendice de celle-ci.

La guerre d’Algérie [42] peut théoriquement être étudiée dans les lycées dès les années 1960 avant même qu’elle ne soit terminée. Elle s’inscrit dans la partie du programme consacrée à la naissance du monde contemporain (de 1914 à nos jours) et dans celle qui concerne les relations internationales à partir de 1962. Actuellement, tous les élèves de l’enseignement secondaire rencontrent la guerre d’Algérie en classe de 3e et en terminale dans le cadre des chapitres sur la France depuis 1945 et la décolonisation. L’expression « guerre d’Algérie » apparaît dans les manuels en 1971 seulement et il faut attendre les manuels de 1983 pour la voir traitée de manière systématique en même temps que les autres guerres coloniales.

Aujourd’hui encore, elle fait l’objet de vifs débats franco-français, algéro-algériens et franco-algériens. Sa réception par les élèves peut être appréciée grâce à une enquête auprès des jeunes Français âgés de 17 à 30 ans. Elle a été réalisée par l’université de Paris 8 puis publiée et commentée par Le Monde sous le titre : « Guerre d’Algérie : la mémoire apaisée [43] ». 69 % des jeunes interrogés affirment avoir entendu parler de la guerre d’Algérie d’abord par la télévision puis par leurs professeurs. Ils sont 80,5 % à considérer que ce sujet est insuffisamment traité à l’école [44].

Dans les pays du Maghreb, dès les indépendances politiques, les finalités de l’enseignement de l’histoire s’inscrivent également dans des perspectives nationales. Il s’agit de construire des identités et de renforcer la cohésion sociale. Les réformes en cours ne modifient pas de manière qualitative ces orientations [45]. Paradoxalement, elles sont davantage centrées sur les identités nationales. Les nouveaux programmes et manuels mettent l’accent sur les résistances à l’occupation coloniale et les luttes pour l’indépendance. Comparativement aux deux pays voisins, la guerre d’indépendance occupe en Algérie une place stratégique.

Deux manuels conformes aux nouveaux programmes sont édités au Maroc en 2003 pour les classes de 8e et 9e année de l’école fondamentale [46]. Le premier est divisé en deux parties. La première, relative à l’Europe du XVIIe au XIXe siècle, traite des changements économiques (la révolution industrielle) puis les deux Révolutions, américaine et française, enfin de l’impérialisme européen au XIXe siècle. La seconde, soit au total seize cours, traite le monde musulman face aux offensives européennes du XVIIe au XIXe siècle : l’Empire ottoman (deux cours), l’Algérie, la Tunisie et la Libye (un cours chacun), l’Afrique avant et après la conquête coloniale (deux cours). Le reste, soit neuf cours, est consacré à l’histoire du Maroc, des débuts de la dynastie alaouite au protectorat français en passant par les interventions et la pénétration européenne au XIXe siècle.

Le manuel de 9e année est lui aussi divisé en deux parties. La première porte sur les événements mondiaux : Première Guerre mondiale, Révolution russe, crise économique mondiale et Seconde Guerre mondiale. La seconde est entièrement consacrée aux mouvements de libération dans le monde : au Moyen-Orient (trois cours), au Maghreb (neuf cours dont six sur le Maroc), en Afrique (un cours) et en Asie (un cours). Le manuel se termine par deux questions relatives aux mutations mondiales après 1945 : les changements internationaux et le développement scientifique et technologique et ses conséquences.

En Tunisie, les réformes ont touché essentiellement la période contemporaine. Elles modifient de manière sensible l’approche du nationalisme tunisien, de ses acteurs et de la place de Habib Bourguiba. Elles introduisent également une rupture dans la présentation des réactions locales face au protectorat français. Les résistances étaient absentes dans les manuels de la génération précédente alors que les nouveaux insistent sur les réactions face à la conquête coloniale. Elles sont incorporées pour la première fois dans les programmes. Le manuel de 6e année de l’école élémentaire analyse le rôle de résistants comme Hassan ben Abd al-Aziz et Ali al-Sid. Le manuel de 7e année précise que « les colonisateurs français ont imaginé que leur occupation du pays serait une simple promenade de courte durée. Or, les habitants leur ont fait face avec toute leur force mais avec des moyens limités. Les colonisateurs n’ont réussi à dominer totalement la Tunisie qu’après de longues années [47] ».

La structure qualitative des programmes et des manuels n’est guère différente en Algérie, sauf que la guerre d’indépendance (1954-1962) y tient une place plus déterminante.

À l’école élémentaire, l’enseignement de la discipline est entièrement consacré aux résistances à la colonisation et à la guerre d’indépendance. Les programmes détaillent les objectifs retenus. En 5e et 6e années, il s’agit de donner une première culture à l’élève pour exploiter les archives, classer les événements, les analyser et en tirer les conclusions logiques. Il s’agit ensuite de former l’élève au respect de l’histoire et de l’inciter à la recherche en histoire de l’Algérie grâce à la présentation de documents glorifiant le peuple algérien et sa lutte contre la colonisation. Il s’agit, enfin, de former des générations qui défendent les ancêtres et qui croient aux objectifs de la Révolution algérienne pour construire une société nouvelle.

Les objectifs spécifiques à chaque année sont encore plus parlants. Pour la 5e année, les élèves doivent avoir une bonne connaissance du Front de libération nationale (FLN) et de l’Armée de libération nationale (ALN) ainsi que de leurs bases populaires, se faire une image claire et honorable de la Révolution algérienne avec la mise en évidence de la lutte du peuple algérien, respecter les « chouhadas » (martyrs de la guerre d’indépendance) et les prendre comme modèle, enfin de renforcer le sentiment national et les résultats acquis grâce à la lutte du peuple algérien. En 6e année, les élèves doivent connaître les conditions du peuple algérien et la place de l’Algérie dans le monde, la politique coloniale et les pratiques oppressives de la colonisation, avoir une image claire et positive de la lutte du peuple algérien et connaître les héros de la Révolution algérienne.

Les manuels cherchent à traduire ces objectifs sur le plan pédagogique. L’élève algérien entre en contact avec l’histoire dès la 5e année de l’école fondamentale. Après trois chapitres introductifs consacrés aux notions de temps, de document et d’événement historique, la totalité du manuel est consacrée à la guerre d’indépendance. En 6e année, la colonisation et les résistances sont abordées toute l’année. Le nouveau manuel (2004) présente la situation de l’Algérie avant la colonisation, les causes et les méthodes de la conquête coloniale, les résistances à l’occupation (bataille de Constantine, soulèvement de l’émir Abd al-Kader), les méthodes du colonialisme (peuplement, exploitation des richesses et atteintes à la personnalité), les luttes contre le colonialisme français (insurrections jusqu’en 1881 et luttes politiques jusqu’au début de la Révolution de novembre 1954). Les programmes et les manuels des niveaux moyen et secondaire consacrent également une large place à la colonisation et à la guerre d’indépendance sous des intitulés quasi identiques à ceux des 5e et 6e années. La lutte armée, qui occupe une place relativement modeste dans les programmes et manuels tunisien et marocain est au fondement de l’identité nationale en Algérie [48].

La colonisation dan une perspective d’histoire mondiale

SOMMAIRE

La crise des États postcoloniaux dans la décade 1980-1990, la mondialisation et les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis relancent, dans un nouveau contexte, les débats sur la colonisation et, plus largement, sur les rapports entre l’Occident et l’Orient. La loi française du 23 février 2005 provoque d’ardentes polémiques en France et en Algérie. Le bilan colonial est, de nouveau, au centre des débats. Des hommes politiques, des médias et des historiens tentent de réévaluer le rôle de la colonisation. Ils passent sous silence ses conséquences durables et profondes sur les rapports des colonisés à la modernité.

Jusqu’en 2005, ces controverses ne touchent pas le grand public. Dans le domaine de la recherche, Jacques Marseille arrive à la conclusion que pour certains financiers, chefs d’entreprises et hauts fonctionnaires, les nécessités de la modernisation de l’économie française étaient incompatibles avec les charges qu’imposait l’entretien de l’empire colonial et qu’il fallait faire revenir dans la métropole les ressources disponibles [49]. Daniel Lefeuvre développe un point de vue assez proche pour le cas limité de l’Algérie [50].

L’adoption par le parlement français d’une loi le 23 février 2005 semble trancher dans les débats et considérer que la colonisation a été positive. Elle provoque aussitôt des réactions en France et, avec un décalage, en Algérie. La loi, dite Fillon, stipule que « la Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française » (art. 1), et recommande « que les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la France outre-mer […] la place qu’elle mérite » et que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer » (art. 4) [51].

La loi ne déclenche pas de débat politique particulier mais la réaction des historiens français qui interviennent surtout dans les médias et à travers le réseau Internet où de nombreux sites sont créés. Une association est formée pour rappeler les méthodes et les résultats de la colonisation. Elle réaffirme le principe de la liberté dans la recherche et dans l’enseignement de l’histoire [52].

En Algérie, la presse considère, dans un premier temps, que les problèmes soulevés, par la loi sont d’abord et avant tout franco-français. Elle adopte un ton neutre pour relater les débats puis rendre compte des réactions officielles algériennes. À l’occasion du 60e anniversaire du 8-mai 1945, le président de la République compare les fours à chaux dans lesquels ont été brûlés plusieurs Algériens, prés de Guelma, aux fours nazis. Un mois plus tard, le 7 juin, c’est au tour du Front de libération nationale de condamner la loi « avec la plus grande fermeté », parce qu’elle justifie « la barbarie coloniale en gommant les actes les plus odieux ». Les parlementaires réagissent à leur tour dans un projet de résolution appelant le Parlement français à abroger la loi. Abdelaziz Bouteflika intervient de nouveau, à partir de Tlemcen, pour critiquer « le négationnisme et le révisionnisme », demander que la colonisation soit reconnue comme « un crime contre l’humanité » et dénoncer une entreprise de « dé-civilisation » des colonisés [53].

Au-delà des méthodes et du bilan colonial, le débat porte bien sur le sens de la colonisation. Que représente-t-elle dans l’histoire des pays colonisés et dans leurs rapports avec l’Europe ? À l’échelle de l’histoire mondiale, elle s’inscrit dans les trois temps forts de la mondialisation. Nolens, volens, elle représente la voie qu’emprunte, sous la contrainte et la domination, la modernité historique dans les pays placés sous la domination coloniale.

Le premier temps fort se situe au début du XVIe siècle ; il fait suite aux « voyages de découverte » et à l’expansion maritime européenne. Pour la première fois, la navigation et l’échange commercial mettent en connexion l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique sous l’égide de l’Europe. Elle est symbolisée par le commerce triangulaire atlantique dans lequel la traite négrière occupe une place importante.

Le deuxième temps fort démarre dans les années 1870-1914. Suzanne Berger considère que cette période est celle de notre première mondialisation [54]. Dans la littérature marxiste, le partage du monde entre les puissances européennes relève de l’impérialisme. Cette seconde mondialisation est symbolisée par le Congrès de Berlin de 1885. Elle élargit considérablement le domaine colonial, les connexions et les échanges régionaux et mondiaux. Elle se prolonge après la Première Guerre mondiale avec les mandats octroyés par la Société des nations (SDN) à la France et à l’Angleterre surtout au Proche-Orient.

« La situation coloniale », définie très tôt par Georges Balandier et Immanuel Wallerstein, inclut les colonisateurs et les colonisés, les contacts et les échanges entre eux, mais aussi les tensions et les conflits qui donneront naissance aux nationalismes. Les notions d’acculturation et de changement social [55] ont pour ambition, dans les années 1950-1960, d’expliquer ces transformations.

En fait, l’histoire des colonisés devient l’histoire des colonisateurs, et l’histoire des colonisateurs l’histoire des colonisés. L’histoire du Maghreb devient celle de la France et l’histoire de la France celle du Maghreb. La colonisation fait partie intégrante de l’histoire de France. La construction de l’État, de la République, de la nation est inséparable de la colonisation. Plus largement, celle-ci est partie prenante active de la modernité occidentale. L’histoire de l’Europe ne peut-être pensée en dehors et sans la colonisation sauf à être, une fois de plus, ethnocentriste.

Dans les colonies, l’historien marocain Abdallah Laroui a bien relevé, pour son pays, que le protectorat français et le général Lyautey réalisent avec succès les réformes que les sultans tentaient d’appliquer, en vain, à la fin du XIXe siècle et au début du siècle suivant [56]. Karl Marx, traitant de la colonisation britannique de l’Inde, souligne son caractère ambivalent. Son approche a été critiquée ou, au mieux, passée sous silence par la suite. Elle présente la colonisation comme un formidable agent de changement et de transformation de l’Inde.

Le revers de la colonisation est, néanmoins, la traditionalisation des sociétés colonisées et la perversion de leurs rapports à la modernité. La colonisation s’est volontiers présentée comme une avancée de « la civilisation contre la barbarie ». Elle est loin d’avoir réalisé ce programme. Les limites de la colonisation sont géographiques, sociales, culturelles et politiques. La colonisation définit très tôt un domaine géographique utile qu’elle sépare du reste du territoire. Il intègre les zones maritimes, les plaines agricoles et les régions riches en matières premières. Au Maghreb, par exemple, le Sahara n’acquiert de l’intérêt qu’à partir des années 1955-1956 avec l’exploitation des hydrocarbures. Les limites des transformations économiques et sociales ressortent bien des études consacrées au sous-développement dans les années 1950-1960. L’enquête réalisée par Pierre Bourdieu sur l’Algérie à la fin de la période coloniale [57] donne une idée précise des conditions de vie et des difficultés à formuler des projets pour l’avenir.

La traditionalisation est aussi forte dans le domaine politique. La colonisation britannique s’appuie sur un petit corps de soldats, un groupe limité d’administrateurs et la chefferie traditionnelle qui est intégrée dans la gestion administrative des territoires. L’Inde en est le parfait exemple. Au Maroc, la politique de traditionalisation est systématisée par le général Lyautey. Sa gestion du protectorat cherche à préserver le cadre traditionnel en maintenant les « hiérarchies naturelles », « le décor chérifien », tout en transformant le pays en une « Californie française ». Cette politique est poursuivie jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

C’est surtout dans le domaine culturel et de la pensée, difficilement quantifiable, que la colonisation a les effets les plus intenses et les plus durables. Elle débouche sur la perversion des rapports des colonisés à la modernité.

L’illégitimité de la colonisation, parce qu’étrangère, discrédite gravement la modernité pour une large part des élites et de la population. Les témoignages ne manquent pas. Les réformes impulsées par les sultans marocains Sidi Mohammed et Moulay abd al-Rahman sont considérées comme des innovations blâmables (bidâa), contraires à l’esprit de l’islam. Le chroniqueur Al-Naciri traduit bien le sentiment général dans son ouvrage l’Istiqsa. Il considère que « l’adoption des manières étrangères n’est d’aucun profit ; c’est au contraire la tradition et l’isolement qui seraient la seule solution pour renforcer le royaume face aux interventions étrangères. En Algérie, la scolarisation et la médecine coloniale se heurtent à une profonde résistance jusqu’à la fin du XIXe siècle [58].

Au XXe siècle, les ouvrages de Frantz Fanon [59] et d’Albert Memmi [60], qui sont contemporains de la colonisation et de la décolonisation, fourmillent de données précises, concrètes et situées sur l’ampleur des dégâts causés à la psychologie et aux comportement des Maghrébins. Mostefa Lacheraf ne cesse en Algérie, à travers ses nombreuses études, de signaler le rôle de la colonisation dans les carences de la lutte anti-coloniale et le nationalisme [61].

Aujourd’hui encore, la culture et la pensée politique n’ont pas encore tranché tout à fait les nœuds gordiens de la modernité : raison, liberté, devenir. Assimilée à la colonisation et à l’étranger, elle est récusée à ce double titre. La pensée dissocie la modernité en séparant ses aspects techniques et matériels, les plus visibles, et les fondements philosophiques, à savoir la conception du monde et l’action sur le monde. L’essence du fait colonial est sans doute d’avoir privé les colonisés de faire leur propre histoire.

L’enseignement du fait colonial

SOMMAIRE

Quelles retombées didactiques ? Comment enseigner le fait et l’événement colonial ? Comment les intégrer dans les curricula et les exposer à de jeunes enfants et à des adolescents ? Dans une perspective d’histoire mondiale, l’enseignement de la colonisation soulève, au moins, quatre problèmes.

Le premier concerne la chronologie qui demeure problématique aussi bien pour les grandes mutations de l’histoire que pour la période des XIXe et XXe siècles. Il faut également relever le décalage entre la recherche et les programmes officiels.

De nombreux ouvrages et colloques sont consacrés à la colonisation et aux colonies. Certains remontent à la Grèce et à Rome. La période médiévale serait aussi celle de la colonisation. Marc Ferro, qui a coordonné une Histoire des colonisations fait remonter celle-ci au XIIIe siècle pour la terminer au XIXe [62]. Situer les débuts de la colonisation au XVIe siècle rencontre un plus large consensus chez les historiens. Le second ouvrage de M. Ferro sur ce sujet, Le Livre noir du colonialisme, porte d’ailleurs en sous-titre : XVIe-XXIe siècles : de l’extermination à la repentance  [63].

Les programmes et les manuels sont, pour leur part, centrés exclusivement sur les XIXe et XXe siècles. L’enseignement de l’histoire au Maghreb reprend, tout en la discutant, la chronologie générale d’origine européenne. L’histoire continue d’être découpée en périodes ancienne, médiévale, moderne et contemporaine. La chronologie relative à la période contemporaine est plus discutée. En Algérie, 1830, année de la conquête et des débuts de la colonisation française, n’est plus considérée comme une sorte de degré zéro de l’histoire. L’histoire de l’Algérie est inscrite dans des évolutions de plus longue durée. En Tunisie, les nouveaux programmes ont subi un double infléchissement. Le nationalisme tunisien ne naît plus dans les années 1930 en réaction au protectorat français et grâce à l’action de Habib Bourguiba comme antérieurement. Il s’inscrit dorénavant dans le réformisme du XIXe siècle et serait donc antérieur au protectorat. De la même manière, la chronologie privilégie les mutations internes plutôt qu’externes. Elle commence en 1881 et non pas en 1914 et la Première Guerre mondiale comme cela était le cas précédemment. Enfin, l’histoire de la Tunisie est séparée de l’histoire mondiale.

Le second problème est relatif aux concepts et au vocabulaire utilisés. Ils ont des contenus et des sens extrêmement variables d’un auteur à l’autre. Ce sont surtout les usages multiples des vocables de « colonisation » et de « colonie » qui prêtent le plus à discussion. Pour Marc Ferro, la colonisation n’est pas seulement le fait de l’Occident. Elle a existé dans le monde arabe et ottoman alors que la Russie et le Japon réalisent plus tardivement leur expansion territoriale [64]. À partir de 1900, « coloniser » acquiert un sens nouveau. Dans les dictionnaires, « coloniser un pays (ou un peuple) revient à le soumettre au statut de colonie, c’est à dire de dépendance [65] ».

Les différences entre colonie, protectorat et mandat portent sur le statut des territoires dépendants et leurs rapports avec les métropoles. En France, par exemple, la Tunisie et le Maroc relèvent du ministère des Affaires étrangères alors que l’Algérie relève du ministère de l’Intérieur. Dans les protectorats, les États précoloniaux continuent d’exister sous le contrôle d’un résident général alors que dans les colonies ils sont détruits par la guerre. Les pays sous mandat, définis juridiquement par la SDN, sont appelés, en principe, à devenir indépendants à brève échéance.

Les notions de colonialisme et d’impérialisme apparaissent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ils sont plus utilisés dans la littérature politique produite par les colonisés et les anti-colonialistes. Les colonisés parlent davantage de colonialisme que de colonisation. En 1955, la conférence de Bandung (Indonésie) proclame que « le colonialisme dans toutes ses manifestations est un mal auquel il doit être mis fin rapidement, que la soumission des peuples au joug de l’étranger, à sa domination et à son exploitation était une négation des droits fondamentaux de l’homme, contraire à la Charte des Nations unies ». L’expression « néocolonialisme » est employée pour la première fois en 1965 par Kwame Nkrumah, Premier ministre du Ghana indépendant. Elle désigne « la situation d’un État indépendant en théorie et doté de tous les attributs de la souveraineté, qui a, en réalité, sa politique dirigée de l’extérieur ».

Le vocable d’impérialisme est forgé par les économistes avant d’être repris par le marxisme. Rudolf Hilferding et Lénine lui consacrent des ouvrages – Le Capital financier (1910), et L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916).

Tous ces concepts et vocables ne trouvent pas toujours leurs équivalents exacts dans la langue arabe. Le vocabulaire le plus utilisé dans les manuels comprend : Ihtilal, Isti’mar, Imperialia, Qawmia, Thawra. Le premier est proche du mot français « conquête » ou « occupation » ; le second de « peuplement », de « colonisation » et de « colonialisme ». Le troisième est une arabisation du mot impérialisme. Les quatrième et cinquième renvoient à « nationalisme » et à « révolution » ou « soulèvement ».

Le troisième problème concerne les contenus des manuels et les séquences d’enseignement. La transposition didactique ne doit pas se traduire par une trop grande simplification de la complexité du fait et de l’événement colonial. Elle pourrait s’articuler autour de trois questions synthétiques.

La première s’intitulerait l’« histoire inégale » et s’inscrirait dans une perspective d’histoire comparée entre l’Europe et le reste du monde vers 1815. L’avance de l’Europe et l’accumulation de moyens techniques et matériels seraient exposées. Elles seraient suivies par les étapes et les méthodes de la conquête et de la colonisation.

La seconde traiterait la situation coloniale elle-même. Elle aborderait les structures et leur permanence dans le temps de la colonisation et de la domination. Elle inclurait la présentation des colonisateurs, celle des colonisés et des échanges entre eux dans tous les domaines.

La troisième s’intéresserait aux tensions et aux conflits. Le résultat le plus palpable de la colonisation et le renforcement et/ou l’émergence de mouvements nationalistes vigoureux. Ils présentent trois aspects : la fabrication des imaginaires nationaux, les luttes légales anticoloniales, les luttes armées et la décolonisation.

Le quatrième et dernier problème a trait à la documentation utilisable en classe ou dans les manuels. Elle est abondante mais produite en grande partie par le colonisateur. Elle doit être rééquilibrée par les points de vue des colonisés.

La disponibilité de documents d’origine coloniale a pour conséquence d’occulter les voix des colonisés. La situation coloniale, les luttes politiques puis les guerres d’indépendance n’ont guère été favorables à la conservation des archives. Cependant, une presse en langue arabe était publiée dans les trois pays du Maghreb par les partis politiques et les associations pendant la colonisation. Elle a été, totalement ou partiellement, réimprimée après les indépendances. De nombreux témoignages oraux ou écrits ont été ou sont publiés. Le phénomène a pris une grande ampleur depuis la décade 1980-1990. La littérature, la poésie et les traditions populaires permettent d’aller au delà de la vision des élites.

Tayeb CHENNTOUF est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université d’Oran, où il coordonne les recherches sur l’histoire de l’Algérie, de l’Afrique et de la Méditerranée occidentale et dont il préside le Comité national d’évaluation de la recherche en histoire et en archéologie et le Comité d’éthique. Auteur de plusieurs ouvrages, dont un manuel sur Le Monde contemporain (OPU, 1983), il a consacré plusieurs communications à la recherche et à la didactique de l’histoire. Il travaille actuellement sur les conséquences culturelles et politiques de la mondialisation.

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LES AUTEURS

SOMMAIRE

Pierre Boilley est professeur d’histoire contemporaine de l’Afrique à l’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, et directeur du Centre d’études des mondes africains (CEMAf, CNRS). Il a publié, entre autres ouvrages, Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain (Karthala, 1999), Amidou Mariko, Mémoires d’un crocodile. Du sujet français au citoyen malien (Éditions Donniya, Bamako, 2001).

Tayeb Chenntouf est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université d’Oran, où il coordonne les recherches sur l’histoire de l’Algérie, de l’Afrique et de la Méditerranée occidentale et dont il préside le Comité national d’évaluation de la recherche en histoire et en archéologie et le Comité d’éthique. Auteur de plusieurs ouvrages, dont un manuel sur Le Monde contemporain (OPU, 1983), il a consacré plusieurs communications à la recherche et à la didactique de l’histoire. Il travaille actuellement sur les conséquences culturelles et politiques de la mondialisation.

Catherine Clément, ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée de philosophie, a été successivement maître de conférences à la Sorbonne (1964) puis à Paris I-Panthéon-Sorbonne, chef de rubrique culture au Matin de Paris, directrice de l’AFAA au ministère des Affaires étrangères avant d’accompagner l’ambassadeur Lewin en Inde, en Autriche et au Sénégal. Elle a publié une quarantaine d’essais et de romans ; à la demande de Jean-Marc Roberts, elle publiera ses mémoires chez Stock en février 2008.

Catherine Coquery-Vidrovitch est professeur émérite à l’université Paris 7. Elle a notamment publié L’Afrique occidentale au temps des Français (La Découverte, 1992), Histoire des villes d’Afrique noire (Albin Michel, 1993) et Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle (Le Cherche Midi, 2007). Ses travaux lui ont valu le Distinguished Africanist Award de l’African Studies Association et les insignes de commandeur de la Légion d’honneur.

Drissa Diakité, docteur en histoire et diplômé en linguistique appliqué, est professeur à l’Université de Bamako. Il fut doyen de la Faculté des lettres, langues, arts et sciences humaines qu’il dirigea jusqu’en 2006. Spécialiste de l’histoire des sociétés africaines au sud du Sahara avant la période coloniale, il est l’auteur de nombreuses publications sur la tradition orale, les empires soudanais du VIIIe au XVIe siècle, les processus ethniques, l’Islam et les dynamiques sociales des mouvements confessionnels.

Boureima Alpha Gado est historien et socioéconomiste du développement rural à l’Université Abdou Moumouni de Niamey (Niger). Ses recherches sur l’environnement et l’insécurité alimentaire au Sahel lui ont valu un prix de recherche du CNRS. Il est auteur de nombreux travaux, dont Une histoire des famines au Sahel (L’Harmattan, 1993) et Vingt ans de prévention des crises alimentaires au Sahel (en collaboration avec R. Blein et A. Sow, CILSS, décembre 2004).

Daouda Gary-Tounkara, docteur en histoire de l’Afrique, est chercheur associé du Laboratoire Sedet/université Paris 7 et chargé de cours en histoire de l’Afrique à l’université Paris 7. Dans le cadre de deux programmes de l’Agence nationale de la recherche (ANR, Les Suds), il mène actuellement des recherches sur les mobilités à Sikasso (Mali) et le franchissement de la frontière fédérale par les migrants de l’Afrique occidentale française (AOF).

Sandra Fagbohoun a soutenu en juin 2006 un doctorat d’anthropologie sur la construction des savoirs philosophiques en milieu traditionnel moose (Burkina Faso). Aujourd’hui chargée de mission au Centre international d’études pour le développement local (CIEDEL) à Lyon, elle poursuit son travail de recherche sur l’éducation morale et les revendications identitaires dans le contexte de la mondialisation.

Éric Huysecom est professeur au département d’anthropologie et écologie de l’Université de Genève et professeur associé au département d’histoire et d’archéologie de l’Université de Bamako. Il a cofondé la Mission archéologique et ethnoarchéologique suisse en Afrique de l’Ouest, qu’il dirige actuellement. Auteur de nombreuses publications sur l’archéologie africaine, il a également réalisé en 1995 un documentaire sur la fabrication du fer chez les Dogon du Mali : Inagina, l’ultime maison du fer.

John O. Igué, ancien professeur de géographie à l’Université nationale du Bénin est actuellement directeur scientifique du Laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale (LARES) à Cotonou (Bénin).

Bogumil Jewsiewicki est titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire comparée de la mémoire et Professeur d’histoire à l’Université Laval au Québec. En 2006, il a reçu le Distinguished Africanist Reward de l’African Studies Association et le Distinguished Africanist Anthropologist Award de l’Association of Africanist Anthropologists, American Anthropological Association. Il est membre du Centre d’études africaines (EHESS/CNRS) et du comité de rédaction des Cahiers d’études africaines.

Adame Ba Konaré, ancienne première dame du Mali, est historienne, militante du Mouvement démocratique malien, présidente-fondatrice du Musée de la Femme Muso Kunda de Bamako et de la fondation humanitaire Partage. Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son pays, parmi lesquels Quand l’ail se frotte à l’encens, (Présence Africaine, 2006), L’Os de la parole. Cosmologie du pouvoir (Présence Africaine, 2000) et le Dictionnaire des femmes célèbre du Mali (Éditions Jamana, 1993).

Doulaye Konaté, archéologue et historien, est ancien recteur de l’Université de Bamako. Il préside actuellement l’Association des historiens africains (AHA). Il a consacré différents travaux et études à l’urbanisation en Afrique de l’Ouest avant la colonisation, au patrimoine malien, archéologique notamment, aux questions identitaires de l’Afrique contemporaine à travers le thème de la mémoire, des mémoires et de leur relation à l’histoire et à l’identité nationale. Il vient de publier à ce sujet : Travail de mémoire et construction nationale au Mali (L’Harmattan, 2006).

Olivier Le Cour Grandmaison est enseignant en sciences politiques et philosophie politique à l’Université d’Evry-Val-d’Essonne. Il est notamment l’auteur de Faut-il avoir la haine ? (L’Harmattan, 2003) et Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005).

Kinvi Logossah est spécialiste de l’histoire ancienne, de l’anthropologie et de la sociologie des sociétés d’Afrique noire. Économiste, il est professeur des universités et directeur du département d’Économie de l’Université des Antilles et de la Guyane, campus de Schoelcher, Martinique.

Hassimi O. Maïga, ancien directeur régional de l’Éducation du Mali. Spécialiste de sciences de l’éducation, il travaille sur l’histoire de l’éducation, les curricula et les langues (anglais et soŋoy-senni). Aujourd’hui consultant en éducation, il poursuit une carrière universitaire nationale mais aussi internationale, surtout en Amérique du Nord, où il continue ses activités de recherche et d’enseignement.

Elikia M’Bokolo, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire, est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Afrique, dont L’Afrique au XXe siècle : le continent convoité (Seuil, 1985), Au cœur de l’ethnie (dir. avec Jean-Loup Amselle, La Découverte, 1999) et Afrique noire : histoire et civilisation (2 vol., Hatier, 2008). Producteur de l’émission « Mémoire d’un continent » sur RFI, il est l’auteur d’Afrique : une histoire sonore, 1960-2000 (coffret de 7 CD avec Philippe Sainteny, Frémeaux, 2001).

Isidore Ndaywel è Nziem est historien, professeur titulaire à l’université de Kinshasa (RDC), membre correspondant de l’Académie royale des sciences d’outre-mer (ARSOM) en Belgique, chercheur associé au Centre des mondes africains (CEMAF) de l’université Paris I-Sorbonne et directeur honoraire à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Jadis, professeur aux universités de Lubumbashi, de Brazzaville et de Québec, il a également été directeur d’études associé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).Alioune Sall est docteur en sociologie. Il dirige l’Institut des Futurs Africains, basé à Pretoria en Afrique du Sud, qui apporte un appui technique aux pays et organisations africaines en matière de réflexion prospective. Auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Afrique 2025 : Quels futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara ?, La compétitivité future des économies Africaines, il a été le co-rapporteur de la Première Conférence des intellectuels d’Afrique et de la diaspora organisée sous l’égide de la Commission de l’Union africaine sur le thème de l’intégration et de la renaissance africaine.

Kléna Sanogo, archéologue, est directeur général de l’Institut des sciences humaines de Bamako. Auteur de nombreuses publications sur l’archéologie malienne, il a également été directeur du musée national du Mali et président de l’Association ouest-africaine d’archéologie. Il travaille actuellement sur les tumuli pierriers de la zone sahélienne du Mali et participe au programme « Paléoenvironnement et peuplement humain en Afrique de l’Ouest » de la Mission archéologique et ethnoarchéologique suisse.

Djohar Sidhoum-Rahal poursuit un double cursus en philosophie et en droit. Elle est titulaire d’un DEA en philosophie, d’un master en droit pénal, d’un master bilingue en droit français-droit anglo-américain mention droit international de l’Université Paris X et prépare un master II en théorie du droit à Paris X/EHESS/ENS. Elle est par ailleurs co-auteure d’un album de rap, Identité en crescendo (Universal Jazz), et présidente de l’association Identités et mémoires algériennes (IEMA).

Sébastien Dossa Sotindjo, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, Cotonou (Bénin), a soutenu une thèse de doctorat en histoire à l’Université Paris 7 en 1995. Il a publié plusieurs articles sur le thème « histoire et développement ».

Ibrahima Thioub est professeur à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (UCAD) dont il dirige le département d’histoire. Auteur de nombreuses publications sur l’histoire de l’enfermement pénal en Afrique, président de l’Association de recherche ouest-africaine et membre du bureau de l’Association des historiens africains (AHA), il est rédacteur de la revue Afrika Zamani publiée par l’AHA. Il a édité en 2007 l’ouvrage Patrimoine et sources historiques en Afrique (Université Cheikh-Anta-Diop, Union académique internationale).



NOTES:
[1] Cheikh Anta Diop est un savant sénégalais, qui aura dédié sa vie à la réhabilitation de l’histoire africaine. Après son décès brutal survenu en 1986, les autorités et intellectuels sénégalais décidèrent de donner son nom à l’université de Dakar.

[http://info.France3.fr/France/34916821-fr.php] .

[2] « L’homme africain et l’histoire », Le Monde, 27 juillet 2008.

[3] Dans le débat télévisé qu’il a accordé à la télévision le 24 avril 2008 à l’occasion de la fin de sa première année de mandature à la tête de la République, il proclame cette ambition, alors qu’à la date du 23 avril, les sondages le classent en dernière position (40 %) du classement des chefs d’État ayant le mieux représenté la France de son époque. Charles de Gaulle (88 %) vient en tête de peloton, suivi de François Mitterrand (74 %), Georges Pompidou (69 %), Jacques Chirac (66 %), Valéry Giscard D’Estaing (56 %) : sondage CSA publié dans Le Parisien du 24 avril 2008.

[4] Marx Gallo, Fier d’être français, Fayard, Paris, 2006

[5] Le livre qui a fait le plus de bruit est celui du journaliste Stephen Smith, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Calmann-Lévy, Paris, 2003.

[6] Au moment même où nous bouclons cette introduction, nous avons pris connaissance de deux textes publiés par Philippe Laburthe-Tolra, le président de la Société des africanistes, dans Africanistes, (n° 2, janvier 2008, rubrique « Tribune libre ») L’un, intitulé « D’Alfred Sauvy au Mogho-Naba », est signé de Jean Poirier, Professeur honoraire à l’université de Nice, et l’autre d’André Savelli, Professeur agrégé au Val-de-Grâce. Si le premier s’enlise dans les « bienfaits de la colonisation » qu’il remet au goût du jour, le second est carrément une « Lettre ouverte à Monsieur Bouteflika, Président de la république algérienne » à qui il égrène les « bienfaits » de la colonisation. Leur contenu, en accointance avec le discours de Nicolas Sarkozy, a été jugé « contestable, voire méprisant pour les Africains » ; ils ont, de ce fait, suscité indignation et colère parmi les membres même de la Société des africanistes qui, dans une lettre ouverte, ont tenu à alerter leur milieu professionnel « sur les dangers d’une dérive idéologique ».

[7] En plus des articles d’Achille Mbembe, d’Ibrahima Thioub, de Catherine Coquery-Vidrovitch, de Boubacar Boris Diop ou de Jean-François Bayart, tous parus sur le Net (, ,
), vient d’être publié un ouvrage collectif sous la direction de l’ancien ministre sénégalais Makhily Gassama, intitulé L’Afrique répond à Sarkozy, Éditions Philippe Rey, Paris, 2008 ; suivi d’un second signé par Jean Pierre Chretien (dir.), L’Afrique de Sarkozy, un déni d’histoire, Karthala, Paris, 2008.

[8] Cité par Achille Mbembe, « L’Afrique de Nicolas Sarkozy », Africultures, rubrique « Histoire et colonie », « Sarkozy et l’histoire », , 1er août 2007, p. 2.

[9] Les idées majeures de ces historiens « positivistes » sont notamment exposées dans le manifeste rédigé par Gabriel Monod en 1876 pour lancer la Revue historique et dans maints manuels universitaires : voir entre autres Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, Hachette, Paris, 1898. Voir également, entre autres travaux de synthèse, Guy Bourdé et Hervé Martin, Les Écoles historiques, Seuil, Paris, 1997 [1983].

[10] Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, op. cit., p. 1.

[11] A. P. Newton, cité par J. D. Fage, « L’évolution de l’historiographie de l’Afrique », in Histoire générale de l’Afrique, Unesco, Paris, 1980, t. 1, p. 53.

[12] Voir entre autres Maurice Delafosse, Le Haut-Sénégal-Niger, 3 t., Maisonneuve & Larose, Paris, 1913. Ces thèses, il est vrai, ont été par ailleurs amplifiées par les chroniqueurs islamisés locaux, n’ayant eux-mêmes d’autre point de mire que l’Arabie ou le Yémen. Voir à ce propos, par exemple, les chroniques de Tombouctou, rédigées dans la deuxième moitié du xviie siècle, Tarikh el-Fettach de Kati et Tarikh es-Soudan de Saadi (Maisonneuve & Larose, Paris, 1913).

[13] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, A Colin, Paris, 1941 [réed.1964].

[14] Cette phrase aurait été prononcée pour la première fois par A. H. Ba à la Conférence générale de l’Unesco le 18 novembre 1960 sous la formulation : « En Afrique, quand un vieillard traditionaliste meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle. » Reprise à d’autres occasions par l’auteur, sa formulation aura été altérée au fil du temps, mais le fond reste le même. Nous avons retenu l’énoncé le plus usité.

[15] Jan Vansina, De la tradition orale : essai de méthode, Mémoire n° 36 du Musée royal d’Afrique centrale, Tervuren, 1961 ; on en trouve un très bon résumé dans l’Histoire générale de l’Afrique sous le titre : « La tradition orale et sa méthodologie », ch. 7, p. 167-190.

[16] Voir notamment Joseph ki-zerbo, « Introduction générale », in Histoire Générale de l’Afrique, t. I, Méthodologie et préhistoires africaine, Unesco/NEA, 1995 [1980] ; p. 27 et suiv. Voir également son célèbre ouvrage, Histoire de l’Afrique noire : d’hier à demain, Hatier, Paris, 1972, p. 12.

[17] Voir Yves Coppens, « L’Afrique : berceau de l’humanité », in Les Rendez-vous de l’Histoire, Blois, 2003, Éditions Pleins Feux, Nantes, 2004, p. 29 et suiv.

[18] Devenu Institut fondamental d’Afrique noire avec l’indépendance (1960), puis Institut fondamental Cheikh Anta Diop après la mort du savant.

[19] Voir la bibliographie générale commentée à la fin de ce livre.

[20] Voir entre autres écrits : Nations nègres et culture, Présence Africaine, Paris, 1955, et L’Afrique noire précoloniale, Présence africaine, Paris, 1960.

[21] Voir aussi Ibrahima Baba Kaké, Combats pour l’histoire africaine, Présence africaine, Paris, 1982, et la collection qu’il initia dans les années 1970-1980 aux Nouvelles Éditions africaines (NEA), « Grandes figures de l’histoire africaine ».

[22] Histoire générale de l’Afrique, 8. vol., Unesco/NEA, Paris, 1980, 1984, 1986, 1989, 1995 ; éd. abrégée : Unesco, Edicef, Présence africaine, Paris, 1998.

[23] Citons, à titre d’exemple, dès 1961, le livre du Hongrois André Sik, Histoire de l’Afrique noire, Akad. Kiado, Budapest, 1961.

[24] Jacques Godfrain, L’Afrique, notre avenir, Michel Lafon, Paris, 1998.

[25] Voir ces témoignages contemporains dans Ibn Fad Allah al-Omari, Massalik el-Absar fi mamalik el Amsar, 1336-1338, L’Afrique moins l’Égypte (trad. et annot. M. Gaudefroy-Demombynes), Geuthner, Paris, 1927.

[26] Voir les chroniques de Tombouctou, Tarikh el-Fettach et Tarikh es-Soudan, op. cit.

[27] Histoire Générale de l’Afrique, op. cit.

[28] Cité par Guy Bourdé et Hervé Martin, Les Écoles historiques, Seuil, Paris, 1997 [1983], p. 205.

[29] C.-R. Jouve, Leçons d’histoire et de civilisation. Cours élémentaire des écoles indigènes et cours préparatoires des écoles françaises de l’Algérie et de l’Orient, Belin, Paris, 1893. Voir aussi G. Bourdé et H. Martin, Les Écoles historiques, op. cit.

[30] Sur l’enseignement dans les colonies françaises, voir Denise Bouche, L’Enseignement dans les territoires français de l’Afrique occidentale de 1871 à 1920 : mission civilisatrice ou formation d’une élite ?, t. II, H. Champion, Paris, 1975.

[31] Georges Hardy, Une conquête morale : l’enseignement en AOF, Armand Colin, Paris, 1917, p. 240.

[32] Après la conférence de Berlin, en 1885, les puissances coloniales s’étaient partagé l’Afrique dans le mépris souverain des entités sociales et linguistiques.

[33] Le détournement des cultures vivrières vers les cultures de rente sera renforcé un siècle plus tard par les politiques d’ajustement structurel des institutions internationales, Banque mondiale et Fonds monétaire international (FMI). En effet, à partir des années 1980, ces institutions encouragèrent les chefs d’État africains à s’orienter vers les cultures d’exportation pour rembourser leurs dettes.

[34] Félix Éboué, d’origine antillaise, fut nommé le 25 août 1940 gouverneur du Tchad, que de Gaulle décrivait comme « le plus solitaire, le plus dur, le plus exposé de nos territoires de l’Afrique noire ».

[35] Discours et Messages du général de Gaulle, t. II, Dans l’attente, 1946-1958, Plon, Paris, 1970, p. 576 à 580.

[36] Marc Ferro, Le Ressentiment dans l’histoire. Comprendre notre temps, Odile Jacob, Paris, 2007, p. 201.

[37] On a eu un exemple édifiant de cette posture avec le griot traditionniste malinké, Wa Kamissoko, qui a donné une version complètement renouvelée sur les débuts de l’histoire de l’empire du Mali lors des colloques organisés par la Fondation SCOA (Société commerciale de l’Ouest africain pour la recherche scientifique en Afrique noire) en 1974 et 1975 à Bamako. Il considérait que le moment était favorable à une telle révolution.

[38] Pierre Boilley (historien, Université Paris 1, France), Tayeb Chenntouf (historien, Université d’Oran, Algérie), Catherine Coquery-Vidrovitch (historienne, Université Paris 7, France), Pierrette Herzberger-Fofana (Professeur de lettres, Université d’Erlangen-Nuremberg, Allemagne), Adame Ba Konaré (historienne, Mali), Doulaye Konaté (historien, Université de Bamako, Mali), Kinvi Logossah (historien, Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, France), Achille Mbembe (historien et philosophe, Wiser Institute, Johannesburg, Afrique du Sud), Elikia M’Bokolo (historien, EHESS, France, RDC), Vittorio Morabito (historien, Université de Catane, Italie), Isidore Ndaywel è Nziem (historien, Université Paris 1, France, Université de Kinshasa, RDC), Adebayo Olukoshi (historien et secrétaire exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique [Codesria], historien, Nigeria), Sylvia Serbin (journaliste et historienne, France), Ibrahima Thioub (historien, Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, Sénégal).

[39] F. Lantheaume, « L’Enseignement de l’histoire de la colonisation de l’Algérie depuis les années 30 : États-nation, identités nationales, critique des valeurs. Essai de sociologie du curriculum », thèse de l’EHESS, Paris, 2002.

[40] « Les manuels scolaires », in Apprendre et enseigner la guerre d’Algérie et le Maghreb contemporain, CRDP, Versailles, 2002, p. 180.

[41] M. T. Maschino, « La décolonisation telle qu’on l’enseigne », Le Monde diplomatique, février 2001.

[42] Cette dénomination correspond à l’usage français, alors qu’en Algérie d’autres appellations sont utilisées dans le discours politique, les médias et la recherche. J’ai utilisé dés les années 1990 le terme de « guerre d’indépendance ».

[43] 27 février 1992. Aucune enquête systématique n’a été faite au Maghreb sur les résultats de l’enseignement de l’histoire et sa réception par les jeunes. La presse publie néanmoins des opinions de professeurs, de parents d’élèves et des lycéens. Algérie-Actualité, un hebdomadaire qui a aujourd’hui disparu, a réalisé une enquête non systématique qui a été publiée (n° 1098, 30 octobre 1986).

[44] Voir « Guerre d’Algérie : la mémoire apaisée », loc. cit., et les Actes du colloque « La guerre d’Algérie dans l’enseignement en France et en Algérie », IMA-CNDP, Paris 1993.

[45] La réforme est appliquée en Tunisie en 1991 ; Le Maroc et l’Algérie sont engagés dans l’élaboration de nouveaux programmes et manuels.

[46] Maison d’édition marocaine, Casablanca, 2003.

[47] Driss Abassi, « Le traitement de la période coloniale dans les manuels scolaires tunisiens de 1980 à 1998 : entre histoire et mémoire », Annuaire de l’Afrique du Nord, t. XL, 2002.

[48] T. Chenntouf, « La naissance d’une discipline scolaire. L’histoire en Algérie », in C. Kosher-Spohn et F. Rengen, Trauma Algerienkrieg, Campus Verlag, Francfort, 2006.

[49] J. Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Albin Michel, Paris, 1984.

[50] D. Lefeuvre, Chère Algérie. Comptes et mécomptes de la tutelle coloniale (1830-1962), Flammarion, Paris, 2005 [1997].

[51] Journal officiel de la République française, 24 février 2005.

[52] Un groupe d’enseignants et d’historiens lancent le 25 mars dans le journal Le Monde une pétition intitulée : « Colonisation : non à l’enseignement d’une histoire officielle. »

[53] Jeune Afrique/L’Intelligent, n° 2319, 19-25 juin 2005 ; Le Monde, 1er juillet 2005.

[54] S. Berger, Notre première mondialisation, Seuil, Paris 2003.

[55] I. Wallerstein (dir.), Social Change : the Colonial Situation, J. Wiley and Sons, New-York, 1966.

[56] A. Laroui, Les Origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, Maspero, Paris, 1977 [rééd. 1993].

[57] P. Bourdieu (avec A. Darbel, J.-P. Rivet, C. Seibel), Travail et travailleurs en Algérie, Mouton, Paris-La Haye, 1963.

[58] T. Chenntouf, Le Maghreb au présent, Office des publications universitaires, Alger, 2003 (notamment le chapitre consacré au Maghreb postcolonial).

[59] F. Fanon, Les Damnés de la terre, La Découverte, Paris, 2004 [1961].

[60] A. Memmi, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du Colonisateur, Gallimard, Paris, 2002 [1954].

[61] M. Lacheraf, L’Algérie, nation et société, Maspero, Paris, 1962.

[62] M. Ferro, Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances, Hachette, Seuil, 2001.

[63] M. FERRO, LE LIVRE NOIR DU COLONIALISME, HACHETTE, « PLURIEL », 2004 [2003].

[64] Ibid.

[65] Sur ces évolutions sémantiques, se reporter à G. Perville, De l’empire français à la décolonisation, Hachette, Paris, 1993.

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Par ailleurs sur TERRA

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Pour approfondir sur ce sujet, vous trouverez sur TERRA :
- Programme de recherche :
ASILES
- Programme de recherche :
TRANSGUERRES
- Axe de travail :
Exils, entre Europe, Méditerranée et Afrique
- TERRA-Editions :
Le rapatriement des réfugiés angolaisparcours d’exil des réfugiés mauritaniens au SénégalL’accueil étatisé des demandeurs d’asileDiscours journalistiques sur les exilés africains en transit au MarocVictimes coupables : bloquer l’AfriqueDiscours d’ONG sur les exilés africains en transit au MarocLe front du désertGénération née dans les camps de réfugiés Sahraouisaide au développement et les enjeux migratoiresUne prison qui ne dit pas son nomLe drame de la place Mustapha MahmoudLe HCR au Maroc
- Livres choisis :
Communautés d’itinérance et savoir-circuler des transmigrant-e-s au MaghrebLe retour des camps ?Migrants forcés éthiopiens et érythréens en Égypte et au SoudanUne marche une libertéMigrations internationales, Chaînon manquant de la mondialisationLa Nuit RwandaiseLes chemins de l’exilChroniques Egyptiennes 2006

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Appel du réseau TERRA

Identité nationale et immigration :
inversons la problématique !

Donnez lui force, signez cet appel et faites le signer !
Publiez le à la Une de votre site, diffusez le sur vos listes de discussion…
En ligne :
http://terra.rezo.net/article602.html

puce_bleu-clair_separation dans NICOLAS SARKOZY
Dernière modification le 29 octobre 2008 à 11h13

A lire dans la même rubrique :

Jérôme Valluy,

Rejet des exilés


 

Rejet_des_exiles1-2 Jérôme VALLUY, Rejet des exilés – Le grand retournement du droit de l’asile . Editions Du Croquant, 20 janvier 2009 .

Parution : 20 janvier 2009 – Éditeur : Du Croquant – - Pages : 320 – Format : 14 x 20,5 cm – ISBN : 978-2-9149-6851-5 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : résumé, sommaire, remerciements, présentation détaillée, table des matières


 

Présentation de J.Valluy, Rejet des exilés

Rejet_des_exiles1-2 Jérôme VALLUY, Rejet des exilés – Le grand retournement du droit de l’asile . Editions Du Croquant, 20 janvier 2009 .

Parution : 20 janvier 2009 – Éditeur : Du Croquant – - Pages : 320 – Format : 14 x 20,5 cm – ISBN : 978-2-9149-6851-5 – Prix : 22 €

A lire sur TERRA : résumé, sommaire, remerciements, présentation détaillée, table des matières

Auteur

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DSC_0021bisJérôme Valluy enseigne la science politique à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1). Il a été juge à la Commission des Recours des Réfugiés de février 2001 à juillet 2004. Il co-anime le réseau scientifique TERRA (Travaux, Etudes, Recherches sur les Réfugiés et l’Asile). Ses recherches portent sur les politiques et les mobilisations relatives aux exilés en France, en Europe et en Afrique.

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L’ouvrage sera en librairies à partir du 20 janvier 2009. Pour inviter dès maintenant l’auteur à présenter cet ouvrage en conférences publiques, rencontres en librairie, tables rondes …, de janvier à juin 2009 :
- Email :
jerome.valluy@univ-paris1.fr
- Adresse postale : Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), UFR Science politique, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris

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Résumé

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Rejet_des_exiles4

Le droit d’asile contemporain, en partie issu de la déroute morale des démocraties face au besoin de protection des Juifs, dès les années 1930, est énoncé dans les articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. L’histoire comme l’actualité montrent combien ces articles sont à la fois précieux pour le genre humain et faciles à bafouer : il suffit d’empêcher l’accès aux territoires refuges et/ou de rejeter massivement les demandes d’asile de ceux qui parviennent à passer. C’est ce qui arrive en Europe où les taux de rejet ont été progressivement augmentés jusqu’au voisinage actuel des 100% et où les politiques de camps ainsi que la militarisation des frontières visent à bloquer l’accès aux pays refuges.

Naguères, les réfugiés étaient perçus comme des victimes objets de compassion, aujourd’hui ils sont traités comme des coupables et enfermés dans des camps. S’agit-il d’une réponse à un envahissement migratoire ? D’une réaction inéluctable à la crise économique ? De l’effet d’une xénophobie populaire exacerbée ?

En s’appuyant sur son expérience de juge de la demande d’asile pour analyser les procédures et cinq années d’étude des politiques de répression des migrations en France et en Europe, l’auteur écarte ces interprétations pour soutenir la thèse d’une transformation de nos cultures politiques sous l’effet d’une xénophobie de gouvernement qui stigmatise l’étranger comme problème, risque ou menace. Ce phénomène entraîne le grand retournement du droit de l’asile qui bien loin de protéger les exilés participe aujourd’hui à leur discrédit et sert à justifier leur enfermement dans des camps aux frontières de l’Europe.

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Sommaire

Remerciements

Introduction

I

Chapitre 1 – Le jugement technocratique de l’exil

  1. Se faire juge
  2. Des dossiers et des séances
  3. La fiction juridique de l’asile
  4. Juger l’exil en situation d’ignorance

Chapitre 2 – Une idéologie du droit d’asile

  1. L’invention du droit d’asile dérogatoire

  2. Expansion sociale d’une doctrine, marginalisation de l’autre

  3. La part d’aveuglement : exemple des femmes persécutées

II

Chapitre 3 – Xénophobie(s) et retournement de l’asile

  1. Genèse technocratique du problème migratoire (France)

  2. Le tournant national-sécuritaire en Europe

  3. La spirale du rejet des demandes d’asile

Chapitre 4 – Enrôlements et clivages associatifs

  1. L’intériorisation des perceptions étatiques

  2. La professionnalisation des associations

  3. L’affaiblissement des soutiens aux exilés

  4. A quoi servent les CADA ?

III

Chapitre 5 – L’externalisation de l’asile hors d’Europe

  1. Genèse de la politique européenne d’externalisation de l’asile

  1. Au Marches de l’Empire du rejet : des camps d’exilés

Chapitre 6 – L’échec paradoxal du HCR

  1. Finances et gouvernance européennes du HCR

  2. Le rôle du HCR dans la genèse de l’externalisation de l’asile

  3. HCR et associations au Maroc

Conclusion

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Remerciements

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Le présent ouvrage est le produit de cinq années de recherches réalisées dans le cadre de mon travail d’enseignant-chercheur à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne (UMR CNRS-Paris 1, dirigé par Daniel Gaxie puis par Isabelle Sommier) ainsi qu’au Centre d’Etudes Africaines (UMR CNRS-EHESS dirigé par Michel Agier) et dans le cadre du réseau scientifique TERRA avec le soutien des programmes de recherche ASILES (ACI-TTT Dir. M. Agier), FRONTIERES (ANR Pgr « blancs » Dir. D. Fassin) et TRANSGUERRES (ANR Pgr « blancs » Dir. R. Bazenguissa). Je tiens à remercier ces personnes et collectifs ainsi que les étudiants de Master et de Doctorat avec qui j’ai enseigné et discuté à fois les méthodes et les données de cette recherche.

Le réseau scientifique TERRA a constitué pour moi un cadre de travail quotidien depuis sa création en 2003 avec les collègues et amis du Groupe de Pilotage ainsi que tous ceux qui ont participé aux Rencontres TERRA, à l’animation des listes de diffusion [TERRA-Quotidien] et [TERRA-Infos] ainsi qu’aux publications du site web (http://www.reseau-terra.eu) et spécialement Marc Bernardot dont l’amical soutien et partenariat a permis de créer la revue en ligne Asylon(s) et la Collection TERRA aux Editions du Croquant.

Je tiens à remercier la revue Cultures et Conflits, notamment Didier Bigo, Rédacteur en chef de la revue, mais aussi toute l’équipe de la revue pour la réalisation et la pérennité de ce qui est aujourd’hui, à mon avis, la meilleure revue française de science politique ainsi que la revue la plus intéressante sur mon domaine de spécialité.

Je voudrais remercier les nombreuses personnes, parents, amis, collègues, étudiants avec qui j’ai pu discuter de mes travaux, ou qui ont relu certains de mes textes préparatoires, favorisé leur mise en discussion ou aidé à les améliorer : Michel Agier, Jean-Pierre Alaux, Mehdi Alioua, Mohammed Amarti, Remy Bazenguissa, Jean-Michel Belorgey, Ali Bensaad, Marc Bernardot, Mathieu Bietlot, Didier Bigo, Alain Brossat, Annie Collovald, Anne Castagnos, Lucile Daumas, Antoine Decourcelle, Delphine Dulong, Jean-Paul Dzokou-Newo, Didier Fassin, Jane Freedman, Simone Fluhr, Claude Gautier, Daniel Gaxie, Elie Goldschmidt, Catherine Goussef, Smaïn Laacher, Mehdi Lahlou, Benoit Larbiou, Sylvain Laurens, Mohamed Legssyer, Luc Legoux, Joseph Lépine, Olivier Le Cour Grandmaison, Michaelis Lianos, Lilian Mathieu, Pierre Monforte, Alain Morice, Gérard Noiriel, Placide Nzeza, Michel Perraldi, Sylvie Perrin, André Picharles, André Réa, Claire Rodier, Isabelle Saint-Saëns, Marie Ange Schwartz, Maryse Tripier, Alexandre Tande, Clément Valluy, Chloé Anne Vlassopoulou, Bernard Van Damme.

L’ensemble du travail dont est issu cet ouvrage a été présenté en soutenance pour l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) à l’Université de Strasbourg le 12 mai 2008, sous la direction de Vincent Dubois*, devant un jury composé en outre de Didier Bigo, Annie Collovald, Claude Gautier, Niilo Kauppi et Salvatore Palidda. Leurs remarques m’ont été très utiles pour préparer ce livre.

Enfin, avec une pensée pour Falatados, à Tinos, où a été rédigé la plupart des chapitres de cet ouvrage, je remercie affectueusement enfin ma femme Chloé Anne Vlassopoulou et mes enfants, Cybèle (8 ans) et Hector (6 ans), d’avoir supporté de me voir « scotché », comme disent les deux petits, un peu trop souvent et trop longtemps devant l’ordinateur durant les soirées, les week-end et surtout les étés, confirmant ainsi ce qu’avait remarqué Charles Wright Mills : la recherche en sciences sociales n’est pas seulement un métier, c’est un mode de vie.

* Pour des raisons de mise en page les remerciements ont du être réduits dans le livre par suppression notamment du paragraphe relatif à la soutenance d’HDR. Les noms des membres du jury ont été déplacés vers le paragraphe précédent… mais, au cours de cette opération, celui de Vincent Dubois a été malencontreusement oublié. Je tiens à m’en excuser et à le remercier pour son aide plusieurs fois décisive dans les progrès de ce travail – J.Valluy.

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Présentation détaillée

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Cet ouvrage analyse l’évolution du droit d’asile contemporain depuis la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948 et l’adoption de la Convention de Genève sur les Réfugiés en 1951. Durant le demi siècle qui a suivi, les procédures mises en place après la guerre pour protéger les exilés ont tendanciellement abouti à en rejeter une proportion croissante pour arriver au début du 21ème siècle à des taux de rejets des demandes d’asile proches des 100% dans presque tous les pays d’Europe. Au terme de cette élévation tendancielle et historique des taux de rejets, le droit de l’asile a surtout pour effet de stigmatiser les exilés comme « faux réfugiés » et entraîne leur discrédit auprès des sociétés susceptibles de les accueillir. Il sert également, dans la politique européenne, à amener les pays limitrophes de l’Union Européenne, à rejeter précocement les demandes d’asile et à retenir ainsi ceux qui voudraient trouver refuge en Europe. De ces deux points de vue, il est devenu une source de menaces, symboliques et juridiques, contre les exilés plutôt qu’une source de protection internationale.

L’auteur s’interroge sur les causes de ce grand retournement : Pourquoi passe-t-on en quelques décennies de la situation où les exilés étaient perçus comme des victimes, objets de compassion, à celle de coupables à chasser et à enfermer dans des camps ? S’agit-il d’une réponse à un envahissement migratoire ? D’une réaction inéluctable à la crise économique ? De l’effet d’une xénophobie populaire exacerbée ?

En s’appuyant sur un expérience de juge associée à des recherches de science politique, il écarte ces interprétations pour soutenir la thèse d’une transformation de nos cultures politiques sous l’effet d’une xénophobie de gouvernement qui stigmatise l’étranger comme problème, risque ou menace.

La thèse est en effet soutenue par une connaissance directe de la procédure d’asile en France : l’auteur a été juge de la demande d’asile pendant trois ans, de février 2001 à juillet 2004, en tant que représentant du Haut Commissaire aux Réfugiés de l’ONU, au sein de la Commission des Recours des Réfugiés (devenue aujourd’hui « Cour Nationale du Droit d’Asile »). Il publie dans cet ouvrage le premier témoignage en France d’un juge de cette institution tout en mobilisant ses compétences de chercheur en science politique. Il examine avec un regard lucide et sans concessions la pratique d’examen des demandes d’asile tant par cette juridiction que par les autres instances administratives nationales et internationales. A la lumière de cette expérience, il explique comment s’est imposé historiquement une conception restrictive du droit d’asile qui font des taux de rejet actuels moins le reflet de ce que sont les exilés que des changements intervenus au sein des institutions spécialisées dans leur accueil.

Son étude se fonde également sur cinq années de recherches qui permettent de replacer ce grand retournement du droit de l’asile dans un dynamique historique plus vaste, depuis les décolonisations, entraînant la fermeture des frontières et la radicalisation des politiques antimigratoires. La recherche a porté à la fois sur les politiques françaises et sur les politiques européennes ainsi que sur leur convergence récente dans une perspective de fermeture de l’Europe notamment vis-à-vis de l’Afrique. L’ouvrage fait apparaître une transformation des rapports de forces politiques, dans le sens d’un renforcement des idées nationalistes et sécuritaires ainsi qu’un affaiblissement simultané des idéaux humanistes au sein des élites européennes. Double mouvement qui construit ce que l’auteur nomme une « xénophobie de gouvernement », désignant par là non pas une caractéristique psychologique propre à certains segments de la population mais une tendance sociologique et historique de stigmatisation des étrangers comme problème, menace ou risque, par les politiques publiques, les règlementations, les rapports administratifs et les discours ministériels. Le retournement du droit d’asile contre les exilés est tiré par ce phénomène historique qui est apparu récemment aux yeux d’un grand nombre de français à l’occasion de la création du première ministère de l’identité nationale et de l’immigration de l’histoire des institutions en France.

Enfin l’auteur présente l’un des développement les plus actuels de ces tendances : la transformation des institutions et des politiques dans le champ des relations internationales entre l’Europe et l’Afrique. En se fondant sur une documentation abondante et plusieurs centaines d’entretiens tant en France qu’au Maroc, il analyse la genèse d’une Europe de la lutte antimigratoire qui s’exprime d’abord dans des politiques dites « d’externalisation de l’asile » vers le Maghreb puis dans une militarisation des frontières communes de l’Union Européenne produisant un enfermement de l’Afrique sur elle-même. L’utilisation de la référence au droit d’asile dans la construction de ce nouveau « rideau de fer » entre les deux continents atteste finalement d’un échec historique du droit d’asile crée après la seconde guerre mondiale et des institutions – notamment le Haut Commissariat aux Réfugiés – prévues pour garantir sa mise en œuvre.

L’ouvrage paraîtra en janvier 2009, au moment du bilan d’une présidence française de l’Union Européenne marquée notamment par la création et les initiatives du nouveau ministère de l’identité nationale. Il devraient intéresser un grand nombre de français aujourd’hui conscients de ces évolutions historiques et de la remontée dans les systèmes politiques européens de diverses formes de nationalismes, de xénophobies et de discriminations que l’Europe a déjà connu à la fin du 19ème siècle et entre les deux guerres.

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Table des matières

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Remerciements

Introduction
Le grand retournement de l’asile… en questions
La réponse à un envahissement migratoire ?
Un contre coup de la crise économique ?
Le reflet d’une xénophobie populaire ?
L’hypothèse d’une xénophobie de gouvernement
Effet involontaire ou orientation politique ?

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I

Le plan de l’ouvrage reflète pour une part le déroulement de ces cinq années de recherche tout en ménageant une progression dans la présentation des connaissances apportées au lecteur : le premier chapitre, partiellement autobiographique, rend compte de ma propre expérience de juge à la Commission des Recours des Réfugiés (aujourd’hui rebaptisée Cour Nationale du Droit d’Asile). Il faut en effet prendre connaissance des modalités concrètes du jugement de l’asile pour en comprendre l’extrême malléabilité idéologique et saisir l’importance de l’embranchement doctrinal originel du droit de l’asile contemporain tel qu’il s’impose à partir de 1951 à travers la Convention de Genève sur les Réfugiés. Cet embranchement est présenté dans un chapitre deuxième qui pourrait néanmoins être lu avant le précédent puisqu’il décrit le contexte idéologique et institutionnel dans lequel prennent place aujourd’hui les acteurs du jugement technocratique de l’asile.

Chapitre 1 – Le jugement technocratique de l’exil

1. Se faire juge
- 1.1 Le recrutement
- 1.2 L’initiation
- 1.3 La socialisation

2. Des dossiers et des séances
- 2.1 Les dossiers de demandes d’asile
- 2.2 Audiences publiques et délibérés

3. La fiction juridique de l’asile
- 3.1 La vacuité du droit conventionnel
- 3.2 L’illusion d’une jurisprudence
- 3.3 Une vaine procédure d’examen

4. Juger l’exil en situation d’ignorance
- 4.1 Un jugement des apparences
- 4.2 Subjectif réfugié et illusions d’objectivité

Chapitre 2 – Une idéologie du droit d’asile

1. L’invention du droit d’asile dérogatoire
- 1.1 Emergence récente du droit d’asile moderne
- 1.2 Liberté de circulation, droit d’asile, droit de l’asile
- 1.3 Droit d’asile axiologique ou droit d’asile dérogatoire ?

2. Expansion sociale d’une doctrine, marginalisation de l’autre
- 2.1 Croissance du HCR et de sa doctrine
- 2.2 Création des institutions nationales
- 2.3 Professionnalisations associatives

3. La part d’aveuglement : exemple des femmes persécutées
- 3.1 Ce que sont les persécutions genrées des femmes
- 3.2 La méconnaissance de ces « réfugiées » dans l’asile dérogatoire

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II

Le troisième chapitre replace l’évolution du droit de l’asile dans un courant plus vaste de l’histoire, celui des politiques migratoires et d’un développement récent de la culture politique européenne à l’égard des étrangers : le tournant national-sécuritaire. En connaissant les prédispositions de l’idéologie actuelle du droit de l’asile et la malléabilité du jugement technocratique de l’asile, on comprend mieux que ce tournant national-sécuritaire ait pu entraîner cette spirale du rejet qui caractérise l’évolution du traitement des demandes d’asile depuis un demi-siècle. Le quatrième chapitre prolonge le précédent en étudiant la même tournant historique mais en le considérant sous l’angle des forces de résistances et de soutien aux exilés et en montrant comment elles s’affaiblissent au fur et à mesure d’une professionnalisation associative qui amène une partie des militants à intérioriser les perceptions étatiques et à accompagner le mouvement de l’histoire.

Chapitre 3 – Xénophobie(s) et retournement de l’asile

1. L’impulsion (post)coloniale et technocratique (France)
- 1.1 Décolonisation et fermeture des frontières
- 1.2 Le décolonisé immigrant comme problème
- 1.3 L’inflation des taux de rejet des demandes d’asile (1973-1983)

2. Le tournant national-sécuritaire en Europe
- 2.1 Trois coalitions idéologiques en concurrence
- 2.2 L’hégémonie national-sécuritaire en construction
- 2.3 L’effondrement des soutiens aux exilés
- 2.4 L’utilitarisme comme alternative ? L’étranger utile sous contrôle

3. La spirale du rejet des demandes d’asile
- 3.1 Les usages politiques des taux de rejet
- 3.2 La radicalisation des rhétoriques de rejet
- 3.3 L’élévation tendancielle des taux de rejet

Chapitre 4 – Enrôlements et clivages associatifs

1. L’intériorisation des perceptions étatiques
- 1.1 L’admission en CADA : (pré)juger de la demande d’asile
- 2.2 Le conseil juridique en CADA : penser comme les juges pour aider les exilés
- 2.3 La « sortie de CADA » : justifier le jugement pour pouvoir le tolérer

2. La professionnalisation des associations
- 2.1 Interdiction de travailler pour les demandeurs d’asile
- 2.2 Professionnalisation de l’action associative
- 2.3 Une « technostructure » associative

3. L’affaiblissement des soutiens aux exilés
- 3.1 Division entre défense du droit d’asile et défense des sans papiers
- 3.2 Clivage et neutralisation de la Coordination Française du Droit d’Asile (CFDA)

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III

Les deux derniers chapitres étendent le domaine d’observation du rejet des exilés à l’espace international. Le chapitre cinq traite de la politique européenne, relativement récente, qui reflète, une évolution d’ensemble des pays européens, une convergence européenne, dans un sens national-sécuritaire. La politique européenne dite « d’externalisation de l’asile » a ainsi conduit à une prolifération des camps d’étrangers sur les frontières commune de l’union et dans les pays limitrophes. Le chapitre six étudie le rôle d’un acteur central de cette politique mais également l’acteur historique du droit de l’asile contemporain tant en Europe que dans le reste du monde : le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (HCR) participe à l’externalisation de l’asile dont l’expérimentation au Maroc montre que des acteurs de solidarité peuvent jouer un rôle dans la mise en oeuvre de politiques répressives aux finalités diamétralement inverses à celles que ces acteurs entendent poursuivre.

Chapitre 5 – L’externalisation de l’asile hors d’Europe

1. Genèse de la politique européenne d’externalisation de l’asile
- 1.1 Gestation technocratique : le temps des fonctionnaires (sept. 2002 – juillet 2003)
- 1.2 Communication politique : le temps des ministres (janv. 2004- nov. 2004)

2. Au Marches de l’Empire du rejet : des camps d’exilés
- 2.1 La Libye
- 2.2 L’algérie
- 2.3 Le Maroc

Chapitre 6 – L’échec paradoxal du HCR

1. Finances et gouvernance européennes du HCR

2. Le rôle du HCR dans la genèse de l’externalisation de l’asile

3. HCR et associations au Maroc
- 3.1 – Files d’attente à Rabat, décisions à Genève (2005)
- 3.2 – Un nouveau clivage : asile externalisé ou droits fondamentaux ?
- 3.4 – A l’épreuve des rafles : aide d’urgence et focalisation politique

Conclusion

Publié dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, LA FRANCE ET SON PASSE COLONIAL, NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

Comment vont les entreprises françaises en Afrique ? L’Afrique reste très rentable pour les entrepreneurs

Posté par issopha le 8 février 2009

Comment vont les entreprises françaises en Afrique ?

L’Afrique reste très rentable pour les entrepreneurs

International Magazine – Linternationalmagazine.com – Emmanuel Tixier , publié le 23/04/2008

L'Afrique reste très rentable pour les entrepreneurs
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Pour son 19ème rapport, le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) souligne la richesse indiscutable du continent le plus pauvre au monde et l’opportunité d’y investir. Malgré des zones d’ombres persistantes, à commencer par la corruption…

Un continent qui séduit malgré ses « vieux démons »

36 milliards de dollars d’investissements directs étrangers (IDE) en 2006… Jamais on n’avait autant misé sur le continent le plus pauvre du monde ! En 2004, le montant des IDE en Afrique était moitié moins élevé.

La preuve que l’attrait pour le Continent noir se confirme et s’accélère ces dernières années. La raison ? L’intérêt pour les richesses naturelles généreuses du continent s’est considérablement accru, et le climat économico-politique s’y améliore.

Les chiffres (2007) de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) inaugurent le rapport 2008 du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) sur un air étonnamment positif. Mais ne pas s’y tromper : en réalité, pour sa 19ème édition, le document du CIAN, publié par Le Moci, se veut « sévère, mais juste ». Car après les bonnes nouvelles – un taux de croissance continental à 5,7 % en 2006 (soit plus du double de la croissance de la zone euro, à 2,7 %) et des Etats, notamment pétroliers, qui n’ont jamais été aussi riches – vient le temps de la nuance et de la leçon : l’Afrique va mieux, mais elle pourrait aller davantage si le climat des affaires s’y normalisait sérieusement. Si les chiffres de la Cnuced sont positifs, tous ces indicateurs « sont valables à un instant T », précise l’organisation patronale.

La particularité du rapport du CIAN est surtout de refléter le sentiment des entrepreneurs français installés sur le Continent, et de laisser présager de leur confiance, ou pas, dans la pérennité de leurs affaires. Or cette année, le baromètre CIAN, auquel ont participé près de 400 entrepreneurs affiliés, révèle « une image très moyenne et souvent médiocre de l’environnement qui accompagne les affaires en Afrique ». « L’osmose du développement n’est possible qu’avec un secteur privé dynamique et un Etat fort qui fait respecter le droit », souligne Anthony Bouthelier, vice-président du CIAN.

Ce sont donc les Etats « prédateurs » qui sont visés par le rapport. La carte des contrôles fiscaux, réalisée à partir des appréciations faites sur place par les entreprises, définie trois zones : le Maghreb et l’Afrique australe, où les contrôles fiscaux sont effectués sans « problème majeur » ; et entre ces deux régions, une zone où le fisc fait du zèle, voire agit de façon « complètement démentielle », à raison parfois de trois à quatre contrôles dans la même année, indique la carte. Des pays comme le Cameroun, le Mali, la Côte-d’Ivoire, la République centrafricaine ou encore la République démocratique du Congo (RDC) sont ainsi épinglés pour leur tendance au « harcèlement fiscal ».

Une Afrique toujours très plurielle

Outre les abus commis par ces autorités, se cache encore et toujours la corruption. « Finalement, le « harcèlement fiscal » est le résultat pernicieux des règles anti-corruption, qui sont de plus en plus strictes », analyse Stephen Decam, secrétaire général du CIAN. Afin de compenser leur manque à gagner, certaines administrations se montreraient plus subtiles dans l’exercice de leurs prérogatives de contrôle fiscal…

Dans le haut du tableau des pays où la corruption se fait le plus sentir : le Bénin, le Nigeria, le Tchad, la RDC, le Congo-Brazzaville, le Cameroun, le Kenya, la Côte-d’Ivoire, et même le Maroc, qui reçoit par ailleurs l’une des meilleurs notes pour son environnement propice aux affaires.

En terme d’infrastructures, le rapport observe que le réseau routier demeure faible en Afrique centrale, alors qu’il s’améliore au Maghreb. Quant aux chemins de fer, ils sont « satisfaisants » au Maghreb, mais insuffisants en Afrique de l’Ouest. Les infrastructures aéroportuaires et portuaires sont globalement convenables en Afrique de l’Ouest et au Maghreb, tout comme les télécommunications. Pour l’ensemble de l’Afrique, le rapport se satisfait de la bonne implantation du secteur bancaire.

Mais au final, le Maghreb donne la meilleure impression d’environnement favorable, suivi de l’Ouest, de l’Afrique australe, et enfin de l’Afrique centrale, qui cumulerait travail « informel », et un haut degré de corruption et de fraude.

Le paradoxe d’un continent qui séduit

Mais même dans les lieux où l’environnement économique et social semble peu propice, les entrepreneurs français font des affaires. En Côte-d’Ivoire, cinq ans après le début de la rébellion, la grande majorité des entreprises tricolores voient leurs chiffres d’affaires repartir.

Et l’intention d’investir dans ce pays a augmenté de 20 % entre 2006 et 2008. Car le contexte souvent difficile « n’empêche pas les opérateurs, moyennant de gros efforts de gestion, de poursuivre des activités prospères aux résultats plutôt satisfaisants », note le rapport, qui évoque une promesse africaine fondée sur les ressources naturelles, humaines, et le grand potentiel de croissance du continent. Ainsi, le Cameroun ou le Mali offrent « de bonnes perspectives aux entreprises ».

Selon la Cnuced, 400 milliards de dollars auraient été détournés du Continent noir, en l’espace de trente ans, soit le double de sa dette. De quoi « s’interroger sur l’impact de l’aide publique à l’Afrique », observe le président du CIAN, Gérard Pélisson.

Selon le Conseil français des investisseurs en Afrique, ce chiffre est l’occasion de réaffirmer combien le secteur privé contribue au développement. « Néanmoins, nous ne sommes pas des agences de développement, tient à rappeler Stephen Decam. Mais pour des investisseurs, l’environnement doit être attractif, et garantir la pérennité des activités. Cela passe par un développement qui doit être durable. »

Six mois d’enquête, à travers 49 pays

Pour son 19ème rapport, le CIAN a, comme chaque année, envoyé un questionnaire aux 1 000 établissements français présents en Afrique et affiliés à l’organisation patronale. 400 d’entre eux ont répondu aux 37 questions portant sur le climat des affaires, en notant de 0 à 5 l’état des infrastructures, des administrations ou encore le coût des facteurs de production. Chaque entreprise a également renseigné l’évolution de son chiffre d’affaires, de ses résultats et de ses investissements.

Profil d’Entrepreneur

Stephen Decam : « La présence chinoise a le mérite de secouer les Européens »

International Magazine – Linternationalmagazine.com – Propos recueillis par Emmanuel Tixier, publié le 19/04/2008

Stephen Decam est secrétaire général du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN).

« La présence chinoise a le mérite de secouer les Européens »
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L’Afrique va-t-elle bien ?

De par ses ressources naturelles, en pétrole, en bois ou en halieutique, l’Afrique est décidément riche. Néanmoins, il subsiste encore des freins à son développement, avec des infrastructures incomplètes, des problèmes de corruption, dont les lignes n’ont pas beaucoup changées. L’Afrique n’est certes pas le seul continent à être touché par ce fléau.

Mais la différence en Afrique est que cet argent n’y est pas réinvesti ! Pour la première fois, cette année, nous avons attribué une note aux Etats en fonction de l’importance de la corruption, telle qu’elle est ressentie par nos entreprises. Jusqu’à présent, on se l’était interdit, car on ne voulait pas en rajouter. Mais aujourd’hui, l’Afrique a une occasion inouïe de s’en sortir. Et elle ne doit pas rater cette chance.

Certains Etats africains ont d’ores et déjà signé des accords de partenariat économique avec l’Union européenne, d’autres refusent de le faire. Quelle est votre position sur les APE ?

Leur principal défaut est d’être conclus au niveau des pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique), et non pas à l’échelon régional. Les problèmes du Vanuatu ne sont pourtant pas les mêmes que ceux du Burkina Faso ! Il convient donc, sur ce point, de revoir les APE.

Pour le reste, ces accords vont faire sauter un certains nombres de règles, ce qui perturbe certains opérateurs, spécialisés notamment dans les produits agricoles d’exportation et qui subiront la concurrence des produits d’Amérique du Sud. A court terme, c’est dramatique pour ces producteurs. Mais durablement, l’Afrique doit entrer dans le concert mondial des échanges… Elle ne pourra pas vivre éternellement derrière des barrières qui l’empêchent de se moderniser pour être compétitive.

Les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique sont passés de trois milliards de dollars, en 1995, à 50 milliards, en 2006. L’arrivée de la Chine est-elle un atout pour le continent ?

Tout ce qui est bon pour l’Afrique me convient. Et l’arrivée de la Chine sur le continent a le mérite de remettre en cause l’omniprésence des Européens, qui considèrent, à tort, que rien ne peut leur arriver. Mais je me demande si la présence chinoise ne représente pas un intérêt seulement à court terme pour l’Afrique.

La Chine veut doubler sa croissance d’ici 2020, et elle a besoin des richesses africaines, notamment de ses matières premières. L’Afrique peut certes utiliser ses ressources comme elle l’entend. Mais cela doit profiter de manière durable à sa population et non pas à certains kleptocrates.

De même, l’Europe a remis la dette, alors que les Chinois sont en train de la rendetter. Par ailleurs, la Chine rafle tous les marchés de travaux publics sans employer la main-d’œuvre locale… Au final, je crains que l’Afrique ne se fasse « avoir ».

Et pour les entreprises françaises ?

Il ne faut pas avoir peur de la concurrence. Si les Chinois sont bons, tant mieux. Que le meilleur gagne ! Mais à condition que les règles du jeu soient les mêmes pour tous. Ce n’est pas à la loi du plus fort de régner.

(photo : ©James Keogh)

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Comment vont les entreprises françaises en Afrique ? L’Afrique reste très rentable pour les entrepreneurs  dans AFRIQUE DES PREDATEURS D'AILLEURS puce_titre Dernières réactions

EKWE EMEN

02.07.08 à 17:57

Merci M.Stephen Decam, nous sommes surpris qu’un européen ait une telle connaissance de l’Afrique et des africains. Les chinois apportent les richesses en Afrique ! ces richesses profitent-elles à l’Afrique, aux africains ? Telle est la question. Les comptes sont ouverts aux îles caîmans, en australie, en suisse que faut-il citer ? M.Decam vous comprenez pourquoi votre projet studio 52 à reçu un tel echo dans les pays où il est experimenté. Studio 52 intègre les populations, le peuple comme ça se dit chez nous. C’est un bon projet pour nous. Merci de nous en faire béneficier à kribi, c’est une ville balnéaire au sud du Cameroun.

Publié dans AFRIQUE DES PREDATEURS D'AILLEURS, AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, DICTATURES AFRICAINES, FRANCE A FRIC EN AFRIQUE, LA CHINE EN AFRIQUE | Pas de Commentaire »

Colonisation en Algérie: «C’est la première fois que la France reconnaît sa responsabilité»

Posté par issopha le 29 avril 2008

  Colonisation en Algérie: «C’est la première fois que la France reconnaît sa responsabilité» 

Colonisation en Algérie: «C’est la première fois que la France reconnaît sa responsabilité»

La casbah d'Alger, le 10 janvier 1957, durant la guerre d'Algérie, au cours de la bataille d'Alger 

En ce moment à la une

AFP/Archives ¦ La casbah d’Alger, le 10 janvier 1957, durant la guerre d’Algérie, au cours de la bataille d’Alger

 

L’ambassadeur de France en Algérie, Bernard Bajolet, a déclaré dimanche à Guelma (est) que le «temps de la dénégation» des massacres perpétrés par la colonisation était «terminé». Pour Benjamin Stora, historien spécialiste de l’Algérie et auteur de «Appelés en guerre d’Algérie» (Editions Gallimard, La Découverte, 2008), il s’agit d’une déclaration importante. Interview.

En quoi les propos de Bernard Bajolet marquent-ils une nouvelle étape dans les rapports entre la France et l’Algérie?

C’est la première fois que la France reconnaît officiellement sa responsabilité. Non seulement l’ambassadeur a qualifié les faits, en parlant de «massacres», mais il a reconnu «la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière (qui a fait) des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes». Son prédécesseur, Hubert Colin de Verdière, avait seulement évoqué en 2005 une «tragédie inexcusable».

Comment expliquer ce tournant?

On observe depuis le discours de Nicolas Sarkozy à Constantine en décembre dernier une véritable volonté de tourner la page en vue de construire l’Union méditerranéenne, dont le premier sommet est prévu le 13 juillet à Paris. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si cette déclaration intervient au moment où Nicolas Sarkozy est en Tunisie. L’Algérie, avec ses 1.200 km de frontières le long de la Méditerranée, est un partenaire économique et politique incontournable de cette Union.

La France va-t-elle finir par présenter des excuses, comme le souhaiterait l’Algérie?

Pas forcément. La France est prête à la reconnaissance, pas à la repentance. La presse algérienne l’a regretté ce lundi. Les propos de Bernard Bajolet ont toutefois fait la une des journaux, ce qui prouve leur portée. Reconnaître la blessure de l’autre, c’est déjà une étape importante.

AFP/Archives ¦ La casbah d’Alger, le 10 janvier 1957, durant la guerre d’Algérie, au cours de la bataille d’Alger

 

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Propos recueillis par Catherine Fournier
 

vos réactions

Peace__ | 29.04.2008 – 10h18

Les africains étaient cannibales avant que la France viennent mettre de l’ordre là bas… Ils se bouffaient entre eux si si véridique…

recommander (4) | 
(cette contribution a été signalée aux modérateurs)   

Peace__ | 29.04.2008 – 10h17

J’ai lu aussi que si la France est en crise aujourd’hui c’est à cause des africains qui la pillent, particulièrement des algériens qui volent, violent et pillent

recommander (6) | 
(cette contribution a été signalée aux modérateurs)   

Peace__ | 29.04.2008 – 10h16

Ils ont même pas dit merci pour tout ce que l’europe leur a rapporté

recommander (5) |  alerter !  

Peace__ | 29.04.2008 – 10h16

J’ai lu que les pays d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud et d’Afrique avaient pillé l’Europe et réduit en esclavage un milliard d’européens pour s’enrichir

recommander (4) | 
(cette contribution a été signalée aux modérateurs)   

Peace__ | 29.04.2008 – 10h14

Bah du coup ça repasse

recommander (1) |  alerter !  

Peace__ | 29.04.2008 – 10h14

Pourquoi mes post ne passent plus?

recommander (1) |  alerter !  

rlgonesse | 29.04.2008 – 10h13

Pourquoi Gilou87 qui dit la vérité et qui en oublie beaucoup a-t-il été signalé au modérateur. Avec les Lobbies actuels les poêtes qui disent la vérité doivent être exécutés. l’inquisition est de retour !

recommander (2) |  alerter !  

rlgonesse | 29.04.2008 – 10h09

Les français ? quels français ? cet ambassadeur ne parle que pour lui mais certainement au nom DES Français. Que seraient devenus ces pays pleurnichards sans la colonisation ? là est la vrai question. Vite 20mn censurez comme d’hab.

recommander (7) |  alerter !  

la normande | 29.04.2008 – 09h59

On ne peut malheureusement pas changer le cours de l’histoire… les japonais et les chinois, les japonais et les américains… les allemands et l’europe… la guerre de 100 ans avec les anglais…

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la normande | 29.04.2008 – 09h54

et mon fils qui a deux ans, doit-il faire acte de repentance ? et charles martel en 732 ? On fait quoi ?

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emcaun | 29.04.2008 – 09h32

Une chose m’inquiète à lire le ressenti « des minorités visibles qui s’accroissent » sur le territoire national. Lorsque la tendance va s’équilibrer et qu’il devront cotiser pour les retraites, croyez vous que cela va se passer gentiment si le ressentiment est si vif ? A cela aussi il conviendrait de réfléchir……..

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minoucha | 29.04.2008 – 09h30

la question est reconnaissons nous avoir massacré a tour de bras en Algérie oui ou non. Reconnaissons nous avoir massacré plus de 45000 personne hommes femmes vieillards le 08 mai 1945 pendant que les alliés fetaient la libération.Si nous le reconnaissons ce sera tout à notre honneur, sinon ça ne changera rien pour les algeriens qui de toute façons commémorent chaque année cet événement tragique de leur histoire.

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Agnotisme | 29.04.2008 – 09h24

Agnotisme | 29.04.2008 – 09h00 merci a tous ceux qui recommande mon post

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HailieJade | 29.04.2008 – 09h21

Grace a nous ils ont des routes et un semblant de civilisation…..

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Hani | 29.04.2008 – 09h00

@Agnotisme Ces entreprises etaient payées par l’etat francais qui se faisait payer largement par les richesses de l’Algerie. Il y a double paiement ou pillage, on l’entend comme on veut. Ceci dit je pense du bien de beaucoup de français que j’ai rencontré en France, des gens sensés et justes.

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PAVE | 29.04.2008 – 08h59

Quand la France aura t’elle terminé avec ses regrets, cela confine au ridicule, tous les pays ont été un jour dominés par d’autres, les régimes totalitaires copmme les démocratie, celui qui n’arrive pas a s »en convaincre devrait relire l’histoire du monde; De plus, vous remarquerez pour l’ensemble des décolonisés sans exception, que leurs dirigeants ont amené la liberté et la prospérité à chacun, n’en déplaise aux porteurs de valises du FLN et autres pourritures. Bouteflika vient se faire soigner à Paris, quelle honte

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Agnotisme | 29.04.2008 – 08h52

@Hani :: ces entreprise avais investi dans ce pays construit des routes des écoles il est normal qu’il récupère leurs fonds et j’en passe que dirais tu si ont ne versai pas de salaire aux immigrés pour leurs travail

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Agnotisme | 29.04.2008 – 08h45

La France a oublier de faires des excuses a ::: L’Indochine française (Liên bang Đông Dương, Đông Dương thuộc Pháp) est une ancienne colonie française, création de l’administration coloniale, regroupant : * le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine sous le nom d’État du Viêt Nam (territoire indentique a celui de l’actuelle République Socialiste du Viêt Nam * le Laos ; * et le Cambodge.::::::Pourquoi toujours nous faires croire qu’il n ‘y avais des colonies qu’en Afrique ::::comme le dis( France_Amerique )qu’on t’il de ce pays âpres la décolonisation et le pillage des biens des coloniaux

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Hani | 29.04.2008 – 08h37

Le pays est riche et ceux qui sont en France, viennent recupérer 130 ans de pillage de l’Algerie par la France. Je sais que l’ignorence fait dire n’importe quoi mais pas plus tard qu’en 1971, la France avait droit à 49% des recettes du petrole et du gaz algerien. Naturellement, y en a toujours qui crachent dans la soupe.

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Hani | 29.04.2008 – 08h33

La france continue de faire des excuses et des courbettes à certains et refuse d’en faire à d’autres c’est ça LE PAYS DES DROITS DE L’HOMME. L’histoire tourne.

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minoucha | 29.04.2008 – 08h09

la question est: reconnaissons nous avoir massacré a tour de bras en Algérie oui ou non. Reconnaissons nous avoir massacré plus de 45000 personne hommes femmes vieillards le 08 mai 1945 pendant que les alliés fetaient la libération.Si nous le reconnaissons ce sera tout à notre honneur, sinon ça ne changera rien pour les algeriens qui de toute façons commémorent chaque année cet événement tragique de leur histoire.

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paulcool | 29.04.2008 – 08h08

cela date de 50 ans.. et je ne me souviens pas que dans les années 90 on ait demandé des excuses aux allemands…

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garbure64 | 29.04.2008 – 07h59

Les « massacres » dus aux guerres coloniales n’ont rien de différent avec ceux commis lors des guerres de conquête des Maures et leur colonisation de nombreux pays (dont près de nous l’Espagne). A-t-on jamais entendu un quelconque pays musulman faire repentance pour autant? Arrêtons donc de toujours vouloir juger aujourd’hui devant notre télévision, confortablement assis dans notre fauteuil et un verre à la main, de ce qui aurait du être politiquement correct 200 ans en arrière. Les soubresauts de notre histoire, avec leurs bons et mauvais côtés, sont une réalité mais pas un motif de repentance.

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minoucha | 29.04.2008 – 07h34

oncledonald tu veux déverser ta haine ? et bien fais le! mais de grace arrete de raconter des histoires! l’algerie est assise sur des centaines de milliards de dollars et à ce jour elle n’a jamais demander l’aide de qui que ce soit! tu dois confondre avec d’autres pays!

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enchine | 29.04.2008 – 07h34

Jojolafrite: Merci d’avoir corrigé mon « en tent » par « en tant ». je n’ai aucune excuse pour ceete faute. Bonne journée.

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oncledonald | 29.04.2008 – 07h28

quel géant ? géant de recevoir tous les ans un chéque de la france , depuis la fin de la guerre, ils n’ont pas avancé d’un pouce, si aussi géant que cela pourquoi l’immigration. ?

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minoucha | 29.04.2008 – 07h24

Que de fiel déversé sur un pays marthyr que nous avons asservi pendant 130 ans! Aujourd’hui ce pays est devenu un géant incontournable (avec ses problèmes)et qui ne nous demande rien qui plus est! La question est :D evons nous oui ou non reconnaitre les pages noires de notre histoire récente dans ce pays?(pour setif c’est 45000 morts en qq jours)

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oncledonald | 29.04.2008 – 07h12

personne n’a rien compris, d’abord des escuses , ensuite des chéques pour réparation.

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alexandrelameth | 29.04.2008 – 07h05

devront nous nous excuser de tout ce qu’on a fait … bientot des excuses apres les guerres Napoléoniennes … et la guerre de 100 ans ! on ne s’est pas excusés auprès des anglais … et l’occupation des DOM ? Martinique et guadeloupe ? bientot des excuses ?

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lockz | 29.04.2008 – 00h04

@Jojolafrite ahah ça fait un momment que je me dit ça. Mais c’est bien connu de toute facon en France on a rien à craindre suffit d’avoir confiance en nos politiciens: Les allemands ne passeront pas la ligne Maginot .. Le nuage de chernobyl ne passera pas la frontière.. La crise US n’atteindra pas la France..

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enchine | 28.04.2008 – 23h41

Reconnaitre ses erreurs montre l’intelligence d’un pays.

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Jojolafrite | 28.04.2008 – 23h39

Dans la baisse de pantalon, notre gouvernement est tout à fait impressionnant ! Il excelle dans ce domaine ! Jamais vu une telle palanquée de poules mouillées, que ce soit avec la Chine, la Tunisie, ou l’Algérie…

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paulcool | 28.04.2008 – 22h52

encore , cette histoire? ils attendent qu’on leur donne quoi, en echange?

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lockz | 28.04.2008 – 21h54

L’histoire n’est que succession de guerres et de conquêtes apportant mort et souffrance pour les vaincus. Aucun pays ne peut se vanter d’être blanc comme neige à ce sujet. Heureusment que les niait de Français sont là . Toujours volontaires pour baisser nos pantalons en premier et se faire m.. à la moindre occasion.

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vladana | 28.04.2008 – 21h20

« J’ai fait un rêve, c’est que les peuples de la Méditerranée du Nord comme du Sud soient aussi imaginatifs et courageux que les peuples d’Europe continentale » (Nicolas Sarkozy, Monaco, 25/04/2008)

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lafayette | 28.04.2008 – 20h58

la non repentance « dixit Sarkozy pendant la campagne ! maintenant tout est permis pour son projet ! après va-t-il s’excuser ??????? d’avoir menti pendant la campagne électorale !!! pour moi il ya eu des morts et de la souffrance de chaque coté !

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France_Amerique | 28.04.2008 – 20h53

Azertie: tout ca parceque je ne pense pas comme vous. C’est inquietant!!!

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mario | 28.04.2008 – 20h50

A force la France va se mettre a plat ventre,les massacres les algériens en ont commis beaucoup du temps de la guerre d’Algérie et eux aussi devraient s’excuser platement. Quand a cet ambassadeur c’est un nul.Bravo Sarkozy qui devait nous sortir de la repentance.Les excuses de la France ne nous concernent pas et ne nous engagent pas.

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Peace__ | 28.04.2008 – 20h50

Dire que la France doit reconnaitre ses erreurs ne veut pas dire que la France est pourrie, simplement hypocrite…

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Peace__ | 28.04.2008 – 20h48

La France demande aux Turques de reconnaître le génocide arménien, elle ne reconnait même pas le massacre de Sétif, du pont St Michel, et autres exactions commises durant cette période. « Délaisse la paille dans l’oeil de ton voisin, et occupe toi de la poutre qui encombre le tien »

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tawfik | 28.04.2008 – 20h43

France_Amerique : Tu en a pas marre de te foutre la honte ?

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France_Amerique | 28.04.2008 – 20h40

« La valise ou le Cercueil » phrase dite de la part des Algeriens aux Francais, maintenant resultat il faudrait que les Francais s’excusent.Imaginez une seconde si les Francais emploient cette phrase a l’heure actuelle a tous les Algeriens en leur disant: ‘La valise ou le cercueil » on se ferait incendier, toutes les associations de Gauche se mobiliseraient en nous traitant de Fachistes etc… Conclusion: Il faut penser a la reciprocite lorsque l’on emploie des termes pareilles: A EUX DE FAIRE DES EXCUSES, car en plus ce n’etait pas seulement une phrase en l’air, ils l’ont appliquees cette phrase.

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lebedouin3 | 28.04.2008 – 20h38

la purée de nous ôôôôôtres , c’est vraiment des calamars ces politiques ….ah ah ah

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Mohamed | 28.04.2008 – 20h37

Et si un jour il me prends l’envie de rentrer chez quelqu’un parce qu’il vit différemment de moi et que je pense que ma façon de vivre est meilleur, que je l’enchaine, l’asservisse pour soi-disant l’éduquer à ma façon de vivre, que je mange dans son frigo et qu’au final je parte en laissant un pot de fleur dans son salon… Dirait-on que j’ai amené chez lui un quelconque progrès?

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lebedouin3 | 28.04.2008 – 20h32

Et puis disons le clairement , la France n’etait pas si pourrie que ca puisque beaucoup d’algèrien sont venus en France tout de suite aprés l’indépendance nous avons meme un secretaire d etat de la république Francaise dont le pere etait un militant du FLN ….. euh !!! et …. la valise ou le cercueil …. faut pas oublié les deux cotés ,

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emcaun | 28.04.2008 – 20h28

C’est bizare, la dernière fois que Chirac y est allé, on voyait des étudiantes en jean, cheveux libres, qui réclamaient des visas pour venir étudier en France. Il n’était pas question d’autre chose. Lorsque Bouteflika vomit sur la France et vient ensuite se faire opérer au Val de Grâce par d’horribles médecins militaires.

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aubeline | 28.04.2008 – 20h19

Pas suffisant ! … on va demander des excuses à tous nos amis, aux Anglais pour avoir oser nous « brûler » Jeanne d’Arc, aux Russes pour avoir « engendré » Staline, aux Allemands pour nous avoir « pondu » Adolphe, aux Italiens pour Mussolini, aux espagnols pour Franco … et … et … et (gag) !

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Crouzeille | 28.04.2008 – 20h12

En 1850 les Francais, puis les Suisses, et d’autres sont venus en Algérie pour exploiter les terres, c’est vrai ! Que ce serait-il passé si d’autres étaient venus ? Que ce serait-il passé si personne n’était venu ? Donner des visas ? C’est déjà fait….En faut-t-il plus encore ? Peut-être…

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v71620 | 28.04.2008 – 20h08

Tant qu’on y est, on devrait aller jusqu’au bout de la démarche, et retirer toutes les « saletés » qu’on a laissé en Algérie: les routes, les chemins de fer, les hôpitaux, etc…

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Azertie | 28.04.2008 – 20h07

Vous vous demandez pourquoi demander des excuses maintenant et pourquoi à l’Algérie en particulier.C’est simple l’Algérie est un pays très riche en matières premières que sont pétrole et gaz ; petit rappel le sahara c’est les 2/3 du pays.

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emcaun | 28.04.2008 – 20h05

l’Algérien moderne at’il demandé pardon aux Chleus, Berbères, kabyles qui ont été conquis et pour certains convertis par la coercition à l’Islam ?

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emcaun | 28.04.2008 – 20h04

l’Algérien moderne at’il demandé pardon aux Chleus, Berbères, kabyles qui ont été conquis et pour certains convertis par la coercition à l’Islam ?

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France_Amerique | 28.04.2008 – 20h04

Azertie: Le mal!!! je ne pige pas, une colonisation n’est pas toujours le mechant blanc avec un fouet, et les pauvres noirs enchaines. Les Algeriens etaient bien traites, L’algerie etait magnifique, du boulot pour tout le monde, ils nous aimaient je vous le jure.Il faut cesser ces cliches de Gauche pour se faire passer pour des monstres alors qu’il n’y a pas de raison d’etre.

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phantom | 28.04.2008 – 20h03

Il serait peut-être temps qu’ils arrêtent de jouer les victimes ! Ils vont nous sortir la colonisation encore combien de temps ? 10 ans, 1 siècle, 1 millénaire ?

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alvi | 28.04.2008 – 20h00

Je me demande quand même pourquoi on ne demande pas aux Romains, aux Grecs, aux huns, aux Vikings, etc etc de reconnaître leurs invasions, leurs colonisations, d’avoir apporté une certaine culture qu’on visite quand on se déplace en Europe, en Afrique du Nord, au Moyen Orient. Il me semble que les Maures (ou Arabes) ont colonisé l’Espagne, sont arrivés jusqu’à Poitiers, les Espagnols sont arrivés au moins jusque dans le Pas de Calais … Ca devrait en faire des excuses ! Le passé permet de construire l’avenir, on devrait en rester là.

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France_Amerique | 28.04.2008 – 19h59

Zeta_2_Recticuli: Tout a fait d’accord. Une question de bon sens aussi, Ne pensez-vous pas que si la France etait un pays qui a fait souffert et tyrannise ce peuple, les Algeriens eviteraient a venir en France. On ne se jette pas dans la gueule du loup comme ca, il faut etre debile. Nous les vilains Francais qui ont fait tant de mal. C’est la ou je ne comprends pas.

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Azertie | 28.04.2008 – 19h55

Il était temps même si le mal est déja fait , un siècle de colonisation …

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France_Amerique | 28.04.2008 – 19h53

tawfik: Tu ne fais qu’insulter et non debattre. bref c’est pas grave, ce ne sont que quelques mots. Au revoir

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bastet 17 | 28.04.2008 – 19h43

désolée pour le « bug »

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bastet 17 | 28.04.2008 – 19h42

ben, que de cicatrices non guéries…

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bastet 17 | 28.04.2008 – 19h41

ben, que de cicatrices non guéries…

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tawfik | 28.04.2008 – 19h37

France_Amerique : Internet doit être un outil plutôt très intéressant pour toi car dans la vrai vie je pense et je parierais même que tu est le premier a la baisser, la culotte.

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France_Amerique | 28.04.2008 – 19h36

tawfik: Mon cher anarchiste, on s’en moque des fautes d’ortographe, le tout c’est que le message soit passe.tawfik

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tawfik | 28.04.2008 – 19h34

France_Amerique : Le patriotisme passe aussi par savoir écrire le français, il faut revoir ta copie petit facho complexer.

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Oracle | 28.04.2008 – 19h28

@ mario, il faut demander des excuses aux wisigoths avant , a moins que vous etes un, dans ce cas il faut que vous le faites pour les premiers habitants de l’iberie.

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France_Amerique | 28.04.2008 – 19h27

Toujours s’excuser, toujours debourser, toujours baisser sa culotte, ce n’est pas la France qu’il faille reformer mais ces Francais qui ont la tete tournait en arriere avec le pantalon baisse.

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privileges | 28.04.2008 – 19h23

Enfin un début d’honneteté .C’est bien court et un peu tardif.Mais esperons que ce n’est qu’un premier pas…

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la normande | 28.04.2008 – 19h14

@fabrice 1327 tu as été signalé, moi ça m’arrive souvent…

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fabrice1327 | 28.04.2008 – 18h53

Toujours s’étendre devant eux. Quand on voit ce qu’ils font de leur pays (et du notre).

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aubeline | 28.04.2008 – 18h52

Jusqu’à quand allons « porter » sur nos épaules les « erreurs » de l’ Histoire ? … on va finir par demander à nos amis Anglais de s’excuser pour avoir brûler Jeanne d’Arc !

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marsouin | 28.04.2008 – 18h49

@la normande: cela te va bien de dire cela, on t’a pas demandé d’envahir la france avec tes drakkars, le roi t’as donné ce que l’on appelle normandie pou eviter le sac de paris! la normande tu finiras en camp de retention (lol)

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marsouin | 28.04.2008 – 18h38

la colonisation est un mal pour un bien. apres 134 ans d’un territoire de clans est sortie une nation. une nation qui s’egorgeait a tour de bras… mais entre eux! c’est mieux.

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sabreena75 | 28.04.2008 – 18h36

Un petit pas mais c’est deja mieux que le denie

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85976rep64 | 28.04.2008 – 18h33

Reconnaitre c’est bien mais ce n’est pas suffisant !

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Publié dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

Hommage à Aimé Césaire au Théâtre de la Main d’Or à Paris.

Posté par issopha le 27 avril 2008

Vendredi 25 avril 2008

Hommage à Aimé Césaire au Théâtre de la Main d’Or à Paris.

Hommage à Aimé Césaire au Théâtre de la Main d'Or à Paris. dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire g1322


« Je ne conçois pas que l’artiste puisse rester un spectateur indifférent, refusant de prendre une option (…). Etre engagé, cela signifie, pour l’artiste, être inséré dans son contexte social, être la chair du peuple, vivre les problèmes de son pays avec intensité, et en rendre témoignage ».

Aimé Césaire (extraits « Moi Laminaire »)

 

AU NEUVIÈME JOUR, AIMÉ CÉSAIRE EST PLUS QUE JAMAIS PARMI NOUS.

 

LE PÈRE DE LA NÉGRITUDE CONTINUE D’ÉCLAIRER LES COMBATS POUR LA DIGNITÉ , LA FRATERNITÉ , L’HONNEUR ET LE RESPECT.

 

AFIN DE RENDRE HOMMAGE

 

A CELUI QUI FUT NOTRE MAÎTRE À PENSER

A CELUI QUI N’A JAMAIS PLIÉ DEVANT LE COLONIALISME, NI LE RACISME

A CELUI QUI A DENONCÉ TOUTES LES DISCRIMINATIONS

A CELUI QUI, PAR SES ÉCRITS, SA POÉSIE, SA RAISON D’ÊTRE ET SA JOIE DE VIVRE, QU’IL NOUS LAISSE EN HERITAGE, MERITE TOUS LES HONNEURS

 

NOUS VOUS INVITONS À PARTICIPER

À LA JOURNÉE « AIMÉ CÉSAIRE »

 

RENCONTRE-DÉBAT, TÉMOIGNAGES, POÉSIE ET CHANTS

AUTOUR DE L’HÉRITAGE POLITIQUE, CULTUREL, HUMANISTE

DU CHANTRE DE LA NÉGRITUDE

 

DIMANCHE LE 27 AVRIL A PARTIR DE 14 HEURES

 

TOUS AU THEÂTRE DE LA MAIN D’OR

15, passage de la Main d’Or, 75011, Paris

Métro : Ledru Rollin (Ligne 8, Balard-Créteil)

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Vendredi 25 avril 2008

En mai au Musée Dapper.

Mus--e-Dapper-copie-1 dans AIME CESAIRE

EXPOSITION

 

Animal

Exposition prolongée jusqu’au 20 juillet 2008

 

L’exposition Animal invite à découvrir, à travers quelque cent cinquante œuvres provenant de musées européens, de collections particulières ou du fonds propre du musée, le riche bestiaire des arts africains et à appréhender les relations symboliques qui unissent les hommes et les animaux.

 

Le musée Dapper a choisi de présenter, parallèlement à cette exposition, Ombres portées, une installation de l’artiste martiniquaise Julie Bessard


Tous les jours de 11 h à 19 h et les 1er, 8, 11 et 12 mai. Fermé le mardi.

Visite guidée sur inscription individuelle
Par Egidia Souto (adultes et enfants)
Samedi 24 mai, à 14 h 30

Tarif : 5 € + entrée de l’exposition (min. 10 personnes)
Réservation obligatoire au 01 45 00 91 75

Week-end « Portes ouvertes »
Samedi 31 mai et dimanche 1er juin
Une occasion de découvrir librement, en famille ou avec des amis, l’incroyable bestiaire de l’Afrique

Visites guidées gratuites
de l’exposition Animal animées par Egidia Souto à 11 h 30, 14 h 30 et 16 h (durée env. 45 min.)

Pour les visites guidées, le nombre est limité à 25 personnes maximum et il est indispensable de réserver au 01 45 00 91 75.

 

MÉMOIRE PARTAGÉE

3e édition

 

 

 

 du 2 au 18 mai 2008

 

 

Depuis 2006, le 10 mai est la journée officielle de Commémoration nationale des « Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Conformément à son objectif - promouvoir les cultures de l’Afrique, des Caraïbes et de leurs diasporas – , le musée Dapper a souhaité, cette année encore, apporter sa contribution à cet événement marquant.



Programme téléchargeable ici

 

 

Vendredi 2 mai
18 h 30 : Trous de mémoire, de Nicolas Guibert, Batiste Combret et Sébastien Gouverneur (Débat en présence de Nicolas Guibert)
20 h 30 : Hommage à Aimé Césaire – Soirée d’ouverture introduite par Makéna Diop accompagné de Seydina Insa Wade - Aimé Césaire, un nègre fondamental, de Laurent Chevallier et Laurent Hasse (Débat en présence des réalisateurs)

Samedi 3 mai – Héros et résistances
15 h : Toussaint Louverture, le Napoléon noir, d’Antoine Lassaigne et L’Arbre de la liberté, de Maxence Denis (Débat en partenariat avec Collectif 2004 Images et le Centre international des recherches sur les esclavages)
18 h 30 : Maluala, de Sergio Giral (Débat en présence de Sergio Giral)
20 h 30 : El Otro Francisco, de Sergio Giral (Débat en présence de Sergio Giral et Armando Dorrego)

Dimanche 4 mai – Regards croisés
15 h : Victor Schoelcher, un homme contre l’esclavage, d’Antoine Lassaigne (Débat en partenariat avec Gens de la Caraïbe et le Centre international des recherches sur les esclavages) et Trous de mémoire, de Nicolas Guibert, Batiste Combret et Sébastien Gouverneur (Débat en présence de Nicolas Guibert)
18 h 30 : Sucre amer, de Christian Lara (Débat en présence de Jean-Michel Martial, en partenariat avec Gens de la Caraïbe et le Centre international des recherches sur les esclavages)

Lundi 5 mai – Traces et héritage
18 h 30 : Sankofa, de Hailé Gerima (version anglaise non sous-titrée)
20 h 30 : Retour à Gorée, de Pierre-Yves Borgeaud (Débat en présence de Pierre-Yves Borgeaud)

Mardi 6 mai  – Focus sur Cuba
18 h 30 : El Otro Francisco, de Sergio Giral (Débat en présence de Sergio Giral)
20 h 30 : La Ultima Cena, de Tomas Gutierrez Alea (Débat en présence de Sergio Giral et Armando Dorrego)

Mercredi 7 mai
18 h 30 : 1802, l’épopée guadeloupéenne, de Christian Lara
20 h 30 : Soirée de clôture - Mange, ceci est mon corps, de Michelange Quay (Débat en présence de Michelange Quay)

Samedi 10 mai – Voyage au cœur de l’héritage musical (avec Générations)
15 h : Marrons : la piste créole en Amérique, d’André Gladu
17 h 30 : Soca fever, de Claude Santiago (Débat en présence de Claude Santiago)
19 h 30 : Retour à Gorée, de Pierre-Yves Borgeaud

Avec le soutien de la Mairie de Paris
En partenariat avec ARTE, Générations, Africultures, Gens de la Caraïbe, le Centre international des recherches sur les esclavages et France 5.

 

Tarif plein : 5 €
Tarif réduit : 3 € (étudiants, Les Amis du musée Dapper, Association Racines)
Pass pour cinq séances : 15 €
Merci de retirer vos places 20 minutes avant les séances
 

Tarif plein : 5 €
Tarif réduit : 3 € (étudiants, Les Amis du musée Dapper, Association Racines)
Pass pour cinq séances : 15 €
Merci de retirer vos places 20 minutes avant les séances
 


  • Dimanche 18 mai, à 15 h

Avec Gilles Gauvin (enseignant et auteur de l’Abécédaire de l’esclavage des Noirs  - Éditions Dapper, septembre 2007)
Gilles Gauvin évoquera à partir de documents visuels, quelques aspects majeurs de l’histoire de l’esclavage. Son approche claire et vivante permettra aux jeunes de mieux comprendre les événements clés et de découvrir les acteurs principaux de cette période de notre histoire.

et
Igo Drané (conteur)
Inspirés de la mémoire collective antillaise marquée par l’esclavage, les récits du conteur martiniquais Igo Drané prolongeront cet après-midi.

Durée : 1 h. Entrée libre. Un goûter sera offert aux enfants présents à l’issue du spectacle.
Réservation au 01 45 00 91 75

MUSIQUE 

 

Jacques Coursil

Clameurs

Vendredi 16 et samedi 17 mai, à 20 h 30

Oratorios pour trompette et voix

Avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Martinique, et de la Mairie de Paris – Délégation générale à l’Outre-Mer
En partenariat avec France Ô, Gens de la Caraïbe, Respect Magazine et Télérama.

Tarif plein : 14 €
Tarif réduit (étudiants, demandeurs d’emploi, intermittents) : 10 €
Les Amis du musée Dapper : 8 €
Renseignements et réservations au 01 45 00 91 75 

 

  

Retrouvez toute l’actualité du musée Dapper
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MUSÉE DAPPER – 35 bis, rue Paul Valéry – 75116 PARIS – M° Victor Hugo

Ouvert tous les jours de 11 h à 19 h et les 1er, 8, 11 et 12 mai. Fermé le mardi et hors expositions temporaires

Tél. : 01 45 00 91 75 – Fax : 01 45 00 27 16
Entrée exposition Animal : 6 €. Demi-tarif : seniors, enseignants, étudiants, demandeurs d’emploi, familles nombreuses

Gratuit : Les Amis du musée Dapper,  les moins de 18 ans, étudiants en arts plastiques, en histoire de l’art et en ethnologie et le dernier mercredi du mois
Librairie (accès libre) : 01 45 00 91 74 – Café Dapper (accès libre) : 01 45 00 31 73

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Renseignements et réservations au 01 45 00 91 75 


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histoire de la colonisation : réhabilitations, falsifications et instrumentalisations + Benjamin Stora : il faudrait qu’un consensus national se fasse sur la reconnaissance de la souffrance des autres

Posté par issopha le 18 avril 2008

histoire de la colonisation : réhabilitations,

falsifications et instrumentalisations 


 



date de publication : mercredi 28 novembre 2007 

Ce livre se veut cri d’alerte. Le cadavre du colonialisme empuantit toujours l’atmosphère, pour paraphraser François Mauriac… Une entreprise de réhabilitation de ce système est à l’œuvre. Réactionnaires, “nostalgériques”, anciens baroudeurs des guerres de décolonisation ont (re)commencé un travail patient et multiforme. Les laudateurs du colonialisme ont réussi le tour de force de faire passer un appareil idéologique des années 30-40-50 du siècle passé comme une nouveauté. La loi du 23 février 2005 n’était pas un épiphénomène, mais un épisode d’un mouvement de fond dans le monde des idées, et des actes. Cette constatation ne vise en aucun cas les historiens, avec lesquels il peut y avoir des débats, des désaccords, parfois des polémiques, mais qui appliquent les règles habituellement reconnues de la recherche historique. Aussi, face à cette offensive, il a paru nécessaire à un collectif d’historiens de rappeler quelques acquis de la recherche historique en matière coloniale. 

HISTOIRE DE
LA COLONISATION :

REHABILITATIONS, FALSIFICATIONS ET INSTRUMENTALISATIONS
 sous la direction de Sébastien Jahan & Alain Ruscio 

Editions Les Indes Savantes, collection Le Temps colonial, Paris, 2007
354 Pages — Format : 170 x 240 mm — ISBN : 978-2-84654-168-8 — Prix 32 €
 
Contributions de Sidi Mohammed Barkat, Anissa Bouayed, Michele Brondino, Catherine Coquery-Vidrovitch, Philippe Dumont, Vincent Geisser, Mohammed Harbi, Sébastien Jahan, Gilles Manceron, Gilbert Meynier, Rosa Moussaoui, François Nadiras, Jean-Philippe Ould-Aoudia, Mickaëlla Perina, Delphine Robic-Diaz, Alain Ruscio, Odile Tobner, Trinh Van Thao, Jan Vandersmissen. 


La France du début du XXI è siècle a la fièvre… post-coloniale. Aussi étonnant que cela puisse paraître – et que cela paraîtra aux historiens de l’avenir – le débat sur « l’œuvre de
la France outre-mer » a été réactivé et a de nouveau enflammé les passions. Une loi de février 2005 – heureusement amputée de son aspect le plus choquant par la suite – a prétendu imposer aux historiens, mais aussi au public, une lecture unilatérale de l’histoire coloniale française. Epiphénomène ? Non point, affirment les auteurs de ce livre, historiens, philosophes, politologues, journalistes, responsables associatifs… Il y a bel et bien un retour de l’esprit colonial, illustré par mille et un autres petits et grands faits de la vie politique contemporaine, de la réhabilitation de certains tueurs OAS au discours de Dakar (juillet 2007), de l’insulte contre les harkis (« sous-hommes ») à l’exaltation d’une identité nationale que certains rêvent blanche et chrétienne. 
S’ils dénoncent ce retour, les auteurs ne prêchent pourtant en aucun cas la repentance, ce concept né hors de la sphère de la recherche historique. Ils se contentent de rappeler à la décence les laudateurs du système. Ils exigent que les officiels de ce pays abandonnent leur morgue et regardent l’Histoire coloniale en face. Dans
la France pluriethnique et pluriculturelle d’aujourd’hui, c’est un enjeu, on en conviendra, qui dépasse largement les débats académiques. 
Sommaire 

Première partie : Histoire, Mémoire(s) : enjeux  

  • Mickaëlla Perina : Travail d’histoire, travail de mémoire :
    la République à l’épreuve de son devenir
     
  • Sidi Mohammed Barkat : Les « rapatriés » d’Algérie et le simulacre de la loi 
  • Gilles Manceron : L’historien et la société : le cas de l’Histoire coloniale et des comparaisons avec le nazisme 
  • Trinh Van Thao : La « mission civilisatrice » en question. Le système éducatif indochinois (1862-1945) est-il un échec programmé ? 
  • Catherine Coquery-Vidrovitch : De la culture coloniale à la postcolonialité ; le rôle de Vichy 

Deuxième partie : Comment on raconte l’Histoire  

  • Sébastien Jahan : Histoire-épopée et mémoire sélective. Remarques sur l’historiographie du premier Empire colonial français 
  • Anissa Bouayed : Variations sur un thème oriental : inflexions, silences, points d’orgue et résonnances de la perception du monde arabo-musulman dans l’école laîque 
  • Delphine Robic-Diaz : La guerre d’Indochine revue et corrigée par le cinéma américain des années 1950 
  • Philippe Dumont : L’Indochine racontée aux enfants. Une histoire mal ficelée en guise d’Histoire officielle 
  • Odile Tobner : Une très fausse image des choses. Du droit et de la liberté de critiquer le discours dominant. Remarques préliminaires 
  • Alain Ruscio : Les guerres coloniales sont-elles finies ? L’activité mémorielle des réactionnaires, nostalgériques, anciens OAS, militants d’extrême-droite… 
  • Gilles Manceron : Hélie Denoix de Saint Marc ou la fabrication d’un mythe 
  • Mohammed Harbi & Gilbert Meynier : La dernière frappe du révisionnisme médiatique. Réflexions sur le livre de Georges-Marc Benamou, Un mensonge français. Retours sur la guerre d’Algérie 
  • Jan Vandersmissen : Cent ans d’instrumentalisation de Léopold II, symbole controversé de la présence belge en Afrique centrale 
  • Michele Brondino : La gestion de la fracture coloniale. Considérations sur les cas français et italien 

Troisième partie : Expériences de terrain  

  • Jean-Philippe Ould-Aoudia : L’OAS, aujourd’hui, au cœur de
    la République. De la falsification à la réhabilitation
     
  • François Nadiras : Toulon-Marignane : Histoires de plaques et de stèles. L’implication de la section toulonnaise de
    la Ligue des droits de l’Homme
     
  • Rosa Moussaoui : Internet : un espace propice à la réécriture de l’Histoire 
  • Vincent Geisser : Le révisionnisme municipal. Montpellier sous le mandat Frêche (1977-2004) 

Epilogue 

  • Alain Ruscio : Le fond de l’air (colonial) effraie

Marc Ferro : un bilan globalement négatif 


 



date de publication : samedi 10 décembre 2005 

S’enrichir, christianiser, « civiliser » : les justifications de l’entreprise coloniale n’ont pas manqué au cours de l’histoire. Mais l’incapacité des colonisateurs, prisonniers de préjugés raciaux, d’accorder la citoyenneté aux peuples asservis a produit un désastre L’historien Marc Ferro [1] revisite cinq siècles de colonisation. 

Extrait d’un dossier publié dans le Nouvel Obs du 8 décembre 2005. 

Ainsi, selon la loi du 23 février 2005, il conviendrait d’enseigner les aspects positifs de la colonisation française. Folie ! Les historiens ne peuvent que s’insurger contre une telle disposition. L’Etat qui gouverne n’a pas à présenter la morale de l’histoire dont il a été l’agent ; sanctifiant sa politique comme s’il avait toujours incarné le bien. Voilà une tentation qui rappelle celles des Etats totalitaires et la célèbre phrase de Khrouchtchev considérant les historiens comme des « gens dangereux ». Signe de temps troublés, une association communautaire antillaise poursuit devant les tribunaux un historien – Olivier Pétré-Grenouilleau – qui aurait, lui, le grand tort de ne pas voir le mal où il faut. Son crime ? Avoir établi dans un récent ouvrage l’intrication de la traite atlantique (pratiquée par les esclavagistes occidentaux) avec les traites arabe et africaine. Au nom de ce genre d’oukase victimaire, nous faudra-t-il bientôt oublier que ce sont les nations européennes qui, après l’avoir pratiqué à grande échelle, ont aboli l’esclavage… Tandis qu’il subsiste encore aujourd’hui dans certains pays d’Afrique et d’Arabie ? A la vérité, ce n’est ni en écrivant de l’histoire officielle ni en sacrifiant aux passions communautaires que l’on pansera les plaies du passé. Car si l’on peut réparer des fautes, on ne peut réparer l’histoire. De la plantation à l’empire 

Phénomène planétaire avant-coureur de la mondialisation, la colonisation est aussi ancienne que le monde occidental. Systématisée par les Grecs puis par les Romains, elle consiste à occuper une terre étrangère, à la mettre en culture et à y implanter des colons. Mais la tradition historique date véritablement le fait colonial à l’époque des grandes découvertes et de l’expansion européennes dans le Nouveau Monde. La conquête poursuit alors un but lucratif (l’or !) et religieux (la conversion des Indiens d’Amérique). Mais l’extermination des populations autochtones et l’économie de la plantation (canne à sucre, coton…) « justifient » bientôt l’organisation de la traite négrière. C’est le temps du pacte colonial cher à Colbert qui réserve une exclusivité commerciale à la métropole. Le projet colonial se métamorphose dans la seconde moitié du xviie siècle lorsque, aux possessions britanniques homogènes protestantes, axées sur le commerce, se substitue un empire qui s’étend brusquement au Québec, en Floride, aux Indes… de sorte que
la Grande-Bretagne devient maîtresse d’un empire immense et surtout hétérogène. Dès lors, c’est la volonté de domination qui prime, au-delà de toute limite. Cette expansion par la force, sans objectifs préétablis, est soutenue par une majorité de l’opinion fière de tels accomplissements. C’est l’ère des nations et de leur volonté de puissance. A cet égard l’apogée de l’impérialisme colonial se situe entre 1870 et 1914, lorsque les grandes nations européennes se livrent une course effrénée pour s’approprier l’Afrique : rivalités continentales et appétits économiques se mêlent inextricablement. 

A tel point que cet impérialisme, de plus en plus coûteux et insupportable aux populations indigènes méprisées et aliénées, ne survivra pas à
la Seconde Guerre mondiale et aux mouvements d’émancipation nationale. C’est la « décolonisation », un terme mal choisi, européocentrique, qui ignore la part des peuples opprimés dans leur libération. 
Terminée la colonisation ? Pas vraiment. Aussitôt, en effet, une nouvelle forme d’expansionnisme s’est manifestée. Il s’est agi désormais d’une « colonisation » sans colons. Une domination économique des colonisateurs, doublée d’une ingérence politique, a pris le relais dans les pays ex-colonisés. On a pu parler de « néocolonialisme ». Singulièrement de la part de
la France, dont la stratégie a longtemps consisté à conserver des liens aussi occultes que privilégiés avec ses anciennes possessions africaines. Dans le même temps s’opérait une sorte d’inversion du mouvement de la colonisation. Maghrébins et Africains ont émigré vers les anciennes puissances coloniales pour y effectuer bon nombre de travaux pénibles, comme autrefois dans leur pays… 

Le « modèle colonial français » Sous l’Ancien Régime, l’aventure coloniale française démarre presque fortuitement, pour contrer les visées espagnoles et britanniques dans le Nouveau Monde. Il s’agit d’une expansion par mesure préventive en quelque sorte, moins pour conquérir de nouveaux territoires que pour empêcher des concurrents de s’en emparer. Les plus grandes possessions ainsi conquises seront d’ailleurs cédées : le Québec reviendra aux Britanniques et
la Louisiane aux Etats-Unis. Après la période révolutionnaire marquée par la prise d’indépendance prémonitoire d’Haïti, le projet colonial est relancé par Charles X et Louis-Philippe : la conquête de l’Algérie est placée sous le signe de l’expansion nationale et de l’évangélisation. Ce programme « réactionnaire », prolongé par le Second Empire en Indochine, est en définitive repris par
la République qu’incarne Jules Ferry. Mais attention, à la poursuite des intérêts nationaux, économiques et religieux, les républicains ajoutent un nouvel argument : la mission civilisatrice ! A la différence notable du modèle commercial britannique fondé sur l’exploitation économique dont l’aboutissement sera la puissante Compagnie des Indes orientales, le colonisateur républicain prétend protéger, élever et assimiler – en les christianisant si besoin est – les populations indigènes. Le colonialisme de
la IIIe République table sur l’aspiration de tous les hommes à devenir citoyens, français de préférence, aussi cette « récompense » n’est-elle décernée qu’avec parcimonie. Unique en son genre, cette doctrine sera à l’origine d’un profond malentendu. Elle rendra particulièrement difficile le processus de la décolonisation, pour la simple raison qu’elle ne l’envisage pas. 

Le triste statut des indigènes Sans excès, on peut affirmer que la colonisation a abouti à un développement du racisme et que ce racisme a principalement nourri la rancoeur des colonisés. Les humiliations subies par les Algériens, Africains, Annamites ou Malgaches sous l’administration coloniale française ont certainement contribué, plus que les violences extrêmes de la conquête ou les diverses formes d’exploitation et de spoliation, à la colère des offensés. 

Mus par la doctrine des Lumières et l’éclat de
la Révolution de 1789, les Français, qui ont fini par abolir l’esclavage en 1848, prétendaient accomplir une mission libératrice. Leur résister était donc faire preuve de sauvagerie. C’est au nom de la civilisation et pour le maintien de l’ordre qu’on devait garantir les droits des Européens et de fait assurer leur prééminence. Ceux qui ne les respectaient pas devenaient des délinquants. En cas de révoltes – et elles furent nombreuses au Maghreb comme en Indochine -, la répression, laissée aux bons soins de l’armée coloniale, était violente, voire sanglante. En outre, au xixe et au début du xxe siècle, quand les idées de Darwin exerçaient une certaine fascination et que la lutte des classes constituait la version humaine de la lutte des espèces, la colonisation apparut comme un troisième versant de cette conviction scientiste : dans sa bonté l’homme blanc ne détruit pas les espèces inférieures, il les éduque, à moins qu’elles ne soient pas tout à fait humaines. Alors il les cantonne dans des ghettos : c’est ainsi que les Canaques de Nouvelle-Calédonie, jugés indignes de
la République, ont été parqués dans une réserve. 
A la colonie, l’administrateur ou le colon est le maître. Il lui suffit d’être français ou britannique pour dominer la société indigène. C’est bien la race qui désigne l’élite et justifie l’oppression. « Moi, disait le directeur d’une grande poste dans une colonie française d’Afrique du Nord, je ne tolérerais pas d’avoir directement un Arabe sous mes ordres. » 

Pourtant, les « indigènes », dont seule une minorité pouvait accéder à l’école républicaine, ont longtemps accordé foi aux promesses des colonisateurs. Après leur participation aux deux guerres mondiales, il leur avait été promis qu’ils deviendraient citoyens à part entière. Mais en Algérie, comme ailleurs, les élections furent grossièrement truquées, les protestataires incarcérés et suppliciés. Dans l’incapacité de s’assimiler, les élites locales passées par l’école républicaine formèrent l’avant-garde de la contestation nationaliste. Ce fut l’enchaînement fatal de la violence : les insurgés devinrent criminels à leur tour alors même qu’au quotidien les deux communautés, européenne et indigène, avaient pu se côtoyer et expérimenter une réelle fraternité. Aussi réels que ne furent par la suite leur désenchantement et leur colère. Les colonies, un trésor ou un fardeau ? 

Depuis l’origine de la colonisation, les économistes se disputent sur le point de savoir si l’aventure est « rentable ». Et de nombreux théoriciens libéraux en ont, sur ce point, contesté le bien-fondé. « Le revenu que le gouvernement tire des colonies est une ressource nulle pour l’Etat [...] si l’on compte ce qu’il en coûte chaque année pour la défense et l’administration des colonies, même pendant la paix », estimait Turgot, l’économiste de Louis XVI en 1776. Aujourd’hui, les travaux de l’excellent historien Jacques Marseille semblent abonder dans ce sens :
la France métropolitaine aurait plus investi dans les colonies qu’elle n’en a retiré de revenus. Voilà qui va à l’encontre des idées reçues. Mais cette approche demeure parcellaire. Le calcul de rentabilité financière ne prend pas en compte l’aspect social et humain de la colonisation. Les colons étaient souvent des relégués (après 1851 par Napoléon III), des réfugiés (Alsaciens ou Lorrains après 1871), des indésirables qui avaient tout perdu et s’en allaient refaire leur vie. Comment comptabiliser ce que la colonisation leur a apporté ? 
Quant aux colonisés, c’est avec Nehru qu’on évalue les avantages que la colonisation leur a apportés : « Un des traits les plus remarquables de cette domination est que les plus grands maux qu’elle a infligés présentent extérieurement l’apparence de bienfaits du Ciel : ils étaient nécessaires et nous avons une grande gratitude envers l’Angleterre de nous les avoir apportés. Mais nous ne devons pas oublier que leur premier objet fut le renforcement de l’impérialisme britannique sur notre sol en permettant le resserrement de l’étreinte administrative et la conquête de nouveaux marchés pour les produits de l’industrie anglaise. » 

Ce jugement vaut aussi bien pour l’Indochine ou l’Afrique du Nord… En Algérie, Ferhat Abbas dressait le bilan de façon plus sarcastique : « Que m’importe qu’on mette de l’électricité dans la maison si cette maison n’est pas à moi. » L’ambiguïté de l’oeuvre coloniale est là : les colonisés ont sans doute un peu profité, surtout après l’indépendance, des infrastructures léguées par les colonisateurs. Mais ces réalisations ne leur étaient pas destinées. L’anticolonialisme, toujours minoritaire 

L’ « anticolonialisme » – opposition fondamentale aux méfaits du colonialisme – plonge ses racines aux origines mêmes de la colonisation. Dès 1540, au nom de la foi chrétienne, l’évêque espagnol Bartolomé de Las Casas prend la défense des Indiens du Mexique persécutés par l’Eglise et les conquistadors. A cette tradition chrétienne s’ajoute, au xviiie siècle, la protestation humaniste de quelques philosophes. Mais la condamnation vigoureuse du « droit de conquête » par Jean-Jacques Rousseau ne produit guère d’effet :
la Révolution abolit l’esclavage. Mais la mesure ne sera guère appliquée et sera annulée par Napoléon en 1802. 
Ultérieurement, chez les socialistes et les marxistes, tantôt on condamne les méthodes de la colonisation sans en contester le principe (« on ne va pas rendre l’Amérique aux Indiens »), tantôt on juge, tel Jules Guesde, que la colonisation favorise la bourgeoisie et affaiblit ainsi le prolétariat dans sa lutte pour la révolution. « Le droit du divorce n’implique pas la nécessité du divorce », explique Lénine, pour qui le séparatisme des colonies affaiblit le camp de la révolution. 

C’est en Algérie que la gauche ralliée dans sa majorité à la « République coloniale  » déçoit le plus les colonisés. Avant l’insurrection algérienne, les communistes préférèrent prendre langue avec les extrémistes attachés à l’islam plutôt qu’avec les nationalistes de Ferhat Abbas, volontiers républicains mais réputés « bourgeois », donc « sans avenir ». Du postcolonialisme 

Quarante ans après la décolonisation, l’écart qui s’accroît entre les pays développés et les autres ne peut qu’amener les victimes de l’histoire à y rechercher l’origine de leurs malheurs actuels. « Le colonialisme est mère de tous les vices », semblent dire les dirigeants de ces pays réunis à Durban en 2001 pour obtenir des réparations de l’Occident. Mais ces élites, qui n’ont guère ménagé leurs peuples et ont bien souvent failli, peuvent difficilement nier avoir une responsabilité dans le triste sort que connaît leur pays. N’oublions pas qu’en Asie du Sud-Est des pays ex-colonisés, sans ressources particulières, ont rejoint le club fermé des pays développés ; que certains pays arabes, riches en pétrole, ont fait de même ; que certains pays africains et arabes ont participé aussi au système colonial, comme agents, et pas seulement comme victimes. Voilà qui rend complexe le procès du colonialisme, étant entendu que ses pratiques les plus inhumaines – la traite et l’esclavage, le travail forcé, la torture… – ont bien constitué un crime contre l’humanité. Laurent Lemire 


La République a trahi ses valeurs 
Il y a évidemment un scandale de la colonisation. En Indochine, en Afrique,
la République a trahi ses valeurs. Les peuples coloniaux n’ont jamais pu accéder au statut de citoyens à part entière. Sans parler du travail forcé… Mais il règne aujourd’hui une sorte de « culpabilisme » qui me frappe d’autant plus qu’une partie de l’opinion réagit comme si on lui avait tout caché. Ce n’est pas vrai. Simplement, cela ne choquait pas comme aujourd’hui, parce que nous n’avions pas la même sensibilité aux droits de l’homme mais plutôt une sensibilité de l’État-nation. C’était le progrès de la « civilisation » qui était en jeu et, si l’on tuait, c’était en son nom ! [
2

Notes 

[1] Marc Ferro est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales. Spécialiste de la révolution russe et de l’URSS, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont une « Histoire des colonisations », Seuil, « le Livre noir du colonialisme », Robert Laffont, et « le Choc de l’islam », Odile Jacob. [2] Marc Ferro, Les collections de l’Histoire n°11, avril 2001. 

 

 

 

Guy Môquet, Ahmed Zabana, Huynh Khuong An …  
date de publication : mardi 23 octobre 2007 

Le Président de
la République, Nicolas Sarkozy, avait demandé aux enseignants de lire à leurs élèves, ce 22 octobre, la
dernière lettre de Guy Môquet, fusillé le 22 octobre 1941. Les réactions des enseignants ont été diverses. 
Brahim Senouci salue la mémoire de Guy Môquet en y associant celle d’Ahmed Zabana, héros de la guerre de libération algérienne, et rappelle le combat sans cesse renouvelé de l’humanité tout entière contre l’injustice. 

Alain Ruscio a saisi cette occasion pour rappeler – et sans doute pour apprendre à beaucoup – que, ce même jour, un Vietnamien avait lui aussi versé son sang pour
la France. 

Huynh Khuong An 

Le 22 octobre, je lirai la lettre de Huynh Khuong An… pas à mes élèves, puisque j’ai quitté l’enseignement il y a bien des années. Mais, oui, je lirai la lettre de Huynh Khuong An, un patriote vietnamien, un communiste français et vietnamien. A mes proches, à mes amis et même, tiens, aux participants des VII è Assises de
la Coopération franco-vietnamienne qui commenceront, heureuse coïncidence, précisément ce 22 octobre, à Montreuil. 
Huynh comment ? Peu de Français, peu d’historiens, peu de ses camarades de Parti connaissent son nom. 

Il a pourtant avec Guy Môquet deux points, au moins, en commun : il était communiste et il a été fusillé à Châteaubriant, comme otage, le 22 octobre 1941. Il était, par rapport au jeune Guy, un vieux. Pensez donc : il avait 29 ans ! Né à Saigon, dans ce Vietnam que les colonialistes s’obstinaient alors à appeler Indochine, il était venu en France, à Lyon, pour y poursuivre des études. Qu’il réussit brillamment, au point de devenir professeur stagiaire de français. Non sans s’investir à fond dans la vie politique française. Membre du PCF, Secrétaire des Etudiants communistes de la région lyonnaise, il milite beaucoup, en particulier au sein des Amis de l’Union soviétique aux côtés de son amie et compagne Germaine Barjon. En 1939, après l’interdiction du PCF, il participe à la vie clandestine de son Parti. 

Nommé au lycée de Versailles, c’est là qu’il est arrêté (les sources divergent : en mars ou en juin 1941), puis envoyé à Châteaubriant. Le suite, terrible, est connue.  Voici sa lettre : 

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Sois courageuse, ma chérie. 

C’est sans aucun doute la dernière fois que je t’écris. Aujourd’hui, j’aurai vécu. Nous sommes enfermés provisoirement dans une baraque non habitée, une vingtaine de camarades, prêts à mourir avec courage et avec dignité. Tu n’auras pas honte de moi. Il te faudra beaucoup de courage pour vivre, plus qu’il n’en faut à moi pour mourir. Mais il te faut absolument vivre. Car il y a notre chéri, notre petit, que tu embrasseras bien fort quand tu le reverras. Il te faudra maintenant vivre de mon souvenir, de nos heureux souvenirs, des cinq années de bonheur que nous avons vécues ensemble.

Adieu, ma chérie.  Il y a, à Paris, au père Lachaise, un monument érigé aux martyrs de Châteaubriant. Sous le nom de Huynh Khuong An, une simple mention, d’ailleurs anachronique : Annamite

Je livre cette courte évocation à la réflexion. Et si la présence d’un immigré, d’un colonisé, aux côtés des martyrs français, était un clin d’œil de l’Histoire ? Et si elle prenait valeur de symbole ? Le régime de Vichy, qui a livré les otages, ou les nazis, qui les ont fusillés, ont très certainement considéré avec mépris cet étranger venu se mêler aux terroristes. Lui ont-ils demandé de prouver, par son ADN, le droit de mourir pour
la France ? 
Je ne suis pas partisan du boycott de la lecture de la lettre de Guy Môquet. Mais lisons également, comme en écho, comme en réponse à la xénophobie qui (re)pointe son mufle, celle d’un Vietnamien, un étranger et notre frère pourtantAlain Ruscio, historien,
président du Centre d’information et de documentation sur le Vietnam contemporain 

___________________________ 

Ahmed Zabana 

Il y a quelques mois s’éteignait Lucie Aubrac. Son nom est associé à la résistance française à l’occupation allemande, moins aux combats qu’elle a menés après la chute du nazisme, combats qu’elle a menés jusqu’à son dernier souffle. Elle ne pouvait supporter quelque injustice que ce soit, quels qu’en soient l’auteur et la victime. Plus encore, elle disait que les raisons qui l’avaient conduite à
la Résistance et à la clandestinité restaient celles-là mêmes qui inspiraient sa lutte contre le sort fait aux exclus, contre les crimes de la colonisation, contre le racisme… Elle disait volontiers que « le verbe résister doit se conjuguer au présent ». 
Guy Môquet, exécuté en 1941, n’a pas vécu les lendemains de la chute du nazisme. Pour autant, serait-il si hasardeux d’avancer qu’il aurait sans doute cheminé de conserve avec Lucie et Raymond Aubrac et les autres résistants qui ont lutté et luttent encore pour la fin de toutes les injustices, y compris quand leur propre pays y a une part ? Non, sans doute. 

Sans doute aurait-il reconnu comme un frère de combat Ahmed Zabana, militant de l’indépendance algérienne, premier résistant à mourir guillotiné en 1956 aux termes d’un simulacre de procès conduit par un tribunal colonial [1]. Il aurait reconnu comme un frère celui qui déclarait, du fond de la sinistre prison Barberousse d’Alger : « Le savoir, c’est la vie la plus noble et l’ignorance, la plus longue mort ». Et comment n’aurait-il pas vu un écho de sa lettre émouvante dans cette dernière missive qu’adressa Ahmed Zabana à ses parents, à la veille de son exécution ?  ahmedzabanaf2b1a.jpg Mes chers parents, ma chère mère, 

Je vous écris sans savoir si cette lettre sera la dernière et cela, Dieu seul le sait. Si je subis un malheur quel qu’il soit, ne désespérez pas de la miséricorde de Dieu car la mort pour la cause de Dieu est une vie qui n’a pas de fin, et la mort pour la patrie n’est qu’un devoir. Vous avez accompli votre devoir puisque vous avez sacrifié l’être le plus cher pour vous. Ne me pleurez pas et soyez fiers de moi.

Enfin, recevez les salutations d’un fils et d’un frère qui vous a toujours aimés et que vous avez toujours aimé. Ce sont peut-être là les plus belles salutations que vous recevez de ma part, à toi ma mère et à toi mon père ainsi qu’à Nora, El Houari, Halima, El Habib, Fatma, Kheïra, Salah, Dinya et à toi, mon cher frère Abdelkader ainsi qu’à tous ceux qui partageront votre peine. Allah est Le Plus-Grand et IL EST SEUL à être équitable. 

Votre fils et frère qui vous aime de tout son cœur. Hmida [*] 

[*] Hmida : surnom affectueux d’Ahmed Zabana  Saluer la mémoire de Guy Môquet est nécessaire, à condition de ne pas l’inscrire dans une histoire exclusivement nationale mais dans celle du combat sans cesse renouvelé de l’humanité tout entière contre l’injustice, dans sa tension vers un avenir de dignité, d’égalité et de fraternité. Brahim Senouci, enseignant 

Notes 

[1] Ahmed Zahana, plus connu sous le nom de Zabana, est né en 1926 dans le quartier d’El-Hamri, à Oran. Il y fit ses études primaires, obtient son certificat d’études et s’inscrit dans un centre de formation professionnelle, où il apprit le métier de soudeur. En 1949, Ahmed Zahana adhérait au Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD.) Son dynamisme ne tarda pas à attirer sur lui l’attention de la police française qui l’arrêta le 2 mars 1950. Il fut condamné par la justice coloniale à trois ans de prison et trois ans d’interdiction de séjour. 

Dès sa libération, il reprit ses activités politiques avec autant d’ardeur que par le passé et participa aux préparatifs du déclenchement de la guerre de libération nationale. Dans la nuit du 1er novembre 1954, il organisa avec un groupe de patriotes l’attaque contre le poste des gardes forestiers d’Oran. Le 11 novembre de la même année, à l’issue d’un accrochage meurtrier au cours duquel il fut d’ailleurs blessé, à Gharboudjlid, il fut prisonnier et conduit d’abord à l’hôpital, ensuite à la prison d’Oran. 

Jugé sommairement et condamné à mort, il fut le premier martyr depuis le déclenchement de la guerre de libération nationale à monter sur l’échafaud, le 19 juin 1956, dans l’enceinte de la prison de Barbarousse, sur les hauteurs d’Alger. [Source : http://www.algerie-monde.com/dossiers-algerie/ahmed-zabana.html]. 

 

 

 

 

 

 

Benjamin Stora : il faudrait qu’un consensus national

se fasse sur la reconnaissance de la souffrance des autres 


 


article de la rubrique
histoire et colonies > la France et son passé colonial
date de publication : mercredi 4 avril 2007 

 

Benjamin Stora publie un livre d’entretiens avec Thierry Leclère, « La guerre des mémoires.
La France face à son passé colonial
 », dont vous trouverez la présentation ci-dessous [
1]. 
Nous avons choisi de vous en proposer deux extraits en bonnes feuilles : dans le premier Benjamin Stora donne son point-de-vue sur le projet controversé de mémorial de
la France outre-mer à Marseille ; dans l’autre il tente de répondre à la question : « Que faire pour dépasser cette guerre des mémoires ? ». 

Harkis, pieds-noirs, descendants d’esclaves ou petits-enfants de colonisés…, la guerre des mémoires enfle. Chaque communauté, réelle ou autoproclamée, réclame une stèle, un mémorial, une loi.
Communautarisme ! Atteinte à
la République ! Maladie de la repentance ! Tandis que les uns crient au sacrilège, des associations noires et des enfants de l’immigration post-coloniale revendiquent simplement leur place dans le récit national.
Dans un dialogue avec le journaliste Thierry Leclère, l’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie et de la question coloniale, décode cette formidable foire d’empoigne, riche de passions, de douleurs enfouies et d’arrière-pensées politiques.
Comment se vivre comme descendant d’esclaves ou comme fils et fille de colonisés ? Ce choc des mémoires est-il une rumination vaine du passé ou, au contraire, une relecture « thérapeutique » de l’histoire ? Qu’est-ce qu’être Français, aujourd’hui ?
Un débat du présent, qui concerne chacun d’entre nous car il interroge le nouveau visage de
la France. 

Le mémorial de
la France outre-mer à Marseille 

  • Dès les années 1980, des associations de rapatriés défendaient l’idée d’un lieu « à la gloire de
    la France colonisatrice et de sa mission civilisatrice ». Ce projet politique, maintes fois remanié, puis aujourd’hui enterré à l’approche des élections municipales, a-t-il un intérêt historique ?
     

Il y a dix ans, Guy Forzy, le délégué interministériel chargé des rapatriés, proposait la réalisation d’un « mémorial de
la France d’Outre-mer » dans le fort Saint-Jean, à l’entrée du port de Marseille. Les associations de rapatriés, voulant être étroitement associées aux travaux, ont demandé que l’Algérie soit « le point central » du mémorial. La mairie de Marseille jurait en 2005, avant de mettre le projet en sommeil, que le mémorial ne serait « pas un projet politique » et qu’il « restera dans une rigueur historique » 
Un comité scientifique a été mis en place, mais qui n’a intégré aucun historien venant des pays anciennement colonisés comme Mohammed Harbi, Elikia M’Bokolo, ou bien d’autres… 

  • Position que défendent fermement les concepteurs Mémorial, arguant qu’il s’agit d’une histoire racontée à partir de la métropole ! 

Mais qu’est-ce que l’Outre-mer sans les colonisés ? Ce mémorial doit évidemment leur faire une place, mêlant l’histoire et les souffrances des uns et des autres. Ni « musée des indigènes », ni « musée des communautés françaises » : tout projet doit veiller à ne pas réduire l’histoire à une seule de ses dimensions. Il faut absolument préserver de tels lieux de la sanctuarisation communautaire. 

Voilà donc un projet de musée, à Marseille conçu sans que l’on se préoccupe vraiment des ex-colonisés. Cette histoire est quand même la leur, aussi ! C’est déjà ce qui me frappait avec la loi de février 2005 :
la France décrète, de manière unilatérale, que la colonisation était positive… sans même entendre la voix de ceux qui vivaient sous ce système. La grandeur d’une civilisation se mesure aussi à son ouverture au monde. Une civilisation sur le déclin se ferme à l’autre, vit sur même, se replie, et fabrique des murs. 

_________________________ 

Que faire pour dépasser cette guerre des mémoires ? 

Cela tient en deux mots : reconnaissance et réparation. La reconnaissance se joue au plan scolaire, universitaire, intellectuel… Il s’agit d’approfondir la connaissance que nous avons de la question coloniale. Mais il revient aussi à l’État de reconnaître sa part de responsabilité en prenant notamment des mesures symboliques de réparation. 

  • Réparation matérielle ? 

Les dommages matériels et moraux causés par la colonisation sont impossibles à chiffrer. Quand je dis réparation symbolique, je pense à un discours fondateur que le président de
la République pourrait prononcer sur le colonialisme, comme il l’a fait pour l’esclavage. 
Lors d’un voyage à Madagascar, en juillet 2005, Jacques Chirac a fait un premier pas en évoquant « le caractère inacceptable des répressions engendrées par les dérives du système colonial ». Dans cette ancienne colonie française, les milliers de morts des massacres de 1947 restent dans toutes les mémoires ; l’armée avait alors maté, avec une violence inouïe, une insurrection nationaliste [2]. 

Un autre pas, timide, a été fait à propos des massacres de Sétif, en Algérie. Chaque année les Algériens commémorent cet événement largement occulté dans la mémoire collective française : le jour de la capitulation nazie, le 8 mai 1945, des Algériens du Constantinois ont défilé, manifestant et scandant des slogans nationalistes. Leur colère s’est retournée contre les Français et plus d’une centaine d’entre eux ont été tués. Dans les jours qui ont suivi, la répression menée par l’armée française à Sétif et dans plusieurs villes de la région a fait des milliers de morts. Le 26 février 2005 – soit trois jours après l’adoption de la loi sur le « rôle positif » de la colonisation française –, l’ambassadeur de France a évoqué une « tragédie inexcusable » [3]. C’était la première reconnaissance officielle de la part de notre pays. Mais au niveau d’un ambassadeur, pas d’un chef d’État… 

La demande de reconnaissance de l’inégalité coloniale est légitime. Mais peut-être faut-il s’arrêter, symboliquement, sur quelques exemples emblématiques comme la bataille d’Alger : il y a cinquante ans, le pouvoir civil, débordé, avait fait appel à l’armée pour « rétablir l’ordre ». C’est un événement considérable, une ligne de fracture qui a divisé profondément la société française : on a vu des intellectuels se lever, la censure s’exercer. C’est la bataille d’Alger qui a provoqué, in fine, la chute de
la IVe République. D’après Paul Teitgen, secrétaire général de la police à la préfecture d’Alger, le bilan de la répression, entre janvier et février 1957, est de 3 024 disparus ; il en a établi la liste. Ces trois mille corps qui n’ont jamais réapparu sont un drame connu des Algériens, mais rarement évoqué chez nous. Les victimes étaient embarquées dans des hélicoptères militaires, et larguées au large d’Alger ; la mer les ramenait au rivage si bien qu’on parlait des « crevettes Bigeard »… 
Il faut que
la France reconnaisse ces faits et, peut-être, envisage de présenter ses excuses. Ce n’est pas une question de repentance. Ce n’est pas se flageller, là encore, que de dire combien il y a eu de morts pendant la bataille d’Alger ! Mais la dénégation permanente des actes commis au nom du refus de « pénitence » en dit long sur les aveux à dissimuler. 

  • Qu’attendez-vous que le chef d’État dise, exactement, sur le passé colonial de
    la France ?
     

Qu’il reconnaisse que
la France était à la tête d’un grand empire ayant dominé des populations, et que ces peuples se sont libérés, précisément, en rapport avec les idéaux des Lumières et de
la Révolution française. 
Alors, bien évidemment, c’est compliqué : si vous prenez la guerre d’Algérie, il y a eu beaucoup d’exactions, l’utilisation du napalm, la torture… Des accusations graves sont portées à l’égard d’hommes, toujours vivants, qui ont occupé des responsabilités très importantes. Il faudrait peut-être revoir les lois d’amnistie adoptées après 1962, qui interdisent tout débat public et toute poursuite judiciaire. 

  • Pour qu’il y ait excuses officielles de
    la République, il faudrait d’abord arriver à un consensus national sur la question. C’est loin d’être le cas…
     

Il faut le fabriquer par la reconnaissance, l’acceptation de la souffrance des autres.  Benjamin Stora répond aux questions de Thierry Leclère Benjamin Stora conclut que la gestion mémorielle de notre passé colonial est beaucoup plus difficile que cela ne l’a été pour l’esclavage, avec la loi Taubira et la journée de commémoration du 10 mai, car beaucoup d’anciens acteurs sont toujours vivants, et que la guerre d’Algérie a provoqué le déracinement d’un million de pieds-noirs. 

Notes 

[1] Collection l’Aube document. Format : 115 x 190 – 112 pages – 8,90 euros. En librairie le 5 avril 2007. Benjamin Stora est professeur d’histoire du Maghreb et de la colonisation française à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales). Benjamin Stora a publié cette année Les trois exils, Juifs d’Algérie (Stock). Aux éditions de l’Aube : Algérie 1954 (poche essai, 2004). Thierry Leclère, journaliste, est grand reporter à Télérama. Il est aussi auteur et réalisateur de documentaires pour la télévision. 

[2] Voir, sur ce site Madagascar : Chirac rappelle une page noire de la colonisation [3] Voir soixante après, la France reconnaît que les massacres de Sétif étaient « inexcusables »

Gilles Manceron : 1885, le tournant colonial de
la République
 



date de publication : jeudi 8 février 2007 

Lors du débat public de 2005 en France sur la question coloniale, on a souvent oublié que
la République n’a jamais été vraiment unanime sur ce sujet. Ainsi, en 1885, quand certains républicains ont repris à leur compte l’idée monarchique de conquêtes coloniales, cela a donné lieu à des affrontements passionnés à
la Chambre des députés, à l’issue desquels le projet colonial ne s’est imposé que de justesse. 
Le « parti colonial » a tout fait par la suite pour faire oublier ce débat fondamental de 1885. D’où l’intérêt majeur aujourd’hui de relire les débats parlementaires de juillet et décembre 1885, lors du vote de crédits pour la poursuite de la conquête de Madagascar et de l’Indochine. L’historien Gilles Manceron  [1] en propose une sélection raisonnée, assortie d’une introduction les remettant en perspective dans 1885 : le tournant colonial de
la République
 [
2]. 

Vous trouverez ci-dessous le début, puis le dernier paragraphe, de l’introduction de cet ouvrage. [Publication le 10 avril 2006, mise à jour le 8 février 2007] 

Guerre du Tonkin, prise de Lang-Son (1885) (imagerie d’Épinal). Les multiples résurgences de la mémoire coloniale dans le débat public français des années 2000, en particulier depuis 2005, n’ont pas manqué de susciter de fort vives réactions. Qu’il s’agisse de la reconnaissance de l’esclavage dans les premières colonies françaises comme crime contre l’humanité (loi Taubira de mai 2001), des revendications répétées des anciens harkis et de leurs enfants, de l’« Appel des indigènes de
la République » (janvier 2005), de la loi du 23 février 2005 reconnaissant le « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » ou de la réaffirmation bruyante des nostalgiques extrémistes de l’Algérie française, les motifs de réactions n’ont pas manqué. 

Avec des points de vue souvent contrastés, les historiens ont tenu à réaffirmer leur propre rôle – et ses limites – dans ces débats  [3]. Mais le plus frappant est de constater les traits communs des réactions du discours dominant – celui des grands médias, des intellectuels médiatiques et des principaux responsables politiques, à gauche comme à droite. Leur ultime et principal argument pourrait en substance être énoncé comme suit : tous ceux qui remettent aujourd’hui en cause le passé colonial de
la France expriment des revendications mémorielles dangereuses, car elles sont peu ou prou l’expression de « communautarismes » qui minent les fondements mêmes de
la République ; certes, celle-ci fut colonialiste, mais s’appesantir sur ses « pages noires », c’est au mieux faire preuve d’« anachronisme », au pire contester les valeurs universelles d’une République qui avait cru pouvoir engager en leur nom une « oeuvre civilisatrice » au XIXe siècle. 
Les deux grands débats parlementaires de 1885 et la conférence de Berlin 

C’est là, en vérité, faire preuve d’un singulier aveuglement historique. Car les républicains du XIXe siècle, et surtout ceux des débuts de
la IIIe République – 1870-1940 : la plus longue à ce jour de l’histoire de
la France républicaine – sont très loin d’avoir été unanimes dans l’entreprise coloniale. C’est ce dont témoignent notamment les étonnants et trop oubliés débats parlementaires de l’année 1885, lors desquels les représentants de
la République française se sont profondément interrogés sur la compatibilité de la politique coloniale avec ses propres valeurs. 
En effet, 1885 a été une année charnière dans l’histoire coloniale de
la France. La IIIe République avait hérité à la fois de la « première colonisation » (celle conduite par la monarchie dès le XVIIe siècle, et si contestée par
la Ire République) et des conquêtes coloniales de
la Monarchie de juillet (l’Algérie) et du Second Empire (en Afrique, en Asie et dans le Pacifique). Mais c’est bien cette IIIe République qui s’est engagée avec le plus d’allant, à partir des années 1880 et 1890, dans la constitution d’un puissant Empire colonial français. Et c’est à une voix près, on le verra, que le grand basculement dans la logique d’expansion coloniale s’est opéré à
la Chambre des députés, lors du vote historique du 24 décembre 1885. La représentation nationale a alors longuement débattu du bien-fondé de se lancer dans un tel cycle de conquêtes. Et, tel Georges Clemenceau, nombre de députés républicains se sont illustrés par des interventions majeures contre cette politique, à la fois inquiètes et prémonitoires. À la veille de faire ce grand saut dans l’inconnu, ils étaient animés d’infiniment de doutes et de scrupules. Et rétrospectivement, ce n’est certainement pas faire preuve d’anachronisme que de considérer qu’ils étaient aussi attachés aux valeurs fondatrices de
la République que ceux qui, aujourd’hui, tiennent à faire reconnaître que la colonisation – comme ses séquelles contemporaines – leur était totalement étrangère (ce qui, soulignons-le, n’a rien à voir avec une quelconque revendication de « repentance »). 

Plus de cent vingt ans après ce tournant colonial de
la République, on ne peut que conseiller aux parlementaires de 2005, qui ont soutenu ou laissé faire l’éloge posthume du « rôle positif » de la colonisation, de prendre, à la lecture des délibérations de leurs prédécesseurs de 1885, une petite leçon d’histoire. C’est en effet un comble de constater qu’alors que les défaites et les drames qu’avaient annoncés les plus lucides d’entre eux se sont effectivement produits au milieu du xxe siècle – de Diên Biên Phu aux tragédies frappant des populations entières au lendemain des Accords d’Évian -, la représentation nationale du début du xXie siècle est apparue moins animée de doutes républicains quant au principe même de la colonisation que celle des débuts de
la III’ République. Comme il est paradoxal de constater que les grands médias français de 2005 ont semblé moins méfiants vis-à-vis de l’idée d’une « mission civilisatrice » de
la France aux colonies que ne l’était le corps électoral de 1885 – lequel, lors des élections législatives d’octobre, avait infligé aux tenants du parti colonial une indiscutable défaite. 
C’est pour combler cette lacune qu’il nous a paru utile de republier ici les principaux extraits des deux grands débats parlementaires de 1885 sur la politique coloniale. Depuis quelques années, elle avait été mise en oeuvre sans débat public, en plusieurs points du globe, par les ministères de Jules Ferry (1880-1881 et 1883-1885). Ferry avait fait de la relance de la conquête lointaine l’un des axes majeurs de sa politique, en particulier en Tunisie, en Indochine, dans plusieurs régions d’Afrique et à Madagascar, avant de tomber précisément sur cette question, à l’annonce de l’évacuation précipitée de Lang Son : situé au nord du Viêt-nam, à la frontière du Tonkin et de
la Chine, ce poste occupé par les troupes françaises en février 1885 avait dû être évacué à la hâte le mois suivant par crainte d’une attaque massive des Chinois ; et la réception à Paris d’une dépêche demandant d’importants renforts avait provoqué un vote de défiance de
la Chambre, obligeant le président du Conseil à démissionner. 

Lors des deux grands débats de l’année 1885 consacrés à cette question, c’est pourtant le même Jules Ferry qui, redevenu simple député, se fait encore l’avocat de la politique coloniale. Le premier, du 25 au 30 juillet, porte sur l’octroi au gouvernement d’un crédit extraordinaire pour poursuivre à Madagascar une guerre dont la finalité non avouée était bel et bien la conquête, à terme, de la totalité de
la Grande Île. Le second, le plus incertain, où le vote final ne sera acquis que d’extrême justesse et où une dénonciation encore plus vigoureuse de ces guerres lointaines est formulée, a lieu dans les derniers jours de cette même année, du 17 au 24 décembre. Il faut dire qu’entre ces deux débats se sont tenues, les 4 et 18 octobre, des élections législatives au cours desquelles le « parti colonial » – c’est-à-dire les candidats favorables aux conquêtes coloniales, appartenant pour la plupart au centre et au parti qu’on appelle les « modérés » ou les « opportunistes » – avait connu un net revers. Lors de ce scrutin, en effet, à gauche, les radicaux, avec 168 élus majoritairement hostiles à la politique coloniale, avaient progressé au détriment des opportunistes (206 députés), tandis que la droite monarchiste et bonapartiste étaient sortie grand vainqueur avec 220 députés au lieu de 90. 
Ces deux débats prennent place au lendemain de la conférence internationale de Berlin, où les puissances européennes se sont reconnues mutuellement le droit de se livrer à toutes les conquêtes coloniales en Afrique, sous réserve d’en faire des possessions durables et de s’entendre entre elles pour ne pas se disputer ces territoires. Dans sa lettre d’invitation, Bismarck leur avait proposé de se mettre d’accord sur les règles communes à observer dans les régions « dont aucun pays civilisé n’a encore pris possession ». Ouverte le 15 novembre 1884 avec quatorze États représentés – l’Allemagne,
la France, l’Autriche-Hongrie,
la Belgique, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis, l’Angleterre, l’Italie,
la Suède,
la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal,
la Russie et l’Empire ottoman – et hors de toute représentation des Africains, les principaux concernés, la conférence s’est terminée le 26 février 1885 par un Acte final dont les articles 34 et 35 définissent une sorte de code de bonne conduite pour les conquêtes à venir. Il est fondé sur les règles suivantes : toute prise de possession d’un territoire devra être aussitôt notifiée aux autres puissances signataires afin qu’elles puissent faire valoir leurs éventuelles réclamations ; pas d’annexion sans occupation réelle ; et droit pour toute puissance installée sur une côte d’étendre son territoire à l’intérieur jusqu’à ce qu’elle rencontre une autre possession organisée. 

Pas de droits de l’homme pour les Noirs !  Ce contexte, qui voit les conquêtes coloniales en quelque sorte proclamées licites par toutes les puissances occidentales, encourage en France ceux des républicains qui, au gouvernement, sont partisans des conquêtes outre-mer. Comme le fera remarquer Jules Ferry à
la Chambre, en tirant de cela argument pour les mesures qu’il soutient, « la politique d’expansion coloniale est le mobile général qui emporte à l’heure qu’il est toutes les puissances européennes ». Reste que, jusque-là, c’est le Second Empire qui s’était fait le champion d’une telle politique – et cela lui avait valu les vives critiques de l’opposition républicaine. C’est Napoléon III qui avait relancé l’expansion coloniale de
la France en annexant Mayotte, Tahiti, les îles Marquises,
la Nouvelle-Calédonie, le Sénégal,
la Cochinchine et le Cambodge. Moins heureuse avait été sa tentative de prendre pied au Mexique, qui s’était soldée par un fiasco. C’est là qu’avait fait ses premières armes un corps d’élite fondé sous l’Empire,
la Légion étrangère, laquelle verra son sort lié à toutes les guerres coloniales jusqu’à la tristement célèbre bataille d’Alger de 1957 ; et c’est aussi sous Napoléon III qu’ont été créées les premières troupes indigènes, les tirailleurs coloniaux, par Faidherbe au Sénégal. Pour la plupart des républicains qui s’étaient opposés à cette politique sous l’Empire,
la République se devait de rompre avec ces aventures coloniales. 
Mais … 

[ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ] 

La petite leçon d’histoire que l’on reçoit à la lecture de ces débats serait bien utile à nos parlementaires des débuts du XXIe siècle. Car, paraphrasant l’apostrophe de Georges Clemenceau à Jules Ferry en réponse à son éloge de la mission civilisatrice des « races supérieures » vis-à-vis des « races inférieures » – « Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles » -, on a envie de leur dire aujourd’hui notre incompréhension de ne pas les avoir vus protester violemment contre l’inconscience et l’aveuglement de ceux d’entre eux qui, obnubilés par on ne sait quel électoralisme, sont restés figés dans une mythologie coloniale d’hier et, refusant de tirer parti, avec un minimum de bon sens, des constats de l’histoire, ont demandé aux historiens de revoir leur copie. Puisse cette lecture leur être profitable, ainsi qu’à tous nos concitoyens. Gilles Manceron 

Notes 

[1] Gilles Manceron, historien, est vice-président de
la Ligue des droits de l’homme. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire (avec Hassan Remaoun, Syros, 1993) et Marianne et les colonies. Une introduction à l’histoire coloniale de
la France
(
La Découverte, 2003). 
[2] 1885 : le tournant colonial de
la République. Jules Ferry contre Georges Clemenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale
(Éditions
La Découverte).
Disponible en librairie, au prix de 7 € – à partir du 22 février 2007.
http://www.editionsladecouverte.fr/

[3] Voir notamment Claude LIAUZU et Gilles MANCERON (dir.),
La Colonisation, la loi et l’histoire, Syllepse, Paris, 2006. 

 

 

 

 

 

Marc Ferro

 

Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre. 

Marc Ferro, né en 1924, est un historien français, spécialiste de la Russie et de l’URSS et de l’histoire du cinéma.

Sommaire 

//Biographie

Marc Ferro participe pendant l’Occupation à la Résistance dans le maquis du Vercors. Après la guerre, il enseigne en Algérie. Très attaché à cette terre, il aura l’occasion de porter les valises du FLN.[réf. nécessaire] Il se spécialise à partir du début des années 1960 dans l’histoire soviétique (sa thèse de doctorat porte sur
la Révolution russe de 1917), domaine dans lequel il a tenté de porter un discours non idéologique. Ses études dans le domaine de l’histoire sociale tranchent avec les analyses alors dominantes de l’« école » du totalitarisme. Il montre que l’insurrection d’Octobre ne se réduit pas au coup d’État bolchevique, car elle est indissociable du mouvement révolutionnaire et populaire en cours[1]. Il analyse également le processus de bureaucratisation-absolutisation du pouvoir à partir du sommet, mais aussi de la base[2].

Après avoir enseigné à l’École polytechnique, il est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (groupe de recherches Cinéma et Histoire), président de l’Association pour la recherche à l’EHESS et co-directeur des Annales, où il est nommé par Fernand Braudel en 1970. Ancien directeur de l’Institut du monde soviétique et de l’Europe centrale, il est Docteur honoris causa de l’université de Moscou depuis 1999.

Marc Ferro a initié la réflexion sur le cinéma et l’histoire. Il utilise le cinéma comme instrument de connaissance de l’histoire des sociétés, considérant que le cinéma livre un témoignage au même titre que des sources traditionnelles. Il a présenté à la télévision, d’abord sur la Sept à partir de 1989, puis sur Arte à partir de 1992, une émission historique de visionnage d’archives avec un décalage de 50 ans, nommée « Histoire parallèle » : son démarrage correspond à la veille de
la Seconde Guerre mondiale, avec l’analyse d’actualités cinématographiques des différents camps, puis d’archives moins anciennes pour pouvoir comparer les époques. En 1993, il est co-scénariste du film Pétain de Jean Marbœuf.

En mars 2007, il signe avec 150 intellectuels un texte qui appelle à voter pour Ségolène Royal, « contre une droite d’arrogance », pour « une gauche d’espérance »[3].

Distinctions [modifier] 

Docteur honoris causa :

Ouvrages classés par thèmes

Classement secondaire par date de première publication.

Communisme, URSS et Russie


  • La Révolution de 1917, Aubier, coll. « Collection historique », Paris, 1967, 2 vol. (vol. 1 : La chute du tsarisme et les origines d’Octobre, 607 p. ; vol. 2 : Octobre : naissance d’une société, 517 p.), rééd. Albin Michel, Paris, 1997, 1092 p.
  • Les Grands révolutionnaires, t. 4 : Les Révolutionnaires communistes à la conquête du pouvoir : l’espoir d’un siècle (Marc Ferro, Jean Rous et Jean-Marcel Bichat), Martinsart, Romorantin, 1978, 445 p. – 40 p. de pl.
  • Des Soviets au communisme bureaucratique : les mécanismes d’une subversion (avec la collaboration d’Hélène de Chavagnac), Gallimard et Julliard, coll. « Archives », Paris, 1980, 269 p. (ISBN 2-07-028768-8)
  • L’Occident devant la révolution soviétique : l’histoire et ses mythes, Complexe, coll. « 
    La Mémoire du siècle », Bruxelles, 1980, 160p. (
    ISBN 2-87027-050-X)
  • 50 idées qui ébranlèrent le monde : dictionnaire de la glasnost (Iouri Afanassiev et Marc Ferro, dir., Galina Kolosova, réd., traduit du russe par Tamara Kondrateva, Marie-Hélène Mandrillon, Macha Tournié), Payot, coll. « Documents Payot », Paris, 1989, 521 p. (ISBN 2-228-88224-0)
  • Culture et révolution (Sheila Fitzpatrick et Marc Ferro, dir.), Editions de l’EHESS, Paris, 1989, 183 p.
  • De
    la Russie à l’URSS. Histoire de
    la Russie de 1850 à nos jours
    (
    René Girault et Marc Ferro), Nathan, Paris, 1989, 256 p.
  • Les Origines de la perestroïka, Ramsay, coll. « Essais », Paris, 1990, 147 p. (ISBN 2-85956-871-9)
  • Nicolas II, Payot, Paris, 1991, 276 p.
  • L’État de toutes les Russies,
    La Découverte, Paris, 1993.
  • L’Internationale : d’Eugène Pottier et Pierre Degeyter, Noêsis, coll. « L’Œuvre », Paris, 1996, 108 p. (ISBN 2-911606-02-7)
  • Naissance et effondrement du régime communiste en Russie, Librairie générale française, coll. « Le Livre de Poche. Références », Paris, 1997, 152 p. (ISBN 2-253-90538-0) (Réunit des cours donnés au Collège universitaire français de Moscou)
  • Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle (Marc Ferro, éd.), Hachette, Pluriel, Paris, 1999, 278 p.
  • Russie, peuples et civilisations (Marie-Hélène Mandrillon et Marc Ferro, dir.),
    La Découverte, coll. « 
    La Découverte-poche. L’État du monde », Paris, 2005, 203 p. (
    ISBN 2-7071-4547-5)

Monde arabe et colonisation

  • Suez, Complexe, coll. « 
    La Mémoire du siècle », Bruxelles, 1982, 159 p. (
    ISBN 2-87027-101-8)
  • Histoire des colonisations : des conquêtes aux indépendances (XIIIe-XXe siècle), Le Seuil, coll. « L’Univers historique », Paris, 1994, 525 p. (ISBN 2-02-018381-1)
  • Le Choc de l’Islam, Odile Jacob, coll. « Histoire », Paris, 2002, 270 p. (ISBN 2-7381-1146-7)
  • Le Livre noir du colonialisme : XVIe-XXIe siècle, de l’extermination à la repentance, Éditions Robert Laffont, Paris, 2003, 843 p. (ISBN 2-221-09254-6)

Première et Seconde Guerre mondiale


  • La Grande Guerre : 1914-1918, Gallimard, coll. « Idées », Paris, 1968, 384 p.
  • Pétain, Fayard, Paris, 1987, 789 p. (ISBN 2-213-01833-2)
  • Questions sur
    la IIe Guerre mondiale
    , Casterman, coll. « 
    XXe siècle », Paris, 1993, 191 p. (ISBN 2-203-61004-2)
  • Frères de tranchées (Malcolm Brown, Rémy Cazals, Olaf Mueller ; Marc Ferro, dir.), Perrin, Paris, 2005, 268 p. – 8 p. de pl. (ISBN 2-262-02159-7)
  • Ils étaient sept hommes en guerre; Histoire parallèle, Robert Laffont, Paris, 2007, 365 p.

Histoire et Cinéma

  • Analyse de film, analyse de sociétés : une source nouvelle pour l’Histoire, Hachette, coll. « Pédagogies pour notre temps », Paris, 1974, 135 p. (ISBN 2-01-002589-X)
  • Cinéma et Histoire, Denoël et Gonthier, coll. « Bibliothèque Médiations », Paris, 1977, 168p.-[12] p. de pl
  • Film et histoire, Éditions de l’EHESS, coll. « L’Histoire et ses représentations », Paris, 1984, 161 p. – 8 p. de pl. (ISBN 2-7132-0854-8)
  • Le Cinéma, une vision de l’histoire, Le Chêne, Paris, 2003, 163 p. (ISBN 2842773926)

Sur l’écriture et le rôle de l’histoire

  • Comment on raconte l’histoire aux enfants : à travers le monde entier, Payot, coll. « Aux origines de notre temps », Paris, 1981, 316 p. (ISBN 2-228-56020-0)
  • L’Histoire sous surveillance : science et conscience de l’histoire, Calmann-Lévy, coll. « Intelligence de l’histoire », Paris, 1985, 216 p. (ISBN 2-7021-1393-1)
  • Que transmettre à nos enfants (avec Philippe Jammet et Danièle Guilbert), Le Seuil, Paris, 2000, 224 p. (ISBN 2-02-032957-3)
  • Les Tabous de l’histoire, Nil, Paris, 2002, 151 p. (ISBN 2-84111-147-4)

Autres thèmes

  • L’Histoire : 1871-1971, Centre d’études et de promotion de la lecture, coll. « Dictionnaires du savoir moderne. Les Idées, les œuvres, les hommes », Paris, 1971, 2 vol. (vol. 1 : Les idées et les problèmes, 512 p. ; vol. 2 : Les faits, 577 p.)
  • Comprendre les idées du XXe siècle, 1977, Marabout, coll. « Marabout Université », Verviers (Belgique), 1977, 254 p. (cet ouvrage reprend les articles essentiels de L’histoire de 1871 à 1971 : les idées et les problèmes)
  • Une Histoire du Rhin (Pierre Ayçoberry et Marc Ferro, dir.), Éditions Ramsay, coll. « Des Fleuves et des hommes », Paris, 1981, 459 p. – 32 p. de pl. (ISBN 2-85956-237-0)
  • Une Histoire de
    la Garonne
    (Janine Garrisson et Marc Ferro, dir.), Éditions Ramsay, coll. « Des Fleuves et des hommes », Paris, 1982, 616 p. – 16 p. de pl. (
    ISBN 2-85956-303-2)
  • Les Sociétés malades du progrès, Plon, Paris, 1998, 219 p. (ISBN 2-259-02093-3)
  • Histoire de France, Odile Jacob, coll. « Histoire », Paris, 2003, 764 p. (ISBN 2-7381-0927-6)
  • Les Individus face aux crises du XXe siècle : l’histoire anonyme, Odile Jacob, coll. « Histoire », Paris, 2005, 430 p. (ISBN 2738115683)

Voir aussi

Article connexe

Liens externes


Voir aussi sur Wikiquote les citations «  Marc Ferro ».

Notes et références


  1. La Révolution de 1917, Aubier, Paris, 1967.
  2. Des Soviets au communisme bureaucratique : les mécanismes d’une subversion, Gallimard et Julliard, Paris, 1980.
  3. « Avant qu’il ne soit trop tard », Nouvel Observateur, 1er mars 2007.

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« Le colonialisme et le capitalisme sont inséparables ».Samir Amin

Posté par issopha le 3 avril 2008

 

 

« Le colonialisme et le capitalisme sont inséparables »
Samir Amin « Le colonialisme et le capitalisme sont inséparables ».Samir Amin dans COLONISATION : L'ENVERS DU DECOR puce2    puce2 dans COLONISATION : L'ENVERS DU DECOR 
 

Débat sur la colonisation . Pour Samir Amin (*), la mondialisation en cours induit un apartheid à l’échelle planétaire qui prolonge le système colonial formellement aboli.

 
Êtes-vous surpris par l’ampleur de l’indignation que suscite chez les jeunes générations la loi sur le caractère positif de la colonisation ?

 

Samir Amin. Cette loi est scandaleuse, ne serait-ce que parce que dans un État démocratique il n’y a pas d’histoire officielle. Les réactions que vous évoquez montrent que les jeunes s’intéressent au passé plus qu’on ne le dit et qu’ils l’observent avec esprit critique. Descendants ou non de colonisés, ils partagent un même point de vue : la colonisation a été misérable, elle constitue, comme l’esclavage, un défi aux droits fondamentaux. Toutefois, si l’on veut comprendre pourquoi ces droits ont été bafoués et pourquoi ils le sont encore dans le monde, il faut se défaire de l’idée que le colonialisme aurait été le résultat d’un complot. Ce qui est en jeu, c’est une logique économique et sociale qu’il faut absolument appeler par son nom : le capitalisme.C’est plutôt la République qu’on entend accuser en ce moment…Samir Amin. Comme la mémoire de la colonisation se confond avec celle de la IIIe république, on a tendance aujourd’hui à lier mécaniquement les deux phénomènes. On oublie que cette république était de part en part capitaliste, on oublie par ailleurs que la colonisation a commencé bien avant la république, qu’on pense aux Antilles et à Saint-Domingue, qu’on pense à la Grande-Bretagne qui n’a jamais été républicaine et qui a constitué le plus grand empire colonial pendant trois siècles et demi. On oublie que le capitalisme est antérieur à la république et qu’il ne se confond pas avec un régime politique. Dans quelle mesure faut-il lier capitalisme et colonialisme ?

Samir Amin. Ils sont inséparables. Le capitalisme a été colonialiste, plus exactement impérialiste à toutes les étapes marquantes de son développement. La conquête des Amériques par les Espagnols et les Portugais au XVIe siècle puis par les Français et les Anglais constitue la première forme moderne d’impérialisme et de colonisation : une forme extrêmement brutale qui s’est soldée par le génocide des Indiens d’Amérique du Nord, la mise en esclavage des sociétés indiennes dans

l’Amérique latine et par l’esclavage noir dans tout le continent du nord au sud. Au-delà de cet exemple, en obéissant à une logique de déploiement précise à travers les différentes étapes de son histoire, on peut affirmer que le capitalisme a construit une même dichotomie de rapports entre un centre (le coeur du système d’exploitation impérialiste) et la périphérie (constituée des pays et peuples dominés).

Comment fonctionne le système d’exploitation colonial ?

Samir Amin. Il repose sur l’échange inégal, c’est-à-dire l’échange de produits manufacturés, vendus très cher aux colonies par des monopoles commerciaux soutenus par l’État contre l’achat de produits ou de matières premières très bon marché, car fondées sur un travail quasiment gratuit fourni par les paysans et ouvriers situés à

la périphérie. À toutes les époques, le pillage des ressources des périphéries, l’oppression des peuples colonisés, leur exploitation directe ou indirecte par le capital, restent des traits communs du phénomène colonial.

Au-delà des injustices et des inégalités qu’il a semées dans la société française, l’âge du colonialisme est-il révolu ?

Samir Amin. On peut discuter des termes, mais la réalité reste c’est-à-dire la surexploitation et le pillage du Sud. À cet égard, comment caractériser l’OMC sinon comme le club des multinationales pour le pillage du tiers-monde, une sorte de super-ministère mondial des colonies ? S’agit-il vraiment d’une organisation chargée d’organiser le commerce planétaire comme elle se prétend être, ou d’une organisation chargée de défendre les monopoles des pays capitalistes impérialistes en surprotégeant les droits de propriété dits industriels et intellectuels, en établissant une fausse symétrie dans l’ouverture des marchés qui permet de piller les ressources du Sud sans laisser ces pays avoir accès aux marchés du Nord ? J’appelle cela un apartheid à l’échelle mondiale, le prolongement dans le monde d’aujourd’hui du système colonial.

(*) Samir Amin est directeur du Forum du tiers-monde (Dakar) et président du Forum mondial des alternatives. Il vient de publier Pour un monde multipolaire. Éditions Syllepse.

Entretien réalisé par Lucien Degoy
Article paru dans l’édition du 14 décembre 2005 du Journal l’Humanité.

 

 

Le « peuple juif » : une invention
Tom Segev    
 

La Déclaration d’indépendance d’Israël dit que le peuple juif est né sur la terre d’Israël et a été exilé de son pays natal. Chaque écolier israélien apprend que cela s’est passé pendant la période de domination romaine, en 70 après J-C.. La nation est restée fidèle à sa terre, à laquelle elle a commencé à revenir après deux millénaires d’exil. Faux, dit l’historien Shlomo Sand, dans l’un des livres les plus fascinants et stimulants publiés ici depuis longtemps. Il n’y a jamais eu de peuple juif, seulement une religion juive, et l’exil non plus n’a jamais eu lieu – il n’y a donc pas eu de retour.

 
Source : Haaretz
Article original publié le 1er Mars 2008
Sand rejette la plupart des histoires de la formation de l’identité nationale dans la Bible, y compris l’exode d’Égypte et, de façon plus satisfaisante, les horreurs de la conquête sous Josué. Tout cela est de la fiction et un mythe qui a servi d’excuse à la création de l’État d’Israël, affirme-t-il.Selon Sand, les Romains n’ont généralement pas exilé des nations entières, et la plupart des Juifs ont été autorisés à rester dans le pays. Le nombre de ces exilés a été tout au plus de quelques dizaines de milliers. Lorsque le pays a été conquis par les Arabes, beaucoup de Juifs se sont convertis à l’Islam et ont été assimilés parmi les conquérants. Il s’ensuit que les ancêtres des Arabes palestiniens étaient des Juifs. Sand n’a pas inventé cette thèse, 30 ans avant la Déclaration d’indépendance, celle-ci a été endossée par David Ben Gourion, Yitzhak Ben-Zvi et d’autres.Si la majorité des Juifs ne se sont pas exilés, comment se fait-il qu’un si grand nombre d’entre eux a atteint presque tous les pays sur la terre? Sand affirme qu’ils ont émigré de leur propre gré, ou, s’ils étaient parmi ceux exilés à Babylone, ils y sont restés par choix. Contrairement à une croyance conventionnelle, la religion juive a tenté d’inciter les membres d’autres confessions à devenir Juifs, ce qui explique comment on en est venu à compter des millions de juifs de par le monde. Comme le Livre d’Esther, par exemple, le note : «Et la plupart des gens du pays sont devenus Juifs, par crainte que les Juifs ne les attaquent. »
Sand cite de nombreuses études existantes, dont certaines ont été écrites en Israël, mais évacués du discours central. Il décrit également en détail le royaume juif de Himyar, dans le sud de la péninsule arabique et les juifs berbères en Afrique du Nord. La communauté des Juifs d’Espagne était issue d’Arabes devenus juifs et arrivés avec les forces qui capturèrent l’Espagne des Chrétiens, et d’individus nés en Europe qui étaient aussi devenus juifs.

Les premiers Juifs d’Ashkenaz (l’Allemagne) ne provenaient pas de la terre d’Israël et ne sont pas parvenus en Europe de l’Est d’Allemagne, mais étaient devenus des juifs dans le royaume khazar dans le Caucase. Sand explique les origines de la culture yiddish: ce n’était pas une importation juive d’Allemagne, mais le résultat de la connexion entre la lignée des Khazars et des Allemands ayant voyagé vers l’Est, dont certains en tant que marchands.

Nous constatons donc que les membres d’une variété de peuples et de races, blonds et noirs, bruns et jaunes, sont devenus des juifs en grand nombre. Selon Sand, le besoin des sionistes de s’inventer une ethnicité partagée et une continuité historique a produit une longue série d’inventions et de fictions, ainsi que le recours à des thèses racistes. Certaines ont été concoctés dans l’esprit de ceux qui ont conçu le mouvement sioniste, tandis que d’autres ont été présentées comme les conclusions d’ études génétiques menées en Israël.

Le professseur Sand enseigne l’histoire à l’université de Tel Aviv. Son livre, «Quand et comment le peuple juif a-t-il inventé? » (publié par Resling en hébreu), est destiné à promouvoir l’idée selon laquelle Israël doit être un «État de tous ses citoyens » – Juifs, Arabes et autres – en opposition à son identité déclarée comme un État « juif et démocratique » état. Des histoires personnelles, une longue discussion théorique et une profusion de sarcastiques phrases assassines n’aident pas le livre, mais ses chapitres historique sont bien écrits et citent de nombreux faits et idées que de nombreux Israéliens seront étonnés de lire pour la première fois.

Traduit par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=4781&lg=fr

 

 

 

mercredi 19 mars 2008

La marchandisation de l’eau s’accélère

La communauté internationale célèbre le 20 mars 2008 (1), sous l’égide de l’ONU, la 15ème « Journée mondiale de l’eau ». L’absence d’accès à l’eau affecte 1,1 milliard d’êtres humains ; l’absence de moyens sanitaires de base touche 2,6 milliards de personnes. Paradoxalement, alors que les premières étapes de la marchandisation de ce bien commun ont suscité de fortes mobilisations populaires sur les cinq continents, le mouvement mondial de libéralisation des marchés de l’eau, initié dans les années 1980, semble s’accélérer.

La « libéralisation » des marchés de l’eau s’est au départ fortement inspirée du « modèle français » : le partenariat-public-privé (PPP). Un dogme s’affirmait avec force : la puissance publique est défaillante ; le recours au secteur privé est indispensable ; la bonne gouvernance repose sur le trépied de fer — dérégulation, décentralisation, privatisation ; les services de l’eau ont un coût, qui doit être payé intégralement par les usagers.

Dans ce cadre, les signatures de contrats avec des grandes métropoles du Sud se succèdent à un rythme impressionnant. Mais les conflits surgissent dès la moitié des années 1990, quand les opérateurs privés entendent faire payer des usagers fraîchement raccordés, qui n’ont ni la culture du paiement d’un bien jusqu’alors largement subsidié par la puissance publique, ni, le plus souvent, les moyens de payer. De nombreuses luttes se succèdent sur les cinq continents. La tenue des premiers grands forums altermondialistes publicise le thème du refus de la « marchandisation » de l’eau.

Le discours évolue à l’aube des années 2000, le sustainable cost recovery (recouvrement soutenable des coûts) succède au full cost recovery (recouvrement intégral). Place à l’ingénierie sociale et politique. Les engagements largement médiatisés de la communauté internationale se succèdent lors de la tenue de forums qui s’enchaînent à un rythme soutenu. Sommet du Millénaire pour le développement à New York en 2000, Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002 (« La maison brûle et nous regardons ailleurs », y proclamera le président de la République française, M. Jacques Chirac…), Troisième Forum mondial de l’eau à Kyoto en 2003. Le rapport du « panel » Camdessus publié en juin 2003 martèle que l’engagement financier pour fournir de l’eau à tous à l’horizon 2025 doit atteindre la somme phénoménale de 180 milliards de dollars par an. Il appelle à une plus grande implication des acteurs locaux : collectivités, communautés de base, ONG…, au nom de l’« empowerment ». Qui consiste à conférer un réel pouvoir de décision à la société civile. Conjointement, on envisage de nouveaux crédits consentis par les institutions financières internationales (IFI). De nouvelles normes d’organisation ou de gestion sont mises en avant, impliquant de façon croissante des acteurs extra-étatiques, privés ou associatifs, dans des dispositifs de plus en plus décentralisés.

Les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes. Le PPP apparaît pour ce qu’il est en réalité : une branche industrielle prestataire de services dont la gestion échappe à la sanction du marché. Aujourd’hui 7 % à 8 % des marchés de l’eau et de l’assainissement ont été libéralisés dans le monde, avec des fortunes diverses. La cartographie mondiale du marché laisse apparaître une grande hétérogénéité. Globalement non solvable, l’Afrique n’enregistre que quelques contrats, dûment garantis par de l’argent public, dans quelques métropoles de l’Afrique de l’Ouest et du Maghreb. L’eldorado sud-américain a réservé de cinglantes déconvenues aux opérateurs privés qui l’abandonnent dans la confusion. Ils se recentrent sur l’Europe où émergent les marchés considérables de la dépollution d’une ressource sans cesse plus dégradée. Les contrats mirobolants signés en Chine par Veolia, souvent pour des durées de 50 ans, et des dizaines de milliards de dollars, le sont dans une configuration politique pour le moins hypothétique. Quid de la Chine en 2050 ?

Parmi les marchés en pleine expansion, on trouve l’externalisation du traitement des eaux usées industrielles. Suez-Ondeo détient un portefeuille de 50 000 contrats de ce type. Autre marché émergent, promis à un développement fulgurant, le dessalement de l’eau de mer. Ou encore, celui de la réutilisation des eaux usées pour l’industrie et l’agriculture. Et un nouveau Far-East, déjà à peu près totalement conquis : les ex-démocraties populaires de l’Europe de l’est. Un marché potentiel de 100 millions de clients, qui auront recouvré, à horizon de 20 ans, un niveau de vie équivalent à celui de l’Europe occidentale. Des infrastructures, certes anciennes, mais qui ont le mérite d’exister. Des financements communautaires pré et post adhésion, qui ont tout de la fontaine miraculeuse. Et — last but not least — un personnel politique majoritairement constitué d’ex-apparatchiks fermement résolus à céder aux sirènes de l’ultralibéralisme le plus débridé…

Mais, en dépit des engagements répétés de la communauté internationale, l’argent promis pour l’eau fait défaut. La manne n’est pas aussi importante que prévu. Rétrospectivement, nombre d’analystes stigmatisent l’ivresse de l’euphorie économique de la fin des années 1990, qui, à l’image de la bulle Internet, aurait précipité la course à la croissance mondiale des majors de l’eau. Plusieurs initiatives se sont révélées catastrophiques dans des pays confrontés à des crises monétaires, comme en Argentine, et ont conduit les majors à se retirer de nombreux projets trop risqués. Un paradoxe pour les apôtres de la liberté d’entreprendre et de la « prise de risques »… Les déclarations des apologistes de la libéralisation des « marchés » de l’eau lors du 4ème Forum mondial de l’eau, à Mexico, du 16 au 22 mars 2006, tranchaient dès lors singulièrement avec les discours martelés depuis une dizaine d’années. Ils y proclamaient unanimement que ce sont bien la puissance publique, et l’argent public, qui doivent procéder aux investissements qui doivent impérativement être déployés pour promouvoir l’eau et l’assainissement pour tous. Manière de garder la main, quand de nouvelles coalitions regroupant services publics et militants de l’eau s’organisent afin de promouvoir de nouveaux « partenariats-public-public », Nord-Sud et Sud-Sud dans le monde entier.

Changement climatique et crise écologique

Le changement climatique, qui affecte les modèles météorologiques, les précipitations et le cycle hydrologique, et par conséquence la disponibilité des eaux de surface, l’humidité des sols et l’alimentation des nappes souterraines, pourrait provoquer une augmentation de l’ampleur et de la fréquence des catastrophes naturelles liées aux précipitations : inondations, sécheresses, glissements de terrain, ouragans et cyclones. Et, en conséquence, provoquer de grandes vagues de « réfugiés environnementaux ». Si les prévisions actuelles se confirment, avec un climat plus irrégulier dans les années à venir, le rendement des cultures serait menacé tant dans les pays développés que dans les pays en développement, et près de 3 milliards de personnes seraient exposées à des pénuries d’eau.

Dans de vastes régions de l’Europe de l’Est, de la Russie occidentale, du centre du Canada et en Californie, les débits de pointe des cours d’eau sont désormais enregistrés en hiver, car la proportion des pluies par rapport à la neige y est plus importante, et les eaux de ruissellement atteignent les rivières plus rapidement. Dans les bassins du Niger, du lac Tchad et du Sénégal, qui font partie des bassins versants les plus grands d’Afrique, la quantité totale d’eau disponible a déjà baissé de 40 % à 60 %.

Si des changements radicaux du cycle de l’eau se généralisent, les tendances observées par le passé ne peuvent plus fournir de modèles fiables pour prévoir la gestion de la ressource en eau dans le futur. De nouveaux modèles devront être mis en œuvre pour anticiper les inondations et les sécheresses, déterminer la taille des réserves d’eau et décider de l’allocation de la ressource entre les usages domestiques, industriels et agricoles. Les implications en sont très lourdes, si l’on considère que l’investissement mondial annuel dans l’infrastructure de l’eau représente 500 milliards de dollars, et que celui-ci est réalisé en fonction de l’hypothèse, déjà dépassée, selon laquelle le cycle de l’eau oscillerait dans les limites relativement étroites constatées dans le passé.

Fuite en avant technologique

Pour répondre au défi de l’épuisement des ressources, à défaut de remettre en cause des modèles de développement générateurs de prélèvements excessifs, de gaspillage et de pollution, la tentation est grande d’une fuite en avant technologique lourde de risques, et génératrice de nouvelles inégalités.

Plus d’un tiers des terres du globe arides ou semi-arides manquent d’eau. Les perspectives d’évolution démographique permettent d’augurer qu’en 2050 près de 40 % de la population du globe souffrira de stress hydrique, entrave majeure à toute perspective de développement. Avec pour conséquences l’absence de sécurité alimentaire, des pertes économiques, une pollution sans cesse accrue et de possibles conflits.

Face à ces défis émerge depuis quelques années l’idée de déployer une nouvelle « gestion raisonnée » de la ressource, s’appuyant sur des réponses technologiques innovantes. Les projets de transferts d’eau massifs, à l’échelle d’un pays ou d’un sous-continent, en Libye, au Canada ou en Espagne, le dessalement de l’eau de mer, la réutilisation des eaux usées pour des usages agricoles, industriels, voire pour l’alimentation humaine, comme la mobilisation de nouvelles ressources par le biais de la réalimentation artificielle des nappes phréatiques, sont désormais fortement promus comme autant de réponses pertinentes à la crise de l’eau.

Le dessalement permettrait ainsi un accès illimité à la ressource. Sachant que 40 % de la population mondiale vit à moins de 100 kilomètres de la mer et, que sur 70 villes de plus de 1 million d’habitants sans accès direct à des ressources supplémentaires en eau douce, 42 sont situées sur la côte, le dessalement par osmose inverse est ainsi présenté comme une solution compatible à l’avenir avec des énergies renouvelables, telles que les éoliennes.

Nécessitant un fort apport d’énergie, ces technologies ne sont aujourd’hui mobilisables que par les émirats du Golfe, l’Australie, l’Espagne, l’Algérie, la Chine, ou les Etats-Unis. Mais on compte déjà dans le monde près de 15 000 unités de dessalement, et la capacité de production pourrait être multipliée par deux dans les dix prochaines années. Reste la facture environnementale de cette nouvelle technologie : pour produire un litre d’eau dessalée, on rejette à la mer un litre de saumure, qui affecte l’équilibre des milieux aquatiques.

De même, le constat qu’aujourd’hui, dans le monde, 165 milliards de mètres cubes d’eaux usées sont collectées et traitées dans des stations d’épuration avant d’être rejetées dans le milieu naturel, conduit à la proposition d’utiliser cette eau comme ressource alternative. Le développement de technologies de pointe, notamment la mise en œuvre de procédés utilisant des membranes d’ultrafiltration, permettrait de mettre à disposition une eau traitée, dont la qualité rendrait possible leur réutilisation à des fins agricoles et industrielles, ou pour les loisirs, qui consomment de plus en plus d’eau dans les pays développés. Procédé qui réduirait d’autant les prélèvements directs dans la ressource, la réservant à la consommation humaine.

Les entreprises qui maîtrisent ces technologies affirment qu’on sait aujourd’hui produire une eau totalement potable à partir d’eaux usées et qu’il serait possible de fonctionner quasiment en circuit fermé pour faire face à une demande croissante. De plus, cette technologie est moins onéreuse que le dessalement. Les habitants de Singapour et la capitale de la Namibie boivent déjà en partie de l’eau recyclée. En Australie, les autorités ont été contraintes de demander l’avis de la population par referendum avant de recourir à l’eau recyclée.

Ce vertige technologique semble repousser toute limite. M. Mark Shannon, directeur du Centre de matériaux avancés pour la purification de l’eau à l’université de l’Illinois, aux Etats-Unis, déclarait ainsi à l’Agence France Presse le 18 mars 2008 que : « L’eau, même douce, doit encore être décontaminée, car il y a de nombreux composants toxiques dans l’eau en petites quantités, mais les traitements chimiques sont très coûteux et posent des problèmes. » Et d’indiquer que le recours à des matières nanostructurées, dont les particules ont une taille de quelques millionièmes de millimètre, ainsi qu’aux rayons ultra-violets pour transformer et lier les substances toxiques, permettraient à l’avenir d’améliorer les traitements de l’eau…

L’ensemble de ces innovations expriment aussi des choix politiques, environnementaux, qui devraient susciter un large débat, aujourd’hui inexistant. Car c’est bien la dégradation accélérée de la ressource qui légitime cette nouvelle approche de la question de l’eau. Avec pour perspective un risque croissant d’appropriation marchande de la ressource elle-même, et de tous les services qui garantissent son usage le plus efficient, pour les besoins énergétiques, industriels, agricoles, et bien sur humains.

Un nouveau facteur accroît les tensions sur la disponibilité de la ressource et sa qualité. Dans la perspective de l’« après-pétrole », les Etats-Unis, l’Europe et plusieurs pays émergents se fixent pour objectif l’utilisation croissante de carburants issus de produits agricoles pour les transports routiers. Redessinant la carte de l’agriculture mondiale, bouleversant le paysage des productions et des échanges commerciaux, agricoles et énergétiques, cette « nouvelle économie » va à son tour peser sur l’allocation des ressources en eau, et contribuer à la dégradation de leur qualité.

Nouvelles inégalités

La nouvelle régulation des besoins pourrait donc à l’avenir reposer sur le déploiement de ces nouvelles technologies, qui n’emportent malheureusement aucune remise en cause des pratiques énergétiques, agricoles, industrielles, économiques, qui sont au fondement de la dégradation accélérée, sur toute la planète, des ressources en eau.

Comment par ailleurs imaginer que les milliards d’êtres humains qui survivent avec moins d’un dollar par jour pourront demain bénéficier des bienfaits du dessalement de l’eau de mer ou de la réutilisation des eaux usées ? Déjà dans nombre de pays pauvres l’alimentation sous forme d’eaux embouteillées est ouvertement privilégiée, et bénéficie aux seules élites qui peuvent en faire l’acquisition, au détriment de l’accès à l’eau pour les populations défavorisées.

Le déploiement industriel de cette nouvelle « gestion raisonnée » à l’échelle planétaire repose sur l’imposition massive de nouveaux process et de nouvelles technologies, notamment les technologies « membranaires » (ultra et nano-filtration, osmose inverse), protégées par des normes et des brevets qui garantissent la captation de rente par les firmes transnationales. Lesquelles se substitueraient, avec l’appui des institutions financières internationales et des pays du Nord, aux pratiques traditionnelles de gestion de l’eau, héritage de l’histoire, que possèdent et maîtrisent les communautés humaines des pays pauvres.

Marc Laimé

(1) Avec deux jours d’avance sur la date officielle, pour cause de week-end pascal.

Publié dans COLONISATION : L'ENVERS DU DECOR | Pas de Commentaire »

Zimbabwe : l’origine du problème des terres

Posté par issopha le 3 avril 2008

Tout sur l’Autre Histoire !

 

 
Les envers du décor identifiés par le site

INVESTIG’ACTION 

suivre ce lien :  www.michelcollon.info

Je vous en recommande vivement la visite.

Rubrique : TOUT SUR L’AUTRE HISTOIRE

 

Ci-dessous quelques Morceaux choisis, Morceaux occultés…

 

Tout sur l’Autre Histoire !

Bonne lecture

Issopha , Administrteur du blog http://issopha.unblog.fr

issopha19.jpg

Zimbabwe : l’origine du problème des terres

Thotep Zimbabwe : l'origine du problème des terres dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire puce2  puce2 dans AU-DELA DES IDEES RECUES 
 

Kenneth Kaunda, ancien Président de Zambie, rappelle certaines
responsabilités, trop souvent oubliées, de la Grande Bretagne dans la
situation actuelle au Zimbabwe. Kenneth Kaunda était présent lors de la
rencontre de Lancaster House sur invitation de la « dame de fer »,
Margaret Thatcher.

 

http://www.thotep.com/article.php3?id_article=343

Dans un article de la BBC
(http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/6728015.stm) datée du 12 juin 2007,

Kenneth Kaunda rappelle notamment à ceux qui diabolisent Robert Mugabe,
que c’est le gouvernement britannique qui n’a pas respecté ses
engagements en matière de redistribution des terres. En effet dans les
« accords » de Lancaster House de 1979 pour l’indépendance, il avait été
« convenu » que le nouveau gouvernement zimbabwéen « acceptait » [en fait
était contraint] de ne pas traiter lui-même les affaires de
redistribution des terres, mais que la Grande Bretagne « engageait » toute
sa responsabilité pour faire disparaître ces injustices. (Là on pourrait
reprocher à Mugabe d’avcir fait confiance à la GB sur un sujet aussi
important : angélisme ou pragmatisme ?)

Sous l’accord de Lancaster House de 1979, des garanties économiques et
politiques sont octroyées à la minorité blanche pour une période de 10
ans : toute expropriation de fermiers blancs et nationalisation
généralisée est exclue. Un quota de députés et sénateur Blancs est
maintenu jusqu’en 1994. Les Blancs, soit 1% de la population, continuent
alors de posséder plus de 70% des terres fertiles et le gouvernement
britannique s’engage à rémunérer les fermiers blancs qui passeraient la
main aux Noirs.

Et oui, comme à chaque fois, le voleur-tueur-pilleur-civilisationniste
est et doit être dédommagé, sinon la victime ne pourra « malheureusement »
pas récupérer la terre qu’on lui a volée, et il doit garder son calme ;
Peut-être que certains considèrent que D.ieu n’a pas promis cette terre
aux Noirs de Zimbabwe et que D.ieu le leur offrait, à eux.

L’accord de Lancaster House proclame une amnistie générale qui empêche
toute poursuite en Grande-Bretagne pour des actes commis sous le régime
raciste de l’ex-Rhodésie entre le 11 novembre 1965 et le 12 décembre
1979 : les criminels racistes peuvent ainsi quitter le pays et se mettre
à l’abri en Grande Bretagne.
Il convient ici de se rappeler que juste avant la proclamation de
l’indépendance du Zimbabwe le 18 avril 1980, une amnistie fut proclamée
pour tous les crimes de sang commis avant le 1er mars 1980 ;
c’est-à-dire amnistie pour tous les crimes commis jusqu’à l’élection de
Mugabe.

Alors quand le gouvernement britannique a montré qu’il n’en avait cure
des Zimbabwéens et de leur problème de terre, la patience du
gouvernement de Mugabe qui avait attendu pendant plus de 10 ans a
atteint ses limites. Le mépris colonial et raciste ne pouvait continuer
à s’imposer avec pareille condescendance dans un pays libéré.
Pourtant le gouvernement britannique reconnaissait lui-même, et encore
aujourd’hui, que le problème de terres était essentiel au Zimbabwe. Et
cela ne l’empêche pas de dire avec insistance, dans « son approche de la
réforme agraire »
(http://www.fco.gov.uk/servlet/Front ?pagename=OpenMarket/Xcelerate/ShowPage&c=Page&cid=1019745050212),
que l’accord n’avait ni défini ni prévu un fonds spécifique pour traiter
ce problème pourtant central. Est-ce de l’incompétence ou de la
préméditation ?

Mais, comme nous le montre la longue histoire colonio-esclavagiste,
quiconque ose s’affranchir de la domination coloniale, la Bête tentera
de lui coller son sceau sur le front.
Ainsi par exemple Haiti qui ne finit pas de payer sa Révolution.

Ce qu’un ex-premier ministre ne peut dire sur Israël qu’une fois parti à la retraite
Dries van Agt puce2    puce2 
 

Rencontre débat au Sénat français avec Dries M. A. van Agt
Ancien Premier ministre des Pays Bas
17 Novembre 2006
organisé par l’Association « Pour Jérusalem »,
assocpourjerusalem@yahoo.fr

 

Merci, Madame la Présidente, mes amis. Mon dis-
cours est intitulé « Un cri pour rendre justice aux
Palestiniens ». Etre invité à tenir un discours dans la
capitale d’un nation qui a enrichi la civilisation avec
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
est à la fois honorant et inspirant. Il y a plusieurs
raisons convaincantes pour nous soucier de ce qui
se passe dans l’ancienne zone sous mandat anglais.
La première est que son histoire est marquée depuis
plus de 60 ans par des violations graves et constan-
tes aux droits de l’homme fondamentaux, et cela à
grande échelle puisque ces violations sont commises en
effet, aux dépens de millions de gens. Ces violations,
en outre, vont de pair avec de lourdes atteintes au
droit international. Une seconde raison est que nous
avons, en qualité d’Européens, une responsabilité
toute particulière par rapport à l’injustice révoltante
qui se manifeste là bas. Une troisième raison, c’est
que les horreurs dont nous parlons aujourd’hui se
déroulent dans le Proche-Orient et par conséquent au
voisinage des frontières de l’Europe. Ceci nous rend
très vulnérables aux méfaits qui en découlent. Pour
dire les choses plus simplement, ce qui se passe là-
bas présente de graves dangers pour nous.
Commençons par les quelques mots sur la procla-
mation et l’expansion de l’ Etat d’Israël. Dès que les
Britanniques eurent rendu en 1_47 à l’Organisation
des Nations Unies le mandat sur la Palestine, qui leur
avait été confié après la 1er guerre mondiale, l’Assem-
blée générale de l’ONU adopta une résolution visant
à régler le partage de la Palestine : deux Etats indé-
pendants devaient être créés, à savoir un Etat juif et
un Etat arabe. Ceux ci devaient initier ensemble une
union économique. L’ONU devait elle-même prendre
sous sa protection la zone comprenant Jérusalem et
Bethléem. Ces dispositions ont été rejetées par la par-
tie arabe, ce qui n’était pas tout à fait incompréhen-
sible, parce que le territoire pour Israël dans ce plan
20
occupait 54% de la zone du Mandat, la partie pour
les Palestiniens par conséquent 46%. Alors, en 1_47,
la population de la Palestine était encore composée
en grande majorité de musulmans et de chrétiens
palestiniens. Au crépuscule du Mandat britannique,
des troupes armées juives commencèrent l’expulsion
des habitants arabes. Lorsque les dernières garnisons
britanniques se retirèrent, et que David Ben Gourion
proclama la création de l’Etat d’Israël, le 14 mai 1_4_,
de nombreux Arabes étaient déjà des réfugiés. A la
fin de l’année 1948, plus de 700 000 Arabes avaient
quitté le territoire d’Israël. Ils avaient émigré, ou bien
ils avaient été expulsés. Et des centaines de milliers
de personnes allaient encore s’y ajouter en 1_67.
Dans l’année qui suivit la proclamation de l’Etat d’Is-
raël, celui-ci étendit son territoire, les 54%, sur plus
des trois quarts de l’ancienne zone palestinienne. Par
conséquent, moins d’un quart de cette zone restait
aux Palestiniens. Telle était la situation déjà en 1_4_-
1_4_. Les pays arabes voisins et l’Irak avaient réagi
furieusement à la proclamation de l’Etat d’Israël et
avaient attaqué ce nouvel Etat. Nous le savons, et
nous savons aussi qu’ils étaient militairement faibles,
divisés par la défiance mutuelle, et que le jeune Etat
d’Israël infligea une défaite cinglante aux assaillants.
La situation actuelle : Israël contrôle toute la Pales-
tine depuis 1_67, ainsi que le plateau du Golan. La
création d’un Etat pour les Palestiniens n’a pas encore
eu lieu. Israël occupe tous les territoires palestiniens
depuis 40 ans. Jérusalem-Est a même été annexée
par Israël, contrairement au droit international. L’oc-
cupation de Gaza et de la Cisjordanie est également
illégitime. Les résolutions de l’ONU ont à plusieurs
reprises, une dizaine de fois, quelques dizaines de
fois même, appelé Israël à cesser l’occupation au nom
de « La Terre pour la Paix ». Mais en vain. Israël a
ignoré toutes ces résolutions, même celles du Conseil
de Sécurité. Le maintien de l’occupation de toutes le
zones palestiniennes est incontestablement illégal.
21
Parlons maintenant de la colonisation des zones
occupées
Au fil des années, de nombreuses installations de
colons juifs ont été créées, dans ces zones occupées.
Les colons étaient encouragés et soutenus par leur
gouvernement et leur nombre n’a cessé d’augmen-
ter. Le nombre de colons s’élève à l’heure actuelle à
plus de 400 000. Des terres palestiniennes ont été
confisquées pour les besoins de ces colonies, c’est
bien évident, mais d’autres terrains ont été confis-
qués aussi pour la construction de routes destinées à
leur protection. L’armée israélienne patrouille sur ces
routes réservées aux colons, seulement aux colons,
et à l’armée. En effet, les Palestiniens, notez bien sur
leur propre territoire, ne peuvent pas les utiliser du
tout. Cette colonisation, y compris les équipements
d’infrastructure correspondants, est totalement
contraire au droit international. La politique de colo-
nisation se heurte de front à la IVème convention de
Genève sur le droit humanitaire applicable en temps
de guerre. Cette colonisation progressive viole en
outre la Feuille de route pour la paix et enfreint les
accords d’Oslo. Mais ce qui est encore plus grave,
plus grave que tout cela, pour ne pas dire fatal, c’est
que cette colonisation empêche la formation d’un
Etat palestinien viable. Par conséquent la perspective
d’une paix durable dans cette région s’évanouit. Le
Dr Tanya Reinhardt, citoyenne israélienne, professeur
à l’Université de Tel Aviv, soutient sans détour que la
politique du gouvernement à Jérusalem vise manifes-
tement à fractionner la Cisjordanie occupée. De cette
façon, écrit-elle, il se développe un réseau de prisons
en plein air, de parcelles de territoire encerclées de
tous côtés par l’appareil du pouvoir israélien. Les
Palestiniens évoquent à cet égard les bantoustans,
à savoir les ghettos d’Afrique du Sud sous le régime
minoritaire blanc. La fragmentation des zones pa-
lestiniennes existe, même sans tenir compte de la
politique de colonisation, du fait que l’armée d’occu-
pation a dressé partout des postes de contrôle et par
22
conséquent des barrages dans les zones occupées.
Ces dernières sont ainsi morcelées de fait en dizaines
de parcelles distinctes. Le nombre de barrages est
maintenant de 500, peut-être plus. Cette fragmen-
tation, vous le comprenez, est catastrophique pour
ce qui subsiste de l’économie palestinienne. A cela
s’ajoute que les Palestiniens sont souvent humiliés à
ces check-points, et parfois même traités comme des
chiens. Je l’ai vu et entendu moi-même à plusieurs
reprises. Certains jeunes Israéliens qui ont fait leur
service militaire auprès de ces check-points ont livré
des témoignages choquants à cet égard.
Parlons du Mur
Israël a commencé en 2003 la construction d’un
mur de séparation de _ à _ mètres de haut. Ceci à
des fins de sécurité selon les Israéliens, tandis que
les Palestiniens estiment que la fonction du Mur
consiste à renforcer la ségrégation, l’apartheid. Il
s’agit d’un mur impénétrable doté de fossés, de
voies de patrouille, de tours de contrôle et de fils
de fer barbelés sous tension électrique. Pour une
grande partie, cette enceinte a été érigée dans les
territoires palestiniens. Alors, le _ juillet 2004, il y
a 2 ans, la Cour Internationale de Justice a déclaré
illégale cette construction. La Cour a signifié à Israël
d’en cesser aussitôt la construction, de démanteler
ce qui avait déjà été construit, et de dédommager
les Palestiniens sinistrés. Quelques jours plus tard,
l’ONU, l’Assemblée Générale, s’est exprimée de la
même façon, à l’exception de quelques voix : 160
votes en faveur et 4 ou 6 votes contre, et ces 4 ou 6
votes, étaient les votes des Etats-Unis, d’Israël et de
quelques petites îles du Pacifique, que vous ne pouvez
pas trouver sur la carte. Cela veut dire que le monde
entier s’est prononcé. Mais Israël a aussitôt, le même
jour, déclaré ne pas vouloir tenir compte de cette
déclaration, et la construction du mur se poursuit,
se poursuit quotidiennement, à un rythme soutenu.
Nous avons, Monsieur l’Ambassadeur Champenois et
23
moi-même, nous avons vu s’ériger ce colosse dans
la petite ville de Bethléem. C’est à la fois intimidant
et menaçant. Devant sa progression, des dizaines de
milliers de paysans doivent abandonner leurs terres,
et ils ne peuvent plus, ou plus guère, cultiver leurs
champs et leurs vergers situés de l’autre côté. Bien
des écoles et des hôpitaux deviennent inaccessibles
et les visites de famille impossibles. Il s’agit là d’un
projet scandaleux, d’une injustice flagrante, et le
monde ne fait rien, les pays européens rien non plus.
Ce constat établi, que dire des attentats suicides ?
Israël n’aurait-il pas le droit, pour sa défense, de se
retrancher derrière un tel rempart ? Le droit interna-
tional le permet, mais à condition qu’Israël construise
cette enceinte sur son propre territoire. Ce n’est pas
le cas en grande partie. Le tracé du mur se dessine
sur le territoire palestinien, et à plusieurs endroits,
même, en profondeur, afin d’entourer des colonies
israéliennes. Celles ci sont ainsi annexées, de fait,
par Israël, en même temps que de grandes parcelles
de terre palestinienne sur lesquelles elles se trouvent
sont annexées aussi.
Quelques mots de plus sur les attentats suicides. Je
veux être clair, tout à fait clair. Dans la mesure où ils
se produisent contre des civils, je les condamne sans
restriction. Mais ces actes de violence ne peuvent
pas être considérés hors du contexte dans lequel ils
se produisent. C’est le contexte d’une occupation
continue, et sans issue aussi, dimension très im-
portante : 40 ans déjà. Appartiennent au contexte
aussi, les annexions insidieuses, la destruction d’ha-
bitations et de terres cultivables, les humiliations
aux barrages, l’étouffement de la vie économique.
Chers amis, chaque acte de violence palestinien, où
qu’il soit commis, est qualifié de terroriste par Israël.
Or, la résistance armée contre l’armée d’occupation
en zone occupée n’est pas du terrorisme. C’est un
combat pour la liberté.
24
En revanche, les actes commis par l’armée israé-
lienne ne sont jamais qualifiés de terroristes, quel
que soit le nombre de Palestiniens, femmes, enfants,
vieillards compris, qui succombent ou qui sont mu-
tilés à vie. Une autre remarque sur ce contexte : la
violence pratiquée au moyen d’armes fabriquées de
façon artisanale s’appelle du terrorisme. Tandis que
la violence pratiquée en utilisant des avions, des
hélicoptères de combat, des camions et des tanks
n’en est presque jamais. L’Europe est doublement
responsable. En premier lieu la situation actuelle au
Moyen-Orient est partiellement due au morcellement
de l’Empire ottoman que les vainqueurs de la Première
guerre mondiale ont pratiqué après l’effondrement
de cet empire. La Grande Bretagne et la France se
sont partagé le butin et ont créé de nouvelles entités
de façon plutôt arbitraire. C’est ainsi qu’est née la
Palestine, celle sous mandat britannique, alors que
tous les autres fragments de l’ancien empire ottoman
étaient devenus au fil des ans des Etats souverains :
le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte, même l’Irak.
Seule la Palestine était abandonnée aux caprices de
l’histoire. En second lieu, l’Europe est responsable de
l’holocauste : l’exode massif des Juifs en provenance
d’Europe vers la Palestine a été, nous le savons,
conséquence immédiate de l’holocauste qui s’est
déroulé en Europe. L’Europe s’acquitte-t-elle de cette
responsabilité ? Point d’interrogation, point d’interro-
gation. Pas du tout. C’est en fait les Palestiniens qui
paient le prix des crimes perpétrés en Europe contre
les Juifs. Et ces crimes, ce sont tout d’abord, naturel-
lement l’holocauste, mais aussi la malveillance antisé-
mite qui l’a précédé pendant des siècles. Mais pas un
seul mètre carré de terre européenne n’a été mis à la
disposition des Juifs pour leur permettre d’établir un
refuge sûr. Ce sont les Palestiniens en revanche qui
ont perdu _0% de leur territoire, et après la guerre
des six jours les Palestiniens ont tout perdu. Non, je
ne prétends pas que l’Europe abandonne complète-
ment les Palestiniens à leur sort. L’Union Européenne,
et ses Etats membres, ont offert beaucoup d’aide hu-
25
manitaire aux Palestiniens, tout au moins jusqu’à ce
que le Hamas accède au pouvoir. Il convient toutefois
de faire deux remarques à propos de cette assistance
de l’Europe. Pour commencer l’aide européenne perd
de son brillant par rapport à l’aide colossale qu’Israël
continue de recevoir de la part des Etats-Unis. En ce
moment, c’est plus de 3 milliards de dollars par an.
Il n’est donc pas étonnant du tout qu’après les Etats
Unis, Israël possède le plus grand parc d’avions de
chasse au monde, disposant de loin de l’armée la plus
puissante du Moyen-Orient. Israël possède en outre
l’arme nucléaire. Il convient également de mentionner
que l’aide de l’Europe n’est qu’un analgésique. L’Union
Européenne ne fait, et n’a presque rien fait d’autre,
pour éradiquer la cause de l’extrême misère des Pa-
lestiniens. Oui, l’Union Européenne échoue lamenta-
blement à cet égard. Mais sachez toutefois que je ne
plaide pas pour que nous, à notre tour, fournissions
des armes aux Palestiniens, à l’instar de ce que font
les Américains pour Israël. Je soutiens cependant que
nous devrions enfin mettre en application la clause
spéciale de l’accord euro-méditerranéen d’association
entre la Communauté européenne et Israël. Peut-être
pendant nos discussions, nous pourrons parler de la
réaction de l’Ouest. Malheureusement, les Américains
et les Européens sont main dans la main pour réagir
à l’accession du Hamas au pouvoir. Nous en parlerons
plus tard. Vous avez, Mme la Présidente, mentionné
le fait qu’en 2002, les Arabes ont proposé à Israël de
céder les zones occupées en 1_67, de les céder aux
Palestiniens avec en contrepartie la reconnaissance
de l’Etat d’Israël par tous les membres de la Ligue
arabe. La même chose s’est passée vingt ans aupa-
ravant, en 1__2. Ils l’ont fait deux fois. Mais Israël
n’a jamais donné suite à ce geste.
Quiconque, chers amis, exprime des critiques envers
le comportement du gouvernement de l’Etat d’Israël,
est aussitôt accusé d’antisémitisme. Nous le savons,
vous-mêmes qui venez de réagir avec vos mains, nous
le savons tous, que cette fâcheuse imputation est
26
complètement déplacée. Mais en fait, la menace de se
voir d’emblée attribuer un tel reproche effraie tant de
gens, qu’ils retiennent ou en tout cas atténuent leurs
critiques envers Israël. Quoi qu’il en soit, je ne veux
pas me taire. Et il est conseillé dans cette délicate
question d’écouter des voix juives, et il y en a à foison,
d’écouter une déclaration du réseau nommé « Juifs
Européens Pour une Paix Juste ». Je cite : « Les Juifs
européens pour une paix juste demandent à la com-
munauté internationale, à l’Organisation des Nations
Unies et à l’Union Européenne de prendre enfin leurs
responsabilités et de faire cesser le bain de sang en
Palestine. L’injustice de 3_ ans d’occupation militaire
par Israël doit cesser. Il est totalement inacceptable
que la charte de l’Organisation des Nations Unies, le
droit international et d’innombrables résolutions et
décisions de l’ONU aient été négligées par le Gouver-
nement israélien ». En Israël même, vous le savez,
vous avez mentionné les noms de quelques organisa-
tions, il y a de courageux militants pour la paix, qui
continuent en dépit des déformations en provenance
de l’opinion publique, de donner leur rapport sur les
injustices en cours. B’tselem est une de ces organi-
sations. Ses rapports tiennent toujours un langage
ferme et clair. Par exemple le rapport Land Grab « Vol
de terre ». Ce rapport, en 2002, dénonce le pillage des
terres occupées pour la construction des colonies. Une
de ses conclusions est la suivante : la modification
flagrante qu’Israël a provoquée sur la géographie de
la Cisjordanie pour la construction des colonies et le
choix de leur emplacement déjoue toute possibilité
réelle de pouvoir établir un Etat palestinien indépen-
dant et viable. Comment ? C’est une déclaration forte
et choquante à la fois. Il y a quelques années, plu-
sieurs centaines de Juifs sud-africains ont publié une
déclaration de conscience dans laquelle ils ont établi
un parallèle entre le traitement des Palestiniens par
Israël et la répression de la population noire pendant
le régime d’apartheid. Et c’est ce que fait également
l’archevêque Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix :
« Cela me fend le cœur, écrit il après avoir rendu
27
visite aux territoires occupés, cela me fend le cœur
lorsque je vois comment les Palestiniens sont traités
par l’Etat d’Israël. Leur souffrance est celle que nous
avons connue jadis en Afrique du Sud ».
Y a-t-il encore une perspective de paix équitable ?
Il y a deux modèles, dont l’un est le modèle de deux
pays voisins, le pays d’Israël et un pays palestinien
viable. Mais comment pourraient cohabiter les Israé-
liens et les Palestiniens dans une telle hypothèse ?
Au mieux, on ne cesse de délibérer et de discuter à
ce propos, partout dans le monde, mais toutes ces
discussions ne concernent qu’un mythe : un Etat
palestinien réellement viable n’est plus réalisable.
Fini. Passé. Il n’est plus réalisable. Il ne reste plus
maintenant que la moitié de la Cisjordanie, et cette
moitié est de surcroît morcelée si l’on tient compte
des annexions de facto par les colonies, et de tous
les équipements d’infrastructures correspondants,
et du mur. Et puis, Jérusalem-Est, j’en parlerai plus
pendant notre discussion, je suis conscient que j’ai
été invité par l’Association « Pour Jérusalem ». Il
est clair qu’une solution équitable ne pourra naître
de négociations entre Israël et les Palestiniens. Les
hommes politiques qui persistent à croire que de
telles négociations sont nécessaires ou souhaitables
ne se rendent apparemment pas compte, en dépit
de l’évidence de la situation qu’ils demandent des
négociations entre un lion et un mouton déjà à moi-
tié dévoré. Il convient donc d’imposer une solution
juste. Mais, dit-on, seuls les Américains en seraient
capables. Seulement, il ne faut pas s’attendre à une
telle intervention de leur part et certainement pas tant
que les pays de l’Union Européenne continueront de
se comporter comme des vassaux de Washington.
Vous l’avez compris déjà. Nous, les Européens,
nous avons une obligation morale de faire enfin tout
notre possible pour créer la perspective d’une paix
équitable au cœur du Proche-Orient et si nous conti-
nuons d’échouer en cela, un chapitre d’une injustice
2_
monstrueuse s’ajoutera à l’histoire de l’humanité.
Israël et les Etats-Unis y seront dénoncés comme
les responsables principaux et l’Europe sera désignée
comme une complice honteuse.
•••
pour nous et je voudrais attirer l’attention là-dessus.
Vous l’avez souligné dans votre exposé et cela m’a
vivement intéressé. Elle devient dangereuse pour
l’Europe. Je ne parle pas simplement du point de vue
de la justice que nous devons aux Palestiniens, mais
aussi du point de vue de notre intérêt. Car la ques-
tion palestinienne n’étant pas résolue, l’aggravation
des crises au Proche-Orient va être cumulative, ces
crises se nourrissant l’une l’autre. Vous avez aussi la
question d’Irak. Vous avez maintenant la question de
l’Iran, de la Syrie, du Liban. Tout cela s’accumule, se
nourrit, et va créer une situation plus qu’explosive.
Les Etats-Unis sont loin de là, alors que l’Europe est
toute proche. Je voudrais qu’on attire bien l’atten-
tion sur ce danger que je pense considérable, et qui
n’est pas très éloigné à la vitesse où vont les cho-
ses. Quand on voit ce qui s’est passé au Liban, avec
quelle brutalité, avec quelle soudaineté, on se dit que
le pire n’est pas forcément très loin, si on n’y prend
pas garde. Or, la question palestinienne est centrale
41
et tant qu’elle ne sera pas réglée, cette situation
explosive perdurera.

 

 

 

 

J’ai découpé et dissous dans l’acide le corps de Lumumba

 

 

BRUGES (Belgique), 15 mai 2002 (AFP) – Près de quarante ans après l’assassinat de Patrice Lumumba, le Belge Gerard Soete vient enfin de se défaire d’un lourd secret : une nuit de janvier 1961, dans une puanteur d’acide sulfurique et de cadavres écartelés, il fit disparaître le corps du martyr congolais.

 

« Est-ce que la législation me le permettait ? », se demande-t-il aujourd’hui, à 80 ans et en bonne santé, dans son pavillon d’un faubourg résidentiel de Bruges (nord-ouest) où l’AFP l’a rencontré. « Pour sauver des milliers de personnes et maintenir le calme dans une situation explosive, je pense que nous avons bienfait », ajoute-t-il, en dépit de « la crise morale » qu’il doit avoir traversée après cette nuit « atroce ».

Le 17 janvier1961, sept mois après l’accession du Congo à l’indépendance,Patrice Lumumba, le premier chef de gouvernement du pays, était assassiné près d’Elisabethville (actuellement Lubumbashi, sud), capitale de la province alors sécessionniste du Katanga. Criblé de balles, son corps n’a jamais été retrouvé, pas plus que ceux de deux proches tués avec lui, Joseph Okito et Maurice Mpolo.

Selon l’auteur, le but de l’élimination était, en pleine guerre froide, de maintenir le Congo dans la sphère d’influence occidentale. La thèse a connu un tel écho qu’une commission d’enquête parlementaire belge, chargée d’éclaircir « l’implication éventuelle des responsables politiques belges » dans l’assassinat, a entamé ses travaux le 2 mai. Une commission qui auditionnera Gérard Soete, commissaire de police chargé à l’époque de mettre en place une « police nationale katangaise ».

Le Brugeois dut d’abord transporter les trois corps à 220 kilomètres du lieu d’exécution, pour les enfouir derrière une termitière, en pleine savane boisée. De retour à Elisabethville, il reçut cependant « l’ordre » du ministre de l’intérieur Katangais Godefroi Munongo de faire littéralement disparaître les cadavres. La popularité de Lumumba était telle que son cadavre restait en effet gênant. Le « pèlerinage » sur sa tombe pouvait raviver la lutte de ses partisans.

« Petit Gérard Soete de Bruges, je devais me débrouiller tout seul avec trois corps internationalement connus », résume-t-il aujourd’hui. « Toutes les autorités belges étaient sur place, et elles ne m’ont pas dit de ne rien faire », ajoute-t-il, avec un fort accent flamand. Accompagné d’ »un autre blanc » et de quelques congolais, épuisés « d’une scie à métaux, de deux grandes dames-jeannes et d’un fut d’acide sulfurique », il leur fallut toute la nuit, du 22 au 23 janvier, pour accomplir leur besogne.

« En pleine nuit africaine, nous avons commencé par nous saouler pour avoir du courage. On a écarté les corps. Le plus dur fut se les découper » avant de verser l’acide, explique l’octogénaire. Il n’en restait presque plus rien, seules quelques dents. Et l’odeur ! Je me suis lavé trois fois et je me sentais toujours sale comme un barbare », ajouté-t-il. De retour en Belgique après1973, Gérard Soete contera cette terrible nuit dans un roman, « pour (se) soulager », mais sans livrer son nom.

Un historien français tente de minimiser la traite des esclaves
 

Depuis le Code noir (1685), rares sont les intellectuels français qui ont remis en question le socle raciste sur lequel repose notre regard sur « les noirs », africains ou antillais. Les récentes saillies négrophobes d’Hélène Carrère d’Encausse, Alain Finkielkraut ou Nicolas Sarkozy ne sont pas de malheureux dérapages mais la continuité désolante de préjugés nourris depuis quatre siècles [1].

 

Une négrophobie académique ?
Olivier Pétré-Grenouilleau, ou la banalisation de la Traite
Source: http://www.indigenes-republique.org/spip.php/spip.php?article1145
jeudi 6 décembre 2007

Qui, en France, sait que Saint-Simon, Bossuet, Montesquieu ou Voltaire ont commis, sur ces questions, des pages monstrueuses ? Que Renan, Jules Ferry, Teilhard de Chardin, Albert Schweitzer ou encore le général De Gaulle leur ont emboîté le pas ? C’est pourtant ce que vient nous rappeler Odile Tobner dans son livre Du racisme français . De ce livre salutaire nous publions un extrait consacré à l’historien-fétiche des grands médias : Olivier Pétré-Grenouilleau, et à la manière plus que douteuse dont il revisite l’histoire de la Traite des Noirs.
Les médias viennent de mettre en vedette un historien, Olivier Pétré-Grenouilleau, présenté religieusement comme un oracle. Il avait déjà, il y a quelque temps, dans un ouvrage de vulgarisation consacré à la question (La Traite des Noirs, paru dans la collection « Que sais-je ? » [2]) présenté le sujet à sa façon :

« Concernant les idées, presque rien n’a en effet été véritablement inventé depuis le XIXe siècle, époque à laquelle les abolitionnistes faisaient de la traite la cause du malheur de l’Afrique, tandis que leurs détracteurs n’y voyaient que la conséquence de son anarchie. »

Renvoyer dos à dos les uns et les autres est déjà scandaleux ; mais l’auteur penche en réalité du côté le plus malhonnête :

« Il serait exagéré, à la faveur d’une lecture européocentriste dépassée de l’histoire africaine, de voir dans les effets démographiques de la traite l’une des raisons essentielles du mal-développement africain. »

Qu’est-ce à dire ? Où est cette lecture européocentriste dépassée qui aurait, dit-on, exagéré les effets de la traite ? C’est un pur fantôme que l’on désigne vaguement, sans apporter la preuve de son existence. Toutes les lectures européennes sans exception minimisent au contraire les chiffres, dans des proportions évidemment différentes. On aimerait par ailleurs savoir ce que serait une « lecture non européocentriste » : une lecture faite par des Européens comme M. Olivier Pétré-Grenouilleau, se mettant à la place des noirs et faisant leur Histoire à leur place pour dire que les Européens n’étaient pas racistes ? On est dans la divagation.

Il est hasardeux d’affirmer que la traite n’a pas eu d’influence sur la démographie africaine : la thèse est cependant soutenue avec aplomb. On va même jusqu’à évoquer « l’ensemble des phénomènes positifs et négatifs » de la traite, sans prendre conscience apparemment de la monstruosité d’une telle phrase, qu’aucun commentateur autorisé n’a, il est vrai, relevée. Quel phénomène « positif » peut bien être induit par tant de douleurs et de morts, sauf pour les bénéficiaires bien entendu ?

Suit une assertion qui fera bien rire les démographes :

« Cependant la nature polygame des sociétés africaines a sans doute eu pour effet d’atténuer voire d’annuler en bonne partie cet éventuel déficit des naissances. »

La natalité – c’est assez facile à comprendre – se mesure au nombre d’enfants par femme et non au nombre de femmes par mari. Que les unions soient monogames ou polygames, les femmes ne peuvent faire qu’un nombre déterminé d’enfants. La polygamie réduit au contraire le nombre d’enfants par femme, en instituant un délai d’isolement après chaque naissance. Le mari polygame est certes le père putatif d’un grand nombre d’enfants, mais c’est au prix du célibat forcé des jeunes et des pauvres. Par ailleurs, aucune société n’est par nature – toujours cet essentialisme raciste – monogame ou polygame. La polygamie est liée à une conjoncture historique et culturelle. On la trouve soit dans des sociétés guerrières où les hommes sont décimés, où les femmes sont un butin, comme chez les Grecs de l’époque homérique, soit dans les sociétés décimées par l’esclavage. Olivier Pétré-Grenouilleau prend les effets pour la cause. Avec la disparition de tant d’hommes – on a vu que les femmes étaient très minoritaires dans les cargaisons –, comment la polygamie n’aurait-elle pas été une réaction obligée de la société ?

Le simple bon sens permet de comprendre que la saignée de la traite a été pour l’Afrique une catastrophe, humaine, culturelle, économique, démographique. Dans un livre remarquable, Louise Marie Diop-Maes remet à leur place bien des aberrations intéressées – et d’abord elle pose la seule question pertinente :

« Les effets de la traite des humains en Afrique noire sont-ils évaluables ? » [3]

Entre les fanatiques de l’innocuité, voire des bienfaits de l’esclavage, à la suite d’un certain Philip Curtin, qui ne craint pas d’affirmer, par exemple, que l’introduction du maïs en Afrique aurait « compensé les pertes humaines » – comme si l’Afrique manquait de plantes comestibles, comme si l’alimentation remplaçait les bouches manquantes [4] –, et la majorité des universitaires français, considérés par les premiers comme des extrémistes de l’interprétation sévère de la traite parce qu’ils limitent l’effet négatif à une stagnation de la population, il n’y a pas une grande différence.

On est obligé de les laisser à leurs chicaneries si l’on veut commencer à parler raisonnablement du passé de l’Afrique. Marie-Louise Diop-Maes conclut :

« J. Inikori (Nigeria), Walter Rodney et moi-même, par des méthodes d’analyse différentes, sommes arrivés à la conclusion que les répercussions de la traite ont provoqué une diminution de la population entre 1500 et 1900 et que, parallèlement, l’Afrique noire s’est progressivement sous-développée durant la même période. »

Le dépeuplement de cette période s’est accompagné de l’éclatement d’importants ensembles politiques, culturels et sociaux et d’un repli sur les unités de base : famille, clan, tribu. C’est l’image de l’Afrique contemporaine.

« Il ne s’agit pas d’un sous-peuplement chronique, d’un tribalisme perpétué depuis la Préhistoire, sur une terre étouffante et maudite, ou trop clémente, mais bien d’un dépeuplement et d’une atomisation qui ont débuté au XVIe siècle. »

Après la mise en cause des Arabes à égalité avec l’Occident, l’autre pilier de la science blanche pour tenter d’exonérer l’Histoire de France d’un chapitre peu glorieux est la collaboration des Africains à la traite. On sait [5] que Voltaire dit, dans le chapitre de Candide sur Le nègre de Surinam, que la mère vend son enfant, ce qui est bien sûr une calomnie manifeste à l’égard des Africains. La demande d’esclaves par les Européens a causé certes des expéditions destructrices. Dans toute situation de domination, il y a des collaborateurs dans le groupe dominé. Il faut simplement poser la question : dans un crime, est-ce que le recrutement de complices est une circonstance atténuante ou aggravante ? La responsabilité du complice vient-elle diminuer celle de l’artisan principal ? Des Africains sont-ils venus proposer en Europe leur collaboration et leur marchandise ? Encore une fois ce sont des questions de simple bon sens.

L’inventaire des ouvrages qui répandent des aberrations racistes sur l’histoire de la traite et de l’esclavage serait infini. On se contentera d’un seul, qui n’est pas marginal puisqu’il s’agit d’un banal et récent livre de vulgarisation, où les perles abondent, telle celle-ci :

« Sur place aux Antilles, les Noirs avaient conservé le culte du Vaudou, qui aggravait les mentalités de certains d’entre eux. Les “nègres marrons” armés de machette (sabre à couper la canne à sucre) étaient enrôlés par les plus criminels d’entre eux pour les massacres des Blancs. Mais tout cela n’empêcha pas les nombreuses unions hors mariage qui engendrèrent une nouvelle ethnie : les mulâtres. » [6]

Un véritable bouquet en quelques lignes. Des hommes qui, dans une situation d’écrasement et d’humiliation absolus, trouvent le courage surhumain de se révolter sont-ils des criminels ou des héros ? Pourrait-on, dans un ouvrage historique d’aujourd’hui, appeler « criminel » un homme évadé d’un camp de concentration, tuant quelques gardiens au passage, sans provoquer le plus grand scandale ? On est obligé de poser cette hypothèse si l’on veut donner le sentiment d’une monstruosité qui échappe manifestement aux lecteurs de pareils ouvrages, tant le racisme imprègne le subconscient. User du doux euphémisme de « unions hors mariage » pour désigner le crime le plus lâche par sa facilité et son impunité – le viol systématique des esclaves noires –, est-ce faire oeuvre d’historien ? Depuis quand les enfants nés hors mariage constituent-ils une « ethnie », sauf à adhérer à des distinctions racistes ?

On ne résiste pas à l’envie de citer quelques perles de la même origine :

« Quelques années plus tard [7] , il ne resta rien des richesses accumulées dans ces îles et nombre de négociants métropolitains furent ruinés. Mais on peut considérer que ces derniers auront été le vecteur de l’implantation de l’ethnie noire. Par voie de conséquence, sans doute que les descendants de celle-ci auront ainsi échappé à d’autres fléaux. »

Ainsi les richesses se seraient évaporées. Cela n’existe pas, sauf dans des croyances magiques. Les richesses ont changé de main, elles ont servi à développer des industries, armement, accastillage, industries du luxe, etc. Mais le comble du cynisme ou de la stupidité, on ne sait, c’est d’indiquer comme seul bénéfice de cette période d’avoir permis aux Africains de quitter leur enfer d’origine… et en plus le transport était gratuit !

D’autres jugements, dans des ouvrages hautement scientifiques, laissent tout aussi pantois :

« Le chapitre qui venait de se clore en 1848 n’était pas complètement négatif. Une indéniable prospérité économique s’était traduite dans les faits dès les débuts de la traite des noirs. » [8]

Autant s’extasier de ce que le prodigieux effort de guerre allemand, entre 1940 et 1945, fut fi nancé par le pillage des pays occupés et l’extermination de la main d’œuvre déportée. Ce qui est escamoté avec la plus grande désinvolture dans ce jugement de « valeur », qui affiche de façon obscène la primauté de l’argent, c’est ce que certains appellent pudiquement la question morale. C’est avouer que le traitement réservé aux noirs ne relève pas de la moralité, comme le disait Montesquieu.

On ne recommandera jamais assez au lecteur de l’historien de faire preuve d’esprit critique face à une Histoire qui n’est jamais parfaitement objective. L’Histoire ment toujours d’une certaine façon, au moins par omission, puisqu’on ne saurait inventorier la totalité des faits. Surtout l’Histoire est une matière d’autorité, et l’autorité, en l’occurrence, est celle des vainqueurs. Un ensemble de faits aussi bien établis et documentés que la Révolution française a connu et connaîtra diverses présentations et interprétations dont aucune ne peut prétendre s’imposer comme dogme. Il y a eu la Révolution tueuse : guillotine, tricoteuses, tribunaux révolutionnaires. Les images de la terreur révolutionnaire sont bien ancrées dans la tradition scolaire. Cette terreur a causé, de 1792 à 1794, de trente-cinq à quarante mille morts dans toute la France, qu’ils aient été exécutés sommairement ou qu’ils aient fait l’objet d’une condamnation à la peine capitale. Mais l’Histoire a refusé une célébrité analogue aux trente mille communards que les Versaillais tuèrent pendant la seule « semaine sanglante » de mai 1871 [9] : les morts faits par la Révolution comptent toujours beaucoup plus que ceux dus à la répression.

Autre exemple : c’est l’Histoire qui a fait de la prise de la Bastille – une horde populeuse, type racaille de banlieue assiégeant un commissariat, se fait ouvrir les portes d’une forteresse quasi vide et tue sauvagement les gardes et le gouverneur – le mythe national par excellence. Tout est dans l’interprétation.

Si un événement aussi important de notre Histoire nationale peut donner lieu à de telles distorsions, combien doit être problématique l’histoire de l’esclavage et de la colonisation ! L’Histoire de l’Afrique qui nous est racontée en France est celle des conquérants : c’est son premier défaut. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention mais d’un constat. C’est une première et fondamentale distorsion. Tout comme les peuples africains ne sont toujours pas émancipés de la tutelle politique de l’Occident, ils ne se sont pas encore emparés de leur Histoire pour leur propre usage et pour en imposer la vision au monde.

Les Traites négrières

La dernière et très douteuse contribution à cette Histoire dominée est l’ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau intitulé Les Traites négrières, essai d’histoire globale. Le titre, à lui seul, a son éloquence. Que peut bien vouloir dire d’abord une « histoire globale » ? Il s’agit apparemment de noyer les phénomènes un peu crus dans un ensemble flou. C’est le contraire d’un comparatisme critique. On pourrait ainsi, si on l’osait, faire une histoire globale de l’antisémitisme qui dissoudrait et relativiserait la Shoah dans les millénaires persécutions contre les juifs.

L’expression « les traites négrières », quant à elle, annonce la thèse et le sophisme fondamental du livre. Par ce pluriel l’auteur prétend qualifier trois traites : la traite arabo-musulmane, la traite interne à l’Afrique et la traite européenne. Il n’y a eu en fait qu’une seule traite négrière, c’est-à-dire à fondement exclusivement raciste, c’est celle pratiquée par les Européens. La traite arabo-musulmane, succédant à celle pratiquée par l’Empire romain dans toute son aire, a frappé des captifs de toutes origines non musulmanes [10]. Quant au servage ou au rapt pratiqués dans certaines sociétés africaines, comment pourraient-ils recevoir la qualification de négrier, qui traduit par essence la subjectivité du regard « blanc » ?

Dès le titre, la fonction idéologique du livre apparaît donc clairement. On s’explique alors le lancement médiatique dont il a bénéficié, sans précédent pour un ouvrage aussi indigeste, de facture lourdement universitaire [11]. On vit l’auteur accueilli par un chorus d’applaudissements sur tous les plateaux de télévision, et son livre, loin d’être l’objet d’un quelconque débat, fut unanimement porté aux nues par des critiques qui n’en avaient certainement pas lu dix pages, mais qu’importe. C’est à l’idéologie professée par le livre qu’allait leur enthousiasme : ils ne pouvaient que faire un triomphe. La véritable croisade entreprise alors pour le défendre contre toute contestation a atteint des sommets d’indécence.

Par un artifice assez grossier, l’auteur prétend débarrasser l’histoire de l’esclavage de ses « clichés » et de ses « poncifs » [12] – c’est ainsi qu’il qualifie aimablement les travaux de ses prédécesseurs, prétendument pervertis par leurs bons sentiments. Ceux-ci auraient, selon lui, dramatisé la traite et l’esclavage, qu’il se charge, lui, de banaliser.

En réalité, cette histoire telle qu’elle a été racontée par les Européens est toujours restée bien en deçà de l’horreur de la traite transatlantique et de l’esclavage tels que les ont vécus les noirs. Cette description, devant laquelle ont reculé les historiens blancs, même « bienveillants », est encore à faire.

Le racisme a en effet joué un rôle essentiel dans le déchaînement de ce que Rosa Amelia Plumelle-Uribe appelle « la férocité blanche » [13]. Cet aspect de l’étude de l’esclavage est et a toujours été, sauf chez quelques auteurs haïtiens, largement tabou. La rouerie consiste à présenter au contraire comme taboue la description adoucie et relativisée de l’esclavage, qui est pourtant la norme. Mais jamais on n’était allé aussi loin dans l’atténuation. Ainsi Pétré-Grenouilleau dénonce-t-il « le portrait apocalyptique » [14] qui aurait été fait du transport des captifs, le « taux d’entassement », « souvent exagéré par les abolitionnistes » [15], sans qu’aucune preuve ou référence soit apportée à l’appui de ces appréciations éminemment subjectives. C’est le second défaut majeur de l’ouvrage : des affirmations subjectives jamais étayées de la moindre preuve. C’est ce que l’on présente en France comme une grande oeuvre d’historien !

Pétré-Grenouilleau parvient, dans un livre consacré à la traite négrière, à prouver l’excellence de la moralité blanche : loin que l’esclavage raciste puisse être reproché spécifiquement aux Européens, l’abolitionnisme prouve leur supériorité. En effet le mouvement abolitionniste est, selon lui, né par génération spontanée. Nulle part n’est formulée l’hypothèse, pourtant la plus vraisemblable, que l’abolitionnisme est né de l’atrocité toute particulière de la traite atlantique, l’opinion européenne s’émouvant légitimement des conditions terrifiantes du transport, et des débordements de cruauté de l’esclavage. À l’explication de bon sens on substitue une thèse hautement improbable mais flatteuse. La distorsion par une interprétation tendancieuse est ici manifeste.

Il est bizarre, à ce propos, que personne n’ait relevé ce grave défaut de rigueur historique : ce dont l’ouvrage se prétend une réfutation n’est jamais clairement désigné, il s’agit d’une sorte de nébuleuse historique sans auteurs, sans titres, sans citations. En l’espèce, les « exagérations » incriminées par l’auteur seraient le fait d’un groupe désigné vaguement par le terme « les abolitionnistes ».

D’une façon générale, des assertions très douteuses ne sont pas étayées. Ainsi cette affirmation pour le moins étrange :

« Ajoutons que l’introduction d’Africains favorisa l’apparition d’épidémies chez les Indiens. » L’auteur explique la disparition des Indiens d’Amé rique essentiellement par le « choc microbien ». [16]

C’est faire bon marché des témoignages les plus anciens sur la question, à commencer par ceux de Las Casas, relayés par Montaigne, dès le XVIe siècle :

« Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples [17] passés au fil de l’épée. »

Un autre thème récurrent du livre est la récusation de la question morale :

« L’aspect moral mis à part, peu de choses distinguaient le trafic négrier des autres grands commerces maritimes » [18]

« La traite ne doit pas être réduite à une simple affaire de morale ». [19]

Il se trouve que, comme l’auteur lui-même le note, ce trait caractérise le discours des négriers :

« Ce type de discours [économique] permettait d’évacuer les dimensions morales et intellectuelles du débat. » [20]

Il s’inscrit donc directement dans l’héritage de l’idéologie négrière, dont tout le livre constitue une tentative de réhabilitation qui semble avoir porté ses fruits.

L’engagement idéologique, au détriment de la prudence du savant, est confirmé par le caractère catégorique des assertions. Bien loin que les chiffres de la traite et de l’esclavage soient connus avec certitude, ils sont toujours hautement hypothétiques et risquent de le rester définitivement. On s’étonne même de la pauvreté des connaissances derrière l’apparence de savoir produite par les répétitions. D’un ouvrage à l’autre, les mêmes informations sont présentées sans aucun recul critique. L’inventaire, évidemment partiel, des expéditions n’est qu’un élément qui devrait, loin d’être sacralisé, être complété par bien d’autres points de vue.

Dans la plupart des colonies américaines, notamment caraïbes, la population des esclaves était cinq à dix fois plus élevée que celle des colons. Ces chiffres pourraient utilement être commentés et se prêter à des projections. Mais non, on fait comme si on savait tout et comme si le dernier mot avait été dit : l’Histoire est définitivement établie sur ce point. L’acharnement à soutenir cette clôture est en lui-même suspect, aucune question historique ne pouvant être considérée comme définitivement connue. C’est cette assertion qui a été largement diffusée dans le public, sans aucune réserve critique.

On en sait encore moins sur les traites arabes, mais l’imagination et les « projections mathématiques » aidant on aboutit à des chiffres aussi péremptoires. Peu importe que l’on compare, entre autres sophismes, quatorze siècles de traite arabe et trois siècles de traite occidentale, l’important est de produire deux chiffres, lesquels seront ressassés jusqu’à plus soif par tous les mass médias. On est au coeur de la fonction idéologique du livre. Les deux chiffres, largement arbitraires – celui de la traite atlantique et celui des razzias arabes – ont été compulsivement martelés en effet sur tous les plateaux de télé, débats et même dans les bulletins d’information.

Une histoire se prétendant globale et comparatiste aurait pourtant dû souligner bien des différences. Les Arabes, nous dit-on, razziaient souvent pour lever des troupes. Ces razzias devaient donc ressembler assez aux rafles que faisaient les Français pour recruter des troupes coloniales au XXe siècle. L’histoire de ces « enrôlements forcés » reste à faire ; mais on ne les range pas pour autant sous l’appellation de trafic d’esclaves, même si cela lui ressemblait fort. Par ailleurs les noirs se sont fondus dans les populations arabes. Cela signifie qu’ils étaient peu nombreux par rapport à la population globale et que, même s’il y avait probablement des sentiments xénophobes à leur égard, il n’y avait pas de doctrine ni de législation racistes et ségrégationnistes.

La différence fondamentale est là. C’est une différence qualitative essentielle, qui ne tient pas dans la comparaison des chiffres. La dénégation péremptoire d’Olivier Pétré-Grenouilleau – « Les anciens poncifs (du type : la traite est la conséquence d’un racisme à l’encontre des Noirs) étant aujourd’hui complètement dépassés, il serait utile de les remplacer par des hypothèses plus scientifiques » – est d’ailleurs, par son insistance même, l’aveu que l’on a affaire non à une intelligence mais à une volonté. L’énormité de cette allégation, démentie par trois siècles de textes racistes – il est vrai passés sous silence –, n’a choqué personne. Notons, dans cet ordre d’idées, la curieuse présentation de la communauté noire américaine :

« Aux États-Unis […] la force de la minorité noire s’explique surtout par la tendance à l’endogamie et par une forte natalité depuis la guerre de Sécession » [21]

Cette « tendance à l’endogamie », comme euphémisme de la ségrégation raciste, est vraiment une trop belle perle historique. Que penserait-on d’un historien de l’Inde qui noterait une « tendance à l’endogamie » chez les Intouchables ? Il sombrerait sûrement dans le ridicule.

Les thèses développées par Pétré-Grenouilleau ne sont pas nouvelles, elles rejoignent celles exposées beaucoup plus grossièrement et avec beaucoup moins d’efficacité par l’historien raciste [22] Bernard Lugan, notamment dans son ouvrage Afrique, l’histoire à l’endroit. Elles s’inscrivent dans un courant minoritaire de l’historiographie américaine. Ce qui est nouveau, c’est la diffusion forcenée de ces thèses dans les médias à l’occasion de la sortie de ce livre.

Le florilège des titres de presse est éloquent en lui-même :

« La vérité (sic) sur l’esclavage » [23]

« Quelques vérités gênantes (sic) sur la traite des Noirs ». [24]

S’y ajoutent les déclarations tous azimuts d’un historien déchaîné. La plus idéologique, sous le titre :

« Traite négrière : les détournements (sic) de l’histoire » [25]

Avec, en bandeau :

« 11 millions d’Africains furent déportés vers les Amériques de 1450 à 1867. Les traites orientales conduisirent à la déportation de 17 millions de personnes ». [26]

Pétré-Grenouilleau y stigmatise, entre autres, en toute objectivité scientifique, « une certaine gauche tiers-mondiste », au long d’un article qui est un chapelet d’assertions virulentes non étayées et qui, avec un peu de recul, paraîtra bientôt assez époustouflant. La plus scandaleuse de ces assertions est passée comme une lettre à la poste, devant un public extasié :

« Il faut admettre qu’il s’agit du premier exemple de grand commerce international entre Blancs, Noirs et Arabo-Turcs, rentable pour toutes les parties. » [27]

Après ce tir groupé assorti d’une tournée télévisuelle complète sur les talk-shows supposés culturels, peut-être enivré par tant d’exhibitions solipsistes pendant plusieurs mois, Pétré-Grenouilleau se surpasse enfin et dénonce la loi Taubira dans une déclaration haineuse où il confond (bêtement ? intentionnellement ?) « crime contre l’humanité » et « génocide » et s’en prend explicitement aux noirs et à leurs « choix identitaires » [28]. Un collectif d’Antillais ose enfin protester et porter plainte pour négation de crime contre l’humanité. Mal leur en a pris. On assiste alors à une mobilisation massive contre les fanatiques persécuteurs des honnêtes scientifiques. Rebelote dans tous les médias, sur tous les plateaux de télévision, de la troupe des historiens indignés se portant au secours du malheureux injustement persécuté, pétitions pour l’abolition de la loi Taubira, pilonnage de la bonne parole. N’en jetez plus, la cour est pleine ! Piteusement, le collectif des Antillais retire sa plainte. Force reste à l’autorité, à sa « bêtise au front de taureau ».

Post-scriptum Ce texte est extrait du livre d’Odile Tobner, Du racisme français. Quatre siècles de négrophobie, paru aux Éditions Les Arènes en novembre 2007. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de l’auteure et des éditeurs. le titre Une négrophobie académique ? est le fait du collectif Les mots ont importants.
Notes
[1] Voici, à titre indicatif, un Florilège négrophobe non-exhaustif tiré du livre d’Odile Tobner :

« Défendons à nos sujets blancs de contracter mariage avec les Noirs. ». Code noir, édition de 1724

« Les nègres sont si naturellement paresseux que ceux qui sont libres ne font rien. » Montesquieu

« Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres. » Voltaire

« Les Noirs vivaient à un stade de civilisation inférieur parce qu’ils étaient biologiquement inférieurs aux Blancs. » Saint-Simon

« La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise […] ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre […] ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. » Ernest Renan

« Je vous défie de soutenir jusqu’au bout votre thèse qui repose sur l’égalité, la liberté, l’indépendance des races inférieures. Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. » Jules Ferry

« Voici à peu près trente mille ans qu’il y a des Noirs en Afrique, et pendant ces trente mille ans ils n’ont pu aboutir à rien qui les élève au-dessus des singes… Les nègres continuent, même au milieu des Blancs, à vivre une existence végétative, sans rien produire que de l’acide carbonique et de l’urée. » Charles Richet, physiologiste français, prix Nobel de médecine en 1913.

« La privation de la lumière du Christ, et même de tout reflet de cette lumière, a permis à l’esprit mauvais de s’établir en maître sur cette terre déshéritée de l’Afrique… Les Noirs sont de temps immémorial livrés sans contrôle à une sensualité abjecte, à la cruauté, au mensonge. » Teilhard de Chardin

« Quant à l’effort intellectuel que représentent les conquêtes techniques, l’indigène n’est pas capable de l’évaluer. » Albert Schweitzer, prix Nobel de la paix en 1952.

« Ces gens, ils viennent directement de leurs villages africains. Or la ville de Paris et les autres villes d’Europe, ce ne sont pas des villages africains. Par exemple, tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. », Hélène Carrère d’Encausse, académicienne française.

« En fait, l’équipe de France est aujourd’hui black-black-black, ce qui provoque des ricanements dans toute l’Europe. Si vous faites remarquer cela en France, on vous jette en prison, mais il est toutefois intéressant de noter que l’équipe nationale de football est composée presque exclusivement de joueurs noirs. » Alain Finkielkraut

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. » Nicolas Sarkozy

[2] PUF, 1997

[3] Louise Marie Diop-Maes, Afrique noire. Démographie, sol et histoire, Présence africaine, 1996

[4] Malgré une assertion aussi peu sensée, Philip Curtin a fait des disciples dans l’histoire de l’esclavage, dont Olivier Pétré-Grenouilleau, qui ne jure que par lui

[5] Cf. Odile Tobner, Du racisme français, chapitre 2, « Sacraliser le commerce »

[6] Raymond Marin-Lemesle, Le Commerce colonial triangulaire, XVIIIe-XIXe siècle, PUF, « Que sais-je », 1998

[7] C’est-à-dire après l’abolition de l’esclavage

[8] Jean Pouquet, Encyclopaedia Universalis, article « Antilles ».

[9] Chiffres donnés par Jean Derens, article « Terreur », Encyclopaedia Universalis, Thesaurus (2002)

[10] Ce que confirme d’ailleurs Pétré-Grenouilleau : « Le monde musulman, d’ailleurs, fut loin de ne recruter que des esclaves noirs. Tout au long de son histoire il puisa également très largement dans les pays slaves, le Caucase et l’Asie centrale. » On peut y ajouter aussi le monde méditerranéen

[11] L’historien Marcel Dorigny note cependant l’absence de bibliographie à la fin de l’ouvrage comme défaut rédhibitoire pour un ouvrage savant. Il est vrai qu’on aurait alors pu mesurer le caractère limité des sources de l’auteur, compilation d’historiens qui ont ses préférences – le contestable et contesté Philip Curtin en tête – ainsi que ses lacunes, toutes signifiantes. Pas un mot de l’ouvrage, capital et remarquablement documenté, d’Aimé Césaire : Toussaint Louverture, la Révolution française et le problème colonial, Présence africaine, 2004

[12] Ces termes sont récurrents et apparaissent dès l’introduction, (page 12).

[13] Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La Férocité blanche. Des non-blancs aux non-aryens, génocides occultés de 1492 à nos jours. Préface de Louis Sala-Molins, Albin-Michel, 2001

[14] Page 127

[15] Page 135

[16] P. 58. Ainsi ce sont les noirs qui sont la cause de la disparition des Indiens. CQFD. À vouloir en faire trop, on se dévoile.

[17] Au sens de « gens ».

[18] Page 176

[19] Page 124

[20] Page 261

[21] Page 465

[22] Bernard Lugan soutient en effet la thèse d’une hominisation multiple

[23] Le Nouvel Observateur, 03/03/2005

[24] L’Expansion, 29/06/2005

[25] Le Monde, 06-07/03/2005

[26] Pas de période pour le deuxième chiffre, en toute objectivité ; pas, non plus, l’élémentaire précaution de prudence d’un « selon O. P.-G. ». On a la foi ou on ne l’a pas

[27] L’Express, 14/03/2005

[28] Dans Le Journal du dimanche, 12/06/2005

Post Scriptum :
Source : http://lmsi.net/spip.php ?article695

En 1948, les Palestiniens ne sont pas partis « tout seuls »
Ilan Pappé puce2    puce2  
 

« La purification ethnique continue et Israël veut vous la faire accepter « .
Interview de Ilan Pappé, faite par Emanuela Irace pour Il Manifesto, à Rome, le 14 décembre 2007 à l’occasion de son intervention à la leçon inaugurale du Master Enrico Mattei pour les Proche et Moyen-Orient.

 

lan Pappé est arrivé en Italie sans tambours ni trompettes. Hôte de l’Iesmavo (Master Enrico Mattei per il Medio Oriente , NdT), au siège de l’Isiao de Rome (Institut italien pour l’Afrique et l’Orient http://www.isiao.it/, NdT) pour une conférence sur « Israël-Palestine, une terre deux peuples ». Après avoir dénoncé ces derniers mois l’impossibilité de travailler sereinement dans une atmosphère hostile, celle de son université de Haïfa, Pappé est parti en Grande-Bretagne, où il enseigne maintenant à l’université d’Exeter. Historien du non consensus, « révisionniste », il est né en Israël en 1954, de parents juifs qui avaient fui l’Allemagne des années 30 ; il a publié une demi-douzaine de livres. Parmi les plus récents, « The ethnic cleansing of Palestine », non encore traduit en italien. Au centre de l’analyse du grand historien, la politique sioniste de déportations et expulsions de palestiniens réalisées pendant et après la guerre de 1948, quand environ 400 villages furent vidés, effacés et détruits au cours des cinq années qui suivirent.

Professeur Pappé, vous décrivez l’épuration ethnique comme moment constitutif, en 1948, de l’Etat d’Israël. Vous brisez de cette façon le topos de l’exode volontaire des Palestiniens.

En 47-48, les Palestiniens ont été expulsés, même si l’historiographie officielle parle de pressions des leaders arabes qui les auraient persuadés de s’enfuir. L’idée de trouver un refuge pour la communauté juive, persécutée en Europe et anéantie par le nazisme, se heurta à une population autochtone qui était en phase de redéfinition. Projet colonial qui pratiqua l’épuration ethnique, en affrontant de façon anticipée le problème démographique : l’existence de 600.000 juifs contre un million de Palestiniens. Avant que les arabes ne décident en février 1948 de s’y opposer militairement, les Israéliens avaient déjà chassé plus de 300.000 autochtones.

Comment se réalisa la purification ethnique et pourquoi tout le monde s’est-il tu ?

Cela eut lieu en l’espace de huit mois, et ce n’est qu’en octobre 48 que les Palestiniens commencèrent vraiment à se défendre. La riposte des sionistes fut les massacres dans la province de Galilée, la confiscation des maisons, des comptes bancaires, de la terre. Les Israéliens effacèrent un peuple et sa culture. Personne ne dénonça ce qui se passait parce que la Guerre était finie depuis peu. Les Nations Unies ne pouvaient pas admettre qu’une de leurs résolutions (la 181, sur la partition de la Palestine, NDR) se conclut avec une épuration ethnique. La Croix-Rouge avait déjà été accusée de n’avoir pas rapporté avec objectivité ce qui se passait dans les camps de concentration nazis, et les principaux médias ne voulaient pas avoir d’affrontement avec les juifs.

Un sentiment de culpabilité et une « diplomatie », dans l’action des gouvernements, avec quelles conséquences ?

Pendant l’Holocauste, les pays qui aujourd’hui condamnent Israël, ou étaient connivents, ou sont restés silencieux. C’est pour ces motifs que la communauté internationale a abdiqué devant son droit de nous juger. On lui fait endosser une faute à laquelle elle ne peut plus remédier. En perdant ainsi, aujourd’hui encore, le droit de critiquer le gouvernement d’Israël. La conséquence est que quand naquit l’Etat, personne ne lui reprocha l’épuration ethnique sur laquelle il s’était fondé, un crime contre l’humanité commis par ceux qui la planifièrent et la réalisèrent. Dès ce moment-là, l’épuration ethnique devint une idéologie, un ornement infrastructurel de l’Etat. Discours toujours valide aujourd’hui, parce que le premier objectif reste démographique : obtenir la plus grande quantité de terre avec le plus petit nombre d’arabes.

Sous quelles formes et par quels moyens l’épuration ethnique continue-t-elle ?

Avec des systèmes plus « propres et présentables ». Depuis un mois le Ministre de la Justice essaie de légitimer les implantations illégales des colons en laissant intacts les avant-postes. Nous savons que la Haute Cour de Justice est en train de décider si elle doit autoriser le gouvernement à réduire les stocks de carburant, en supprimant l’énergie électrique à Gaza, où vivent un million de Palestiniens qui se retrouveraient sans possibilité de boire de l’eau, parce que la nappe phréatique est polluée par les égouts, et que seul un système de dépuration électrique peut la rendre potable. Mais de ces exemples pour anéantir les Palestiniens il y en a des dizaines, à commencer par le mur, qui est accepté par les Usa et l’Union Européenne.

Qu’est-ce qu’Israël demande à ses alliés ?

Que son modèle soit accepté tel quel. Pendant la guerre de 1967, 300 000 Palestiniens ont été expulsés de Cisjordanie ; pendant ces sept dernières années, la purification ethnique est devenue « construction du mur », qui repousse les Palestiniens vers le désert, hors de la zone assignée du Grand Jérusalem. Le problème est que les dirigeant israéliens conçoivent leur Etat en termes ethniques, raciaux, et sont donc des racistes à tous points de vue. Et cela est perçu par les Palestiniens ; et c’est le plus grand obstacle sur la voie d’une paix entre la Palestine et Israël. Ce qui est appelé « processus de paix » se réduit à : quelle part de la Palestine faut-il de nouveau annexer à Israël et quelle part, très petite, peut-on, éventuellement, donner au peuple palestinien.

Que peut-on faire pour inverser ce processus ?

Avant tout changer notre langage. Il ne s’agit pas d’un affrontement entre juifs et Palestiniens. C’est du colonialisme. Et c’est incroyable qu’au 21ème siècle on puisse encore accepter une politique coloniale. Il faut imposer à Israël les mêmes mesures qu’on avait employées contre le gouvernement raciste de l’Afrique du Sud, dans les années 60-70. Il existe aujourd’hui des mouvements d’opinion de jeunes juifs, en Europe et aux Usa, qui dénoncent la politique colonialiste et critiquent Israël en tant qu’état colonialiste et raciste, pas en tant qu’état fondé par des juifs.

La législation française (et d’autres pays européens) met des restrictions au droit d’exprimer des opinions « révisionnistes » à l’égard d’Israël, mais ne prend pas position pour l’application systématique des résolutions de l’Onu.

J’ai eu une expérience de ce genre il y a deux ans environ. Ma conférence fut interrompue par un groupe d’extrémistes, juifs comme moi, qui m’empêchèrent de continuer. La police arriva, pour me protéger d’eux, pas pour m’accuser. Quant au silence, il est beaucoup plus commode pour les gens de penser de façon conventionnelle. Il faut avoir beaucoup d’énergie et d’originalité pour agir autrement. La Résolution 194, par exemple, établit que les réfugiés palestiniens ont le droit de retourner sur leurs terres. Mais c’est plus facile de ne rien faire et de continuer à penser avec les mêmes formules.

Est-ce que ce sont pour les mêmes raisons que la gauche italienne continue à proposer le modèle « deux peuples deux états » ?

Il est certain que la gauche italienne n’est pas courageuse. Mais elle devra changer, par force, parce que la situation sur le terrain devient catastrophique. Si Israël envahit Gaza, comme c’est dans l’ordre actuel des choses, ils tueront énormément de Palestiniens et pourtant ils ne changeront pas la réalité. Gaza est une grande prison, et il arrivera ce qui se passe dans les révoltes des prisons : l’armée rétablira « ordre et propreté », avec des coups et des tueries. Ce sera un massacre mais, quand ils repartiront, la situation sera toujours la même.

Quels résultats pourraient par contre donner la solution des deux peuples à l’intérieur d’un état unique ?

Il est nécessaire que les populations s’acceptent, que les juifs reconnaissent leurs frères et voisins arabes et vice versa. Après avoir reconnu l’histoire pour ce qu’elle est et après avoir assumé chacun ses propres responsabilités. Reconnaissance, responsabilité et acceptation. En suivant cette voie on pourra arriver à un état unique, où compte le principe « un homme une voix » et où les citoyens, même s’ils ne s’aiment pas, pourront cohabiter. C’est un projet qu’on peut atteindre si on continue à critiquer et à empêcher les crimes qui continuent à être commis par Israël, et si l’on poursuit la campagne de désinvestissement (BDS : Boycott, Désinvestissement, Sanctions, NdT), comme ça a été le cas en Afrique du Sud.

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/23-Dicembre-2007/art36.html

 

1880-1914 : Londres, Paris et Bruxelles pratiquent l’esclavage en Afrique

 

De la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, le travail forcé a été général sur le continent africain. Tous les colonisateurs l’ont imposé. Un phénomène dont on imagine mal l’ampleur.

 

A la veille de la colonisation, l’esclavage était-il totalement aboli sur le continent africain ?

Le commerce extérieur d’esclaves a disparu au cours du XIXe siècle ; les Africains se sont mis massivement à échanger d’autres biens que les hommes sur le marché international : produits des cultures près des côtes, au Sénégal, au Nigeria actuel, mais surtout produits de la cueillette ou de la chasse, qui supposent des transports de lourdes charges sur des distances parfois longues. C’est ainsi qu’en Afrique de l’Est, de même qu’en Angola, se forme un « pré-prolétariat » de dizaines de milliers de porteurs sur lesquels la colonisation naissante va s’appuyer. Subsistent toutefois, sur les marges du continent africain, des formes d’esclavage. D’une part, un esclavage domestique, très différent de l’esclavage tel qu’on le connaît dans le Nouveau Monde : ces esclaves sont largement intégrés dans les familles de leurs maîtres. D’autre part, un esclavage à plus large échelle, en Angola, dans les îles au large du continent africain, aussi bien du côté Atlantique que du côté de l’océan Indien (Cap-Vert, Réunion, Zanzibar). Quand ils se sont installés, les Britanniques aussi bien que les Français ou les Belges ont par ailleurs développé un système d’administration indirecte qui reconnaissait à certains chefs éminents la propriété d’esclaves. Mais cela reste marginal.

Qu’est-ce qui change avec la colonisation ?

Les colonisations donnent naissance à des formes de travail très spécifiques que nous finirons par appeler le « travail forcé ». Celui-ci apparaît à partir des années 1880 pour être progressivement légalisé au cours des deux décennies suivantes. Ce premier âge colonial, entre 1880 et 1906-1908, correspond à la conquête de l’espace territorial colonial ; c’est le moment où les États occidentaux et des particuliers commencent à confisquer des terres aux Africains. Il s’accompagne partout d’un grand nombre de massacres et de violences. Un système juridique se met en place, conforté par les théories racistes, qui refuse aux Africains les droits des citoyens européens et notamment celui de mettre leur force de travail sur un marché libre. A ces «indigènes », on va pouvoir imposer un travail obligatoire. Tout un discours idéologique se construit alors pour affirmer que les Africains n’aiment pas le travail !

Quelles formes prend ce travail forcé ?

Dans certains cas, il s’agit de travaux d’utilité publique : il faut construire des routes et des équipements, porter les affaires des troupes et des administrations coloniales qui conquièrent de nouveaux espaces. A mesure que la colonisation avance, on réquisitionne des hommes dans les villages, en privilégiant les plus vigoureux. Toute la communauté villageoise s’en trouve déséquilibrée. Les vieux, les jeunes et les femmes doivent d’une part contribuer à alimenter ces gens qui partent et, d’autre part, se substituer à eux dans leurs travaux. Cette situation que l’Europe a bien connue en temps de guerre, mais en général pour une durée limitée, est générale en Afrique pendant tout le premier âge colonial. A cela s’ajoute le travail forcé organisé par les compagnies concessionnaires. Toutes les nations colonisatrices – la France, au Congo français, Léopold II et les Belges dans l’État indépendant du Congo, les Britanniques en Afrique de l’Est et en Afrique australe, les Allemands en Afrique de l’Est et dans l’actuelle Namibie, les Portugais en Afrique centrale – ont confié à des entreprises privées des privilèges spéciaux pour exploiter économiquement les territoires. Ces compagnies concessionnaires détiennent des droits sur la terre, sur les biens, mais également des droits régaliens, dont la possession de forces de l’ordre. Un système qui va conduire évidemment à une utilisation discrétionnaire et presque toujours abusive de travailleurs. Ce système a été porté à son paroxysme dans les deux Congo français et belge, en partie parce que ce sont des régions très pauvres en hommes. Le peu de gens disponibles sont systématiquement utilisés. Et ceux qui le refusent sont sévèrement châtiés. A la fin de cette première phase, lorsque se met en place, à partir du XXe siècle, une économie, en principe plus moderne, qui repose moins sur le pillage systématique des ressources, et qui se préoccupe davantage de productions minières ou agricoles, de nouvelles formes de travail forcé sont mises en place. Dans les mines sud-africaines, sur les hautes terres du Kenya britannique, au Cameroun et en Côte d’Ivoire, partout, l’économie de traite contraint une main-d’oeuvre récalcitrante, et souvent rare, à travailler dans les plantations et les mines. Fait troublant, les entrepreneurs africains, qui ne peuvent pas, pour leur part, recourir à cette main-d’oeuvre forcée, se retrouvent en concurrence avec les colons européens. C’est dans cette bourgeoisie agraire naissante africaine qu’on rencontre, dès la fin des années 1920, les premiers critiques du travail forcé. L’un des plus virulents sera Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire.

Que sait-on en Europe de ces pratiques ?

Quelques voix fortes se sont fait entendre. En France, dans l’entre-deux-guerres, les témoignages d’Albert Londres et d’André Gide notamment ont fait éclater le scandale du travail forcé lié à la construction des chemins de fer. Les deux voies ferrées reliant le Congo à l’océan Atlantique, le chemin de fer belge d’abord (1890-1898) et le Congo-Océan, le chemin de fer français ensuite (1921-1934), ont été de véritables cimetières pour la main-d’oeuvre africaine : « un mort par traverse », disait-on. C’est exagéré, mais on estime que la mortalité liée à ces chantiers se chiffre par dizaines de milliers.

Le travail forcé, est-ce différent de l’esclavage ?

Juridiquement, les statuts sont différents. L’esclave est le bien de son maître. Le travailleur forcé, lui, reste libre en droit. Cela dit, dans les faits, les travailleurs forcés sont réquisitionnés et maintenus au travail sous la contrainte. Ils ne touchent aucun salaire et doivent être nourris par les populations des villages qu’ils traversent. Il existe certes des formes de compensation : on donne par exemple au travailleur du sel ou du tissu. Mais ces rétributions restent tellement en dessous de la valeur du travail fourni qu’on ne peut appeler cela un salaire. Et, bien sûr, les travailleurs forcés, comme les esclaves, sont encadrés par des forces de l’ordre, des milices africaines recrutées sur le territoire même, et commandées par des Européens. On comprend que, pour les Africains, esclavage ou travail forcé, cela n’ait pas fait de différence. En Afrique centrale – qu’elle soit sous domination française, belge, allemande –, où l’esclavage interne avait été très marginal et où existaient de nombreuses sociétés minières, les gens ont vécu la mise au travail forcé comme le début d’un esclavage. Et, du côté des élites africaines, pour les instituteurs, les pasteurs, les planteurs, ceux qui savaient ce que l’esclavage avait été, il semblait clair que le travail forcé s’apparentait à de l’esclavage. Ce que beaucoup d’entre eux d’ailleurs vont combattre.

Mais il y a des élites qui collaborent ?

Oui. Les autorités en place ont pu trouver un intérêt dans la colonisation, car non seulement elles ont été maintenues en place, mais elles ont été renforcées par la colonisation. Le pouvoir des États récents, vieux d’un siècle seulement, comme les États musulmans du nord du Nigeria, a souvent été conforté. Quant aux États plus anciens, comme l’immense empire lunda en Afrique centrale, menacés par de nouvelles élites politiques apparues au XIXe siècle, la colonisation leur a offert une planche de salut. Les colonisateurs, eux, étaient prêts à fermer les yeux sur les méfaits de ces chefs dans la mesure où ces derniers leur garantissaient une offre permanente de main-d’oeuvre soumise et respectueuse. C’est le cas de toute l’Afrique guinéenne, en Côte d’Ivoire, en Gold Coast (actuel Ghana), au Togo, au Dahomey (Bénin), au Nigeria, indépendamment de la nationalité des colonisateurs. Congo-Océan : Gide accuse Dans Voyage au Congo (1927), André Gide s’indigne des conditions de la construction du Congo-Océan. « Le chemin de fer Brazzaville-Océan est un effroyable consommateur de vies humaines. [...] Les premiers contingents ont eu beaucoup à souffrir ; tant durant le trajet [...] (certains se noient dans le fleuve et nombreux sont ceux qui décèdent de pneumonie), que sur les chantiers mêmes [...]. La mortalité a dépassé les prévisions les plus pessimistes. A combien de décès nouveaux la colonie devra-t-elle son bien-être futur ? »

Peut-on donner une mesure de la ponction humaine qu’a représentée le travail forcé ?

C’est difficile. Pour les colonies qu’on connaît le mieux, le Congo français et le Congo belge, il semble que, dans les villages les plus proches des voies de communication (voies d’eau et plus tard routes), les pertes pouvaient représenter la plus grande partie des hommes valides. Beaucoup de ces villages sont d’ailleurs désertés par leurs habitants, qui préfèrent s’éloigner et, parfois, passer de l’autre côté de la frontière, pour y découvrir la même horreur, ce que racontait l’abbé Barthelemy Boganda dont la famille, basée en Oubangui-Chari (Centrafrique), a expérimenté les colonisations allemande (Cameroun) et belge (Congo-Kinshasa).

De quoi meurent tous ces hommes ?

Il y a d’abord les causes traditionnelles de mortalité. Les conditions sanitaires dans lesquelles vivent ces gens sont dramatiques, évidemment : maladies sexuellement transmissibles, mais aussi maladie du sommeil qui s’est tragiquement répandue au cours des années 1880-1910 et toutes les maladies liées à la malnutrition. Mais à ces causes traditionnelles s’ajoutent les conséquences du travail forcé. Les conditions sont très dures, les mauvais traitements parfois atroces. Le cas du Congo au temps de Léopold II, lorsque le roi belge en était le propriétaire, c’est-à-dire de 1885 à 1908 (date à laquelle le territoire est transféré à la Belgique), est particulièrement catastrophique. J’ai fait une enquête en 2003 dans la région du caoutchouc rouge, au Congo belge, pour le film de la BBC réalisé par Peter Bate, White King, Red Rubber ; Black Death (« Roi blanc, caoutchouc rouge, mort noire »). Plus de cent ans après, les évocations du travail de collecte dans les plantations de caoutchouc dans la forêt provoquent encore de véritables terreurs dans les villages. On y a gardé le souvenir des exactions. Il n’était pas rare qu’on coupe des mains ou des jambes de travailleurs quand les administrateurs considéraient la production insuffisante.

C’est une incitation au rendement par la terreur ?

Oui. Ce qui est étonnant, c’est que la France, l’Allemagne et l’Angleterre, tout en connaissant les exactions commises, ont pris le système léopoldien en modèle : ce qu’ils voyaient, c’est que le roi belge a obtenu un retour sur investissement rapide et très important. D’ailleurs, on peut dire que le système concessionnaire français s’est construit par imitation du système léopoldien. Le système allemand en Afrique de l’Est et dans le Sud-Ouest africain, la colonisation britannique en Rhodésie (Zimbabwe), contemporains du système léopoldien, sont tout aussi violents [2].

C’est la violence qui les rend rentables ?

Oui. J’imagine que l’on sait que c’est la violence qui les rend rentables, et on l’accepte comme un mal nécessaire qui apprendra aux Africains à devenir producteurs.

Jusqu’à quand ce système a-t-il duré ?

Dans beaucoup de régions le travail forcé est resté en place jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La France est le pays qui a supprimé avec le plus d’éclat le travail forcé : en 1946, par un projet de loi proposé par Félix Houphouët-Boigny. Mais, bien qu’« officiellement » aboli, le travail forcé a pu subsister en fait, dans certaines régions, en Oubangui-Chari, au Gabon, au Congo. Et cela jusqu’à l’indépendance, quelquefois même au-delà. Car, à partir de 1945-1946, le besoin de main-d’oeuvre s’accroît avec l’ouverture de grands chantiers, notamment des ports et des équipements urbains. Parallèlement, les entreprises privées se développent, surtout en Afrique équatoriale : les compagnies forestières ou les exploitations de diamants. Elles requièrent, elles aussi, des travailleurs en nombre. On possède des textes étonnants venant des chambres de commerce d’Oubangui-Chari en Afrique équatoriale française entre 1945 et 1947, expliquant que le travail libre salarié ne convient pas à des populations aussi arriérées que celles de l’Afrique centrale !

Y a-t-il eu des résistances à cette violence du travail forcé ?

Il y a une première forme de réaction : c’est la fuite, surtout dans la première phase coloniale, au temps de la conquête, à la fin du XIXe siècle. On assiste alors à des mouvements de populations considérables : les gens passent d’une frontière à l’autre. Ils ne font d’ailleurs que renouer avec des formes de dissidence traditionnelles dans les sociétés africaines où, quand on n’était pas d’accord avec le système en place, on prenait son bagage pour aller s’installer plus loin. Les « réfugiés » d’aujourd’hui ne font rien d’autre.

Mais y a-t-il eu des insurrections ?

Bien sûr, les insurrections sont à peu près ininterrompues durant toute cette première période. On peut distinguer deux situations, les sociétés africaines étatiques et les sociétés africaines non étatiques. Dans les premières, les populations ont été habituées à une certaine contrainte de l’État. Et se sont accoutumées à des formes de soumission et d’obéissance. Dans ces sociétés-là, les résistances au travail forcé et, au-delà, à tout le système colonial sont relativement faibles, une fois les chefferies décapitées ou mises au pas. Les colonisateurs sont passés par les chefs traditionnels pour accéder à la main-d’oeuvre, limitant ainsi les résistances. Celles-ci ont été relativement faciles à briser et n’ont pas dépassé le début du XXe siècle. Les oppositions ont été beaucoup plus fortes dans ce qu’un militaire français, Gabriel Angoulvant, appelait les « sociétés anarchiques ». Il s’agit de sociétés villageoises qui s’auto-organisaient et où les habitants étaient habitués à se comporter en fonction de leur intérêt et à ne pas se soumettre à des autorités politiques permanentes. Cela concerne le sud de la Côte d’Ivoire, le sud-est du Nigeria, le sud du Cameroun et la plus grande partie de l’Afrique centrale. Jusqu’à la fin des armées 1920, la « pacification », comme on disait, de ces régions a été très difficile ; alors même que l’appareil de l’État colonial s’était renforcé, l’adhésion à l’ordre colonial est restée très superficielle. Ces territoires n’ont jamais été réellement soumis. Dès les années 1930, avec la crise économique, les manifestations de dissidence réapparaissent, dont les plus spectaculaires ont lieu en Oubangui-Chari et au Congo belge. A partir des années 1940, avec la Seconde Guerre mondiale, puis la politisation des populations africaines à partir de 1945, elles se multiplient.

Quelle forme prennent les révoltes ?

Il s’agit le plus souvent de guérilla larvée. Quelquefois, les populations donnent l’impression de se soumettre quand les commandants passent, puis reviennent à des formes de vie antérieures après leur départ. Derrière ce refus se manifeste le rejet des modes du développement économique voulu par la colonisation. Ces oppositions vont se prolonger dans beaucoup de cas au-delà de la colonisation, contre la modernisation autoritaire lancée par les États indépendants. Bien que rares, quelques grandes révoltes éclatent également. La plus significative a eu lieu au Tanganyika (actuelle Tanzanie) : c’est la révolte des Maji-Maji, contre la colonisation allemande, aux alentours de 1905-1910. C’est un soulèvement de misérables sans rapport avec des luttes entre groupes ethniques. Le refus de travailler devient une insurrection contre l’occupant allemand. Les travailleurs n’ont que des fusils de traite, mais ils opposent une résistance tellement forte qu’elle entraîne une interpellation au Parlement allemand, une commission d’enquête et une réforme : l’administration est obligée d’assouplir les conditions de travail. A la même époque, en 1904-1906, une deuxième révolte menée par les Nama et les Herero éclate dans le Sud-Ouest africain sous domination allemande. La répression a été tellement atroce que la plus grande partie de ces deux peuples a disparu : plus de 60000 personnes meurent en deux ans. On peut parler dans ce cas d’un véritable génocide2. On pourrait citer aussi la guerre de Kongo Wara (« guerre de la manche de houe ») en Oubangui-Chari, qui a vu plusieurs groupes ethniques se soulever ensemble contre le régime colonial français entre 1928 et 19313, et l’insurrection des Mau-Mau, au Kenya, sous domination britannique. Celle-ci atteint une violence extrême à partir de 1949. C’est une guerre anticoloniale qui va devenir de fait une guerre de décolonisation. Une guerre qui serait à la fois une guerre d’Indochine et une guerre d’Algérie. Elle commence en 1949, et se prolonge jusqu’en 1963, lorsque le Kenya obtient son indépendance.

Y a-t-il d’autres massacres qu’on pourrait qualifier de génocides » ?

Non. Mais il faut évoquer la répression pratiquée par les Portugais dans leur colonie en Angola. Partout où les gens se révoltent, on les massacre. Il y a également le dossier, très lourd, du Congo léopoldien et belge : la campagne anti-léopoldienne qui est déclenchée à partir de 1905 chiffre en millions de morts les massacres imputables à l’administration belge. Congo français, Oubangui-Chari, Gabon ont aussi été le théâtre de violences terribles. Au Congo français, les crimes ont été si nombreux que Pierre Savorgnan de Brazza, qui avait la réputation d’être un « bon colonisateur », et qui avait apporté le Congo à la France, à la fin du XIXe siècle, a été renvoyé en mission pour enquêter sur ces massacres. Brazza est mort au retour de sa mission et le dossier a été plus ou moins enterré. Au total, il est très difficile de faire un bilan global du nombre de morts. Certains territoires sont mieux connus que d’autres comme l’État indépendant du Congo, où les missionnaires, surtout protestants, ont dénombré les habitants. Pour l’Afrique anglaise, nous disposons des travaux d’un excellent démographe, Robert Kuczynski, qui a publié pendant la colonisation des esquisses démographiques de cet empire. Tous les documents dont nous disposons montrent un creux énorme entre 1880 et 1910, dû aux effets cumulés des violences directes de la colonisation et de ses conséquences indirectes (malnutrition, diffusion d’un certain nombre de maladies, etc.).

Peut-on parler de crime contre l’humanité à propos du travail forcé ?

En historien, pour éviter le défaut de l’anachronisme, je prendrai le point de vue des contemporains du travail forcé. Le premier est celui d’un Noir américain, George Washington Williams. On est au lendemain de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis (1865). Il fait partie de ceux qui rêvent de civiliser l’Afrique et adhèrent au projet colonial, notamment à celui de Léopold II. Très vite, George Washington Williams va sur place, il voit ce qui se passe. En 1895-1896, il est le premier, dans une lettre ouverte à Léopold II, à utiliser l’expression de « crime contre le genre humain », expression qu’on retrouve à la même époque sous la plume d’un autre Noir américain, le missionnaire presbytérien William Sheppard. De Mark Twain à Charles Péguy, nombreux sont les représentants de l’intelligentsia mondiale de l’époque qui s’élèvent contre Léopold II, parlent de « Modern Slave Trade » (« la traite des esclaves modernes »). Ils anticipent sur ce que nous faisons aujourd’hui, en disant que la traite des esclaves a été un crime contre l’humanité. Déjà, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, beaucoup de témoins ont comparé les abus commis par Léopold II à ceux du Sultan rouge de l’Empire ottoman contre les minorités chrétiennes, notamment contre les Crétois et les Arméniens. Un courant de penseurs et d’hommes d’action s’est constitué, notamment autour du publiciste anglais Edmund Morell, auteur de nombreux ouvrages sur le Congo léopoldien et animateur d’un vaste mouvement de réforme du Congo. Les plus radicaux proposaient que les responsables et bénéficiaires du régime léopoldien soient jugés par une justice internationale pour crime contre la civilisation et les droits de la personne. Ces dénonciations n’ont cependant pas eu beaucoup de suites… La Première Guerre mondiale, de ce point de vue aussi, a été très néfaste parce que c’est sur l’Allemagne seule qu’on a rejeté l’accusation d’être un mauvais colonisateur, tandis que la Belgique, la France et la Grande-Bretagne se sentaient dédouanées et évacuaient tout débat pour adopter une politique apparemment différente, celle de la « mise en valeur ». En fait, il va falloir attendre deux ou trois générations d’historiens pour que la question apparaisse de nouveau et c’est seulement à partir de la fin des années 1960 qu’on a commencé à en parler, notamment à l’occasion des discussions sur les origines du sous-développement en Afrique et des débats sur les résistances africaines – qui étaient un moyen indirect de poser le problème des violences coloniales. Mais ce que les historiens n’ont pas vu, c’est que la violence des dominés s’inscrit toujours dans une spirale, qu’elle est une réponse à la violence des dominateurs. Et la violence des dominateurs, cette historiographie n’a pas été capable de l’intégrer parce qu’elle posait la question de l’État et du droit de résistance à l’État, au moment même où, accédant à la souveraineté internationale, la plupart des anciennes colonies se donnaient pour priorité le « développement » et semblaient accepter le maintien de l’État colonial dans ses principales caractéristiques. Aujourd’hui, je pense que ce qui rend nécessaire cette réflexion sur la centaine de la violence dans l’expérience coloniale en Afrique, c’est, d’une part, le fait que les États africains postcoloniaux sont restés très largement aussi violents que l’État colonial ; d’autre part, le fait que les sociétés africaines qui ont résisté à la colonisation, qui ont rallié l’État postcolonial pendant une dizaine, une vingtaine d’années après les indépendances, ont renoué avec la pratique de la résistance qui était celle de l’époque coloniale. La question de la violence coloniale et des réponses des sociétés africaines à cette violence est constitutive de la modernité africaine et des difficultés de l’Afrique à inventer sa propre modernité.

Elikia M’Bokolo : « le travail forcé, c’est de l’esclavage » Un entretien avec Elikia M’Bokolo, directeur d’études à l’EHESS, publié dans L’Histoire [1]. Propos recueillis par Séverine Nikel. http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2372

Notes

[1] Cf. H. Bley, South-West Africa Under German Rule, 1894-1914, Londres, Heinemann, 1971, et J. Koponen. Development for Exploitation. German Colonial Policies in Mainland Tanzania, 1884-1914, Helsinki-Hambourg, Finnish Historical Society, Studia Historica 49, 1995.
[2] N° 302, octobre 2005

La longue tradition esclavagiste et génocidaire de l’Europe

 

 

De la barbarie coloniale à la politique nazie d’extermination
L’auteur de «La Férocité blanche» [Albin Michel, 2001], déploie une argumentation originale et pertinente, que Césaire avait bien sentie dans son «Discours sur le colonialisme», le lien entre les politiques d’anéantissement colonial, l’ensauvagement des sociétés européennes et le choc en retour du nazisme sur ces mêmes sociétés. Afrikara publie le texte d’une communication de cette militante afrodescentante, présenté le 15 juin à Berlin dans le cadre du Forum de Dialogue organisé par la section européenne de la Fondation AfricAvenir.

 

http://www.afrikara.com/index.php?page=contenu&art=1386

Nous sommes réunis ici pour analyser ensemble le lien historique qui, comme un fil conducteur conduit de la barbarie coloniale à la politique nazie d’extermination. Il s’agit d’un effort visant à détecter au moins la plupart des facteurs qui, de manière directe ou indirecte, auraient favorisé le développement politique et l’épanouissement idéologique d’une entreprise de déshumanisation comme la barbarie nazi en Allemagne et au-delà de ses frontières.

Cette contribution est utile à toute démarche qui voudrait mettre fin à toute sorte de discrimination d’où qu’elle vienne ; à commencer par cette discrimination qui consiste à trier parmi les crimes pour ensuite, suivant l’identité des victimes ou parfois l’identité des bourreaux, sélectionner le crime qu’il faut condamner. Cette hiérarchisation des crimes et donc de leur condamnation, demeure un handicap majeur dans la lutte pour la prévention des crimes contre l’humanité dont le crime de génocide.

Esclavage et trafic d’esclaves

Il convient de préciser tout de suite que, les guerres de conquête et les crimes liés à la domination coloniale, ainsi que la réduction d’êtres humains en esclavage, étaient déjà une réalité dans les temps anciens. Par exemple, lorsque la domination des Musulmans arabes s’étend vers l’Europe, le commerce d’êtres humains est une activité millénaire parmi les Européens. Le règne de l’islam en Espagne, de 711 à 1492, a simplement dynamisé la traite d’esclaves intra européenne.1 faisant du continent un important fournisseur d’esclaves, femmes et hommes, expédies vers les pays de l’islam.

Les prisonniers, majoritairement slaves, alimentaient le commerce d’hommes entre Venise et l’empire arabo-musulman du sud de la Méditerranée. C’est ainsi que dans les langues occidentales, le mot « esclave » ou « slave » se substitue au latin «servus» pour désigner les travailleurs privés de liberté. Autrement dit, pendant plusieurs siècles, des Chrétiens européens vendent d’autres Européens à des commerçants Juifs spécialisés dans la fabrication d’eunuques.2, lesquels étaient une marchandise très prisée et fort sollicitée dans les pays de l’empire musulman.

Des chercheurs, spécialistes de l’esclavage en Europe au Moyen Âge, ont vu dans le système d’asservissement inauguré en Amérique par la domination coloniale, un lien de continuité avec les institutions esclavagistes de l’Europe. Jacques Heers dit que «C’est le mérite incontestable de Charles Verlinden, sur ce point véritable pionnier, que d’avoir remarqué que la conquête et l’exploitation coloniales des Amériques s’étaient largement inspirées de certaines expériences toutes récentes en Méditerranée et s’inscrivaient en droite ligne dans une continuité ininterrompue de précédentes médiévaux.3».

J’ai néanmoins choisi d’aborder cette analyse, à partir de 1492 lors de l’arrivée des Européens dans le continent américain. Et j’ai fait ce choix parce que, malgré ce qui vient d’être dit, la destruction des peuples indigènes d’Amérique, l’instauration de la domination coloniale et le système de déshumanisation des Noirs sur ce continent, n’avaient pas de précédent dans l’histoire. Et surtout, parce que la prolongation de cette expérience pendant plus de trois siècles, a largement conditionné la systématisation théorique des inégalités y compris l’inégalité raciale dont les conséquences restent d’actualité.

Premier génocide des temps modernes

Des historiens du 20ème siècle, travaillant sur la conquête de l’Amérique, sont parvenus à se mettre plus ou moins d’accord pour estimer le nombre d’habitants du continent américain à la veille de l’invasion. Il a donc été retenu qu’à la veille du 1500, environ 80 millions de personnes habitent dans le continent américain. Ces chiffres furent comparés à ceux obtenus cinquante ans plus tard à partir des recensements espagnols.4.

Il en ressort que vers 1550, des 80 millions d’Indigènes ne restent que 10 millions. C’est-à-dire, en termes relatifs une destruction de l’ordre de 90% de la population. Une véritable hécatombe car en termes absolus il s’agit d’une diminution de 70 millions d’êtres humains. Et encore, il importe de savoir que ces dernières années, des historiens sud-américains sont parvenus à la conclusion qu’en réalité, à la veille de la conquête il y avait en Amérique plus de 100 millions d’habitants. D’un point de vue européen, ces estimations sont inacceptables, et pour cause ! Si cela était vrai, nous serions devant une diminution de 90 millions d’êtres humains.

Mais, au-delà du nombre d’Indigènes exterminés, le comportement collectivement adopté par les conquérants chrétiens a eu des conséquences qui perdurent. Par exemple, la justification postérieure de ce génocide a conditionné l’évolution culturelle, idéologique et politique de la suprématie blanche à l’égard d’autres peuples non Européens, et finalement à l’intérieur même d’Europe.

La situation d’impunité dont bénéficiaient les conquistadores devait, fatalement, favoriser l’apparition très rapide de pratiques assez inquiétantes. Ainsi, la mauvaise habitude de nourrir les chiens avec des Indigènes et parfois avec des nourrissons arrachés à leur mère et jetés en pâture à des chiens affamés. Ou la tendance à s’amuser en faisant brûler vifs des Indigènes jetés dans des bûcher allumés pour les faire rôtir5. Ce désastre fut la première conséquence directe de ce que les manuels d’histoire continuent à appeler ‘la découverte de l’Amérique’.

La solution africaine

Après avoir vidé le continent américain de sa population, les puissances occidentales naissantes ont fait de l’Afrique noire, une pourvoyeuse d’esclaves pour l’Amérique. Cette entreprise a désagrégé l’économie des pays africains et vidé le continent d’une partie de sa population dans ce qui demeure, la déportation d’êtres humains la plus gigantesque que l’histoire de l’humanité ait connue. Ici, il convient de rappeler la situation des pays africains au moment où ils sont abordés par les Européens.

C’est un fait que, même si le mode de production en Afrique n’était pas fondamentalement esclavagiste, les sociétés y connaissaient certaines formes de servitude. Comme nous l’avons dit, au Moyen âge, l’esclavage ainsi que la vente d’êtres humains, était une pratique très généralisée et l’Afrique n’a pas été une exception. Depuis le 7ème siècle, l’Afrique noire, tout comme l’Europe depuis le 8ème siècle, approvisionne en esclaves les pays de l’empire arabo-musulman.

Il semblerait qu’à l’époque, la dimension et les modalités du trafic d’esclaves n’auraient pas été incompatibles avec la croissance de l’économie dans les pays concernés par ce commerce d’êtres humains. Il est d’ailleurs couramment admis que c’est sous le règne de l’islam en Espagne que l’Europe a commencé à sortir des ténèbres du Moyen âge. Concernant l’Afrique, on notera qu’au 15ème siècle, malgré la ponction faite par la traite négrière arabo-musulmane, les pays de ce continent jouissaient d’un bon niveau de bien être social.
Le dépeuplement du continent ainsi que la misère et l’indigence de ses habitants malades et affamés, décrits par les voyageurs qui abordèrent l’Afrique noire au 19ème siècle, contrastent avec les pays densément peuplés, l’économie fleurissante, l’agriculture abondante, l’artisanat diversifié, le commerce intense et surtout, avec le niveau de bien être social décrits par les voyageurs, géographes et navigateurs ayant abordé l’Afrique noire entre le 8ème et le 17ème siècle, et dont nous connaissons maintenant les témoignages grâce aux diverses recherches, entre autres celles de Diop Maes.6.
Entre le 16ème et le 19ème siècle, les guerres et razzias en chaîne, provoquées par les négriers pour se procurer les captifs, ont conduit à la destruction quasiment irréversible de l’économie, du tissu social et de la démographie des peuples africains. Le cumul des traites, arabe et européenne, au moyen d’armes à feu, le caractère massif, voire industriel, de la traite négrière transatlantique en accroissement constant, a causé en trois siècles, des ravages que le continent n’avait jamais connus jusque là. Ce nouveau désastre fut la deuxième conséquence de la colonisation d’Amérique.

Une entreprise de déshumanisation
Dans le cadre de la domination coloniale sur le continent américain, les survivants indigènes, dépouillés de leurs terres furent refoulés et parqués dans des réserves. Dans le même temps, des millions de femmes, d’enfants et d’hommes Africains arrachés de chez eux et déportés dans l’Amérique, furent systématiquement expulsés hors de l’espèce humaine et réduits à la catégorie de bien meuble ou de sous-homme. L’infériorité raciale des non-Blancs et sa sœur jumelle, la supériorité de la race blanche, furent inscrits dans la loi, consacrées par le christianisme et renforcées dans les faits.
Les puissances coloniales, Espagne, Portugal, France, Angleterre, Hollande, légiféraient pour se doter du cadre juridique à l’intérieur duquel la déshumanisation des Noirs devenait légale. En conséquence, chaque métropole avait un arsenal juridique pour réglementer sa politique génocidaire dans l’univers concentrationnaire d’Amérique. A cet égard, la codification la plus achevée aura été le code noir français7. Promulgué en 1685, cette monstruosité juridique est restée en vigueur jusqu’à 1848 lors de la seconde abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.
Il est significatif que, au moins pendant les 16ème et 17ème siècles, pour autant que nous sachions, il n y eut pas une seule voix autorisée pour dénoncer et condamner l’expulsion légale des Noirs hors de l’espèce humaine. Même au 18ème siècle qui était pourtant le siècle des Lumières, aucun de ces grands philosophes n’a, formellement, exigé des autorités compétentes la suppression immédiate, réelle, sans atermoiements, des lois qui réglaient ces crimes.8.

Une idéologie unanimement partagée
On a l’habitude d’ignorer que grâce à la racialisation de l’esclavage dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, la supériorité de la race blanche et l’infériorité des Noirs sont devenues un axiome profondément enraciné dans la culture occidentale. Il faut savoir que cet héritage pernicieux de la domination coloniale européenne, combiné aux effets néfastes de la manie des Lumières de tout ordonner, hiérarchiser, classifier, a stimulé l’émergence d’une culture plus ou moins favorable à l’extermination des groupes considérés inférieurs.
Entre le 15ème et le 19ème siècle, toute la production littéraire et scientifique concernant les peuples indigènes d’Amérique, visait à justifier leur extermination passé et à venir. Après trois longs siècles de barbarie coloniale sous contrôle chrétien, un des principes validés par les catholiques espagnols, est la certitude que tuer des Indiens n’est pas un pêché.9. Cette conscience fut renforcée par les protestants anglophones, convaincus qu’un bon Indien est un Indien mort. Aussi, toute la littérature concernant la bestialisation des Noir dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, était une véritable propagande en faveur de la traite négrière et de l’esclavage des Noirs présentés comme un progrès de la civilisation.
Lorsque finalement eut lieu le démantèlement de l’univers concentrationnaire d’Amérique, le changement provoqué par les abolitions de l’esclavage eut une portée assez limitée. D’abord parce que l’essentiel des structures et des rapports sociaux et économiques mis en place par la barbarie institutionnalisée, sont restés quasiment inchangés. Et aussi, parce que le triomphe de la pensée scientifique sur la foi religieuse a donné à la race des seigneurs et aux valeurs de la civilisation occidentale, une crédibilité dont la religion ne bénéficiait plus auprès des esprits éclairés. Désormais, la colonisation et les actes de barbarie qui lui sont consubstantiels, par exemple l’extermination de groupes considérés inférieurs, se feront ayant comme support un discours scientifique.
Une culture d’extermination
Il serait utile une étude très serrée concernant le rôle des scientifiques occidentaux dans le développement de la culture d’extermination qui a prévalu au 19ème et au début du 20ème siècle dans les pays colonisateurs. Malgré son rapport étroit avec notre analyse, cela n’est pas le sujet central de cette communication. Mais, nous pouvons néanmoins dégager quelques pistes pour ceux qui voudraient reprendre le sujet et se renseigner davantage.
Au milieu du 19ème siècle, les Associations scientifiques les plus prestigieuses semblent avoir été la Geographical Society et l’Anthropological Society à Londres et aussi, la Société de Géologie à Paris. Le 19 janvier 1864, eut lieu une table ronde organisée par l’Anthropological Society sur « l’extinction des races inférieures ». Il y fut question du droit des races supérieures à coloniser les espaces territoriaux considérés vitaux pour leurs intérêts.
Dans le “journal of the Anthropological Society of London, vol. 165, 1864” fut publié un compte rendu des débats de la Conférence. Il s’agissait de savoir si dans tous les cas de colonisation il serait inévitable l’extinction des races inférieures, ou si jamais il serait possible qu’elles puissent coexister avec la race supérieure sans être éliminées.10. A l’époque, l’Angleterre avait déjà commis, outre le génocide des Indigènes en Amérique du Nord, celui des Aborigènes d’Australie dont les Tasmaniens.
En France, Albert Sarraut, tenant discours aux élèves de l’Ecole coloniale affirmait : « il serait puéril d’opposer aux entreprises européennes de colonisation un prétendu droit d’occupation […] qui pérenniserait en des mains incapables la vaine possession de richesses sans emploi. »11. De son côté, le sociologue français Georges Vacher de Lapouge, soutenait qu’il n’y avait rien de plus normal que la réduction en esclavage des races inférieures et plaidait pour une seule race supérieure, nivelée par la sélection.
Des scientifiques réticents
On remarquera que la plupart des anthropologues allemands, même convaincus de leur supériorité raciale, ne partagent pas avec leurs collègues britanniques, nord-américains et français, la conviction que les races inférieures doivent nécessairement disparaître au contact de la civilisation. Le professeur Théodore Waitz par exemple, développe entre 1859-1862 un travail pour contester le bien fondé des théories propagées par ses collègues occidentaux, engagés dans la justification scientifique des exterminations commises par leurs pays.
Par la suite, son élève George Gerland fait en 1868 une étude sur l’extermination des races inférieures. Il dénonce la violence physique exercée par les colonisateurs comme étant le facteur d’extermination le plus tangible. Et affirme qu’il n’existe aucune loi naturelle qui dit que les peuples primitifs doivent disparaître pour que la civilisation avance. Le plaidoyer de ce scientifique allemand pour le droit à la vie des races dites inférieures est un fait rarissime dans cette période de l’histoire.
En 1891 le professeur allemand Friedrich Ratzel publie son livre « Anthropogeographie » et dans le dixième chapitre sous-titré « Le déclin des peuples de cultures inférieures au contact avec la culture », il exprime son hostilité concernant la destruction des peuples indigènes : « C’est devenu une règle déplorable, que des peuples faiblement avancés meurent au contact avec des peuples hautement cultivés. Cela s’applique à la vaste majorité des Australiens, des Polynésiens, des Asiatiques du Nord, des Américains du Nord et des nombreux peuples d’Afrique du Sud et d’Amérique du Sud.
(…) Les Indigènes sont tués, chassés, prolétarisés et l’on détruit leur organisation sociale. La caractéristique principale de la politique des Blancs est l’usage de la violence par les forts sur les faibles. Le but est de s’emparer de leurs terres. Ce phénomène a pris sa forme la plus intense en Amérique du Nord. Des Blancs assoiffés de terres s’entassent entre des peuplements indiens faibles et partiellement désintégrés »12. Ce serait le dernier discours dans lequel le professeur Ratzel exprimerait un point de vue aussi peu favorable à l’extinction des peuples inférieurs.

Une évolution malheureuse
Les anciennes puissances négrières réunies à Berlin en 1884-1885, officialisent le dépècement de l’Afrique. L’Allemagne s’assure le contrôle du Sud-Ouest africain (c’est-à-dire la Namibie), de l’Est africain (correspondant aux territoires actuels de la Tanzanie, du Burundi et du Rwanda) et aussi le contrôle sur le Togo et le Cameroun.
L’entrée de l’Allemagne dans l’entreprise coloniale marque un hiatus sensible entre le discours des scientifiques allemands avant les années 1890 et celui qu’ils auront après les années de 1890 sur le même sujet : l’extermination des races inférieures ou leur asservissement suivant les besoins des conquistadores et le progrès de la civilisation.
En effet, en 1897 le professeur Ratzel publie son ouvrage «Géographie politique» dans lequel, l’auteur prend fait et cause pour l’extermination des races inférieures. Il affirme qu’un peuple en développement qui a besoin de plus de terres doit donc en conquérir «lesquelles, par la mort et le déplacement de leurs habitants, sont transformées en terres inhabitées»13.
La domination économique combinée à des méthodes racistes, a donné naissance à la suprématie blanche chrétienne. Son idéologie hégémonique règne sans partage sur la planète et connaît toute sa splendeur entre la seconde moitié du 19ème et la première moitié du 20ème siècle. Même dans les anciens pays colonisés, l’extermination des races inférieures tenait lieu de politique officielle.
Une idéologie triomphante
La plupart des pays d’Amérique sont devenus indépendants au 19ème siècle. Les classes dirigeantes de ces pays, se croient blanches parce qu’elles sont issues des aventuriers européens qui souvent violaient les femmes indigènes. Arrivées au pouvoir suite aux guerres d’indépendance, ces élites se sont toujours identifiées à leur ancêtre blanc. De fait, elles adoptèrent les méthodes d’extermination des Indigènes hérités de la colonisation.
En avril 1834, les autorités d’Argentine, pays indépendant depuis peu, déclenchent la « Campaña del Desierto » (Campagne du Désert), dont le but est l’extermination des survivants Indigènes qui occupent la pampa. Dirigée par Juan Manuel de Rosas, devenu Président d’Argentine à partir de 1835, cette campagne fut coordonnée avec le gouvernement du Chili. Le premier gouvernement constitutionnel d’Uruguay, dirigé par Fructuoso Rivera, s’est aussi joint à la Campagne qui devait transformer ces terres en espaces inhabités.
Malgré la violence extrême de la ‘Campagne’, tous les Indigènes ne sont pas morts, au grand dam du président Rosas pour qui les Indiens se reproduisaient comme des insectes. Pour remédier à cet échec, en 1878, par initiative du Ministre de la Guerre Julio Argentino Roca, le Congrès National argentin vote et approuve la loi « de expansión de las fronteras hasta el Rio Negro » (expansion des frontières). C’est le point de départ de la seconde « Campagne du Désert » qui doit définitivement vider la Pampa de sa population indigène pour faire avancer la civilisation.

Un espace vital avant la lettre
La « Campagne » a lieu au moment où les survivants Indigènes sont traqués partout dans le continent. En Amérique du Nord ils sont massacrés et refoulés afin de libérer un espace devenu vital pour l’installation de familles civilisées, c’est-à-dire blanches. En Argentine, l’objectif avoué de la « Campagne » était le même : Remplacement de la population locale par une population civilisée pouvant garantir l’incorporation effective de la Pampa et la Patagonie à la nation de l’Etat Argentin.
Quelques décennies plus tard, Heinrich Himmler défendrait le même principe de remplacement des populations lorsqu’il affirmait : « Le seul moyen de résoudre le problème social, c’est pour un groupe, de tuer les autres et de s’emparer de leur pays »14. Mais, pour le moment, cela se passait en Amérique et au détriment de populations non-Européennes. Le Ministre Roca, qui est à l’origine de la seconde «Campagne du Désert», a même gagné les élections en 1880 et est devenu Président de l’Argentine.
Bien sûr, quelques voix se levèrent pour critiquer la barbarie des atrocités commises pendant la Campagne. Mais, dans l’ensemble, l’infériorité des victimes n’était pas contestée et le gouvernement de Julio Roca appelé le conquistador du Désert, est perçu comme le fondateur de l’Argentine moderne. L’histoire de ce pays a retenu surtout, que c’est sous la Présidence de Roca que le pays a avancé vers la séparation de l’église et l’Etat, le mariage civil, le registre civil des naissances et l’éducation laïque. Une des plus grandes villes de la Patagonie porte le nom de Roca.
Il n’y a pas longtemps, l’historien Félix Luna affirmait sans rire : « Roca a incarné le progrès, il a intégré l’Argentine dans le monde : je me suis mis à sa place pour comprendre ce qui impliquait d’exterminer quelques centaines d’indiens pour pouvoir gouverner. Il faut considérer le contexte de l’époque où l’on vivait une atmosphère darwiniste qui favorisait la survie du plus fort et la supériorité de la race blanche (…) Avec des erreurs, des abus, avec un coût Roca fit l’Argentine dont nous jouissons aujourd’hui : les parcs, les édifices, le palais des Œuvres Sanitaires, celui des Tribunaux, la Case du Gouvernement »15.
Exterminables parce qu’inférieurs
On remarquera que depuis le premier génocide des temps modernes, commis par les chrétiens en Amérique à partir de 1492, la situation des peuples non Européens en général et des Noirs en particulier se trouve rythmée par les exigences de la suprématie blanche. Dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, le Noir expulsé hors de l’espèce humaine en tant que sous-homme ou bien meuble, ne fut jamais réintégré ou réinstallé dans son humanité. Et les survivants indigènes étaient massivement massacrés pour rendre inhabitées leurs terres.
En Afrique le peuple congolais, sous l’administration de ce bourreau que fut le Roi Léopold, est soumis à des formes d’asservissement causant la destruction de la moitié de la population qui est passée de vingt millions à 10 millions d’habitants.16. Dans ce même continent, l’Allemagne aussi, comme d’autres avant elle, appliquera les bons principes de la colonisation. Entre 1904 et 1906, soit en l’espace de deux ans, les Allemands exterminèrent les trois quarts du peuple Herero. Sans compter les morts des Nama, Baster, Hottentots, etc.17.
Dans le cadre de la domination coloniale allemande en Namibie, le professeur Eugen Fischer va étudier en 1908, chez les Baster installés à Rehoboth « le problème de la bâtardisation chez l’être humain ». Les recommandations du chercheur sont sans détour. On lit dans son traité à propos des métis : « Qu’on leur garantisse donc le degré précis de protection qui leur est nécessaire en tant que race inférieure à la nôtre, rien de plus, et uniquement tant qu’ils nous sont utiles –autrement, que joue la libre concurrence, c’est-à-dire, selon moi, qu’ils disparaissent.18 »
Ce travail dans lequel le professeur Fischer considérait avoir démontré scientifiquement l’infériorité des Noirs, fit la gloire de son auteur dont le prestige alla au-delà des frontières du pays. Des années plus tard, lorsqu’en 1933 Adolf Hitler arrive au pouvoir en Allemagne, tout naturellement, le professeur Fischer mettra au service de la politique raciale du nouvel Etat le prestige et l’autorité que lui conférait sa condition de scientifique de renommée mondiale. En fait, ce fut le cas de l’establishment scientifique dans l’ensemble.19.

Le danger d’être classé inférieur
C’est un fait vérifiable, à la fin du 19ème et pendant les premières décennies du 20ème siècle, l’extermination d’êtres inférieurs ou la programmation de leur disparition, était une réalité qui ne soulevait pas de grandes vagues de solidarité à l’égard des victimes. C’est pourquoi les dirigeants nazis s’appliquèrent à convaincre les Allemands que les Juifs, ainsi que les Slaves et autres groupes, étaient différents et en conséquence étaient inférieurs.
C’est dans ce contexte si favorable à l’extermination des inférieurs, que les conseillers scientifiques du plan quadriennal chargé de planifier l’économie de l’Allemagne nazie, poussant la logique de l’anéantissement plus loin que leurs prédécesseurs, et dans une combinaison aussi terrible que sinistre entre les facteurs idéologiques et les motivations utilitaires, ont programmé l’extermination à l’Est, de 30 millions d’êtres humains.
Dans leur essai « Les architectes de l’extermination », Susanne Heim et Götz Aly soulignent que les planificateurs de l’économie, choisis non pas en fonction de leur militance politique mais de leur compétence professionnelle, fondaient leur dossier sur des considérations purement économiques et géopolitiques, sans la moindre référence à l’idéologie raciale. Ils rapportent le procès-verbal d’une réunion pendant laquelle, les conseillers économiques ont expliqué en présence de Goebbels leur plan d’approvisionnement alimentaire.
Ce dernier nota dans son journal le 2 mai 1941 : «La guerre ne peut se poursuivre que si la Russie fournit des vivres à toutes les forces armées allemandes durant la troisième année de la guerre. Des millions de personnes mourront certainement de faim si les vivres qui nous sont nécessaires sont enlevés au pays.20 » En effet, ce plan devait faire mourir environ 30 millions de Slaves dans un premier temps. Mais cela devait assurer l’approvisionnement des vivres pendant une année et en plus, rendre inhabitées des terres où des familles allemandes seraient installées.

Une tradition sinistre
Ainsi, Hermann Göring, dont le père fut le premier gouverneur allemand en Namibie, pouvait dire en 1941 à son compère le ministre italien des Affaires étrangères, le comte Ciano : « Cette année, 20 à 30 millions de personnes mourront de faim en Russie. Peut-être est-ce pour le mieux, puisque certaines nations doivent être décimées.21 » Ceux qui, dans une association extrême de l’idéologie raciste et la motivation utilitaire, programmaient l’extermination de 30 millions de Slaves, pouvaient programmer sans état d’âme, l’extermination d’un autre groupe considéré aussi inférieur, dans l’occurrence les Juifs.
Ce n’est pas par hasard que le Professeur Wolfang Abel : «Chargé par le haut commandement des forces armées de réaliser des études anthropologiques sur les prisonniers de guerre soviétiques, proposa entre autres options la liquidation du peuple russe.22» Le professeur Abel fut l’élève du Professeur Fischer avant de devenir son assistant. Ensemble, ils formèrent les premiers experts scientifiques chargés de sélectionner ceux qui, coupables de ne pas être Aryens devaient être exterminés à Auschwitz ou ailleurs.23.
Quant aux Soviétiques : « Au 1er février 1942, sur les 3,3 millions de soldats de l’Armée rouge fait prisonniers, 2 millions étaient déjà morts dans les camps allemands et au cours des transports, soit 60%. Si l’on enlève les trois premières semaines de guerre, au cours desquelles les premiers prisonniers purent puiser dans leurs réserves corporelles, ce chiffre correspondait à un taux de mortalité de 10 000 hommes par jour.24 »

La tragédie des uns et le profit des autres
La très grande majorité des Allemands, heureuse de se trouver du bon côté, accepta le fait accompli, c’est-à-dire l’exclusion des non-Aryens, et en retira tout le bénéfice possible. Il va sans dire qu’à l’époque, la solidarité à l’égard des groupes considérés inférieurs ne faisait pas vraiment recette dans la culture dominante. Plusieurs siècles de matraquage idéologique pour justifier l’écrasement des peuples colonisés et asservis, n’avaient pas certainement favorisé l’humanité de ceux qui en profitaient.25.
Comme le dit si bien Aly : « Le gouvernement nazi suscita le rêve d’une voiture populaire, introduisit le concept de vacances pratiquement inconnu jusqu’alors, doubla le nombre des jours fériés et se mit à développer le tourisme de masse dont nous sommes aujourd’hui familiers. (…) Ainsi, l’exonération fiscale des primes pour le travail de nuit, les dimanches et les jours fériés accordés après la victoire sur la France, et considérée, jusqu’à sa remise en cause récente comme un acquis social. (…)Hitler a épargné les Aryens moyens aux dépens du minimum vital d’autres catégories.26.»
L’argent spolié aux Juifs d’Europe et aux pays sous occupation allemande a bien servi au gouvernement nazi pour financer sa politique sociale visant à favoriser le niveau de vie de la population aryenne. On comprend qu’après la guerre, tant d’Allemands pouvaient admettre en privé, avoir vécu la période la plus prospère de leur vie sous le gouvernement nazi y compris pendant la guerre…
Conclusion
La domination coloniale sur d’autres peuples a toujours fourni les conditions indispensables pour la mise en place de systèmes d’asservissement et déshumanisation froidement réglés. Ce fut le cas dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, où les puissances coloniales ont inventé un système juridique à l’intérieur duquel, la bestialisation des Noirs parce que Noirs, se faisait en toute légalité. Au 19ème siècle, la colonisation britannique en Australie a renoué avec le génocide commis en Amérique du Nord.
En Afrique, les peuples congolais ont souffert leur Adolf Hitler incarné par le Roi des Belges qui non satisfait de faire mourir la moitié des populations, faisait couper la main à ceux qui chercheraient à fuir les travaux forcés.27. En Namibie, l’Allemagne coloniale a commis son premier génocide et, je peux continuer mais je peux aussi m’arrêter. Il y a assez pour comprendre que l’entreprise nazie de déshumanisation, s’inscrit dans une continuité, jalonnée sans interruption par la barbarie coloniale.
A la fin de la guerre, les puissances coloniales, victorieuses, ont décrété que le nazisme était incompréhensible et effroyable parce que derrière ses atrocités il n’y avait aucune rationalité économique. La motivation utilitaire ayant toujours servi à cautionner les entreprises de déshumanisation menées contre d’autres peuples non-Européens, il fallait absolument que l’entreprise nazie de déshumanisation soit dépourvue de toute motivation utilitaire. De là, cette approche réductionniste qui a historiquement isolé le nazisme, et focalisé l’attention sur les atrocités commises par les nazis, en faisant abstraction des facteurs sans lesquels, chacun devrait le savoir, ce désastre effrayant n’aurait jamais atteint la disproportion que nous savons.

1 A ce sujet, voir Charles Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, Tome 1 Péninsule Ibérique, France 1955 ; Tome 2 Italie Colonies italiennes du Levant latin Empire Byzantin, 1977.
2 Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, Tome 2, notamment dans le chapitre II La traite vénitienne et la traite juive, p. 115 et suivantes, et aussi dans le chapitre III La traite des eunuques, p. 981 et suivantes. Ce livre, devenu introuvable en librairie, peut être consulté à la bibliothèque du Centre Pompidou et aussi à celle de la Sorbonne.
3 Jacques Heers, Esclaves et domestiques au Moyen Âge dans le monde méditerranéen, Paris, 1981, p. 12.
4 A ce sujet, voir Tzvetan Todorov, La conqête de l’Amérique. La question de l’autre, Paris, 1982.

5 Voir Bartolomé de Las Casas, Brevísima relación de la destrucción de las Indias, Buenos Aires, 1966 et aussi Historia de las Indias, México, Fondo de Cultura Económica, 1951.
6 Le lecteur consultera profitablement l’œuvre pionnière de Louise Marie Diop Maes, Afrique Noire Démographie Sol et Histoire, Paris, 1996.
7 Louis Sala-Molins, Le code noir ou le calvaire de Canaan, Paris, 1987.
8 Louis Sala-Molins, Les Misères des Lumières. Sous la Raison, l’outrage, Paris, 1992
9 En 1972, en Colombie, un groupe de paysans analphabètes a dû répondre devant le tribunal pour le massacre, avec préméditation, de dix huit Indigènes hommes, femmes et enfants confondus. Les accusés ont été acquittés par un jury populaire car ils ne savaient pas que tuer des Indiens était un pêché et encore moins un délit. Voir à ce sujet Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche Des non-Blancs aux non-Aryens Génocides occultés de 1492 à nos jours, Paris, 2001.
10 Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes. L’odysée d’un homme au cœur de la nuit et les origines du génocide européen, Paris, 1999.
11 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, 1955.
12 Lindqvist, op. cit., p. 189-190.
13 Ibid, p. 192.
14 Götz Aly et Susanne Heim, Les architectes de l’extermination Auschwitz et la logique de l’anéantissement, Paris, 2006, p. 25-26
15 Consulter Diana Lenton, La cuestion de los Indios y el ge,ocidio en los tiempos de Roca : sus repercusiones en la prensa y la politica, SAAP- Sociedad Argentina de Análisis Politico www.saap.org.ar/esp/page Voir aussi Osvaldo Bayer, le journal argentin Página/12, Sábado, 22 de octubre 2005.
16 Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold II. Un holocauste oublié, Paris, 1998.
17 Ingol Diener, Apartheid ! La cassure, Paris, 1986.
18 Benno Muller-Hill, Science nazie, science de mort, Paris, 1989, p. 194.
19 Consulter Muller-Hill
20 Aly et Heim, op. cit., p. 271-272.
21 Ibid, p. 267.
22 Ibid, p. 289.
23 Muller-Hill, op. cit.
24 Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, 2005, p. 172.
25 Voir Plumelle-Uribe, op. cit.
26 Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, p. 9, 28.
27 Hochschild, op. cit.

 

 

La « Shoah » des Tsiganes
Eva R-sistons puce2    puce2 
 

La barbarie nazie n’épargna pas les Tsiganes. Ils vécurent les mêmes épreuves que les Juifs, en pire. D’abord, parce que dans l’oubli total. Ensuite, dès 1936 ceux d’Allemagne, considérés comme des « non-personnes », furent envoyés dans des camps de concentration en Autriche ou dans leur pays.

 

Les femmes étaient stérilisées de force, car on considérait qu’elles ne méritaient pas de se reproduire. Puis commença ce qu’on appela alors  » la destruction des vies inutiles « . Dans toute l’Europe occupée, on entreprit la traque du « gibier » tsigane, d’abord en 1939, ensuite en 1941 et 1943. L’extermination des 5 à 600 000 nomades eut essentiellement lieu dans les camps polonais.

En réalité, la persécution des Fils du Vent commença avant l’arrivée des nazis au pouvoir, avec les lois de contrôle de la « plaie tsigane » dès 1926. Deux ans plus tard, la surveillance devint spécifique, et permanente. Puis vint, dès 1933, la « stérilisation eugénique », l’interdiction des mariages mixtes en 1934-35, et enfin les premiers enfermements au camp de Dachau, en 1936.

C’est à l’automne 1939 que les déportations deviennent massives ; et c’est sur deux cent cinquante enfants tsiganes que les nazis testèrent le zyklon B, au camp de Buchenwald, en février 1940. Par ailleurs, à Ravensbrück ont été pratiquées des opérations pseudo-scientifiques sur des cobayes humains, entre autres tsiganes.

Cette politique-là, les nazis l’étendirent à l’ensemble de l’Europe occupée.

Ensuite commença l’extermination à grande échelle. Si l’on en croit les nazis, la moitié de la population tsigane d’Europe fut supprimée . Tragédie supplémentaire, le nom des victimes Tsiganes ne fut même pas mentionné durant le Procès de Nuremberg ! L’oubli total…. alors qu’on ne cesse de commémorer le martyr juif. Deux poids, deux mesures – ni plus, ni moins. C’est pourquoi moi, l’amie des Tsiganes, j’ai décidé de prendre ma plume pour rappeler au monde cette énorme injustice. Il est temps de rendre hommage aux victimes tsiganes, qui d’ailleurs furent parmi les résistants les plus acharnés.

En effet, très tôt ce peuple libre et fier comprit le sort qui lui était réservé. Il accepta immédiatement de rejoindre la lutte clandestine, pour mener ce que l’historien hollandais Jan Yoors appellera la « guerre secrète des Tsiganes ». Aguerri, malin, il usera de mille stratagèmes pour déjouer la vigilance des nazis, porter des messages ou transporter armes et explosifs. De nombreux fugitifs furent sauvés grâce aux Tsiganes. On leur doit aussi de nombreuses actions terroristes de résistance à l’ennemi hitlérien.

En 1945, les nazis aux abois se livrèrent encore à de multiples massacres sur les derniers Tsiganes internés dans les camps allemands. Et plusieurs pays européens gardèrent internés pendant plusieurs mois leurs populations ! Quant aux résistants qui avaient survécu, ils ne bénéficièrent même pas, à la fin de la guerre, des promesses d’intégration sociale qui leur avaient été faites. Et ils ne trouvèrent personne pour les défendre, ni même évoquer la mémoire des disparus. Bien sûr, aucun d’entre eux ne réclama réparation pour tous les préjudices subis. Le peuple tsigane ne revendique jamais ; il subit en silence – et en musique, car chez eux l’instinct de survie et le goût pour les arts ont toujours raison des événements les plus dramatiques. Je l’ai expérimenté personnellement, en partageant leur existence misérable dans un bidonville situé sur une décharge publique madrilène. L’horreur absolue, et une joie inscrite dans les gènes pour transcender les moments les plus difficiles. Admirable peuple ! Ce séjour marqua de manière indélibile mon esprit, et scella ma carrière de journaliste.

Quelle a été la politique à l’égard des Tsiganes en France ?

Traditionnellement, les sédentaires se méfient des nomades. Dès 1912, les populations errantes se voient attribuer un carnet anthropométrique, visé dans chaque commune, à l’arrivée comme au départ. A cette époque, déjà, les Tsiganes, tout comme les juifs, sont victimes de persécutions et de discriminations.

Le gouvernement de Vichy durcit cette politique. Et, dès l’automne 1940, des Tsiganes sont internés dans des camps de concentration, à Argelès-sur-Mer et au Barcarès, dans les Pyrénées Orientales, camps créés à l’origine afin d’accueillir les réfugiés espagnols et les Juifs. Même logique d’exclusion, pour des populations pourtant différentes. Et ce sont près de trois mille Tsiganes qui auraient été internés dans l’ensemble de la France entre 1940 et 1946.

C’est en 1942 qu’est créé le seul camp d’internement réservé aux Nomades, celui de Saliers.

Le camp est situé en zone libre, sur la commune d’Arles, dans les Bouches-du-Rhône. ll s’est d’abord inscrit dans une logique de sédentarisation, puis d’enfermement. Pour commencer, trois cents nomades doivent s’entasser dans des petites cabanes inachevées, sans électricité. Les conditions d’hébergement et de ravitaillement sont lamentables. Le sort des enfants est particulièrement difficile ; ils ne sont évidemment pas scolarisés. Sans vêtements de rechange, les hébergés finissent par porter des loques. Ils sont squelettiques, mais ils résistent. Aguerris et indomptables. Finalement, le sous-Préfet d’Arles demande la fermeture du camp dès juillet 44.

Ceux qui ont survécu à l’enfer, ont gardé vivante la mémoire du camp. Mais le site n’a conservé aucune trace du lieu.

Dans les camps de concentration allemands, les Tsiganes ont été littéralement massacrés. On cite par exemple le chiffre de 20.000 pour la seule nuit du 31 juillet 1944, à Auschwitz. Le 1er août, un officier SS d’Auschwitz put écrire, après l’envoi des Tsiganes à la chambre à gaz :  » Mission terminée, traitement spécial exécuté « . Traitement spécial ! Pire encore que celui que subirent les Juifs, les handicapés, les malades mentaux, les homosexuels, les communistes, les résistants ! Et au total, pour la seule Allemagne, cinq à six cent mille Gitans, Roms, Kalderas, Manouches, auraient péri. A Dachau, les Tsiganes étaient tués le jour même de leur arrivée, ou le lendemain. Simplement parce qu’ils étaient nés Tsiganes.

Comme les Juifs, les Tsiganes ont été victimes de l’idéologie nazie, politique de la race afin de régénérer le sang allemand, et politique de l’espace pour la création d’une Grande Allemagne débarrassée des éléments impurs, étrangers, inférieurs. L’élimination des Tsiganes aura d’autant mieux été acceptée, que la mise à l’index était ancienne.

Aucune voix ne s’élève pour défendre la cause des Tsiganes discriminés, stérilisés, persécutés, spoliés, exterminés . Nulle mémoire, nulle indemnité, nulle commémoration. Rien. Le vide absolu. Ostracisme complet.

Définitif ?

Jusqu’à mon dernier souffle, je me battrai pour la reconnaissance de ce peuple admirable.

 

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1940 : des coloniaux dans l’armée régulière et dans la Résistance

Posté par issopha le 23 mars 2008

1940 : des coloniaux dans l’armée régulière

et dans la Résistance

Plus de détails en cliquant sur le lien suivant :

 http://www.histoire-immigration.fr/index.php?lg=fr&nav=19&flash=0

Enrôlés dans les troupes qui seront de tous les combats, en particulier au moment de la Libération, faits prisonniers par l’Occupant dans les frontstalag, engagés dans la Résistance, les coloniaux ont payé leur tribut à la guerre contre l’Occupant de la France.

L’appel aux soldats de l’Empire

178 000 Africains et Malgaches et 320 000 Maghrébins sont appelés en 1939-1940.

Selon les chiffres du sous-secrétariat d’État aux Anciens combattants, 21 500 Africains et Malgaches, et 16 600 Maghrébins sont tués entre 1939 et 1945. Environ 25 000 Africains et Malgaches et 18 000 Algériens sont fait prisonniers et restent bloqués en métropole durant toute la durée de la guerre, d’abord dans des frontstalag allemands en France, puis transformés en “travailleurs libres”, et enfin “recrutés” par l’organisation Todt pour construire des fortifications sur la côte méditerranéenne.En 1945, les troupes Nord-africaines sont de tous les combats pour la libération du continent, entre autres durant la campagne d’Italie, à Monte Cassino, où s’illustrent les tirailleurs algériens, tunisiens et marocains, ainsi que dans la plaine des Flandres, sur les bords du Rhin ou à Marseille, libérée par les tabors marocains.

 

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Affiche “Pour la défense de l’Empire”. © Éric Deroo

Les Indochinois dans les usines de guerre

Les Indochinois sont quant à eux recrutés pour faire tourner cette fois encore les usines de guerre.

20 000 sont envoyés en France, réquisitionnés ou travailleurs volontaires.

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 Indochinois travaillant dans une usine d’obus en 1944. © BDIC

Organisés militairement en compagnies dépendant du service de la Main-d’œuvre indigène (la MOI, à ne pas confondre avec la Main d’œuvre immigrée, l’organisation communiste qui regroupe les résistants étrangers), ils sont capturés lors de la défaite et emprisonnés pour une bonne part d’entre eux dans les frontstalag Á partir de 1942, les 14 000 qui sont encore en France sont mis au service de l’armement de guerre de l’occupant.

La Résistance

5 000 tirailleurs africains et malgaches, déserteurs ou évadés des camps de prisonniers, gagnent les rangs des FFI (Forces françaises de l’intérieur).

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  1. 1 – Soldats indochinois.

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  1. 2 – Tirailleur marocain.

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  1. 3 – Tirailleur sénégalais.

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  1. 4 – Soldat F.F.I.

On en trouve au combat dans les maquis de 38 départements métropolitains. De même, on dénombre 52 tirailleurs sénégalais dans les maquis du Vercors, qui sont de tous les combats et participent à la libération de Romans-sur-Isère le 22 août 1944, puis du quartier de la Part-Dieu, à Lyon, le 3 septembre 1944. On comptera 14 Africains parmi les 1030 compagnons de l’Ordre de la Libération, la plus prestigieuse des décorations de la France libre.

 

De même, des militants nord-africains de la cause indépendantiste se battent pour la liberté universelle aux côtés des Français durant l’Occupation. Sahli-Mohand Chérif, par exemple, militant du Parti du peuple algérien de Messali Hadj en 1937, édite en métropole durant la guerre El Hayat, une feuille clandestine de résistance à l’occupant de la France, avant de reprendre son combat pour l’indépendance algérienne après 1945.

Il faut citer également le martyr du militant communiste algérien Mohamed Lakhdar, ouvrier métallurgiste, engagé dans les FTP en 1942, arrêté en 1943 par la police française et exécuté, mort pour que vive la France et la liberté de l’homme.

Voir les séquences du film liées à ce dossier:

Le tirailleur Addi Bâ

Né en 1923 à Conakry (Guinée), Addi Ba arrive jeune en France, à Langeais (Indre-et-Loire). Il s’engage dès le début de la guerre dans le 12e Régiment de tirailleurs sénégalais, avant d’être capturé, en juin 1940, avec presque toute sa compagnie.Il est conduit à Neufchâteau, dans les Vosges, d’où il s’évade avec quelques camarades africains. Dès octobre 1940, il entre en contact avec le réseau “Ceux de la Résistance”. En mars 1943, il participe à l’établissement du premier maquis des Vosges, baptisé “Camp de la Délivrance”, qui abrite quatre-vingts réfractaires français au STO (Service du travail obligatoire), dix-huit Russes et deux Allemands, tous déserteurs de la Wehrmacht. Le maquis est attaqué en juillet : traqué par la police allemande, aisément reconnaissable, Addi Ba est arrêté le 15 juillet et conduit à Épinal. Là, il est atrocement torturé mais ne parle pas alors qu’il n’ignore rien des réseaux de la Résistance dans les Vosges. Il est fusillé le 18 décembre 1943 sur le plateau de la Vierge, à Épinal. Une rue de Langeais porte son nom depuis 1991.

« »

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Le tirailleur Addi Bâ.

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La référence à Guy Môquet, un détournement de mémoire, une captation d’héritage

Posté par issopha le 5 mars 2008

La référence à Guy Môquet, un détournement de mémoire, une captation d’héritage

Mondialisation.ca, Le 22 octobre 2007

René Naba Blog

L’instruction présidentielle prescrivant la lecture, le 22 octobre, dans toutes les écoles de France, de la lettre de Guy Môquet à ses parents, avant son exécution, relève du détournement de mémoire et de la captation d’héritage.

Nicolas Sarkozy a été pendant près de vingt ans maire de la banlieue huppée de Neuilly sans avoir jamais songé à baptiser une rue du nom de ses illustres personnalités de gauche qu’il invoque, tel un totem, à tout moment depuis sa campagne électorale. Pas plus Jean Jaurès que Guy Môquet n’ y figurent mais Maurice Barrès, chantre de la droite conservatrice, si.

Un tel comportement s’apparente à une imposture lorsque l’on songe que l’une des premières mesures du nouveau quinquennat post-gaulliste aura été le «bouclier fiscal», une mesure qui bénéficie quasi-exclusivement aux privilégiés, ainsi que le pistage génétique des migrants, un dispositif qui renvoie aux pires pratiques du totalitarisme.

La France a baigné depuis un an dans un narcissisme entretenu par son nouveau président, mais à l’instar d’un couple qui se fracasse, le miroir se brise sur les dures réalités des contraintes de la vie et la dissipation des mirages entretenus à coup de promesses non tenues. Et «Magic Sarkozy» se révèlera être rétrospectivement une Fée Carabosse.

Saluer comme l’a fait le Président de la République la mémoire de Guy Môquet, ce jeune communiste français fusillé durant la Deuxième Guerre Mondiale (1939-1945) par les Allemands, est un acte de justice. Mais cela aurait été pédagogiquement exemplaire si cet hommage s’était accompagné de la condamnation des bourreaux, c’est-à-dire cette police française zélée qui a livré à la mort un compatriote, au seul prétexte qu’il était un patriote. C’était en cela que le supplice de Guy Môquet eut été exemplaire des dérives infâmantes et odieuses de l’appareil étatique. Cette même police a aussi été maître d’œuvre de la rafle du Vel’ d’Hiv et n’a jamais été condamnée pour cela. Une prophylaxie sociale aurait commandé d’exalter la lumière de la France, sans négliger de stigmatiser sa part d’ombre. Mais vous voyez Nicolas Sarkozy condamner la police, le socle de son pouvoir sécuritaire ?

Chateaubriand

Il en est de même d’un autre subterfuge: «Le secrétariat d’État aux affaires étrangères chargé des Droits de l’homme» est un borborygme, dans la mesure où Les Droits de l’Homme sont en principe universels, sauf à considérer que la France ne commet, pour sa part, aucune violation des Droits de l’homme. L’intitulé des fonctions de Mme Rama Yade-Zimet signifie sa mise à l’écart des violations françaises qui interviendraient sur le sol national (charters de la honte, sans-papiers, etc.). Il lui sera donc loisible de dénoncer tous les pays du monde, sauf le sien. Voila en clair l’intitulé de sa mission.

Rama Yade sera particulièrement sous observation. Devra-t-elle limiter sa défense des Droits de l’homme aux seules instances internationales et donc ne disposer d’aucun droit de regard sur les violations des Droits de l’Homme en France ?

Si tel devrait être la cas, elle risque de servir d’alibi pour la bonne conscience chronique de la mauvaise conscience du pouvoir français.

Qu’elle garde à l’esprit la malheureuse expérience de son prestigieux aîné: le général Colin Powell, ancien chef d’État-major interarmées des États Unis, premier secrétaire d’État afro-américain de l’Histoire, qui s’est couvert de ridicule avec son éprouvette remplie de poudre de perlimpinpin brandie devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour justifier l’invasion américaine de l’Irak. Il est à espérer que Rama Yade ne sera pas une nouvelle «Uncle Ben’s» à la sauce française…

Cela étant dit, il est à espérer aussi que ces nouvelles promues ne se révèlent pas être un gadget exotique visant à masquer une xénophobie d’État, comme en témoignent les rodomontades du nouveau président français et la création d’un Ministère de l’Identité nationale et de l’Intégration. Relevons au passage que Fadela Amara, qui rejetait haut et fort toute sujétion à la tête de son mouvement Ni putes, ni soumises, s’est révélée être très soumise aux sirènes du pouvoir de droite, quand bien même elle trouve «dégueulasse» le test ADN sur les postulants à la migration en France. Il est des faiblesses coupables voire mortelles. Pour la crédibilité de nos engagements, gardons présent à l’esprit l’impérieuse nécessité de donner toujours l’exemple d’une « éthique de conviction ». L’exact contraire, en somme, de l’opportunisme d’occasion.

«Égorger les moutons dans la bagnoire». Cette suspicion pèsera toujours, peu ou prou, sur les personnes d’origine arabe ou africaine du fait même de cette origine et du fait même de la volonté de M. Sarkozy, responsable au premier chef de la généralisation de ce cliché démagogique à vocation électoraliste. Mais ce cliché va lui coller à la peau, longtemps après son départ du pouvoir, de la même manière que «le bruit et l’odeur» des immigrés ont durablement plombé son prédécesseur Jacques Chirac, obérant son discours humaniste.

Certes, par rapport à la séquence antérieure, la promotion de Rachida Dati, de Rama Yade et de Fadela Amara constitue un léger mieux par rapport à Tokia Saïfi, qui avait bénéficié d’un strapontin et d’une aide parcimonieuse dans le premier gouvernement de Jean-Pierre Raffarin en 2002. De par son extrême discrétion, la modicité de sa fonction et le peu de considération accordée à son département, elle eut droit au titre de « premier titulaire évanescent du ministère du Développement durable ». Mais il est à craindre que ce gouvernement multicolore n’apparaisse à l’usage comme un conglomérat de personnalités bariolées sans grande expérience, sans véritable stature politique, comme un gadget médiatique, un assortiment pour plateaux de télévision.

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Madagascar 1947 : 40 à 80 000 morts en 21 mois

«Les murmures de Yad Vashem», qui dictent selon ses propres dires la conduite du nouveau président français, ne sauraient occulter les râles des suppliciés de Sétif (Algérie, mai 1945), de Thiaroye (Sénégal, décembre 1944), de Madagascar (1947) et du Cameroun (19955-1971), pas plus que la longue complainte contemporaine du peuple palestinien.

Les camps de concentration hitlériens ont abouti à la liquidation d’êtres humains du fait de leur origine ethnico-religieuse, de la même manière que l’esclavage et les zoos humains ont provoqué l’anéantissement mental et physique d’êtres humains, transformés en cadavres vivants du seul fait de leur origine ethnico-religieuse. Les deux actes sont hautement condamnables.

Les deux doivent être condamnés et induire la même réparation. Il ne saurait y avoir une concurrence mémorielle. Cela relève de la dignité de l’espèce humaine et, à ce titre, cela est moralement non négociable.

Retour sur le discours fondateur de Sarko l’Africain

La prestation de M. Sarkozy lors de la première tournée africaine de sa présidence, en juillet dernier a été consternante. Et plus consternant encore le silence de la kyrielle des intellectuels qui participent de son aréopage. Et plus consternante enfin la satisfaction béate de sa plume, Henri Guaino, qui se propose de populariser la parole présidentielle par l’impression du pensum fondateur de «Sarkozy l’Africain».

Ce discours du Président Sarkozy renvoie à des stéréotypes coloniaux primaires et ses propos outranciers révèlent sa vision d’une «anthropologie raciste», selon l’admirable expression de Thomas Heams, maître de conférences en génétique à Paris (1) Ainsi donc l’Africain est figé dans la nostalgie. Ainsi donc, à l’instar des pédophiles, cela est «inné» chez eux, suggère le président. L’Africain, dit-il, «ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès… »

C’est vrai qu’il y a de la répétition chez l’Africain. La première fois c’était à Verdun en 1916, la deuxième fois à Monte-Cassino en 1944. Mais il y a aussi de la répétition chez les Français eux-mêmes. Il s’agit d’une répétition dans l’ingratitude, marquée par les massacres de Sétif (Alger), Thiaroye (Sénégal) et Madagascar.

Et cela ne relève pas de la répétition de ma part, mais de la réitération pour que cela soit définitivement ancré dans la conscience nationale française: la France est le seul pays au monde à avoir pratiqué une répression compulsive au sortir de la Deuxième Guerre mondiale à l’encontre de ses colonies, au moment où le Royaume-Uni accordait leur indépendance tant à l’Inde qu’au Pakistan…

M. Sarkozy soutient que la France n’est responsable ni de la corruption, ni de la dictature en Afrique. S’agit-il d’une méconnaissance de notre histoire nationale, ou plus simplement de mauvaise foi ? Le Président de la France semble ignorer l’existence de M. Jacques Foccart et des réseaux de la Françafrique. Il semble ignorer l’assassinat le 15 octobre 1960 à Genève de Félix Moumié, chef de la Résistance camerounaise, dont le prédecesseur Ruben Um Nyobé fut assassiné en septembre 1958 et le successeur Ernest Ouandié fut fusillé en 1971.

Ruben -Felix - Ernest

Ruben Um Nyobè – Félix Moumié – Ernest Ouandié

Il semble ignorer le supplice de Patrice Lumumba, Premier ministre charismatique du Congo indépendant, en 1961. Il semble ignorer le supplice de Mehdi Ben Barka, figure de proue de l’opposition marocaine et du Tiers-monde. Toutes ces personnalités ont été éliminées avec l’aide des réseaux gaullistes, l’ancêtre du parti de M. Sarkozy.

La Belgique, elle, a reconnu depuis belle lurette sa responsabilité morale dans les dérives de son système colonial. Mais la France, pour sa part, persiste à louvoyer, quand bien même elle a été grandement bénéficiaire de son aventure coloniale tant en termes économiques qu’en termes d’influence diplomatique dans le monde… Être grand, c’est assumer ses propres actes, c’est s’assumer sans fioritures. Il est à craindre que la France ait encore des progrès à faire dans ce domaine.

Il importe de ne pas banaliser l’infâme, mais d’établir une claire démarcation entre compromis et compromission. Faire travailler gauche et droite dans l’espace démocratique est une chose, dédouaner un personnage qui a érigé la xénophobie en principe de vie et programme de gouvernement en est une autre. Nicolas Sarkozy a phagocyté la thématique de l’idéologie du Front National, la vidant de sa substance et siphonnant du même coup l’électorat lepéniste. En recevant Jean-Marie Le Pen à l’Elysée, c’est en tant que vainqueur qu’il reçoit un vaincu sur son propre terrain, mais dans le même temps, il banalise sa thématique.

Le laxisme idéologique entretient la confusion mentale et justifie a posteriori tout le débauchage politique dont la vie française a offert le spectacle depuis la campagne présidentielle 2007 et l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Il y a des mutations qui retentissent comme des désertions. A défaut, la lutte des classes cède le pas à la lutte des places et cette dérive dévalorise le combat politique…

Références

1- « L’homme africain… », Retour sur le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet dernier, par Thomas Heams, Libération, 2 Août 2007.

http://www.liberation.fr/rebonds/270247.FR.php

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