Pour un savoir engagé.Un texte inédit de Pierre Bourdieu.

Posté par issopha le 24 janvier 2008

Février 2002

Un texte inédit de Pierre Bourdieu

Pour un savoir engagé

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Depuis les grèves de novembre et décembre 1995 en France, les interventions de Pierre Bourdieu ont été l’objet de critiques, souvent violentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le rôle social. Ce qui semble les avoir choqués avant tout, c’est qu’un « savant » intervienne aussi activement dans le domaine « politique ». L’implication du sociologue dans l’espace public remonte néanmoins au début des années 1960, à propos de la guerre d’Algérie.

Intellectuel et militant

Désireux de « penser la politique sans penser politiquement », Pierre Bourdieu a cherché à démontrer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le militantisme peuvent constituer les deux faces d’un même travail, qu’analyser et critiquer la réalité sociale permettent de contribuer à sa transformation. Ce texte a été lu par son auteur lors d’une rencontre à Athènes, en mai 2001, avec des chercheurs et des syndicalistes sur des thèmes tels que l’Europe, la culture et le journalisme et figurera dans un livre à paraître au printemps, Interventions (1961-2001). Sciences sociales et action politique (Agone, Marseille).

S’il est aujourd’hui important, sinon nécessaire, qu’un certain nombre de chercheurs indépendants s’associent au mouvement social, c’est que nous sommes confrontés à une politique de mondialisation. (Je dis bien une « politique de mondialisation », je ne parle pas de « mondialisation » comme s’il s’agissait d’un processus naturel.) Cette politique est, pour une grande part, tenue secrète dans sa production et dans sa diffusion. Et c’est déjà tout un travail de recherche qui est nécessaire pour la découvrir avant qu’elle soit mise en oeuvre. Ensuite, cette politique a des effets que l’on peut prévoir grâce aux ressources de la science sociale, mais qui, à court terme, sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caractéristique de cette politique : elle est pour une part produite par des chercheurs. La question étant de savoir si ceux qui anticipent à partir de leur savoir scientifique les conséquences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non assistance à personnes en danger. S’il est vrai que la planète est menacée de calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces calamités n’ont-il pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent traditionnellement les savants ?

Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment- entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante.

Autrement dit, il faut faire sauter un certain nombre d’oppositions qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des démissions : à commencer par celle du savant qui se replie dans sa tour d’ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’approbation de la communauté scientifique. C’est comme si les savants se croyaient doublement savants parce qu’ils ne font rien de leur science. Mais quand il s’agit de biologistes, ça peut être criminel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de criminologues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des conséquences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par l’État pour faire de la recherche, devraient garder soigneusement les résultats de leurs recherches pour leurs collègues ? Il est tout à fait fondamental de donner la priorité de ce qu’on croit être une découverte à la critique des collègues, mais pourquoi leur réserver le savoir collectivement acquis et contrôlé ?

Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? Non seulement il n’y a pas à le lui reprocher, mais on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma propre position…)

Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter, il doit chercher et inventer ; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission – de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats – de résister à la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts » engagés auprès des grandes entreprises multinationales. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique actuelle de l’éducation est décidée par l’UNICE, par le Transatlantic Institute, etc.i. Il suffit de lire le rapport de l’Organisation mondiale pour le commerce (OMC) sur les services pour connaître la politique de l’éducation que nous aurons dans cinq ans. Le ministère de l’Éducation nationale ne fait que répercuter ces consignes élaborées par des juristes, des sociologues, des économistes, et qui, une fois mises en forme d’allure juridique, sont mis en circulation.

Les chercheurs peuvent aussi faire un chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l’intention d’inventer un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisationnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique ; qui sera évidemment un projet collectif. Après tout, l’Assemblée constituante de 1789 et l’Assemblée de Philadelphie étaient composées de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont inventé des structures démocratiques. De la même façon, aujourd’hui, il faut inventer des choses… Évidemment, on pourra dire : « Il y a des parlements, une confédération européennes des syndicats, toutes sortes d’institutions qui sont sensées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démonstration, mais on doit constater qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les conditions favorables à cette invention. Il faut aider à lever les obstacles à cette invention ; obstacles qui sont pour une part dans le mouvement social qui est chargé de les lever – et notamment dans les syndicats…

Pourquoi peut-on être optimiste ? Je pense qu’on peut parler en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annonçaient des catastrophes, on se moquait d’eux, les journalistes les attaquaient et ils étaient insultés. Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a été accompli. Il y a eu Seattle et toute une série des manifestations. Et puis, les conséquences de la politique néolibérale – que nous avions prévues abstraitement – commencent à se voir. Et les gens, maintenant, comprennent… Même les journalistes les plus bornés et les plus butés savent qu’une entreprise qui ne fait pas 15 % de bénéfices licencie. Les prophéties les plus catastrophistes des prophètes de malheur (qui étaient simplement mieux informés que les autres) commencent à être réalisées. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce n’est pas non plus trop tard. Parce que ce n’est qu’un début, parce que les catastrophes ne font que commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chimène, surtout quand il en reçoivent des avantages sociaux de tous ordres…

Un mouvement social européen n’a, selon moi, de chance d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs – à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu’il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d’Europe une différence profonde concernant à la fois les contenus et les moyens d’action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou refoulés. D’autre part, les mouvements sociaux ont apporté des méthodes d’action que les syndicats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des méthodes d’action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent à l’efficacité symbolique, une efficacité symbolique qui dépend, pour une part, de l’engagement personnel de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel.

Il faut prendre des risques. Il ne s’agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l’imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : « Attention, pas de « syndicalophobie ». Il y a une logique des appareils syndicaux qu’il faut comprendre. » Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d’eux ? Parce que c’est à condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu’on pourra surmonter ces divisions qui contribuent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement de résistance à la politique néo-libérale est globalement très faible et il est affaibli par ses divisions : c’est un moteur qui dépense 80 % de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si…

Les obstacles à la création d’un mouvement social européen unifié sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques, qui sont très importants, par exemple dans la communication entre les syndicats ou les des mouvements sociaux – les patrons et les cadres parlent les langues étrangères, les syndicalistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l’internationalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est rendue très difficile. Puis il y a les obstacles liés aux habitudes, aux modes de pensée, et à la force des structures sociales, des structures syndicales. Quel peut être le rôle des chercheurs là-dedans  ? Celui de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action.

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Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

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Lire Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux des affaires européens, CEO, Agone, Marseille 2000.

Édition imprimée — février 2002 — Page 3

 

Science sociale et action politique.
 

Jérôme Meizoz.
Domaine public,
no. 1514, Lausanne, 9 mai 2002
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deux mois après la mort du sociologue français, Interventions recueille les principaux textes à portée militante de Pierre Bourdieu, inédits ou parus entre 1961 et 2001. L’ouvrage, préparé du vivant de l’auteur, a un double but. D’abord, convaincre que les savoirs des sciences sociales peuvent accompagner l’action politique et l’informer. Ensuite, par la reconstitution chronologique des positions politiques de l’auteur, faire voir que l’engagement de Bourdieu ne date pas des grèves de 1995. Contre les propos de nombreux journalistes qui ont vu en Bourdieu un savant égaré sur le tard dans la militance, ce livre fait voir la cohérence de sa conception de l’“intellectuel spécifique”, que Bourdieu partageait avec Michel Foucault. Ensemble ils signent d’ailleurs plusieurs textes, dont un message de soutien au syndicat polonais Solidarnosc en décembre 1981. Le passage de Bourdieu - philosophe de formation - à la sociologie est contemporain de ses premiers textes engagés, et hâté par le même événement : la guerre d’Algérie. On trouvera plusieurs articles de cette période sur le sujet, non sans regretter l’absence d’autres, parus dans de petites revues algériennes. Mai 1968 occasionne des analyses assez sévères du mouvement étudiant, inspiré pourtant en partie du choc que constitua Les Héritiers (1964). L’essentiel des articles porte, très tôt, sur le rôle des intellectuels critiques dans la dénonciation des idéologies dominantes, qu’elles soient staliniennes, de droite conservatrice ou social-démocrates. Dès l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, Bourdieu reproche sévèrement à la gauche réformiste d’accompagner le libéralisme et de le légitimer par un bouclier moral. Il l’écrira à de multiples reprises, non sans un humour parfois grinçant : « De quelqu’un qui ment effrontément, les Kabyles disent : “Il m’a mis l’Est en Ouest”. Les apparatchiks de gauche nous ont mis la gauche à droite. »
Bourdieu en appelle alors à un retour à la tradition libertaire de la gauche, et à de nouvelles formes de mobilisation internationales, notamment par le biais de réseaux hors partis, constitués de militants, étudiants, artistes, intellectuels et travailleurs, capables de faire plier les appareils d’état ou les grandes entreprises capitalistes. Il participe ainsi à la mise sur pied du Parlement international des écrivains, fonde les groupes Raison d’agir ainsi qu’une maison d’édition militante, apporte sa caution à plusieurs associations anti-racistes. De par ses saines colères et sa chaleureuse énergie intellectuelle, Interventions invite à persévérer en ce sens.

Pour un savoir engagé.Un texte inédit de Pierre Bourdieu. dans ACTUALITES ET DEBATS DU MONDE CONTEMPORAIN traitg

BOURDIEU
Jean-Paul Monferran, L’Humanité, 06 Septembre 2002 – CULTURES.

De « Révolution dans la révolution » - paru dans Esprit en janvier 1961, et qui interroge la guerre de libération algérienne en notant que «  le peuple sera ce qu’on le provoquera à être : force de révolution perdue pour la révolution ou force révolutionnaire «  - jusqu’à « Instituer efficacement l’attitude critique » - repris d’une conférence prononcée en juin 2001 à Beaubourg dans le cadre d’une journée consacrée à Michel Foucault -, Interventions (1) regroupe de nombreux textes « politiques » ou « critiques » de Pierre Bourdieu, souvent peu accessibles, voire inédits en français. Mais surtout, à la façon dont le sociologue lui-même avait conçu une articulation inédite entre « recherche scientifique » et « interventions politiques », le travail de Franck Poupeau et de Thierry Discepolo permet de saisir la genèse de toute une démarche, qui partage beaucoup, justement, de celle de Foucault sur « la place et le rôle de l’intellectuel spécifique et critique ». D’où ces questions, lancées par Bourdieu lui-même dans son ultime « intervention » : «  Les concepts, disait-il, viennent des luttes et doivent retourner aux luttes. Comment faut-il entendre cette phrase aujourd’hui ? Est-il possible de concilier la recherche théorique et l’action politique ? Y a-t-il place encore pour des intellectuels à la fois autonomes (des pouvoirs) et engagés (le cas échéant contre les pouvoirs) ?  » (2). Questions laissées ouvertes, en « héritage », si l’on ose dire, si tant est que « le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques » - pour reprendre une formule de Franck Poupeau - a pu générer à la fois un formidable travail (celui de Bourdieu et d’autres) montrant combien la sociologie elle-même s’est trouvée enrichie par l’engagement politique et par la réflexion permanente sur les conditions de cet engagement, mais aussi une réception parfois brouillée, souvent malveillante, dans laquelle se trouve précisément en jeu l’analyse du pouvoir des « journalistes et des intellectuels médiatiques », qui est au cour de plusieurs des « interventions » réunies ici. À commencer par le magistral « La télévision peut-elle critiquer la télévision ? », « chronique d’un passage à l’antenne » dans l’hiver 1996. «  Science sociale et militantisme, loin de s’opposer peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation « , note encore Franck Poupeau dans l’entretien accordé à l’Humanité. Manière de dire, et ce que fut un apport majeur de Bourdieu, et ce que le monde d’aujourd’hui peut encore dire à son ouvre, du « sous-prolétariat » colonisé aux « précaires » de tous les pays.

(1) Pierre Bourdieu, Interventions 1961-2001, textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone, 2002, 488 pages, 20 euros.
(2) Cf. page 472.

 

 

Un savant inventif et iconoclaste.

 LOIC WACQUANT

 

Paris, 27 janvier 2001
Ce texte a paru : en anglais, espagnol et japonais :
2002 « An Inventive and Iconoclastic Scientist. » Berkeley Journal of Sociology 46: 177-179. Traduction espagnole : « Un sabio imaginativo e iconoclasta, » Archipiélago. Cuadernos de crítica de la cultura, 51, Spring 2002, pp. 94-96. En japonais : Iichiko (Tokyo), 82, Spring 2003.

 

  

Avant d’être cet « intellectuel engagé » aux côtés du mouvement social que les média français ont tour à tour honni (longuement, de son vivant) et célébré (brièvement, après l’annonce de son décès subit) sans jamais prendre la peine de le lire, Pierre Bourdieu est d’abord un savant d’exception, sociologue et non philosophe de profession. La différence n’est pas simplement sémantique, toute son œuvre est là pour en attester, et il n’a jamais cessé de se revendiquer de cette « science paria », modeste par l’attention patiente qu’elle requiert pour les choses ordinaires du monde, immensément ambitieuse par l’ampleur de son domaine —  »tout est social, » affirmait-il — et éminemment dérangeante par ses incontournables répercussions civiques. Bourdieu a changé à jamais la face de sa discipline d’adoption, relevé la science de la société, tombée dans l’indigence et l’indifférence depuis la disparition d’Émile Durkheim et ses élèves, décimés par la Grande guerre, et bouleversé ce faisant tous les domaines d’investigation connexes, de l’anthropologie à l’éducation et aux gender and gay studies en passant par l’histoire, la politologie, l’économie, la linguistique, la géographie, la littérature comparée, l’esthétique et, ultime ironie ou affront, jusqu’à la philosophie elle-même.

pointg dans CONTRE LA PENSEE UNIQUE Les rhéteurs de magazine ont déjà, en deux jours, avec l’assurance que donne l’ignorance, dressé le bilan de « ce qui restera de Bourdieu ». Pour les chercheurs, et ils sont des milliers de par le monde à travailler avec ses concepts, à questionner ses théories et à tester ses modèles, il faudra plusieurs décennies pour prendre la pleine mesure et tirer toutes les implications d’une pensée foncièrement rétive à la « manuelisation », résolument tournée vers la production de nouveaux objets empiriques, qui est moins une collection de propositions établies et de préceptes d’école qu’une « boite à outils » forgés par et pour la recherche, visant à poser scientifiquement au monde social ces questions fructueuses qui, en déchirant le voile du va-de-soi, nous permettent de le voir, et de se voir, avec des yeux neufs. La sociologie selon Bourdieu est une metanoïa méthodique sans cesse recommencée; une ascèse cognitive (et collective) qui exige de questionner à chaque instant les préconstructions du sens commun mais aussi les divisions entre disciplines et les hiérarchies héritées entre objets, techniques et théories qui façonnent la production du savoir; bref, une dissection mutuelle en actes de la raison sociale et de la raison scientifique.

pointg dans GALERIE DES GRANDES AMES Il n’est pas aujourd’hui de pratique, pas d’institution, pas de zone de l’espace social, sous-prolétariat ou intelligentsia, paysans ou professeurs, mariage ou chômage, école ou Église, État ou marché, science, art, sport, corps, média, politique, éthique, rapports entre les genres, les âges, les ethnies ou les classes, dont l’étude n’ait été profondément transformée par ses travaux. Car Bourdieu a su allier la rigueur de la méthode scientifique à l’inventivité de l’artiste, une culture théorique incomparable mariant des auteurs que la tradition canonique affectionne d’opposer — Durkheim et Weber, Marx et Mauss, Cassirer et Wittgenstein, Husserl et Lévi-Strauss, Maurice Merleau-Ponty et John Austin, Gaston Bachelard et Erwin Panofsky — à une pratique inlassable de la recherche faisant appel à la gamme complète des techniques d’observation et d’analyse, de l’ethnographie à la statistique, dans laquelle il investissait une libido sciendi sans fin ni fond.

pointg dans LE DROIT DE SAVOIR Pierre Bourdieu était habité d’une curiosité insatiable pour toutes les expériences, tous les jeux, tous les univers sociaux, et il aurait voulu vivre mille vies pour tous les comprendre, en capturer les causes cachées et les raisons intimes. Il y a quelques jours encore, évoquant sa visite de la salle de boxe du ghetto noir de Chicago où je menais alors sous sa direction une étude ethnographique sur le métier de boxeur, il s’était exclamé comme avec regret : « Ah, ça m’aurait bien dit d’apprendre la boxe avec un type comme DeeDee », mon coach octogénaire, disciple de l’entraîneur de Joe Louis et membre du Boxing Hall of Fame des USA. Il détestait les mondanités universitaires et la pompe académique — il a refusé des dizaines de doctorats honorifiques de moults pays. À l’Université de Chicago, toujours en avril 1989, il m’avait demandé de l’aider à se défiler discrètement d’une réception organisée en son honneur par le recteur des sciences sociales. Nous avions filé à l’anglaise et dîné dans un troquet du barrio mexicain de Pilsen où il avait longuement interrogé en espagnol notre serveuse sur sa trajectoire migratoire, avant d’aller écouter du blues au fameux Checkerboard Lounge de Muddy Waters, au cœur du South Side. Là il avait été frappé par « l’économie et la dignité avec lesquels les Noirs dansaient », alors que « les Blancs, eux, dansaient comme ils croient que les Noirs dansent ». À ses yeux, il y avait infiniment plus de sociologie à apprendre de ces deux scènes banales de la vie que des conversations affectées et des assemblées empressées des pontes de l’establishment universitaire étatsunien.

pointg dans PIERRE BOURDIEU Rien ne comblait plus Pierre Bourdieu que le contact des jeunes chercheurs et il ne manquait pas une occasion de se « salir les mains » avec eux au montage de leur projet et à l’évaluation de leurs investigations. Lors de sa dernière visite aux États-Unis, à Berkeley au printemps 1996, malgré un emploi du temps déjà grotesquement surchargé — dix conférences publiques en douze jours, sur autant de sujets (dont la révolution symbolique de Flaubert, la domination masculine, l’invention de l’État, la logique du don, la force du droit, et la mission des intellectuels pour le siècle à venir) devant des foules gigantesques qui le poursuivaient partout et allaient grossissant au fil de la semaine — et les demandes incessantes de rendez-vous des grandes têtes du campus, il avait tenu à intervenir dans mon cours de premier cycle et à faire des « heures de permanence » pour rencontrer les doctorants du département et s’informer sur leurs recherches. La veille, il avait lu attentivement la trentaine de résumés serrés de leur travail soumis par les heureux élus. Je le revois, endormi d’épuisement, sur le fauteuil vert de la mezzanine après sa lecture. Je revois la lueur d’émerveillement incrédule dans les yeux des étudiants qui ressortaient de mon bureau, deux par deux, après leur « consultation » historique avec le « witch doctor sociologique ». Et le sourire fatigué mais ravi de Pierre Bourdieu à la fin de l’après-midi, celui d’un savant iconoclaste heureux de faire son métier.

 

 

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Géraldine Muhlmann, critique de Pierre Bourdieu

Posté par issopha le 5 octobre 2007

Géraldine Muhlmann, critique de Pierre Bourdieu

Henri Maler

   

En 2004, paraissaient deux ouvrages – Du journalisme en démocratie et Une histoire politique du journalisme – qui valurent à leur auteure, Géraldine Muhlmann, un moment de gloire médiatique particulièrement intense. Que l’on ne s’imagine pas pour autant que le contenu de ces livres fut mis en discussion. On les décréta « philosophiques » puisqu’ils se présentaient comme tels et que l’adjectif ennoblit tout ce qu’il touche. On les trouva passionnants. Mais sans rien en dire. En revanche, le chapitre I du premier de ces livres mobilisa l’attention des journalistes, puisqu’il était consacré à Pierre Bourdieu, Serge Halimi et quelques autres [1]

Dans ses versions caricaturales [2], la philosophie se repaît de commentaires qui jaugent tous les savoirs, mais n’en produit aucun : une méthode qui culmine dans le traitement que Géraldine Muhlmann réserve à Serge Halimi et à Pierre Bourdieu. Sa recette est simple : s’abstenir de se prononcer sur la validité de leurs observations et leur opposer ce dont ils ne parlent pas en leur attribuant ce qu’ils en auraient dit s’ils en avaient parlé. Ou plus simplement : ajuster les citations à leur interprétation quitte à les triturer.

Serge Halimi est l’heureux bénéficiaire de cette lecture économique. Géraldine Muhlmann parvient à dire quelques mots sur son méchant petit livre – Les Nouveaux chiens de garde – sans en défigurer complètement le propos. Mais, devoir d’abstinence philosophique oblige, elle se garde bien de se prononcer sur son exactitude. Car son ambition philosophique est d’une toute autre envergure : disqualifier ce que dit l’ouvrage en fonction de ses non-dits.

Ainsi, quand Serge Halimi critique et dénonce les rapports de connivence entretenus par les journalistes dominants, Géraldine Muhlmann, relève le diagnostic … et se tait. En revanche, parvenue d’un seul coup d’aile au sommet de la philosophie, elle découvre que la critique de ces journalistes équivaut à tenir le public pour « innocent ». Problème : Halimi non seulement ne dit rien de tel (et ne parle pas ce langage moralisant), mais n’aborde pas cette question. Mais n’est-ce pas précisément la preuve qu’il « innocente » le public ?

Variante : Serge Halimi aurait implicitement recours à une notion d’idéologie (alors qu’il mentionne très peu le terme) qui ne serait pas marxienne. Et en quelques citations Géraldine Muhlmann, peu au fait des dizaines d’ouvrages qui se sont coltinés le sujet, prétend rétablir dans toute sa pureté la conception marxienne de l’idéologie, s’abstient de se prononcer sur sa discutable pertinence, et l’oppose à celui qui en fait un usage d’autant plus impur qu’il est quasi-inexistant.

Le traitement réservé à Pierre Bourdieu permet de franchir un pas supplémentaire sur le chemin escarpé de la philosophie du journalisme. Serge Halimi avait été classé sous la rubrique « Le public otage des journalistes » Pierre Bourdieu mérite de figurer dans une deuxième « catégorie » : « Les journalistes otages du public ». Le lecteur déjà sursaute. Le public, preneur d’otages ? Comment Géraldine Muhlmann va-t-elle parvenir à faire entrer de force Pierre Bourdieu dans une telle « catégorie » ? Et pour en dire quoi ?

C’est ce que peut nous apprendre une lecture comparée de Sur la télévision et du chapitre destiné à dissiper – c’est son titre – « La confusion des critiques actuelles du journalisme » [3]

Baliverne n°1 : Bourdieu, à la différence d’Halimi, met en cause le public

Après un résumé scolaire, mais acceptable de quelques positions défendues par Bourdieu, Géraldine Muhlmann découvre une citation qui explique que les dominants sont dominés – « manipulés » – par leur propre domination et la traduit : « En d’autres termes [qui n’ont rien à voir avec la citation], les torts [ ?] ne sauraient être distribués facilement » (p .44). Géraldine scrute alors la citation pour découvrir ceci : « il semble que beaucoup d’éléments interviennent dans les logiques du champ journalistique, notamment le public » (ibidem).

Bourdieu devait s’en douter. Pour s’en assurer, il a fallu que notre lectrice torture une citation qui ne parle pas du public. Mais il faut une preuve supplémentaire. Patrick Champagne évoque-t-il les taux d’audience ? Cela suffit à établir que … le public joue un rôle. « Il semble » donc que Géraldine Muhlmann ne voit aucune différence entre la préoccupation pour l’audience mesurée par l’Audimat et toute autre intervention du public. « Il semble » qu’elle entérine ainsi l’assujettissement aux logiques commerciales.

Mais Géraldine Muhlmann est pressée : elle franchit donc un nouveau pas. Un pas décisif. Il s’agit en effet de démontrer que la sociologie de Pierre Bourdieu condamne l’existence même du journalisme et met en péril la démocratie. Pourquoi ? D’abord parce que Bourdieu s’attaquerait à l’exigence de « visibilité » qu’il assimilerait au « vide », privant ainsi le journalisme de toute justification.

Baliverne °2 : Bourdieu s’attaque à l’exigence de visibilité

Certaines formes de participation à la télévision n’ont pas pour objet de dire quelque chose mais d’être vu, souligne Pierre Bourdieu : « Pour certains de nos philosophes (et de nos écrivains), être c’est être perçu, c’est-à-dire, en définitive, être perçu par les journalistes [...] ». Et Bourdieu de faire précéder ce constat par ce rappel ironique : « Etre, disait Berkeley, c’est être perçu ». Une conception que Bourdieu entend non reprendre à son compte, mais mettre au débit de « certains de nos philosophes (et de nos écrivains) ». Insensible à cette critique précise, Géraldine Muhlmann introduit la référence à Berkeley par cette affirmation absurde : « P. Bourdieu place [...] les pratiques journalistiques sous l’égide de la formule de Berkeley ». (p. 45). Et par un tour de magie stupéfiant, elle en conclut que Pierre Bourdieu conteste non les « m’as-tu vu », mais la « visibilité » !

« Nommer, on le sait, c’est faire voir, c’est créer », déclare Bourdieu qui précise aussitôt « Et les mots peuvent faire des ravages (p.19) « Il semble », pour parler comme Géraldine Muhlmann, qu’il veuille attirer l’attention sur la nécessité de ne pas nommer n’importe comment et donc faire voir n’importe quoi. Mais Géraldine Muhlmann élude ce que Bourdieu dit du pouvoir ravageur que peuvent exercer les mots, mais fait parler ainsi la citation sortie de son contexte : Bourdieu déplore que même la presse écrite « se meut dans [...] dans un monde d’objets apparents [.. .] ». Il en découlerait que, selon Bourdieu, le « faire voir » est une limite structurelle du journalisme : « Le journalisme est ainsi limité à un forme d’intellection étroitement dépendante d’une « visualisation », ce qui, selon Bourdieu, est une source de biais, de violence faite au réel, celui-ci comportant de nombreuses dimensions qui ne sont pas susceptibles de s’offrir au regard. » (p. 45). Qu’importe si Bourdieu ne dit rien de tel : cette pensée lui est généreusement attribuée.

A l’appui de sa démonstration, Géraldine Muhlmann cite un passage du livre de … Florence Aubenas et Miguel Benasayag [4] qui fait état de la construction du personnage médiatique de Tarzan lors de la grève des routiers de 1992 : « Le problème est que Tarzan ne représentait le symbole des routiers qu’aux yeux des journalistes », écrivent Aubenas et Benasayag, qui précisent : « Les chauffeurs, eux, ne se sont pas reconnus dans le miroir tendu  ». Le problème ainsi soulevé n’existe pas pour Géraldine Muhlmann qui affecte de comprendre qu’il s’agit d’une critique de la visibilité elle-même quelle qu’en soit la forme. : « La métaphore du « miroir tendu » laisse bien voir [sic !] la nature du problème : la création d’une visibilité, d’une image, d’une manifestation sensible [...] » (p.45-46). Peu importe l’image captée par le miroir ; et peu importe si ce dernier déformant.

Ayant ainsi décanté toutes ses citations, Géraldine Muhlmann dépose ses conclusions ultimes : « [...] P. Bourdieu [...] s’attaque à ce règne du voir de façon si radicale, qu’il finit par mettre en cause la notion de « public » elle-même. » (p.46) Rien ne permet d’étayer ce verdict. Mais Géraldine Muhlmann est déjà passée au suivant : « P. Bourdieu oppose bel et bien, dans Sur la télévision, ce qui se voit du réel et ce qui est l’essence de ce réel » (p.47). En additionnant plusieurs « il semble », vous obtenez un « bel et bien »…

Bel et bien ? Faute de pouvoir trouver la moindre phrase dans l’ouvrage concerné, Géraldine Muhlmann s’appuie sur une longue citation extraite d’un livre de 1967 – Le métier de sociologue – qui explique pourquoi « le sociologue n’en a jamais fini avec la sociologie spontanée  ». La question du « métier de sociologue » n’ayant aucun rapport direct avec la question du journalisme, Géraldine Muhlmann s’empresse de l’établir à l’aide d’un « donc » éblouissant qui lui permet de transformer la critique de la sociologie spontanée en une prétendue critique du journalisme : « Rivé au « voir », le journaliste est donc le grand brasseur de « vide  ». » (p.47) Le « vide », soudainement invité à figurer dans la démonstration, va nous valoir quelques fragments d’une grande leçon d’ontologie.

Baliverne °3 : Bourdieu oppose le « vide « et le « plein »

Retour à Sur la télévision. Pour « prouver » que, selon cet ouvrage, « le journaliste est [...] un grand brasseur de « vide » » et que « le vocabulaire ontologique fleurit sous la plume de P. Bourdieu », Géraldine Muhlmann a trouvé une citation. La voici :

« Le fait divers, c’est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information parce qu’elle intéresse tout le monde, sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose. [...] Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare, avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. » (p.16-17)

Extraire une ontologie de cette citation est une opération extrêmement délicate, puisque, pour y parvenir, il faut non seulement la sortir de son contexte, mais encore en tordre le sens. Or, à condition de rétablir le contexte, on découvre que Pierre Bourdieu essaie de montrer que la télévision privilégie le fait divers parce qu’il est consensuel, donc ajusté à l’Audimat. Géraldine Muhlmann n’en a cure : elle lit le texte comme une critique du fait divers quel qu’il soit. Et, à condition de lire vraiment la citation elle-même, on comprend que Pierre Bourdieu met en cause non les faits divers, mais l’importance qui leur accordée. Géraldine Muhlmann ne se soucie guère de ces nuances ; elle a déjà « chevillé » la suite de son commentaire : « Or, il est évident que c’est l’espace public lui-même qui, plus fondamentalement, brasse du vide » (p.47). Donc, Pierre Bourdieu déteste l’espace public. CQFD.

Ce n’est pas tout. Pierre Bourdieu souligne qu’ « en mettant l’accent sur les faits divers [...], on écarte les informations pertinentes », et plus loin que les « faits divers font le vide politique ». Géraldine Muhlmann, oublie « politique », et ne retient que le « vide ». Ayant ainsi sorti une phrase de son contexte, glissé de la critique de la place accordée aux faits divers à la critique des faits divers eux-mêmes, et … évidé les citations de Pierre Bourdieu des adjectifs et précisions qui la dérangent, Géraldine Muhlmann triomphe : elle a réussi à transformer « le vide » et « le plein » en catégories et à démasquer l’ontologie secrète de la sociologie de Pierre Bourdieu !

Pour atteindre ce résultat, il a fallu triturer deux citations complémentaires.

1. Bourdieu se demande pourquoi la télévision donne volontiers la parole à des « fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… ». Et risque cette réponse : parce qu’ils « pensent par idées reçues ». » Ou par « lieux communs ». Et de souligner : « L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la communication. ». (p.30-31) Géraldine Muhlmann en conclut que cette citation vise « le » journalisme et que Bourdieu s’oppose… à la communication. Et, puisant dans ses fiches, notre philosophe du journalisme rapproche immédiatement cette citation d’une autre qui se trouve, dans un autre contexte, 20 pages plus loin. Et qu’elle traite avec autant de pénétration, comme on va le voir.

2. Sous le sous-titre « Une force de banalisation », Bourdieu s’efforce de montrer que la télévision diffuse une « information omnibus, sans aspérité, homogénéisée », parce que l’obligation commerciale de viser le public le plus large exclut les sujets qui peuvent choquer ou diviser. Et il poursuit : « Dans la vie quotidienne, on parle beaucoup de la pluie et du beau temps, parce que c’est le problème sur lequel on est sûr de ne pas se heurter – sauf si vous discutez avec un paysan qui a besoin de pluie alors que vous êtes en vacances, c’est le sujet soft par excellence. » Et Bourdieu précise (sans que Muhlmann ne cite cette explication) : « Plus un journal étend sa diffusion, plus il va vers des sujets omnibus qui ne soulèvent pas de problèmes  ». (p.50).

Commentaire immédiat de Géraldine Muhlmann, sans aucun rapport logique avec la citation : « En somme le « plein » pour P. Bourdieu correspond au conflictuel ; tandis que le vide est ce qui sert le consensus minimal nécessaire à l’échange social » (p.48-49). Devant tant de lumière philosophique, on en aurait presque oublié que ce qui est en question, c’est la hiérarchie des informations diffusées par la presse.

En attendant, le moment est venu de s’affliger : « Si le « plein » est conflictuel, il est probable qu’il soit par définition une menace pour la socialisation. Or, celle-ci paraît être une condition requise pour un espace public, c’est-à-dire un échange relativement pacifié d’opinions  » (p.49). Passons sur le « plein », mais pas sur le conflit… Ainsi il faudrait, du moins si les mots ont un sens, soit supprimer les conflits sociaux et politiques soit les esquiver dans l’espace public, pour ne pas mettre en péril la socialisation ! Mais il n’est pas sûr que les mots aient ici le moindre sens…

Reste à accomplir une ultime prouesse : passer de ce que dit Bourdieu sur certaines conversations dans la vie quotidienne à la quotidienneté elle-même. Géraldine s’y emploie sans barguigner : « P. Bourdieu semble [sic] tout de même accorder un statut ontologique à la quotidienneté : une sorte d’être du vide ou du rien. » (p. 49) Faut-il encore argumenter ? Il faut bien le reconnaître : La Misère du monde accorde à la quotidienneté « une sorte d’être du vide ou du rien » !

Ayant établi que Bourdieu s’opposerait, de toute la force de son ontologie, au visible et à la communication auxquels il préfèrerait le plein conflictuel qui met en péril la socialisation et l’espace public, Géraldine Muhlmann n’en a pas fini pour autant.

Selon elle, préserver l’autonomie des champs scientifique et culturel équivaudrait à mépriser tout espace public et à subordonner le journalisme à la sociologie : rien que ça !

Baliverne °4 : Bourdieu veut se cacher et tout cacher

Bourdieu souhaite que voient le jour « des tentatives collectives pour protéger l’autonomie qui est la condition du progrès scientifique contre l’emprise croissante de la télévision  ». Géraldine Muhlmann commente préventivement, en affirmant que ces « recommandations » (c’est elle qui parle) «  sonnent comme une invitation à rester caché  » (c’est elle qui souligne). Laisser tinter à son oreille permet d’entendre ce qu’ « il semble ». Et peu importe si des dizaines de citations de Pierre Bourdieu soulignent que l’autonomie a comme contrepartie le devoir de ne pas « rester caché ». Mais comme ce dont on ne parle pas (du moins à cet endroit) livre le sens de ce dont on parle effectivement, Géraldine Muhlmann s’insurge : « Les éventuels dangers d’un cloisonnement de chaque champ ne sont jamais évoqués  » (p. 50). Comme si le principal danger n’était pas la fusion et la confusion des divers pouvoirs sociaux !

Comme le montre la suite, Géraldine Muhlmann n’en a pas fini de faire « sonner » à sa convenance. « Le champ politique lui-même a une certaine autonomie », souligne Bourdieu qui évoque celle du Parlement, pour montrer, sur la base d’un exemple, que le court-circuit médiatique peut conduire à « une forme perverse de démocratie directe » (p.73). Ce qui ne signifie pas, d’ailleurs, que toute forme de démocratie directe soit perverse. Mais la philosophe entend cela tout autrement : « le personnel politique est invité à une telle autoprotection par rapport à la visibilité permanente » (p. 51). Ainsi, jamais avare de raccourcis, Géraldine Muhlmann « glisse » de l’autonomie du champ politique à l’invisibilité médiatique du personnel politique et fait « sonner » la défense de l’autonomie du champ politique par rapport à l’emprise des médias comme une invitation à rester caché. Quand des énoncés font problème, Muhlmann résout le problème en le supprimant.

Inutile par conséquent de s’appesantir sur la « théorie des champs » ou sur ce que peut bien signifier leur autonomie. D’ailleurs ils sont interchangeables. Bourdieu mentionne le travail de Gisèle Sapiro sur le champ littéraire français sous l’occupation où elle montre que plus des écrivains étaient reconnus par leurs pairs (donc autonomes), plus ils étaient portés à résister. Quelle horreur ! Géraldine Muhlmann est obligée de se fendre d’une petite note venimeuse où elle oppose à cette analyse une évocation du champ … juridique.

La sentence ne tarde pas à tomber : « Les perspectives réformistes lancées dans ce petit ouvrage à l’intention de la profession journalistique [sic !] [...] se réduisent, explicitement ou non, à une mort pure et simple de la pratique journalistique  » (p.52).

Géraldine Muhlmann aurait pu s’arrêter là (et nous dispenser de poursuivre), mais elle n’a toujours pas fini.

Baliverne n°5 : Bourdieu veut soumettre le journalisme au contrôle des sociologues

Bourdieu déclare : « Pour échapper à l’alternative de l’élitisme et de la démagogie, il faut à la fois défendre le maintien et même l’élévation du droit d’entrée dans les champs de production [scientifique et culturel] et le renforcement du devoir de sortie, accompagné d’un amélioration des conditions et des moyens de sortie. » De ce « souci démocratique de rendre ces acquis [ceux du travail scientifique] accessibles au plus grand nombre », Pierre Bourdieu tire la conséquence suivante : « Il faut défendre à la fois l’ésotérisme inhérent (par définition) à toute recherche d’avant garde et la nécessité d’exotériser l’ésotérique et de lutter pour le faire dans de bonnes conditions  » (p.76-77).

Ce que Géraldine Muhlmann réinterprète ainsi : « Lorsque P. Bourdieu envisage malgré tout ( ???) un processus de vulgarisation, c’est dans une perspective qui offre à chaque champ [alors qu’il n’est question ici que de la recherche scientifique], la maîtrise parfaite [alors qu’il n’est question que de « bonnes conditions »] de sa mise en public [... ]. » (p.52) Et plus loin : « Le « bon »journaliste sera sous la coupe du champ en question, parfaitement contrôlé par les acteurs du champ, exécutant leurs volontés, posant les questions qu’on leur dira de poser. » On imagine assez la terreur qu’une telle falsification peut inspirer aux journalistes, même les mieux intentionnés.

Car il s’agit d’une falsification. Géraldine Muhlmann a « sauté » tout un développement où il est question, quelques dizaines de pages auparavant, des conditions que des artistes, des écrivains et des savants doivent réunir pour que, avec les journalistes, soient recherchés « des moyens de surmonter en commun les menaces d’instrumentalisation  » (p. 11-12). Et elle n’a jamais atteint la fin du livre, où à la dernière page et en conclusion (p. 94), parlant des « contraintes cachées qui pèsent sur les journalistes et qu’ils font peser à leur tour sur tous les producteurs culturels  », il incite à « proposer peut-être le programme d’une action concertée entre les artistes, les écrivains, les savants et les journalistes, détenteurs du (quasi-) monopole de diffusion. »

« Il semble » que, pour Géraldine Mulmann, ce quasi-monopole, pour peu qu’il soit partagé avec les intellectuels médiatiques qui acceptent de s’y soumettre, soit un pur accomplissement de la démocratie… et que la parole des gueux ne doit pas le troubler non plus. Comme on va le voir.

Baliverne n° 6 : Bourdieu ne connaît pas le journalisme socratique

Bourdieu s’interroge sur les conditions de distribution de la parole sur les plateaux de télévision et constate : « Il est évident que tous les locuteurs ne sont pas égaux sur les plateaux.  » Et de poursuivre : « Vous avez des professionnels du plateau, des professionnels de la parole et du plateau, et en face d’eux des amateurs [...], c’est une inégalité extraordinaire. Et pour rétablir un tout petit peu d’égalité, il faudrait que le présentateur soit inégal, c’est-à-dire qu’il assiste les plus démunis relativement [...] Il faut faire un travail d’assistance à la parole.  ». (p.36). Et pour couronner le tout, Bourdieu ajoute : « Pour ennoblir ce que je viens de dire, je dirais que c’est la mission socratique dans toute sa splendeur. »

Géraldine Muhlmann – qui ne s’intéresse guère à de si prosaïques questions – s’empresse d’oublier qu’il est ici question d’aide à la parole de ceux qui, tels des grévistes lors d’un conflit social, ne sont pas des professionnels du discours (et encore moins du discours philosophique…).

En revanche, elle tient enfin la preuve que Bourdieu n’a pas révisé son cours de philosophie de Terminale, puisqu’il n’évoque que la fonction de sage-femme du philosophe, ne mentionne pas (alors que le contexte justifie amplement cette omission prétendument scandaleuse…) les fonctions de taon et de torpille revendiquées par Socrate. C’est donc que Bourdieu se borne à dessiner, déclare Géraldine Muhlmann, le « personnage du docile accoucheur »… que chacun a pu voir en exercice quand il s’agit de donner la parole à des chômeurs ou des salariés en lutte.

Ce faisant, Bourdieu confirme son hostilité à Kant ! (p. 53-54). Quoi de plus chic et toc que de tels cours de Philosophie ?

Balivernes sans chiffre, balivernes sans titre

Ayant étudié avec précision ce qu’est l’Audimat, Géraldine Muhlmann attribue à ceux qui critiquent son emprise l’idée stupide selon laquelle cette mesure d’audience serait une « construction des journalistes » (p.55 et p. 47).

Ayant lu avec attention le « petit ouvrage à l’intention des journalistes » [sic], Géraldine a découvert que Bourdieu « rapporte les « lunettes » des journalistes aux seules rivalités internes entre les journalistes ou à leur simple et exclusive stupidité. » Deux citations de Bourdieu suffisent à Géraldine Muhlmann pour étayer ce diagnostic d’une « volte face de P. Bourdieu face aux implications de ses propres thèses » (p. 55). Géraldine Muhlmann n’a décidément pas de chance, ni au grattage, ni au tirage. La première citation qu’elle convoque rapporte la rivalité entre les journalistes à leur concurrence dans la course à l’Audimat (et non à leur « seules rivalités internes ») ; la seconde explique qu’un présentateur mime la stupidité qu’il prête au public (au nom de l’audience, précisément), pour censurer tout discours intelligent.

Ayant parcouru une intervention de Bourdieu, elle découvre qu’il y propose une représentation du pouvoir des maîtres du monde « qui paraît bien éloignée du motif, plus complexe des « manipulateurs manipulés  » ? » (p. 56). Une représentation tellement éloignée de ce « motif » que le titre même de cette intervention de Pierre Bourdieu reprend exactement la même idée sous forme d’une question : « Maîtres du monde, avez-vous la maîtrise de votre maîtrise ? »

Ayant découvert une citation de Bourdieu où ce dernier insiste sur la nécessité de prendre en compte les conditions de réception des messages, Géraldine Muhlmann ne peut admettre cette banalité (dès lors qu’elle apparaît sous la plume de Bourdieu) sans la mettre au service d’une assertion imaginaire « [...] Pierre Bourdieu insiste : on ne doit jamais discuter réellement avec quiconque n’est pas dans le même « champ » ou quiconque n’a pas le même « code ». » (p. 58) Et voici la citation que Géraldine vient ainsi de « décoder » : « [...] le problème majeur de la communication est de savoir si les conditions de la réception sont remplies ; est-ce que celui qui écoute a le code pour décoder ce que je suis en train de dire ? » (p.31). A l’évidence, cette citation (mentionnée en note par Géraldine Muhlmann, p. 59) « prouve » que Bourdieu ne veut pas discuter… alors qu’il s’agit précisément de prendre en compte les conditions d’un échange véritable.

Finalement, du livre de Pierre Bourdieu, il ne reste rien. Même pas les points aveugles et les ambiguïtés qui rendraient féconde la contestation de ce qu’il dit. En guise de réfutation, la philosophie du journalisme nous a offert une litanie de soupçons sur des arguments préalablement transformés en charpie.

Un apéritif

À défaut d’une discussion libre mais rigoureuse d’un livre – Sur la télévision – qui mérite une critique sans complaisance, Géraldine Muhlmann a servi aux journalistes qui se sont pressés autour du buffet un apéritif tellement surchargé en amuse-gueules qu’ils se sont dispensés de lire vraiment la suite de son essai de philosophie. Et pourtant, celui-ci est porteur d’une promesse qui mérite toute notre attention : doter la critique du journalisme et des médias d’une base normative, élaborer un idéal-critique du journalisme qui permette d’évaluer les pratiques journalistiques, leurs qualités, leurs défauts, leurs défaillances. Nous y reviendrons, en essayant d’oublier le tord-boyaux servi à des fins de démarcation préalable, mais en nous souvenant que « tant vaut la méthode, tant valent les produits ».

Henri Maler

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[1] Parmi les comptes rendus mis au service de règlements de compte polémiques, deux méritent particulièrement d’être mentionnés : celui de Nicolas Weil dans Le Monde ( voir « Le Monde contre « les critiques antimédias », antidémocrates et antisémites » et celui de Philippe Corcuff dans Charlie Hebdo (voir « Philippe Corcuff, critique « intelligent » de la critique des médias »).

[2] J’avais intialement écrit « dans sa version académique », prenant l’adjectif dans un sens péjoratif qui peut inviter à des généralisations abusives, comme l’a fait remarqué un lecteur (note du 28 juin 2006).

[3] Les pages indiquées en marge après chaque citation renvoient donc aux ouvrages originaux : Sur la télévision, Liber/Raisons d’agir, 1996 et Du journalisme en démocratie, Payot, 2004.

[4] La Fabrication de l’information. Les journalistes et l’idéologie de la communication, Paris, La Découverte, 1999.

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« Le dévoilement de la domination va peut-être permettre de lutter contre cette domination

Posté par issopha le 28 septembre 2007

« Le dévoilement de la domination va peut-être permettre de lutter

contre cette domination »

 

Inaugurée en 1964 avec la publication (avec Jean-Claude Passeron) des Héritiers, l’analyse de l’école constitue un des éléments centraux de l’œuvre de Pierre Bourdieu. Cet entretien avec une jeune agrégée de sciences économiques et sociales interroge directement la capacité de la sociologie à dépasser le simple constat d’une école, instance de reproduction des inégalités sociales, pour davantage offrir les instruments de lutte contre la violence symbolique dont l’institution scolaire est le cadre. Ce sont ainsi les pertinences, mais aussi les limites (inhérentes notamment à un certain misérabilisme), de la sociologie critique de Bourdieu qui sont ici soulignées.

Mouvements : Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Karine B. : Je suis agrégée de sciences économiques et sociales. J’ai fait l’inverse de la majorité des professeurs : j’ai commencé dans des lycées assez bourgeois, et maintenant, depuis deux ans, j’enseigne dans des lycées de ZEP. Les sciences économiques et sociales (SES) ne s’enseignent qu’en lycée d’enseignement général. Elles s’enseignent maintenant sous forme optionnelle en seconde – ceci dit, c’est une option que choisissent quand même une majorité d’élèves. Ensuite, ça s’enseigne de manière plus approfondie dans la filière ES.

M. : Bourdieu est-il officiellement au programme ?

K. B. : Oui. Il y a une vraie reconnaissance institutionnelle de Bourdieu, il fait partie des auteurs qu’on étudie en première et en terminale. En revanche, il n’est pas officiellement au programme en seconde.

M. : À quelle occasion évoquez-vous Bourdieu dans votre enseignement ?

K. B. : Je parle beaucoup de Bourdieu en première quand on analyse la stratification sociale, est-ce qu’il y a encore des classes sociales ? etc. J’en parle aussi en seconde quand j’essaie d’expliquer les inégalités scolaires aux élèves. Les inégalités scolaires ne sont pas au programme en seconde, mais ça me semble quelque chose d’extrêmement important, d’autant que 80 % des élèves de seconde ne feront plus de sociologie après. Donc, et même si ce n’est pas officiellement au programme, je l’aborde à partir du thème de la famille. La famille est le seul thème de sociologie que l’on ait en seconde, et pour illustrer la socialisation familiale je prends l’exemple des inégalités scolaires.

Pour moi, un des objectifs de l’enseignement de la sociologie au lycée, c’est de faire comprendre aux élèves la notion – même si après on la discute, on la nuance, etc. – de déterminisme social. Les élèves ont a priori l’idée que chacun est libre de construire son destin, que le destin social des individus ne naît que de leur intelligence, de leur volonté, de leur travail… Ils sont vraiment très rétifs devant cette idée de déterminisme. Et pour le coup, les inégalités scolaires, c’est une façon – un peu violente, d’ailleurs – de leur montrer que ce déterminisme existe, et que chacun n’a pas les mêmes chances, au départ, de réussir à l’école. En général, quand je traite des inégalités, j’organise un débat sur les inégalités de revenus et il apparaît assez vite que, pour beaucoup d’élèves, ces inégalités sont justifiées parce qu’elles reflètent les inégalités de diplômes. Et que, comme elles reflètent les inégalités de diplômes, il est normal que les personnes qui ont beaucoup travaillé à l’école soient plus rémunérées que celles qui n’ont pas travaillé à l’école. Donc, c’est important de leur montrer que, pour ceux qui ont des hauts revenus et des hauts diplômes, ce n’est pas vraiment de l’ordre du mérite personnel, mais plutôt que tout le monde n’a pas des chances égales au départ.

Mon métier, je le fais dans un sens très militant. C’est-à-dire que la neutralité professorale, je m’assois dessus tranquillement… Je ne suis pas du tout un cas isolé, et beaucoup d’enseignants voient leur métier comme ça. La majorité des enseignants de SES du secondaire que j’ai rencontrés sont très influencés par la pensée de Bourdieu, et plutôt marqués à gauche. Et c’est vrai que là, pour le coup, il y a une vraie influence de Bourdieu dans l’idée que le dévoilement de la domination va peut-être permettre de lutter contre cette domination. Il y a cette idée là qui guide mon travail quand j’enseigne la sociologie. Après, ce qu’il est intéressant de savoir, c’est justement si ce mécanisme de dévoilement de la domination fonctionne.

M. : Alors ?

K.B. : Eh bien, oui et non. Ça fonctionne de manière pratique pour certains élèves, mais ça ne fonctionne pas dans le sens d’une conscientisation politique. Il y a trois fonctions dans ce cours. Vous avez d’abord la fonction d’explication de la réalité sociale, comme dans tout cours de sciences économiques et sociales. Vous avez ensuite la fonction presque de conscientisation politique, de faire connaître cette domination au profit d’une lutte collective contre cette domination, mais ça je ne l’ai pas vu encore fonctionner ; le jour où ça m’arrivera ça sera une grande victoire ! Et puis vous avez la troisième fonction, qui est une fonction pratique, c’est-à-dire « vous êtes en échec scolaire – parce que la plupart sont en échec scolaire – je vais vous expliquer en partie pourquoi vous êtes en échec scolaire, et peut-être qu’en vous l’expliquant vous allez comprendre où sont vos problèmes et du coup vous allez pouvoir y remédier ». Et ce qui est assez intéressant, c’est que parfois ce troisième objectif est atteint. Pour certains élèves, le fait de leur expliquer que le langage attendu à l’école est différent du langage qui est pratiqué chez eux, c’est une sorte de découverte. Déjà, ils commencent à saisir où ça pèche. Je leur explique qu’il y a un système de normes scolaires auquel il faut qu’ils se conforment, et qu’ils peuvent très bien s’y conformer en prenant de la distance par rapport à ce langage. Je leur dis : « finalement, le langage attendu à l’école c’est presque une langue étrangère. Donc il faut que vous fassiez une opération de traduction : au lieu de paie, vous écrivez salaire, au lieu de travail vous écrivez emploi, etc ». Et pour certains élèves, il y a une délivrance au niveau du langage. Il y a toujours un ou deux élèves dans la classe – dans le secondaire, un ou deux élèves dans une classe, c’est énorme – qui ont un déblocage. Après, ça peut être plus ou moins maladroit, mais au moins ils ont compris qu’il y avait une exigence de forme. Je ne pense pas que Bourdieu ait pensé à l’opérationalité du dévoilement dans ce sens-là, qui est vraiment une opérationalité enseignante.

Malheureusement, l’idée avancée par Bourdieu que le dévoilement des mécanismes de la domination peut permettre la lutte contre cette domination, pour moi, ça ne marche pas. Parce qu’on vit dans une société où les enfants sont essentiellement intéressés par la réussite personnelle, par l’argent. Ce sont des enfants très individualistes, à des milliards d’années-lumière de toute action collective. Ceci dit, grâce à ce cours sur les inégalités scolaires, je crois que beaucoup comprennent qu’on ne peut pas raisonner en termes de culpabilité individuelle, de responsabilité individuelle, mais d’inégalités sociales.

M. : Vous venez vous-même d’un milieu populaire, et votre trajectoire est en contradiction avec la théorie de la reproduction. Comment avez-vous reçu les analyses de Bourdieu ?

K. B. : Je me souviens de m’être dit que Bourdieu, c’était génial, quand j’étais étudiante, parce que ça abordait la domination hors économie. Je sentais confusément qu’on vit dans une société où la domination n’est pas seulement une domination par l’argent, que ça se passe autre part, et pour moi, c’est aussi l’apport de Bourdieu, que j’ai compris comme un enrichissement d’une approche marxiste trop économiciste. En même temps, je n’ai jamais vécu douloureusement ma trajectoire sociale : pour moi ça a toujours été un bonheur, une source de richesses incroyable. Moi, Annie Ernaux, par exemple, je ne comprends pas. Les gens qui se plaignent à longueur de journée, ou à longueur d’œuvre, sur « mon Dieu, c’était horrible, je me sentais exclue, je sentais que je n’appartenais pas à ce monde, etc. », c’est quelque chose que je n’ai jamais ressenti. Quand j’étais à Sciences-po, je sortais avec de riches bourgeois qui m’invitaient au restaurant, au cinéma. J’étais très contente, ça me faisait assez rire de jouer le rôle de la fille de prolétaire, c’était quelque chose avec quoi je prenais assez de distance. À part la différence d’argent, donc de possibilités matérielles, je ne l’ai jamais vécu douloureusement. J’ai toujours vécu comme un bonheur d’avoir la chance d’accéder à un autre milieu, et en même temps, dans cet autre milieu, d’être plus riche que les gens de ce milieu. C’est-à-dire qu’il y a des plaisirs que, pour moi, les bourgeois n’auront jamais.

Et puis il y a des formes de sociabilité, des formes de relations entre les gens complètement différentes selon les milieux sociaux. Pour moi il y a quelque chose dans les milieux populaires, surtout au sein des familles, qui est beaucoup plus politique que dans les familles bourgeoises. Ce qu’avance Gaxie sur l’incompétence politique des classes populaires, c’est de la connerie. Parce que je me dis que Gaxie n’a jamais assisté à un mariage ou à un baptême ou à un repas de famille chez les classes populaires. Moi, toute diplômée de Science-po ou toute agrégée de sciences sociales que je suis, quand je retourne dans ma famille, ma mère, mon frère, ma tante, mes cousins me font tranquillement des cours d’économie, ou des cours de science politique ! Ça ne les gêne absolument pas de m’exposer leur vision du fonctionnement des choses. Il y a une domination et en même temps non, parce qu’il y a une remise en cause fondamentale chez les classes populaires des personnes diplômées. Et ma mère a une expression assez rigolote pour dire ça, quand on n’est pas d’accord sur un sujet elle me dit « de toute façon, toi, tu parles comme les livres ». Ça veut dire « tu as lu trop de livres, donc tu ne connais pas la réalité, donc ton discours n’est pas légitime ». Je trouve que les écrits de Bourdieu ou consorts présentent souvent les classes populaires comme complètement tétanisées devant les personnes qui ont un capital culturel élevé et n’osant pas exprimer leur point de vue, ce que je n’ai jamais vécu. Il y a une irrévérence vis-à-vis du savoir, de la culture.

M. : Ce que répondrait un bourdieusien orthodoxe c’est qu’il n’empêche que si on confronte la vision « légitime » du monde qui est celle des classes dominantes et la version « sauvage » des classes populaires, il y en a une qui a davantage les moyens de s’imposer à l’autre.

K. B. : Oui, sauf que… légitime pour qui ? Pour certaines personnes des classes populaires, la vision « dominante » n’est absolument pas légitime.

M. : Mais est-ce que ce n’est pas une remise en cause de la légitimité qui ne peut se faire que dans l’entre-soi des classes des populaires ? L’exemple, c’est justement à l’école, où un tel discours sera illégitimé d’emblée.

K.B. : Bien sûr. C’est pour ça que je ne remets pas en cause globalement le mécanisme de la domination. Ce que je remets en cause dans la domination décrite par Bourdieu et les bourdieusiens, c’est leur refus de prendre en compte qu’il y a un espace de liberté de parole extrêmement important au sein des classes populaires. Mais effectivement, le malheur, c’est que cette remise en cause n’a lieu que dans l’espace privé.

Maintenant, pour en revenir à ma profession, ce qui me pose problème c’est la tension justement entre ma volonté de lutter contre la domination et le fait que je suis en même temps un agent de cette domination. C’est la tension que vit tout professeur qui a lu Bourdieu et qui donc cherche, en utilisant Bourdieu, à remédier aux inégalités scolaires mais qui, en même temps, est un agent de cette domination, qui participe à la reproduction sociale…

M. : … qui exerce une violence symbolique…

K.B. : Bien sûr. C’est assez compliqué à vivre. Une fois que vous avez dit que la culture populaire était éloignée de la culture scolaire, qu’est-ce que vous faites ? C’est ça le problème. C’est tout le débat entre le relativisme culturel et l’élitisme. J’enseigne Bourdieu, mais en même temps je continue à penser qu’un exercice comme la dissertation est un exercice extrêmement formateur. Même si je sais que la dissertation défavorise beaucoup plus les enfants des classes populaires que les enfants des classes plus favorisées. Ce que je demande, c’est qu’on me laisse le temps et qu’on me donne les moyens d’apprendre aux enfants à acquérir ce mécanisme-là. Parce que c’est possible. Si on y passe beaucoup beaucoup de temps, si on les fait beaucoup beaucoup s’entraîner, ils y arrivent – plus ou moins bien, mais ils y arrivent. La meilleure chose à faire, c’est de maintenir un niveau d’exigence, un niveau de culture élevé. À condition qu’on nous en donne les moyens, si on a beaucoup d’heures de cours, si on a des effectifs réduits, je suis sûre qu’on peut y arriver.

Ceci dit, je culpabilise parfois parce qu’il y a des élèves qui n’y arrivent pas. Parce que je les sélectionne aussi sur le niveau de leur expression écrite, etc. C’est vraiment difficile, par exemple quand on les oriente vers des filières techniques ou professionnelles : quand on voit les conditions de travail et de rémunération des ouvriers… Ce qui est aussi vraiment difficile à gérer, c’est le problème des élèves qui ont intériorisé un certain destin social, qui vous disent tout de suite « moi je ne veux pas faire de longues études, je veux faire une première technique, etc ». Parmi ces élèves-là, certains auraient les capacités de suivre une filière générale. La difficulté apparaît si vous commencez à dire à quelqu’un « mais enfin c’est bête que tu ailles dans la filière technique, tu as les capacités d’aller en filière générale ». Ça veut dire que vous présentez la hiérarchisation filière générale/filière technique comme une hiérarchisation en termes de capacité, ce qui peut être gênant pour les autres. Ensuite, vous allez expliquer à un élève, qui n’a, lui, que les capacités d’aller en enseignement technologique : « tu sais, ce n’est pas du tout que tu es plus idiot que les autres, c’est que tu as une forme d’intelligence plus concrète, etc. » C’est l’horreur, vous avez l’impression d’être tout le temps de mauvaise foi.

Ensuite, si vous incitez un gamin qui n’a pas d’ambition, ou qui a en fait des ambitions conformes à celles de son milieu social à aller dans une filière générale, c’est un grand pari : s’il a son bac d’enseignement général, et qu’après il va à la fac et qu’il se plante, qu’est-ce qu’il va faire ? Est-ce qu’il ne vaut pas mieux qu’il ait un bac professionnel ou technique, qu’il fasse un bon BTS ? Il trouvera plus facilement un emploi sur le marché du travail que s’il se retrouve avec une licence de psychologie… Participer à ça, c’est vrai que c’est assez atroce. Ce sont des questions qu’on se pose tous.

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« Une censure bien visible »

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

« Une censure bien visible »

 

Les analyses que Pierre Bourdieu – et plusieurs sociologues de son école – a produites du monde des médias ont donné lieu à de vives polémiques. Les plus véhéments de ses contempteurs, occupant souvent les positions les plus en vue du champ journalistique, ont dénoncé comme relevant d’une « haine des médias » ce qui était avant tout une critique de l’hétéronomie grandissante d’un univers soumis aux exigences de rentabilité des grands groupes de presse. L’entretien qui suit, réalisé auprès d’une jeune journaliste, valide largement les analyses bourdieusiennes en soulignant l’influence délétère de la dépendance économique et de la précarité de l’emploi sur la production de l’information.

Mouvements : Quel a été votre parcours ?

Caroline Pollet : J’ai fait un bac éco, un DEUG de lettres modernes, avant de passer le concours de Sciences-po. J’avais envie de faire du journalisme et c’est souvent les IEP qui préparent le mieux aux écoles de journalisme. En fait ça date, j’ai commencé à faire des stages en journaux à seize ans, on peut presque parler de vocation. Et pourtant, j’en ai aujourd’hui vingt-sept et je ne suis plus sûre d’en avoir envie ! Enfin si, j’ai toujours envie, mais avec un peu de désillusion.

M. : C’est-à-dire ?

C. P. : Eh bien c’est un ensemble de choses. Par exemple, j’ai fait des stages dans des journaux élitistes, qui ne me payaient pas. Le système veut que quand vous avez le prestige de la publication, vous n’avez pas de sous. Et quand vous avez besoin de vivre vous êtes obligée de bosser pour des médias qui ne sont pas reconnus par les pairs, voire pour des agences de communication et de publicité. C’est ce que j’ai dû finir par faire… Et aujourd’hui, si j’en ai encore le titre, je ne suis plus vraiment journaliste. J’essaie de trouver la faille, le moyen de trouver un statut, mais à chaque fois que j’ai les moyens d’être vraiment journaliste, c’est-à-dire de faire mon travail de journaliste, un travail d’investigation et de recherche, je ne gagne plus que 3 000 francs par mois.

M. : Est-ce que la lecture de Bourdieu, à Sciences-po, vous avait préparée à travailler dans le champ du journalisme ?

C. P. : J’avais lu deux trois trucs, dont les Actes de la recherche en sciences sociales sur l’emprise du journalisme. Il y avait effectivement des clés : le milieu très fermé, ou encore le fait qu’on est imbibé par un habitus de classe… en l’occurrence un habitus bourgeois. D’une manière générale, les journalistes viennent d’un milieu bourgeois : j’en fais partie. On vient avec des références culturelles, on vient avec une certaine idée de ce boulot, surtout à mon âge. Et puis on est confronté à ce que dénonce Bourdieu, l’imposition des règles, les contraintes économiques, le fric qui bouffe l’espace de parole, la liberté du journaliste.

M. : Ça s’exprime comment ?

C. P. : Ça s’exprime tous les jours. En revanche, ce qui me paraît important c’est que ce n’est pas une censure invisible. C’est une censure bien visible. Dans le choix de l’info du jour par exemple. On dit que le sujet en finance aujourd’hui ce sont les chiffres de Vivendi. Il faut trouver un moyen d’en parler sans se « griller ». On tient compte des annonceurs, des gens qui détiennent les groupes de presse, sans parler du reste de la presse… On est aussi dans la chasse au scoop, dans comment se démarquer, comment être original. À propos de l’insécurité par exemple, tout le monde en parle, donc on est bien obligé de parler de l’insécurité, même si on sait qu’il y a un phénomène médiatique, que ça n’existe pas vraiment, que c’est une réalité qui a été créée par les médias, etc. Ce qui est amusant, c’est qu’en fait on est complètement conscients de toutes ces censures, de toutes ces contraintes – c’est pour ça que je ne suis pas trop d’accord avec Bourdieu quand il parle de « grande manipulation », je trouve ça un peu ridicule. On n’est pas manipulés, enfin si, on est manipulés mais on est conscients de cette manipulation. C’est tous les jours : quand je veux parler de x sujet dans x média je suis obligée de tenir compte de mes employeurs, de la ligne éditoriale du canard dans lequel je bosse, qui m’empêchent finalement de parler. Alors j’essaie de trouver des moyens détournés de parler d’un sujet sans me griller, c’est un peu délicat.

Moi, je crois être à peu près consciente de tout ce qui forme mon habitus de classe, de tout ce qui fait que j’ai une vision spéciale en lisant la presse, en écoutant ce qui se passe, en écoutant la radio, et j’ai beau prendre conscience de mon habitus, j’ai beau prendre conscience de toutes les contraintes qui pèsent sur mon boulot, etc., ça ne m’aide pas plus. Enfin si, ça m’aide, parce que c’est important d’avoir un minimum de recul par rapport à sa pratique du journalisme. Parce qu’il y a quand même des moments où ça nous aide à contourner les règles, à essayer de manipuler ce qui nous manipule et d’essayer de faire quand même notre boulot correctement. Mais finalement on se fait toujours un peu rattraper, notamment quand on a un statut précaire. Je ne parle pas seulement de moi, je parle de tous les gens autour de moi qui ont un peu le même parcours que moi. Ils sont pour la plupart au chômage parce qu’ils ont refusé de se compromettre, parce qu’ils ont voulu garder la tête haute. Du coup ils en sont réduits à faire des petits boulots par-ci par-là, et puis ils publient de temps en temps un bon article dans une bonne revue. Sinon, il y a ceux qui, comme moi, ont un peu ravalé leur fierté et qui bossent parfois pour la communication, l’édition et la pub. Ce n’est plus du tout du journalisme, mais pour le coup, là, les règles sont très claires.

M. : Dans quels journaux avez-vous travaillé ?

C.P. : J’ai d’abord bossé dans la presse quotidienne régionale pendant quatre ans, j’étais tous les étés correspondante pour le Dauphiné libéré. C’est la presse la plus critiquée mais finalement je trouve que c’est une des presses où tu as le plus de liberté, parce que chaque journaliste imprime plus ou moins sa patte au journal. Il y a vraiment une ouverture des directeurs de publication et de rédaction à la proposition. En plus, dans la presse quotidienne régionale, la moyenne d’âge est assez âgée, donc ils sont contents quand des jeunes viennent remuer un peu le canard et proposent d’autres sujets : « là il y a une manif, pourquoi on n’en parle pas ? ». On en discute dans la conférence de rédaction. Sur le moment je me disais « merde on est pris dans des réseaux d’influence, on est potes avec le maire donc il faut faire attention, c’est vraiment pourri comme système ». Et puis mes autres stages en presse parisienne – France Inter, Le Monde, Le Journal du Dimanche – m’ont permis de voir que les réseaux d’influence existent aussi mais de façon moins grossière. Ce n’est plus « attention, on est potes avec le maire tu ne dois pas dire ça », mais « pour ce sujet, va voir machin parce qu’on le connaît bien, on s’échange des informations ». Et tu t’aperçois que machin en question a une idée très très précise de l’angle du sujet… C’est la source d’information principale et finalement ce type gouverne complètement la façon dont on va traiter le sujet parce que c’est lui qui me donne les clés, les gens à interviewer, etc. Alors qu’il aurait fallu prendre le temps de trouver d’autres interlocuteurs, de confronter, de vérifier les sources, etc.

Après Sciences-po je suis partie en Angleterre parce que je voulais faire de l’image, du documentaire, je voulais être dans un sujet pendant six mois, rencontrer les gens, comprendre et puis sortir les images. C’était vraiment mon but. Vu que je bossais sur le documentaire, je voulais bosser sur la télé. Je ne voulais plus faire de télé mais je voulais bosser sur la télé. Donc je suis entrée au Nouvel obs dans le supplément Télé-obs.

M. : Vous aviez quel statut ?

C. P. : J’étais pigiste J’ai toujours été pigiste Je n’ai jamais réussi à signer un contrat. Ce ne sont que des contrats oraux, c’est « OK tu bosses pour nous, on fait un essai, si ça marche tu continues ». C’est très contraignant parce que je n’ai pas de mutuelle, ni de congés payés. Quand je prends des vacances ce sont des congés sans solde, etc. En même temps, je me barre quand je veux, du jour au lendemain. Ce que je ne fais jamais pour ne pas me « griller », car encore une fois les informations circulent vite dans la bulle médiatique. Après l’Obs, et deux/trois boulots alimentaires, j’ai trouvé deux boulots, un dans une agence de presse où je faisais un magazine de cinéma pour Gaumont, donc ce n’était pas du journalisme, c’était de la com. Et un autre poste de pigiste dans un site qui s’appelait Canoë.fr, un journal uniquement sur Internet. C’était assez étrange comme expérience. En agence, j’écrivais sur le cinéma pour le compte d’un client, donc je me limitais à servir la soupe en racontant l’histoire de façon neutre ou positive. À Canoë, je bossais parfois sur les mêmes films, et là je pouvais en faire une véritable critique. En l’occurrence des critiques souvent plutôt assassines parce qu’on me mettait surtout sur les bouses américaines. J’allais donc voir un film et je sortais deux discours radicalement différents. Un discours construit et surtout assez militant sur ce qu’est le cinéma indépendant et pourquoi on nous impose un cinéma débilitant, et un tout autre type de discours « oh oui allez voir ce film d’action c’est vraiment du beau spectacle ». Autant dire que je rentrais chez moi le soir complètement schizophrène.

Et puis les deux boîtes ont fait faillite. Chômage à nouveau. C’est là que je suis rentrée chez Vizzavi, le portail Internet de Vivendi/Vodaphone. J’y ai fais un boulot au cœur des contraintes économiques. Je faisais des alertes, des petites brèves de cent soixante caractères, toute la journée, donc l’info la plus chaude possible, et je les envoyais à des gens qui s’étaient abonnés à ce service sur leur portable. Il s’agissait de sélectionner une info parmi plein d’autres infos, en tenant compte des JT du matin, de la presse du matin. D’où surveillance, paranoïa, chasse au scoop, en plus de la contrainte de temps : je devais, quoi qu’il arrive, envoyer mon alerte info à 16 heures, et si l’info du jour débarque à 16 h 05 c’est trop tard. Mes sources étaient principalement les organes de presse, je relayais une info déjà sélectionnée à travers leur propre filtre : c’était biaisé. L’autre contrainte était économique. Vizzavi, c’est Vivendi ; Vivendi, c’est plein de boîtes dont on ne peut parler qu’avec des pincettes. Le conflit Canal + par exemple. Il y a de l’info, la bascule de Pierre Lescure par exemple. L’angle évident concerne Messier. Mais les contraintes explicites m’empêchent de présenter l’info sous cet angle, je ramène donc l’info à sa plus simple expression, sans analyse, sans esprit critique.

M. : Chez Bourdieu il y a aussi l’idée que le journalisme est un univers extrêmement concurrentiel, qu’on s’épie les uns les autres, et que, de ce fait, il y a une très faible solidarité, et pour créer une force collective – syndicale ou autre – de résistance à toutes ces contraintes, notamment économiques, de censure ou d’autocensure, c’est difficile. C’est quelque chose que vous ressentez ?

C. P. : Bien sûr. J’ai voulu créer une agence de pigistes avec une copine parce qu’on s’est dit qu’il y avait une espèce de système de coopérative à faire. Aujourd’hui dans notre génération, on est 70 % de journalistes précaires, c’est-à-dire des pigistes, qui n’ont ni statut auprès des ASSEDIC, ni carte de presse, ni mutuelle, ni tickets resto, qui n’ont rien. Les 30 % restant sont salariés en CDD, dans le meilleur des cas en CDI, mais je n’en connais même pas. Parmi tous ces précaires, on est évidemment en concurrence les uns avec les autres puisque dès qu’il y a une petite place qui se libère on saute dessus. Pour contrer ça on s’est dit qu’on pouvait réunir nos compétences en faisant une espèce de coopérative, avec un revenu moyen pour tous et une répartition du boulot disponible. Ce qui permet à la fois de vivre correctement, c’est-à-dire d’avoir le SMIC tous les mois, et puis surtout de se refiler les trucs : « moi on m’a proposé ce boulot, je n’ai pas le temps de le faire, tiens, fais-le parce que toi tu es bon dans ce domaine là ». On a tous intérêt à faire ça, on a tous intérêt à être solidaires, à partager nos revenus, à partager nos sources, à partager nos pistons, on a vraiment intérêt à créer une solidarité, mais finalement c’est dur à réaliser. C’est triste, mais les gens ne croient pas tellement à ce genre de truc, même si ça paraît évident parce qu’aujourd’hui dans le journalisme si tu veux réussir à vendre le sujet sur lequel tu bosses depuis six mois, si tu ne connais personne c’est impossible. Donc, il faut connaître des gens, et pour connaître des gens il faut se mettre en réseau, et plus le réseau est solidaire, mieux ça marche. Ce sont des échanges de services. En fait, je crois que les gens veulent bien faire des échanges de services mais surtout pas dans une forme collective. C’est-à-dire : « je veux bien échanger un service avec toi mais vraiment il faut que ça reste individuel, ponctuel, et je ne veux pas rendre de comptes ». Les gens sont méfiants. Alors pourquoi cette concurrence acharnée, et pourquoi surtout ce manque de solidarité, je ne sais pas. J’ai l’impression que les gens se disent « je galère, je suis précaire mais le jour où il y a une faille, une brèche, je me mets dedans, et là, je ne veux surtout pas avoir un boulet, je ne veux surtout pas avoir quelqu’un à qui rendre des comptes ». Il y a aussi une méfiance pour le collectif d’une façon générale. Et dans le journalisme, c’est exacerbé, parce que c’est un boulot individualiste, on bosse chacun pour soi. C’est à celui qui va trouver le scoop, qui va être le plus rapide, c’est à celui qui va avoir les meilleurs informateurs. Et les gens sont méfiants, ils se disent « si je dois partager mes sources ça veut dire que je n’aurai plus le monopole sur tel ou tel truc, ça veut dire que je dois partager mes informateurs ». Ils veulent farouchement garder leur indépendance. C’est bizarre, car quand vous êtes précaires, vous êtes logiquement bien revenus de la notion d’indépendance et du bon fonctionnement du libéralisme !

Publié dans AU SUJET DES MEDIAS, DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT, PIERRE BOURDIEU | Pas de Commentaire »

Politique de l’engagement sociologique

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

Politique de l’engagement sociologique

 

 

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La question de l’efficacité de la critique est prise entre la croyance de l’impuissance et dans l’illusion démocratique. Sa réception et son appropriation sont cependant possibles, sous certaines conditions sociales.

« Les gouvernements sont intéressés à faire en sorte que la société ne soit pas éclairée car s’ils éclairaient la société qu’ils gouvernent, il ne faudrait pas beaucoup de temps avant qu’ils soient anéantis par cette société qu’ils auraient éclairée »

Thomas Bernhard

« Nous travaillons aujourd’hui dans l’incertitude et l’ignorance du bien exact (du mal aussi hélas !) que nous pouvons faire »

Jacques Bouveresse



De même que, selon Sartre, l’écrivain « est dans le coup, quoi qu’il fasse », on peut considérer que la sociologie et, de façon plus générale, les sciences sociales, peuvent collaborer à l’exercice de la domination ou contribuer à sa critique (transgressant le principe wébérien de « neutralité axiologique », renonce-t-on pour autant à « la scientificité » de la sociologie ? Sans entreprendre de justifier cela ici, on peut considérer à l’inverse que la sociologie est d’autant plus « scientifique » qu’elle est plus systématiquement critique [1]). Le travail de gardien de l’ordre symbolique consiste, pour l’essentiel, à conforter la vision dominante du monde social (en renvoyant, par exemple, « les classes » et leurs « luttes » aux « poubelles de l’histoire »), à clôturer le champ des avenirs possibles (en prophétisant « la fin de l’histoire » et en claironnant urbi et orbi que « le néolibéralisme » est l’horizon indépassable de notre temps). Bref, elle consiste à renforcer l’orthodoxie, en particulier en faisant accéder la doxa à l’état d’opinion et en la créditant de la légitimité accordée à la science ou à ses apparences : « La force de l’autorité scientifique qui s’exerce sur le mouvement social et jusqu’au fond des consciences des travailleurs est très grande. Elle produit une forme de démoralisation. Et une des raisons de sa force, c’est qu’elle est détenue par des gens qui ont tous l’air d’accord entre eux – le consensus est en général un signe de vérité », déclarait Pierre Bourdieu lors de la séance inaugurale des états généraux du mouvement social [2]. Elle consiste à rationaliser l’exercice de la domination symbolique, grâce à l’usage des instruments de connaissance construits par les sciences sociales [3] ou de simulacres qui permettent de s’attribuer les bénéfices de la légitimité scientifique [4]. Dans la perspective inverse, il s’agit de dévoiler les mécanismes [5] et les stratégies de domination [6] et de contribuer ainsi à les contrecarrer, en libérant les forces potentielles de résistance et de refus neutralisées par la méconnaissance.

La sociologie supplétive de l’ordre symbolique, peut céder d’autant plus facilement à l’illusion de sa toute-puissance, que l’orthodoxie a partie liée avec le bon sens, le sens commun, la doxa : « les pouvoirs intellectuels ne sont jamais aussi efficients, écrit Pierre Bourdieu, que lorsqu’ils s’exercent dans le sens des tendances immanentes de l’ordre social [7] », redoublant symboliquement les rapports de forces sociales. Mais quelle peut être, à l’inverse, la force de la critique sociologique ? Quels peuvent être les effets de révolutions opérées dans l’ordre des mots sur l’ordre des choses ? Peut-être ne s’agit-il pas tant aujourd’hui de dénoncer les fantasmes d’omnipotence d’intellectuels qui rêvaient de « refaire le monde », que de démystifier la croyance symétrique à l’impuissance qui justifie toutes les démissions. Passés les excès de confiance dans les pouvoirs des discours, peut-être s’agit-il de lutter contre les excès de défiance ? Quoi qu’il en soit, le renoncement aux illusions de la logothérapie reste un préalable nécessaire à l’analyse des conditions sociales de l’efficacité de la critique.

Les illusions de la « logothérapie »

L’illusion d’omnipotence des intellectuels « engagés [8] » repose sur une forme spécifique d’ethnocentrisme et sur la méconnaissance corrélative de la force des choses. Cet ethnocentrisme scolastique peut se décliner, selon Pierre Bourdieu, de quatre manières : la croyance aux vertus de la discussion, une vision enchantée des rapports de force politiques, l’illusion constructiviste et l’optimisme populiste.

La vision enchantée d’univers scolastiques où les contraintes sociales seraient réduites à des contraintes logiques [9] et l’immersion prolongée des intellectuels dans une activité réglée de discussion et de justification des énoncés, permettent d’expliquer la croyance – aveugle ou sceptique, mais en tout cas suffisante pour continuer de participer au jeu – aux vertus de la discussion, de rendre compte de l’idéal logique et moral – inégalement intériorisé mais toujours honoré, sinon respecté – et de l’illusion démocratique. Mais cette croyance en la toute puissance du discours ignore les conditions économiques et sociales indispensables pour que puissent s’instaurer des délibérations publiques susceptibles de conduire à un consensus rationnel. Contre cet angélisme scolastique, il faut s’interroger sur les conditions d’efficacité d’une Realpolitik de la raison qui tienne compte de l’inégalité réelle dans l’égalité formelle [10]. L’illusion démocratique a pour corollaire une vision enchantée des rapports de force politiques réduits à des rapports de communication, de « dialogue ». Elle est également solidaire de l’illusion constructiviste qui tend à faire du monde social un pur produit d’une construction performative : de ce point de vue, changer le langage, c’est changer la réalité, dont on ignore ou veut ignorer qu’elle est aussi inscrite dans l’objectivité des institutions, des choses et des corps.

Quant à l’optimisme populiste qui ne connaît de « dominés » que « résistants [11] », il confond le rapport intellectuel (c’est-à-dire scolastique) aux conditions dominées et le rapport dominé à cette condition : vision populiste du peuple comme lieu de résistance, sinon de subversion, qui fonde les attentes de l’affranchissement politique de l’effet automatique de « la prise de conscience » (contre « la fausse conscience »). Ignorant que « l’ordre institué tend toujours à apparaître, même aux plus défavorisés, comme allant de soi, nécessaire, évident, plus nécessaire, plus évident en tout cas, qu’on ne pourrait le croire du point de vue de ceux qui, n’ayant pas été formés dans des conditions aussi impitoyables, ne peuvent que les trouver spontanément insupportables et révoltantes [12] », l’optimisme populiste ignore du même coup que la force des arguments n’a guère d’efficacité contre les dispositions et la force des choses [13]. Parce que les structures cognitives mises en œuvre sont les produits de l’incorporation des structures du « monde vécu », l’habitus fonctionne comme force de rappel au « topos d’origine » (si chacun « s’y retrouve », « se sent chez lui », c’est parce que ce topos est en lui) et « tend à réduire les dissonances entre les anticipations et les accomplissements en opérant une fermeture plus ou moins totale des horizons [14] ». L’adhésion à l’ordre établi, « la soumission », « le conformisme » résultent de l’intériorisation durable, sinon indélébile, des structures sociales sous la forme de schèmes de perception (haut/bas, masculin/féminin, blanc/noir, etc.), de dispositions et de croyances qui échappent à l’emprise de la conscience. « Cette soumission, écrit Pierre Bourdieu, n’est pas un acte de conscience, une simple représentation mentale susceptible d’être combattue par la seule force intrinsèque des idées vraies, mais une croyance tacite et pratique rendue possible par l’accoutumance qui naît du dressage des corps [15] ». Elle explique la facilité, à certains égards déconcertante, avec laquelle, tout au long de l’histoire, mises à part quelques situations de crise, les dominants imposent, sans coup faillir leur domination. En d’autres termes, ce qui fait problème, c’est que, en dehors d’exceptionnelles situations de crise, l’ordre établi ne fait pas problème. C’est pourquoi il est vain de croire à une possible transformation des rapports de domination par la vertu d’une simple « conversion des esprits » (des dominants ou des dominés) à l’issue d’une logothérapie collective qu’il appartiendrait aux intellectuels d’organiser. En fait, écrit Pierre Bourdieu, « l’action symbolique ne peut, par soi seule, et en dehors de toute transformation des conditions de production et de renforcement des dispositions, extirper les croyances corporelles, passions et pulsions qui restent totalement indifférentes aux injonctions ou aux condamnations de l’universalisme humaniste [16] ». La croyance aux vertus thérapeutiques de la seule critique sociologique est d’autant plus vaine que ces exhortations à « la prise de conscience » entravent la perpétuation de l’illusion sur soi qui permet de sauvegarder une forme tolérable de « vérité subjective » et que l’ethnocentrisme scolastique méconnaît les coûts matériels et symboliques de la révolte. « Du fait notamment que l’ordre établi, même le plus pesant, procure des profits d’ordre qu’on ne sacrifie pas à la légère, l’indignation, la révolte et les transgressions (dans le déclenchement d’une grève par exemple) sont toujours difficiles et douloureuses et presque toujours extrêmement coûteuses, matériellement et psychologiquement », écrit Pierre Bourdieu [17]. Accepter – ou découvrir – la vérité dépend au moins pour partie de l’intérêt au dévoilement. Mais l’intérêt à la vérité n’a rien d’universel, ne serait-ce que parce qu’il contrecarre les intérêts à l’aveuglement.

Ces obstacles structuraux à l’appropriation de la critique sociologique sont par ailleurs redoublés par les entraves mises à sa diffusion au-delà d’un cénacle d’initiés [18], par sa difficulté intrinsèque et par l’inégale distribution du capital culturel (de sorte qu’elle est virtuellement possible pour ceux qui y sont le plus farouchement hostiles et particulièrement improbable pour ceux qui y ont objectivement intérêt), sans compter la résistance opposée par les porte-parole des groupes dominés à ce qu’ils perçoivent comme une menace d’« hégémonie savante » et par les différentes formes d’anti-intellectualisme populaire etc. Comment, dans ces conditions, ne pas souscrire au pessimisme de Jacques Bouveresse qui considère que « pour vaincre cette inertie de dispositions qui tiennent à ce que Pascal appelle la “ coutume ”, c’est-à-dire pour Bourdieu, à l’éducation et au dressage des corps, il faut bien autre chose que la “ force des idées vraies ”, qu’elles viennent de la sociologie ou d’un autre secteur quelconque de la connaissance [19] ».

L’aire de la doxa

Pourtant, si « l’extraordinaire inertie qui résulte de l’inscription des structures sociales dans les corps [20] » n’incite guère à croire aux vertus de la « prise de conscience », la sociologie ne peut pas pour autant ignorer les grèves, les révoltes ouvrières et paysannes, les révoltes étudiantes (de la critique de la famille et de l’université à celle de l’ordre social), les conflits de générations au sein des différents champs de l’espace social, entre « détenteurs » (portés à l’orthodoxie) et « prétendants » (portés à l’hérésie), les révoltes féministes etc., les résistances individuelles et collectives, ordinaires et extraordinaires, durables et ponctuelles, passives et actives, bref les ruptures – au moins temporaires – avec « l’ordre des choses ». Comment est-il possible de se soustraire à la violence symbolique, de s’arracher à l’évidence silencieuse de la doxa ? Comme le note Jacques Bouveresse, « Pierre Bourdieu a toujours cherché […] à la fois à expliquer pourquoi [les choses] sont si difficiles à changer et à montrer comment elles peuvent ou pourraient changer ». En fait, les instruments conceptuels construits par Pierre Bourdieu (habitus, champ, violence symbolique etc.) qui permettent d’analyser la reproduction, l’inertie de l’ordre social, permettent également d’étudier sa remise en cause [21].

L’analyse des conditions sociales de réceptivité à la critique sociologique passe par l’analyse sociologique différentielle des rapports au monde social ou, plus précisément, des variations de l’étendue de l’aire de la doxa, donc aussi de celle des opinions hétérodoxes. S’il est vrai que les représentations du « monde des autres [22] » à travers les schèmes de perception de l’ethos populaire (la dialectique « jalousie/fierté » décrite par Florence Weber [23]) peuvent, sous certaines conditions, susciter l’indignation, sinon la révolte, que l’expérience réitérée des écarts entre prestations et rétributions peut, dans certaines conjonctures, éveiller un sentiment d’injustice, que les écarts entre discours et pratiques, entre promesses et réalités ou les incohérences logiques trop manifestes peuvent engendrer la colère, que les atteintes à la dignité, au sens de l’honneur peuvent provoquer la rage, à l’inverse, le sentiment d’impuissance, le rappel à l’ordre de la nécessité et le stoïcisme corrélatif imposent un refoulement plus ou moins durable, plus ou moins efficace de l’indignation morale, des révoltes logiques ou de la colère : d’où l’instabilité, l’imprévisibilité de l’humeur des dominés à l’égard des appels à la révolte. Parce que ces révoltes supposent des instruments d’expression et de critique qui sont inégalement distribués, les professionnels du travail d’explicitation peuvent, dans certaines circonstances, se faire les porte-parole de dominés réduits au silence : détournement, transfert de capital culturel qui leur permet d’accéder à la mobilisation collective et à l’action subversive contre l’ordre symbolique établi.

De façon générale, l’étude des sensibilités différentielles à l’ordre et au désordre renvoie à celle des degrés d’intégration de l’habitus. Les habitus clivés, déchirés, portent sous la forme de tensions et de contradictions la trace des conditions de formation contradictoires dont ils sont le produit : les situations de « double contrainte » (« ethos de l’entre soi/discipline d’usine », « classe d’origine/classe d’appartenance », « pays d’émigration/pays d’immigration » etc.) font les habitus déchirés, livrés à la contradiction et à la division contre soi-même (« clivage du moi »), la multipositionnalité induit la distance au rôle opposée aux habitus « unidimensionnels » des oblats et des apparatchiks etc.

De même, « être à sa place », « tenir son rang », « rester à sa place », cela suppose l’ajustement des dispositions aux positions, la coïncidence des espérances et des chances objectives, l’homologie de l’habitus et de l’habitat : les décalages, les discordances, les ratés font les habitus « déconcertés ». Or l’homologie entre l’espace des positions et l’espace des dispositions n’est jamais parfaite : c’est pourquoi il existe toujours des agents « en porte-à-faux », « déplacés », « mal dans leur place » et « mal dans leur peau ». On peut supposer que « se sentir déplacé » incline à l’objectivation et à la critique, sinon à la lucidité. De façon générale, les habitus déconcertés naissent de l’écart, vécu comme surprise positive ou négative entre les attentes et l’expérience : écarts liés à l’inertie des habitus (dont Don Quichotte livre le paradigme) ou, à l’inverse, au changement du mode de génération des nouvelles générations, aux déplacements, ascendants ou descendants, inter ou intra-générationnels qui confrontent les habitus des « parvenus » et des « déclassés » à des conditions d’actualisation distinctes de celles dans lesquelles ils ont été produits, ou encore au désajustement structurel des espérances subjectives et des chances objectives lié au déclassement structurel produit à la fois par la généralisation de la scolarité et la dévaluation des titres scolaires qu’elle induit et par la généralisation de l’insécurité salariale [24].

Le désajustement des espérances et des chances ouvre ainsi une marge de liberté à l’action politique. Du point de vue de la réceptivité à la critique de l’ordre établi, l’écart optimal entre espérances subjectives et chances objectives se situe sans doute dans cette zone d’incertitude située entre l’assurance de la réussite (« à tous les coups l’on gagne ») et la certitude de l’échec (« à tous les coups l’on perd ») : l’anéantissement des chances (« no future ») induit, en effet, le plus souvent celui des défenses psychologiques, une désorganisation générale et durable de la pensée oscillant entre onirisme et démission. « La possession des assurances minimales concernant le présent et l’avenir, qui sont inscrites dans le fait d’avoir un emploi permanent et les sécurités associées est […] ce qui confère aux agents ainsi pourvus les dispositions nécessaires pour affronter activement l’avenir [25] ».

On peut enfin s’interroger sur les conditions de possibilité d’un affranchissement temporaire des injonctions muettes de l’ordre symbolique, d’une mise en suspens de la domination, d’une « épokhé de l’attitude naturelle » (Schütz) : tel est le cas de l’existence temporairement affranchie de la domination des situations de crise (mai 1968), des jours de grève ou de la skholè temporaire des vacances, « existence libérée du temps, parce que libérée de l’illusio, de la pré-occupation, par la mise en suspens de l’insertion dans le champ, donc dans la concurrence – on parle communément de « faire le vide » ou de « décrocher » – et, le cas échéant, par l’insertion dans des univers sans concurrence, comme la famille ou certains clubs de vacances, univers sociaux fictifs souvent vécus comme libérés et libérateurs [26] ». S’il est vrai que « la reprise [27] », « le traintrain », renvoient au passé, aux souvenirs, c’est-à-dire à l’inconscient, ces expériences d’affranchissement temporaire, faisant oublier ainsi que l’expérience du monde comme allant de soi, que l’adaptation « naturelle », « automatique » aux positions dominées est un rapport socialement construit, l’existence même de ces expériences refoulées ouvre virtuellement la possibilité de les réactiver.

Que faire ?

S’il est vrai que tout projet de réforme de l’entendement optimise ses chances de réception auprès d’habitus clivés, déchirés, déconcertés, désajustés, dans des situations d’exception (grèves, mouvements sociaux, etc.) ou de crise structurale (désajustement structural des espérances et des chances), quels peuvent être les enjeux, les stratégies, les tactiques de la critique sociologique ? Une Realpolitik de l’universel implique d’abord « une lutte politique permanente pour l’universalisation des conditions d’accès à l’universel [28] », favorisant partout et par tous les moyens l’accès de tous aux instruments de l’universel. Dans cette perspective, s’il est vrai que « les programmes nationaux, écrits ou non-écrits, produisent des cerveaux nationalement programmés [29] », il faut inscrire l’hétérodoxie au programme. Parce que le pouvoir sur les instruments incorporés de connaissance (schèmes de perception et d’appréciation, principes de division) est un pouvoir de faire voir et de faire croire, le projet de subvertir l’ordre des choses implique une « politique de la perception » visant à transformer les catégories à travers lesquelles il est perçu, les mots dans lesquels il est exprimé.

La critique sociologique peut également tenter de réactiver « l’inconscient social » et de combattre le refoulement de tout ce qui touche la réalité sociale, lutter contre toutes les entreprises de « naturalisation » du social, travailler au retour du refoulé, rompre le cercle enchanté de la dénégation collective, « opérer la mise en suspens de la mise en suspens du doute sur la possibilité que le monde social soit autrement qui est impliquée dans l’expérience du monde comme allant de soi [30] ». De façon générale, l’imagination et l’action novatrices ne peuvent réussir que pour autant que, « agissant comme des déclics ou, mieux, des déclencheurs symboliques capables de liciter et de ratifier, par la vertu de l’explicitation et de la publication, des malaises ou des mécontentements diffus, des désirs socialement institués plus ou moins confus, elles parviennent à réactiver des dispositions que les actions d’inculcation antérieures ont déposé dans les corps [31] ». Dans cette perspective, une politique de l’engagement sociologique peut mobiliser la critique historique [32], la transgression symbolique [33], le Witz enfin qui peut exercer un effet de catharsis exprimé dans un rire libéré et libérateur. Car s’il est vrai que le regard sociologique de Pierre Bourdieu est parfois désenchanteur, il peut aussi contribuer à bâtir « un monde où chacun pourrait regarder l’autre en riant ».

Gérard Mauger


 

Sociologue

Notes

[1] Voir, par exemple, Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », in Questions de sociologie, Minuit, 1980, p. 19-36 ; « Pour un savoir engagé », in Contre-feux 2, Raisons d’agir, 2001, p. 33-41 ; « Science, politique et sciences sociales », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 141-142, mars 2002, p. 9-10 ; « Les chercheurs et le mouvement social », in Interventions 1961-2001. Science sociale et action politique, Marseille, 2002, p. 465-469. Voir également le débat engagé sur ce thème dans l’ouvrage collectif dirigé par Bernard Lahire, À quoi sert la sociologie ?, La Découverte, 2002.

[2] « Les chercheurs, la science économique et le mouvement social », in Contre-feux, Liber Raisons d’agir, 1998, p. 58-65.

[3] Cf. l’usage des sondages comme instruments de démagogie rationnelle (Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », in Questions de sociologie, op. cit., p. 222-235 ; « Remarques à propos de de la valeur scientifique et des effets politiques des enquêtes d’opinion », in Choses dites, Minuit, 1987, p. 217-224 ; Patrick Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Minuit, 1990).

[4] Cf. l’usage de la « consultation » comme instrument d’illusionnisme politique (Gérard Mauger, « La Consultation nationale des jeunes. Contribution à une sociologie de l’illusionnisme social », Genèses, n° 25, décembre 1996, p. 91-113).

[5] C’est-à-dire mettre en évidence « la violence fondatrice qui est occultée par l’accord entre l’ordre des choses et l’ordre des corps » (Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, 1997, p. 224).

[6] Et en particulier « la contribution que la connaissance rationnelle peut apporter à la monopolisation de fait des profits de la raison universelle » (Pierre Bourdieu, Ibid., p. 99-100).

[7] Pierre Bourdieu, op. cit., p. 11.

[8] Sur les différentes modalités de l’engagement des intellectuels, cf. Gérard Mauger, « L’engagement sociologique », Critique, n° 589-590, 1995.

[9] Mais quiconque y a séjourné assez longtemps ne peut pas complètement méconnaître un fonctionnement souvent beaucoup plus prosaïque…

[10] Sur ce sujet, voir Lilian Mathieu, « La politique comme compétence : Pierre Bourdieu et la démocratie », Contretemps, n° 3, février 2002.

[11] Le pessimisme symétrique déplore leur « résignation ».

[12] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 207.

[13] Les dispositions initiales (« l’habitus primaire ») sont incorporées au sein d’un groupe familial socialement et spatialement situé, au cours d’une expérience précoce et prolongée d’interactions habitées par les structures de domination. « L’enfant incorpore du social sous formes d’affects, mais socialement colorés, qualifiés », écrit Pierre Bourdieu ( Méditations pascaliennes, op. cit. , p. 200) et c’est ainsi que l’ordre social s’inscrit dans les corps, « sous la forme de dispositions qui […] s’expriment et se vivent dans la logique du sentiment ou du devoir, souvent confondus dans l’expérience du respect, du dévouement affectif ou de l’amour, et qui peuvent survivre longtemps à la disparition de leurs conditions sociales de production » (ibid., p. 215).

[14] Ibid., p. 275. Parce que le point de vue de l’habitus est nécessairement « local », on peut s’interroger sur les effets d’un élargissement de l’horizon social : la sociologie a, entre autres vertus, celle de tenter d’appréhender toute situation « dans son ensemble ».

[15] Ibid., p. 205.

[16] Ibid., p. 215.

[17] Ibid., p. 274.

[18] « On ne peut évidemment pas compter sur les patrons, les évêques ou les journalistes pour louer la scientificité de travaux qui dévoilent les fondements cachés de leur domination et pour travailler à en divulguer les résultats », écrivait Pierre Bourdieu (« Prologue », in Questions de sociologie, Éditions de Minuit, 1980). Mais, comme tout autre empire, celui de la communication n’est pas sans failles : d’où l’importance du repérage et d’un usage contrôlé de ces « maillons faibles ».

[19] Jacques Bouveresse, « À Pierre Bourdieu, la philosophie reconnaissante », in Eveline Pinto (dir.), Penser l’art et la culture avec les sciences sociales. En l’honneur de Pierre Bourdieu, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 13-20.

[20] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 206.

[21] « La fécondité de cette conception de l’action tient à ce qu’elle s’attache à penser le changement et la conservation avec les mêmes instruments », notent Lilian Mathieu et Violaine Roussel (« Pierre Bourdieu et le changement social », Contretemps, n° 4, mai 2002).

[22] Richard Hoggart, La culture du pauvre, Minuit, 1970.

[23] Florence Weber, Le travail à-côté. Études d’ethnographie ouvrière, INRA-EHESS, 1989.

[24] Pierre Bourdieu, « Classement, déclassement, reclassement », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 24, 1978.

[25] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 266.

[26] Ibid., p. 250.

[27] Hervé Le Roux, Reprise, Calman-Lévy, 1998 (récit de l’enquête-tournage du film dont il est le réalisateur).

[28] Ibid., p. 100.

[29] Ibid., p. 41.

[30] Ibid., p. 207.

[31] Ibid., p. 277.

[32] « Seule la critique historique, arme majeure de la réflexivité, peut libérer la pensée des contraintes qui s’exercent sur elle quand, en s’abandonnant aux routines de l’automate, elle traite comme des choses des constructions historiques réifiées », écrit Pierre Bourdieu (Ibid., p. 218).

[33] « La transgression symbolique d’une frontière sociale a par soi un effet libérateur parce qu’elle fait advenir pratiquement l’impensable. Mais elle n’est elle-même pensable, et symboliquement efficiente, au lieu d’être simplement rejetée comme un scandale […], que si certaines conditions objectives sont remplies. Pour qu’un discours ou une action (iconoclasme, terrorisme, etc.) visant à mettre en question les structures objectives ait une chance d’être reconnu comme légitime […] et d’exercer un effet d’exemplarité, il faut que les structures ainsi contestées soient elles-mêmes dans un état d’incertitude et de crise propre à favoriser l’incertitude à leur propos et la prise de conscience de critique de leur arbitraire et de leur fragilité », écrit Pierre Bourdieu (Ibid., p. 279).

 

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La critique féministe et La domination masculine

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

La critique féministe et La domination masculine

 

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Retour sur les apports et les limites de la sociologie de Bourdieu dans l’étude des rapports sociaux de sexe et de genre et sur la question de l’articulation de la démarche scientifique et de l’action politique dans la posture critique.

Mouvements : Au moment où La domination masculine est sorti, il semble que nombre de réactions ont en réalité davantage porté sur Bourdieu lui-même que sur ce qu’il avait effectivement écrit. Quatre ans plus tard, et alors que Bourdieu a disparu, un autre regard semble possible. Nous vous proposons donc de réagir à La domination masculine, maintenant que le texte peut être mieux dissocié de la personne de Bourdieu et de la réception de l’œuvre de Bourdieu.

Éric Fassin : Il me semble que le livre a participé d’un changement. Jusqu’alors prévalait en France l’idée que le féminisme n’était guère scientifique, qu’il était difficile d’être à la fois sociologue et féministe. La tension entre logique politique et logique scientifique se manifestait donc de manière particulièrement forte à propos du féminisme. J’ai l’impression que la question ne se pose plus tout à fait dans les mêmes termes aujourd’hui : lorsqu’en sciences sociales on parle de genre, on est moins sommé de justifier le caractère politique de son travail. Le livre de Bourdieu peut servir de repère pour appréhender ce déplacement : il manifeste et en même temps accélère cette évolution.

Helena Hirata : Je ne sais pas si on peut dire que le livre de Bourdieu a marqué le tournant de la non-respectabilité vers la respectabilité du féminisme en tant que théorie et en tant que mouvement. Il est important de rappeler le contexte de parution du livre, avec deux éléments majeurs. D’une part le débat sur la parité, et d’autre part l’émergence de toute la question de la virilité, de la masculinité, du regard du point de vue masculin. On peut notamment évoquer le livre de Christophe Dejours, La souffrance en France [1], dont chaque chapitre comporte un sous-chapitre sur la virilité, et d’autres qui sont sortis au même moment. Ce contexte a favorisé la répercussion de l’ouvrage, qui a été amplifiée par les mouvements et par les débats autour de la parité et de la virilité. Car, en réalité, le livre reprend des travaux antérieurs de Bourdieu, notamment son article dans Actes de la recherche en sciences sociales [2] et des interventions qui ont suivi, en particulier un séminaire du GEDISST en 1994 [3].

É. F. : En même temps, la demande sociale et politique nouvelle autour du féminisme ne rend pas entièrement compte de la relative légitimité scientifique à laquelle le féminisme est en train d’accéder. Ce sont deux phénomènes qui ne sont pas sans rapport, mais qu’il faut distinguer.

Ilana Löwy : Il est vrai que Bourdieu parle beaucoup de la virilité dans La misère du monde [4] et surtout dans son article de 1990, mais le sujet principal de son livre n’est pas réellement la domination masculine : c’est le mode de reproduction de la situation de dominée, plus que de la masculinité.

Catherine Marry : Malgré tout, son hypothèse selon laquelle c’est par l’apprentissage des rapports de domination entre eux que les hommes perpétuent leur domination sur les femmes met bien au centre la question de la virilité, sinon de la masculinité, qui se crée dans la socialisation. Pour revenir à la réception du livre, je soulignerai son succès « populaire » : il a touché un certain nombre de gens qui ne lisaient peut-être pas Bourdieu avant – je parle notamment de femmes – et qui ont lu ce livre, avec plaisir : des enseignant-e-s l’ont étudié avec leurs élèves. D’autre part, un certain nombre de gens déjà sensibilisés par l’engagement militant de Bourdieu, notamment dans l’anti-mondialisation, ATTAC, etc. ont pu apprécier cette autre dimension de sa critique en lisant le livre parce que c’était Bourdieu. Ce qui m’a frappée, c’est ce succès auprès de ce public-là au regard d’une réception plus mitigée dans le milieu des féministes, militantes et/ou scientifiques. Les auteurs de la controverse autour du livre, publiée dans le premier numéro de la revue Travail, Genre et Sociétés en 1999 – Beate Krais, Marie Duru-Bellat, Michelle Perrot et Yves Sintomer [5] – reconnaissaient tous leur dette à l’égard de Bourdieu, notamment quant à cet effet de légitimation. Personne ne pouvait nier que c’était très bien qu’un homme de cette stature s’empare de ce sujet, lui donne cette visibilité. En même temps, ils étaient déçus par le livre. Tout le monde s’accorde à dire que pour nous, féministes scientifiques, ce livre apporte peu en comparaison avec d’autres écrits de Bourdieu. La domination masculine n’est en tout cas pas le meilleur de ses livres et n’a pas fait faire un progrès décisif aux réflexions des féministes scientifiques. Le plus frappant, c’est son succès médiatique général du point de vue de la critique sociale, beaucoup plus que son apport de légitimité scientifique au féminisme.

É. F. : Mais donner de la légitimité scientifique au féminisme n’implique pas de convaincre les féministes que c’est scientifique.

Anne-Marie Devreux : Il est certain que la parution de ce livre a été reçue avec une certaine ambivalence chez les chercheuses féministes, en particulier chez les sociologues féministes. D’une part, un sociologue reconnu rendait visible un champ d’analyse du fonctionnement social qui se voyait refuser sa légitimité depuis des décennies par tous les niveaux de nos institutions (en termes d’accès aux publications, d’enseignements, de carrière). Mais en même temps, il y avait une forte irritation à voir sous la plume d’un homme, parce qu’il s’appelait Bourdieu, le culot de faire comme si ces décennies de travaux n’existaient pas, de reprendre les résultats d’auteures qui pour nous sont des fondatrices sans y référer, de « découvrir » enfin l’importance du champ de la domination masculine et du rôle qu’y jouent les systèmes de représentations et les effets de catégorisation, toutes choses établies scientifiquement bien avant l’article des Actes de la Recherche écrit près de dix ans avant le livre et qui constitue sa plus grande part. On avait quand même un peu l’impression que de tels manquements aux règles du monde scientifique auraient valu à l’étudiant Bourdieu de sévères remontrances par ses professeurs s’il avait présenté un mémoire dans un tel état de méconnaissance du champ.

La domination masculine dans la pluralité des rapports sociaux

M : Que dire de l’homme qui se présente comme porte-parole des femmes ? Est-ce un problème différent de celui, par exemple, du professeur qui se présente comme porte-parole des pauvres, des miséreux ?

C. M. : L’un des arguments de Bourdieu – pour dire qu’il parlait particulièrement bien, en tant qu’homme, de la domination masculine – était que les dominées, donc les femmes, adhèrent à la vision et, lorsqu’elles en parlent, tiennent sur elles-mêmes le discours des dominants.

A-M. D. :… et les dominants oublient de se situer comme dominants, c’est d’ailleurs le propre des dominants de parler en termes soi-disant « neutres », « objectifs » et universaux. Et c’est ce qui arrive à Bourdieu qui oublie, dans ce livre-là, de se situer socialement comme un homme détenteur d’un fort pouvoir symbolique, son « capital » dans l’institution, et d’ailleurs aussi dans les médias qui, depuis La Misère du monde, l’utilisaient comme un « expert es domination ».

I. L. : Quelle serait la spécificité de la domination masculine par rapport aux autres types de domination ? Car effectivement, quand on parle de misère, on n’est pas forcément miséreux. Mais quand on parle de genres, théoriquement on est soit homme soit femme, sinon biologiquement, du moins socialement.

É. F. : Il n’est pas certain que le terme de domination décrive bien l’ensemble des rapports d’inégalité, mais aussi de pouvoir. On peut partir de la domination, et poser qu’elle se décline sous différentes espèces : domination de genre, de race, de classe, etc. Mais il existe une autre possibilité : on peut aussi se dire qu’il y a des types de rapports de pouvoir qui ne diffèrent pas seulement par leur objet, c’est-à-dire leur point d’application, mais aussi par leur nature, c’est-à-dire leur fonctionnement. Soit on rapporte tout à LA domination, soit on pose une pluralité de rapports de pouvoir : selon l’hypothèse de départ, la question de l’articulation ne se pose pas dans les mêmes termes.

I. L. : Bourdieu attache une très grande importance à la violence symbolique dans certains types de rapports de domination. Or, d’autres types de rapports sont malgré tout traversés par d’autres violences, plus matérielles, économiques.

C. M. : Cela a moins d’importance pour Bourdieu, y compris dans les rapports entre les femmes, ou par exemple, dans son analyse des inégalités scolaires. Les aspects matériels de la domination sont un peu minorés par rapport aux aspects du discours ou de la violence symbolique. Il a d’ailleurs été critiqué sur ce point, notamment à propos de son analyse de la reproduction des inégalités sociales par le biais de l’école. Des travaux récents comparant, sur le siècle, les évolutions des inégalités sociales d’accès à l’éducation dans plusieurs pays montrent l’étonnante résistance de ces inégalités mais observent aussi qu’elles ont diminué dans les pays qui ont le mieux su réduire aussi les inégalités économiques de revenus comme la Suède par exemple [6]. Et que les inégalités matérielles, de revenu, tout bêtement, sont parfois absolument cruciales pour expliquer les inégalités scolaires.

I. L. : C’est aussi vrai pour les inégalités de santé.

C. M. : De même, La domination masculine n’aborde que très peu la question du travail. Les sociologues du travail ont été déçus par ce livre : un changement radical dans la place des femmes dans la société, tout de même non négligeable, c’est qu’elles travaillent. Elles ont toujours travaillé, certes, mais d’une génération à l’autre, on est passé de 40 % à 80 % des femmes dans ce qu’on nomme la population active.

H. H. : Ce livre est dans des registres de temporalité très différents. Il pense la permanence de la réalité de la vision sexuée du travail. C’est vraiment une analyse qui se situe dans une temporalité étendue.

É. F. : On gagne à distinguer deux usages stratégiques du mot « symbolique ». D’un côté, Bourdieu définit la logique symbolique par opposition à une logique économique, en réaction à des lectures qu’il juge simplistes du marxisme – par exemple en matière de culture. D’un autre côté, il définit la violence symbolique par contraste avec la violence physique. Cet usage n’est pas moins important pour la réflexion féministe. Dans les deux cas, l’insistance sur le symbolique amène inévitablement à accorder moins de place aux réalités économiques ou physiques de la domination. Mais c’est aussi le moyen de comprendre leurs médiations : les analyses de la juriste féministe Catharine MacKinnon sur la pornographie participent d’une réflexion sur la violence symbolique – dans un continuum avec la violence physique. Pour moi, la notion de violence symbolique permet de rendre visible la domination sexuelle au quotidien, la domination « ordinaire » (comme on parle de « racisme ordinaire »).

C. M. : Il est important d’insister sur cette découverte de la violence symbolique, qu’il faut sans arrêt creuser. Il faut rappeler sans cesse l’extraordinaire capacité que l’on a à s’aveugler sur ses formes les plus sournoises et les plus incorporées. Cette idée d’incorporation, d’inscription dans le corps est fondamentale. Tout ce qui va sans dire, tout ce qui marche tout seul et justement, tout ce qu’on ne peut pas voir puisque c’est tellement évident que ça va de soi.

É. F. : L’intérêt et la difficulté de cette notion, c’est son caractère paradoxal. La sociologie de Bourdieu est fondée sur la posture du dévoilement ; or, il s’agit ici de dévoiler ce qui est évident – de rendre visible ce que nous ne voyons pas tellement c’est visible, à la manière de La lettre volée d’Edgar Poe.

A-M. D. : Je suis d’accord avec Catherine Marry sur l’importance de la découverte de la violence symbolique : cette piste est souvent très heuristique dans l’étude de la reproduction des rapports sociaux, en particulier les rapports sociaux de sexe, mais cette découverte éblouit en quelque sorte Bourdieu lui-même. En faisant l’analyse d’une partie des matériaux qui sont les siens, j’ai montré dans ma contribution à L’invention du naturel [7] ce que Bourdieu ne voit plus du fait de cet éblouissement par la violence symbolique : l’oppression matérielle, le poids matériel de ce que portent les femmes dans leur double fonction de productrices et de reproductrices, poids qui les oblige tout à fait concrètement à courber l’échine ; et comment, quand ce poids disparaît et que les femmes sont disponibles à elles-mêmes, leur corps se redresse pour se rapprocher ainsi de la posture de l’honneur que Pierre Bourdieu prête aux hommes comme un attribut qui leur serait propre.

M : Comment pensez-vous que se fait l’articulation avec d’autres modalités ?

C. M. : Je trouve que dans La domination masculine, Bourdieu ne fait pas très bien l’articulation avec l’économique et avec les rapports de classes, et il tombe dès lors dans le piège classique : il parle des femmes en général mais elles ne sont pas socialement situées. Je n’ai relevé que quelques notes de bas de page.

É. F. : Oui, il y a une note fameuse, car rapide, où Bourdieu dit : « j’ai conscience qu’il faudrait prendre en compte » l’effet des différenciations sociales sur les différenciations sexuelles – et inversement. Le problème, c’est bien de penser l’articulation, en l’occurrence de croiser classe et genre. Mais si la domination masculine, comme le pose d’emblée Bourdieu, n’est que « l’exemple par excellence » de la domination, dont varient seulement les points d’application, la question de l’articulation ne se pose plus vraiment : au fond, on est toujours, je le disais tout à l’heure, dans LA domination. En revanche, si on part d’une pluralité de concepts, la question se pose différemment. Je pense à Foucault qui distingue, dans les rapports de pouvoir, la domination (par la loi), l’exploitation (au sens marxiste) et l’assujettissement (par la norme). À mon sens, « la domination masculine » se comprend mieux si l’on croise les trois logiques sans les fondre en une seule pour les articuler.

H. H. : Il est vrai aussi que cela ne met en scène que les différences masculin/féminin, et par exemple, la question ethnique est complètement éludée. Cela pourrait devenir beaucoup plus complexe, en évoquant par exemple la domination des femmes blanches sur les hommes noirs, ce qui est assez courant dans une analyse des pays du Sud. Actuellement, dans la plupart des régions du Brésil, les hommes noirs gagnent en moyenne systématiquement moins que les femmes blanches. On n’a pas cette hiérarchie du masculin sur le féminin. Il faut dire que ce n’est pas conceptualisable à l’intérieur du schéma de la domination masculine parce que c’est effectivement une domination qui se superpose à toutes les autres et qui annule les autres possibilités des rapports asymétriques.

É. F. : Partir de la question de l’universalité de la différence des sexes ou de la domination masculine, en la posant en surplomb, contribue à effacer ces différences. En revanche, pour montrer comment les mêmes personnes sont prises dans une multiplicité de rapports de pouvoir, parfois contradictoires, en fonction de critères de sexe, de classe, d’ethnicité, etc., il faut un autre parti pris théorique.

I. L. : Si l’on part du matériel, on aboutit à la théorie, et si l’on part de la théorie, on aboutit au matériel, on n’a pas le choix.

Parlez-moi d’amour

C. M. : Sauf quand il n’y a rien de matériel, comme dans le post scriptum sur l’amour.

M : Dans Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme [8], François de Singly dit que ce n’est pas par hasard que Bourdieu met l’amour en post scriptum : c’est parce que pour lui, l’amour est « en dehors » de « tout ça », entre parenthèses, comme dans une suspension des rapports sociaux. Bozon pense, lui, que les rapports amoureux ne peuvent pas rester en-dehors des rapports sociaux. Il propose une théorie de l’amour pratique où il définit l’amour comme une « remise de soi » : dans l’amour, on remet à l’autre : des informations, son temps, son corps, etc. Chacun est prêt à s’investir plus ou moins, à aller plus ou moins loin dans le don de soi ; mais comme chacun sait, le plus souvent, les femmes sont prêtes à « se remettre », à « donner » davantage que les hommes ; il compare avec l’investissement de l’espace domestique : les femmes s’y consacrent et les hommes l’utilisent. Je ne sais pas dans quelle mesure cette théorie permet de rendre compte des rapports de domination. Du moins réintègre-t-elle l’amour dans les rapports sociaux.

É. F. : On peut se dire que le post scriptum de Bourdieu fait une place à l’amour dans les sciences sociales : tout est social, même le genre, même la sexualité, même l’amour. « L’amour pur », il le rappelle, a une histoire (récente, dit-il). À l’inverse, on peut penser qu’il dessine là un espace utopique qui échappe à l’empire du sociologue : « l’île enchantée » de l’amour, c’est l’image en miroir du « désenchantement » sociologique. On dirait un étonnant retour de l’illusio, comme pour compenser la désillusion savante.

H. H. : C’est une chose de penser que ce serait bien, d’un point de vue utopique. Mais de là à dire que les rapports de domination sont réellement évacués dans un rapport amoureux…

É. F. : Je suis d’accord ; je crois que Bourdieu, sur ce point, ne fait que refléter une croyance partagée par tout le monde.

A-M. D. : Je vais peut-être paraître décidément irrespectueuse, mais je me souviens que lorsque j’ai lu ce post scriptum, je me suis dit « ce n’est pas possible, il doit être amoureux ! ». Sinon pourquoi lâche-t-il tout à coup sa ligne de conduite de mise à distance de l’objet, de rupture avec les clichés du sens commun ? Mais en même temps on reste dans le sujet et dans son interprétation de la domination masculine : ne dit-il pas que l’attachement à « l’amour pur » existe « surtout chez les femmes » ? Dans certains passages, on n’est pas loin de l’idée de consentement des dominées critiquée par Nicole-Claude Mathieu à propos des analyses de Maurice Godelier.

H. H. : C’est curieux de la part de quelqu’un dont la démarche consiste à déconstruire toutes les croyances.

I. L. : Il parle pourtant, ailleurs, de libido dominante. Il fait donc une différence entre amour et libido, ce n’est évidemment pas la même chose, mais le problème, en français, c’est qu’il n’y a qu’un mot : l’amour.

É. F. : C’est comme si, dans le tableau de la sociologie, il incluait avec ce romantisme inattendu dans une sociologie réputée désabusée un motif qui oblige à s’interroger sur l’ensemble de la construction.

M : C’est le seul point « miraculeux » de la sociologie de Bourdieu.

I. L. : Il y a aussi la science.

É. F. : Pour Bourdieu, la science n’échappe pas aux déterminations sociales (la vérité scientifique est le produit d’un travail historique) ; mais elle ne s’y réduit pas. En revanche, l’amour apparaît chez lui comme l’envers, sinon la négation, de la société.

C. M. : Il me semble qu’ailleurs il dit plutôt le contraire, que l’amour est la forme suprême de l’illusion, l’opium des femmes.

É. F. : C’est justement l’une des critiques faites au féminisme classique que d’avoir contribué à une démystification de l’amour. Pour les féministes, le romantisme est une arnaque.

H. H. : Dans le cadre d’un couple lié par un rapport amoureux, il est difficile de dissocier amour et travail domestique. Bourdieu évacue complètement le travail domestique, tout ce qui est de l’ordre de la matérialité, justement, des rapports sociaux dans un groupe ou dans la famille, pour dire : il y a quelque chose qui échappe à tout ça.

A-M. D. : Cela me rappelle la formule de Monique Haicault. Au temps de l’Atelier Production-Reproduction et de sa recherche sur les pratiques d’articulation du travail professionnel et du travail domestique des ouvrières de l’électronique, elle disait « les rapports sociaux entre les sexes fonctionnent à l’amour » : l’amour comme vecteur, comme condition de la domination masculine, en tout cas de l’exploitation du travail de la femme par l’homme dans la vie domestique.

É. F. : Il faut bien distinguer entre l’évocation de l’amour, et les analyses sur le mariage, le célibat, la famille – où il est question de stratégies, et non d’enchantement. L’amour apparaît ainsi, dans la lignée d’une tradition érotique occidentale vénérable, comme l’envers de l’institution sociale du mariage.

H. H. : Oui, il s’agit sans doute de moments, ce n’est même pas une temporalité, ce sont des instants.

C. M. : Il parle du sentiment amoureux…

I. L. : Virginia Woolf, à laquelle il se réfère, a pourtant écrit des choses magistrales justement sur la façon dont le sentiment amoureux des femmes peut être utilisé pour grandir les hommes, qui profitent non seulement du travail domestique, mais aussi d’un travail émotionnel, à travers l’amour.

É. F. : Il me semble que nous ne sommes pas condamnés à parler des pratiques pour contourner les sentiments amoureux : le désir aussi est objet de sciences sociales ; l’amour aussi résulte d’une construction sociale. C’est bien pourquoi il est un enjeu politique.

Des sciences sociales à l’action politique

M : Nous voudrions revenir sur ce qu’il dit, et qui me semble beaucoup moins convaincant, au sujet des mouvements gay et lesbien. Car nous avons maintenant derrière nous le débat autour du PACS, sur la parenté homosexuelle…

É. F. : Lorsque Bourdieu parle des mouvements homosexuels comme d’une « avant-garde » théorico-politique pour les mouvements sociaux, il a conscience de sacrifier à « l’utopisme ». Beaucoup le lui ont reproché – et même les gays et les lesbiennes étaient plutôt embarrassés par un tel hommage. Ne serait-ce que parce que l’avant-garde est une notion militaire…

I. L. : Et même à l’intérieur de chacun de ces groupes, gays et lesbiennes, il y a une telle variété, de telles contradictions, des conflits…

A.-M. D. : Je pense que compte tenu du sujet du livre et de son back-ground, à savoir l’énorme travail des féministes dans la mise au jour de l’oppression des femmes par les hommes, dans lequel les féministes lesbiennes n’ont pas été en reste, cet additif de Bourdieu n’est pas un hasard. D’une certaine façon, les débats à l’intérieur du féminisme font partie du paysage intellectuel dans lequel s’inscrit ce livre et c’est plus à ce niveau-là qu’à propos de la sexualité que Bourdieu se doit d’intervenir. Son livre n’aurait pas été « complet » sans ce positionnement. Malheureusement, là aussi, il oublie parfois les règles de la méthode, par exemple quand il fait de la sociologie à la petite semaine (je veux dire sans apporter d’autres éléments objectifs que son avis personnel) sur les couples homosexuels. Mais il reste que le traitement social de la sexualité et des préférences sexuelles fait partie du fonctionnement de la domination masculine et que, comme nous y invitent les féministes lesbiennes, il y a lieu de réfléchir sociologiquement à la contrainte à l’hétérosexualité.

É. F. : Je crois qu’on retrouve le même parti pris que j’évoquais tout à l’heure : si la domination est une, les mouvements sociaux doivent être pensés, tout compte fait, au singulier – le mouvement social. C’est alors qu’on peut penser les rapports entre ses composantes en termes d’avant-garde (ou d’arrière-garde) : tous ces mouvements relèvent d’une même logique. A l’inverse, si on part de la pluralité des mouvements, et non de leur unification potentielle, on voit combien il est légitime qu’existent convergences et divergences. Les alliances ont vocation à être provisoires : elles ne sont pas données, ni même masquées – elles sont à construire, autour d’intérêts communs. Ce qui ne saurait occulter les intérêts différents, parfois contradictoires : les gays et les lesbiennes ont des logiques politiques pour une part convergentes, pour une part divergentes. De même, ouvriers et immigrés. Bref, je crois qu’on a intérêt à ne pas gommer ces tensions, mais à les prendre en compte, pour éviter que les contradictions ne deviennent trop contre-productives.

I. L. : La référence, c’est plutôt l’avant-garde du prolétariat, au sens où si l’on a une théorie générale comme le marxisme, on est à l’avant-garde.

É. F. : C’est reprendre une manière de penser comparable à celle qu’il rejette au départ.

I. L. : Ce qui fait la difficulté, c’est la tentative de Bourdieu de faire une théorie globale. Ce que les gens trouvent intéressant, ce sont peut-être les points plus spécifiques…

É. F. : C’est une logique intellectuelle que l’on peut critiquer – ce que je fais. Mais comme c’est de l’ordre du postulat, il vaut mieux se demander d’une part ce qu’on voit grâce à ce point de départ, d’autre part ce qu’on ne voit pas à cause de ce parti pris.

I. L. : Il a attiré l’attention sur un certain nombre de choses, qui sont profondément intériorisées, tellement dans le privé, dans le quotidien que c’est important de le dire. Parce que ça ne se voit pas, c’est très important de le dire. Et à cet égard, Bourdieu fournit des outils d’analyse très importants.

C. M. : La posture critique de Bourdieu est stimulante et heuristique. Je définirais ma recherche comme située dans une posture critique de Bourdieu, mais c’est à partir de cela que je réagis.

M : Revenons sur la question de l’articulation entre position scientifique et position militante.

H. H. : Là-dessus, je suis tout à fait d’accord avec ce qu’a dit Ilana Löwy au colloque de Toulouse [9] : faire une certaine critique des sciences d’un point de vue féministe n’est pas neutre.

I. L. : Cela peut fournir des outils et des approches aux militants. Mais il ne faut pas exagérer : dans une chaire universitaire ou au sein du CNRS, on ne milite pas.

É. F. : On peut dire que ce n’est pas un travail de militant, mais il me semble que parler de la domination masculine, c’est quand même politique, même si on le fait scientifiquement.

A-M. D. : Oui, dans tous les cas parler de la domination masculine, en scientifique ou non, c’est politique. Mais, pour moi, dans tous les cas aussi, produire de la connaissance, dans le champ de la domination masculine ou ailleurs, c’est intervenir sur la société, et, en ce sens, cela a une dimension politique. Ce qui ne veut pas dire militant au sens de l’action politique proprement dite.

I. L. : On n’a pas à associer complètement les travaux militants et le travail scientifique ou universitaire. Mais on parle toujours de quelque part, même en science, et comme on ne peut jamais extraire la politique de tout ce qu’on fait, mieux vaut savoir quelle politique on fait et comment. Donc de ce point de vue, si je me considère comme féministe, même en faisant de l’histoire des sciences, j’intègre le point de vue féministe. Moi, je fais la distinction entre ça et le militantisme, et je pense que Bourdieu – si j’ai bien compris – faisait aussi la distinction entre ce qu’il faisait en tant que chercheur et ce qu’il faisait en tant que politique, militant. Mais Bourdieu pense que les sciences permettent malgré tout une position de vérité scientifique hors contexte. Et je ne suis pas d’accord.

É. F. : D’une part, je ne crois pas que Bourdieu décontextualise la science : il propose une sociologie de la science qui fasse une place à l’autonomie scientifique – et donc à la possibilité d’une vérité qui ne se réduise pas à la démystification pseudo-foucaldienne du jeu entre savoir et pouvoir. Pour lui, il s’agit donc de dégager, comme dans les Méditations pascaliennes [10], « les fondements historiques de la raison ». D’autre part, si l’accent est d’abord mis dans sa pratique des sciences sociales sur l’autonomie de la science qu’il s’agit de conquérir ou préserver contre les empiétements de la demande sociale (c’est vrai à l’époque du Métier de sociologue [11], en 1968), dans les années quatre-vingt-dix, il repense la figure de l’engagement : à partir de La Misère du monde, la priorité a changé – on le lui a d’ailleurs parfois reproché. Il critique l’ « escapisme », la « neutralité axiologique » ; pour lui, dans cette période, la « tour d’ivoire » laisse la place aux appropriations conservatrices du savoir, médiatisées par les essayistes. « Pour des raisons qui tiennent sans doute à moi, et surtout à l’état du monde, j’en suis venu à penser que ceux qui ont la chance de pouvoir consacrer leur vie à l’étude du monde social ne peuvent rester, neutres et indifférents, à l’écart des luttes dont ce monde est l’enjeu ». D’où l’importance de « l’intellectuel collectif [12] ». C’est la figure de « l’engagement sociologique » analysée dès avant décembre 1995 par Gérard Mauger [13].

I. L. : Je me réfère à Science de la science et réflexivité [14] qui date de 2001. L’épistémologie « classique » légitime le statut exceptionnel de la science et sa capacité à générer une vérité universellement valable par l’adhésion des scientifiques à la « méthode scientifique » et par la formalisation croissante des connaissances ; l’approche à la Merton légitime ce « statut d’exception » par l’« ethos scientifique » et par le fait que les chercheurs aspirent à découvrir la vérité sur le monde. Bourdieu, en bon sociologue pragmatique, sait bien que les scientifiques n’adhèrent pas de façon rigide à une quelconque méthode, que leurs motivations ne sont pas toujours très pures, et que la production des connaissances scientifiques implique un travail pas très « propre ». Mais il veut quand même « sauver » le statut exceptionnel de la science comme « un lieu historique où se produisent des vérités transhistoriques [15] » Il explique donc que la structure spécifique du champ scientifique – une structure ancrée dans l’histoire du domaine – agit comme une « main invisible » qui génère la rationalité. L’élément clé, pour Bourdieu, est la fermeture du champ scientifique et le fait que « les producteurs tendent à n’avoir pour clients que leurs concurrents à la fois les plus rigoureux et les plus vigoureux », ce qui explique que « la science peut avancer sans cesse vers plus de rationalité sans être obligée de faire appel à une sorte de miracle fondateur [16] ». Les scientifiques acceptent tacitement « l’arbitrage du réel » – tel qu’il est rendu par leurs connaissances et instruments – et adhèrent à une vision idéalisée de la science (une « fiction collective ») que tout le monde sait inexacte mais qui « continue à constituer la norme idéale des pratiques [17] ». Ces éléments n’auraient pourtant pas suffi à générer le progrès de la rationalité : l’art ou la loi aussi ont leurs fictions collectives largement partagées, telles « la beauté » ou « la justice » – mais Bourdieu n’affirme pas pour autant qu’une « main invisible » assure le progrès linéaire des valeurs esthétiques ou l’évolution vers une société plus juste. L’élément clé qui assure le statut unique de la science, c’est la structure de champs « à l’intérieur desquels les rapports de force symboliques et les luttes d’intérêt qu’ils favorisent contribuent à donner sa force au meilleur argument [18]. » Mais l’argument « structurel » de Bourdieu repose sur deux prémices que je considère comme totalement fausses : que la science est un champ clos [19] ; et qu’en même temps elle laisse à toutes les personnes un accès à tous les objets [20]. Cette description peut éventuellement s’appliquer à de toutes petites fractions de l’activité scientifique, dans des domaines comme les mathématiques théoriques ou la physique des hautes énergies. Mais évidemment pas à la science dans son ensemble : elle produit des exclusives, dresse des barrières, contribue aux entreprises militaires, industrielles ou coloniales. La critique féministe ou post-coloniale des sciences aurait pu aider Bourdieu à réfléchir sur la prétendue « production de l’universalité » et des valeurs trans-historiques de la science. Mais même la lecture attentive de son écrivain préféré, Virginia Woolf, aurait suffi : dans Trois guinées, n’explique-t-elle pas que “science is a man, a father, and is infected too” ?

M : Le parcours de Bourdieu nous interroge sur la question plus générale de l’articulation entre le scientifique et le politique. Et ce que son parcours nous dit, c’est qu’évidemment, il ne se pose peut-être pas de la même façon selon la position que l’on a dans le champ scientifique. Lui-même, ayant une position assez importante dans le champ scientifique, a fait de la politique d’une façon qui tendait vers le militantisme ou en tout cas vers des formes qui pouvaient être appelées comme cela. Au colloque de Toulouse, on a pu être frappé par l’aspect générationnel marqué. Certaines choses n’ont pas tellement changé – il y a toujours aussi peu d’hommes mais en revanche, la confrontation entre les anciennes militantes et de jeunes chercheuses était intéressante. Les jeunes chercheuses sont dans la reconnaissance vis-à-vis des aînées. Et elles disent : « en faisant de la recherche on fait un travail politique qui ne prend pas forcément la forme du militantisme ».

C. M. : Je suis s’accord : le clivage avec le militantisme est beaucoup moins marqué chez les jeunes chercheuses. Ce qui est nouveau aussi, c’est qu’elles ont une vraie formation en recherche sur les rapports hommes-femmes, les rapports de genre. Elles ont à manier des concepts, des outils, des recherches intellectuelles etc., et on ne sait même plus lesquelles sont militantes ou pas. Mais, en même temps, au sein de l’institution, les résistances demeurent, et mieux vaut pour une chercheuse ne pas s’afficher comme féministe, si l’on veut éviter de déclencher des réactions épidermiques.

M : Malgré tout, si on veut être reconnue, il ne faut pas avoir le chapeau de féministe ou de chercheuse en histoire des femmes : avant d’être historienne des femmes, il faut être historienne du travail, sociologue du travail…

C. M. : C’est moins vrai, je crois, aujourd’hui.

A-M. D. : Il me semble qu’il y a deux choses dans ce que vous dites. Si on peut davantage aujourd’hui se présenter comme chercheuse en histoire des femmes ou comme sociologue du genre par exemple, il ne fait toujours pas bon se positionner comme chercheuse féministe. Mais, en même temps, si l’approche féministe est valide, il faut bien admettre qu’elle doit en quelque sorte irradier chaque champ disciplinaire et non pas revendiquer un territoire disciplinaire spécifique. Cette question a d’ailleurs été au cœur du débat intergénérationnel au colloque de Toulouse, si on peut parler comme ça sans trop se vieillir !

E. F. : Cela aussi mérite d’être historicisé. J’ai vraiment l’impression qu’aujourd’hui, les gens ricanent moins sur ces sujets. Je le vois à l’afflux d’étudiants qui arrivent avec des sujets sur « genre et sexualité », et à la reconnaissance nouvelle dont ces sujets bénéficient : financements, publications, recrutements même.

C. M. : C’est ce que disait Christian Baudelot avec assez de pertinence en conclusion du colloque Genre et politique à Sciences-Po de mai 2002 : la reconnaissance des recherches sur le genre est en quelque sorte inversement proportionnelle au statut de la discipline dans les sciences sociales : la plus aboutie en sociologie et en psychologie, disciplines les plus « dominées » ; beaucoup moins au niveau des science politiques, du droit et de l’économie.

H. H. : À Toulouse, on a beaucoup parlé de la question de la transmission et dans mon atelier, il y a eu une discussion : c’est très français, d’une certaine manière, cette préoccupation de la transmission des concepts du féminisme. Et les Canadiennes, les Américaines, les Québécoises disaient : « Pourquoi les Françaises parlent-elles tant de transmission et si peu d’innovation ? nous, les jeunes, nous voulons inventer d’autres choses, pas celles que les plus anciennes nous transmettent ».

A-M. D : Pour le coup, il me semble que c’est en effet une question d’histoire, de décalages historiques entre l’état des sciences féministes ici et là. Pour les Québécoises en particulier, la question de la transmission est beaucoup moins pressante puisqu’elles ont acquis de leurs institutions, et même si ce n’est que partiel, la mise en place de voies de transmission au sein des cursus de formation, bien plus tôt et de manière bien plus pluridisciplinaire que nous. Par ailleurs, on peut sans doute dire que le souci de la transmission des concepts est une affaire bien française : d’une certaine façon, c’est ce qui nous reste à nous, la conceptualisation, tant qu’on n’a pas les moyens de mettre en pratique politique les acquis de nos connaissances, tant qu’on n’a pas de féminisme d’état. On avance là où on peut…

M : Il y avait une autre Américaine aussi qui disait au contraire qu’elle était très frappée de voir à quel point la mémoire se perd.

É. F : Aux États-Unis, les féministes dans les années quatre-vingt ont acquis une vraie légitimité, et un vrai pouvoir. Il y a des revues, des livres, des colloques, des congrès. En France, au même moment, le féminisme a été relativement marginalisé dans l’institution universitaire. Donc la question de la transmission ne se pose pas du tout dans les mêmes termes : les étudiantes (ce sont surtout des femmes) qui, aux États-Unis, aujourd’hui, arrivent pour faire des thèses sur le genre, sont un peu écrasées par le poids de la transmission. Comment marquer une originalité dans un domaine déjà tellement investi ? En France, c’est tout à fait différent : les étudiantes (même s’il y a aussi des hommes) qui font des thèses aujourd’hui dans ces domaines se disent : « Il faut renouer avec l’héritage de celles qui nous ont précédé »… Il y a donc aujourd’hui une demande, surtout parmi les jeunes. Je trouve révélateur de ce regain d’intérêt que paraisse en 1998, la même année que La domination masculine, le recueil de Christine Delphy L’ennemi principal (1) [21], qui rassemble des textes des années soixante-dix.

Anne-Marie Devreux


 

Sociologue

Catherine Marry


 

Sociologue

Eric Fassin


 

Sociologue

Helena Hirata


 

Sociologue

Ilana Löwy


 

Historienne des sciences, directrice de recherche INSERM. Elle vient de publier « Pour en finir avec la domination masculine de A à Z » (avec Catherine Marry) au Seuil/ Empecheurs de Penser en Rond ; et l’année dernière, « L’emprise du genre », à La Dispute. Ilana Löwy est membre du comité de rédaction de Mouvements.

Pourquoi ce texte?

La critique féministe occupe une place centrale dans la critique sociale, en interrogeant la spécificité des rapports sociaux de sexe dans le cadre d’une pluralité des rapports de domination. Mais c’est tardivement que Pierre Bourdieu a travaillé précisément sur cette question, en publiant en 1998 La domination masculine, livre dont l’important retentissement médiatique contribua à diffuser le thème dans l’espace public. Mais l’accueil des spécialistes sur le genre et des militantes féministes a été beaucoup plus mitigé. Avec plusieurs de ces chercheur-e-s, nous revenons sur les apports et les limites de la sociologie de Bourdieu dans l’étude des rapports sociaux de sexe et de genre, ce qui permet d’appréhender la question de l’articulation de la démarche scientifique et de l’action politique dans la posture critique. Cet article est paru dans le numéro 24 de Mouvements, novembre-décembre 2004.

Notes

[1] La souffrance en France, Le Seuil, 1998.

[2] P. Bourdieu, « La domination masculine », Actes de la recherche en sciences sociales, 1990,2.

[3] GEDISST : Groupe d’Études sur la Division Sociale et Sexuelle du Travail, équipe du CNRS créée en 1983, devenue en 2001 GERS, Genre et Rapports Sociaux. Le texte de ce séminaire, publié en 1994 dans le n° 11 du Cahiers du GEDISST ancienne série, sera republié dans le prochain numéro du Cahiers du Genre.

[4] P. Bourdieu, La misère du monde, Le Seuil, 1993.

[5] Travail, Genre et Sociétés, 1999,1.

[6] Y. Shavit, H.-P. Blossfeld (éd.), Persistent inequality. Changing educational attainment in thirteen countries ; Boulder, Westwiew Press et M. Duru-Bellat, Les inégalités sociales à l’école, Genèses et mythes, Presses universitaires de France, octobre 2002.

[7] D. Gardey, I. Löwy (dir.) L’invention du naturel. Les sciences et la fabrication du féminin et du masculin, Éditions des archives contemporaines, 2000.

[8] J. Laufer, C. Marry, M. Maruani (dir.), Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme, Presses universitaires de France, 2001.

[9] Troisième colloque sur les recherches féministes francophones, tenu à Toulouse du 17 au 22 septembre 2002.

[10] « Liber » 1997.

[11] P. Bourdieu, J.-C. Passepon, J.-C. Chambaredon, Les métiers de sociologue, Mouton-Bordas, 1968.

[12] P. Bourdieu, Contrefeux 2, Raisons d’Agir, 2001, p. 7.

[13] G. Mauger, “L’engagement sociologique”, Critique, numéro spécial Pierre Bourdieu, août/septembre 1995, 579-580, pp. 674-696.

[14] Raisons d’agir, 2001.

[15] Ibid., p. 136.

[16] Ibid., p. 106.

[17] Ibid., p. 153.

[18] Ibid., p. 161.

[19] Ibid., p. 136.

[20] La domination masculine, p. 123.

[21] C. Delphy, L’ennemi principal, Syllepses, 2 tomes 1998 et 2001.

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Pierre Bourdieu . Science sociale et action politique

Posté par issopha le 15 septembre 2007

Pierre Bourdieu

Interventions, 1961-2001

Science sociale et action politique

Textes choisis et présentés par Franck Poupeau & Thierry Discepolo

Les interventions de Pierre Bourdieu depuis les grèves de décembre 1995 ont été l’objet de condamnations souvent virulentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le pouvoir. Il fut alors accusé de découvrir l’action politique « sur le tard », d’abuser de sa notoriété scientifique ou encore de revenir à des figures intellectuelles surannées. Ce qui semblait choquer avant tout, c’était qu’un savant intervienne de la sorte, portant le fer de la critique dans le domaine politique.
Les interventions du sociologue dans l’espace public datent pourtant de son entrée dans la vie intellectuelle, au début des années 1960 à propos de la guerre d’Algérie. Dès lors, une réflexion constante sur les « conditions sociales de possibilité » de son engagement politique l’incite à se démarquer aussi bien d’un scientisme donneur de leçons que du spontanéisme alors si courant chez les « intellectuels libres ».

Ce recueil n’a pas seulement pour but de regrouper les nombreux textes « politiques » ou « critiques » souvent peu accessibles ou inédits en français. Il tient avant tout de la mise en situation : invitation à la lecture d’une œuvre souvent neutralisée par ses conditions académiques de réception. Il s’agit de montrer, à travers les étapes de l’itinéraire du sociologue, replacé dans son contexte historique, une articulation certaine entre recherche scientifique et intervention politique ; le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques.

À travers ce parcours, c’est finalement la genèse d’un mode d’intervention politique spécifique qui est retracée : science sociale et militantisme, loin de s’opposer, peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation. La trajectoire illustrée par les textes de ce recueil montre comment la sociologie elle-même se trouve enrichie par l’engagement politique et la réflexion sur les conditions de cet engagement.

- Consulter La « trajectoire » Bourdieu Jean-Paul Monferran l’Humanité, 06/09/2002
- Consulter Science sociale et action politique Jérôme Meizoz Domaine public, n°1514, 09/05/2002
- Consulter Le langage et la langue chez Pierre Bourdieu Claude Le Manchec Le Français aujourd’hui, n°139, 2002

La « trajectoire » Bourdieu

De Révolution dans la révolution – paru dans Esprit en janvier 1961, et qui interroge la guerre de libération algérienne en notant que « le peuple sera ce qu’on le provoquera à être : force de révolution perdue pour la révolution ou force révolutionnaire » – jusqu’à instituer efficacement l’attitude critique – repris d’une conférence prononcée en juin 2001 à Beaubourg dans le cadre d’une journée consacrée à Michel Foucault –, Interventions regroupe de nombreux textes « politiques » ou « critiques » de Pierre Bourdieu, souvent peu accessibles, voire inédits en français. Mais surtout, à la façon dont le sociologue lui-même avait conçu une articulation inédite entre « recherche scientifique » et « interventions politiques », le travail de Franck Poupeau et de Thierry Discepolo permet de saisir la genèse de toute une démarche, qui partage beaucoup, justement, de celle de Foucault sur « la place et le rôle de l’intellectuel spécifique et critique ». D’où ces questions, lancées par Bourdieu lui-même dans son ultime « intervention » : « Les concepts, disait-il, viennent des luttes et doivent retourner aux luttes. Comment faut-il entendre cette phrase aujourd’hui ? Est-il possible de concilier la recherche théorique et l’action politique ? Y a-t-il place encore pour des intellectuels à la fois autonomes (des pouvoirs) et engagés (le cas échéant contre les pouvoirs) ? » (1). Questions laissées ouvertes, en « héritage », si l’on ose dire, si tant est que « le travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques » – pour reprendre une formule de Franck Poupeau – a pu générer à la fois un formidable travail (celui de Bourdieu et d’autres) montrant combien la sociologie elle-même s’est trouvée enrichie par l’engagement politique et par la réflexion permanente sur les conditions de cet engagement, mais aussi une réception parfois brouillée, souvent malveillante, dans laquelle se trouve précisément en jeu l’analyse du pouvoir des « journalistes et des intellectuels médiatiques », qui est au cœur de plusieurs des « interventions » réunies ici. À commencer par le magistral « La télévision peut-elle critiquer la télévision ? », « chronique d’un passage à l’antenne » dans l’hiver 1996. « Science sociale et militantisme, loin de s’opposer, peuvent être conçus comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation », note encore Franck Poupeau dans l’entretien accordé à l’Humanité. Manière de dire et ce que fut un apport majeur de Bourdieu et ce que le monde d’aujourd’hui peut encore dire, à son œuvre, du « sous-prolétariat » colonisé aux « précaires » de tous les pays.

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(1) Cf. page 472.

ENTRETIEN

Chercheur au Collège de France, Franck Poupeau a assuré, avec Thierry Discepolo, le choix et la présentation des textes de Pierre Bourdieu, rassemblés à l’enseigne d’Interventions, 1961-2001. Il vient, par ailleurs, de coordonner un numéro de la revue Agone (1), intitulé Revenir aux luttes. Éléments pour une critique de la contestation, qui place en exergue cette phrase d’Antonio Gramsci : « Nous autres, nous nous éloignons de la masse : entre nous et la masse se forme un écran de quiproquos, de malentendus, de jeu verbal compliqué. Nous finirons par apparaître comme des gens qui veulent conserver leur place. » Rencontre.

L’un des objectifs affichés par la publication d’Interventions est, dites-vous, de tordre le cou à l’idée selon laquelle Pierre Bourdieu aurait découvert l’action politique « sur le tard », tout en abusant, pour ce faire, de sa notoriété scientifique

Franck Poupeau. Au départ de ce livre, il y a eu, en effet, la volonté de répondre à toutes les polémiques, venant de journalistes et d’intellectuels « médiatiques » sur l’engagement politique de Pierre Bourdieu, que ce soit en 1995 ou ensuite aux côtés des mouvements antimondialisation ; il s’agissait aussi pour nous de montrer que la sociologie ne se réduit pas à de simples prises de positions politiques, déconnectées du travail intellectuel. Ce souci traverse tout le livre, à travers la critique de la posture de « neutralité axiologique » du sociologue, qui est présente dès l’entrée de Bourdieu dans la vie intellectuelle, au début des années soixante, à propos de la guerre d’Algérie. Pour lui, cette fameuse prétention à la « neutralité » n’était en fait qu’une prise de position politique – mais masquée. Tout cela l’a incité à se démarquer aussi bien d’un scientisme donneur de leçons que du spontanéisme, alors si courant chez « les intellectuels libres ».

Quelle vision avez-vous, précisément, de la construction singulière qu’il a opérée entre son travail de sociologue et ses engagements politiques ?

Franck Poupeau. D’une part, il y a le basculement de trajectoire qu’a provoqué chez Bourdieu son travail en Algérie, avec le réinvestissement d’un certain nombre de questions sociales et académiques. Sa sympathie pour la cause algérienne est inséparable du travail d’enquête mené sur le déracinement des populations, ou sur la condition des sous-prolétaires, mais avec la volonté de poser autrement les problèmes que ne le faisaient alors d’autres intellectuels – je pense à Fanon ou à Sartre, par exemple. On parlait de « révolution » d’un côté, ensuite on signait des pétitions Bourdieu, lui, pose la question des « conditions révolutionnaires » en Algérie en relation étroite avec son étude sur les sous-prolétaires Il me semble qu’est déjà là l’une des constantes de sa démarche, à savoir le va-et-vient permanent entre les problèmes sociaux d’un moment et la façon dont la sociologie consiste à les retraduire en termes de problématiques scientifiques. Il se sentira, à partir de là, décalé par rapport à des prises de positions disons « démocratisantes » sur l’école : il n’adhérera pas spontanément au discours sur la démocratisation, et il fera passer l’analyse de l’enseignement avant le discours politique sur cette question.

Comment avez-vous procédé pour reconstituer, ou reconstruire – on ne sait trop comment dire –, toute cette trajectoire ?

Franck Poupeau. Un certain nombre de choses nous sont apparues comme évidentes : la période algérienne, puis celle de la construction d’une position scientifique dans le monde académique, avec les travaux sur l’éducation et la naissance des Actes de la recherche en sciences sociales ; ensuite, des périodes plus directement axées sur les rapports d’États ou la critique des médias. De ce point de vue, nous n’avons pas eu à « reconstruire » quoi que ce soit : nous avons même été étonnés de voir combien la posture que j’évoquais à l’instant est toujours présente, même si elle s’investit ensuite différemment dans des champs différenciés. Là où il y a eu, par contre, « reconstruction » de notre part, c’est dans un travail de mise en relation entre, d’une part, un contexte historique d’ensemble, d’autre part, un contexte intellectuel déterminé à chaque fois, et enfin le contexte de l’œuvre. Cela nous a demandé beaucoup d’efforts, jusqu’au choix des textes, auquel nous avons procédé en ayant le souci de montrer le plus possible la cohérence de son travail. Ce qui apparaît nettement, par exemple, à propos de la Pologne, avec, à la fois, sa réflexion théorique sur le thème de la « délégation et de la représentation politique » – avec une relecture approfondie de Gramsci – et sa prise en compte de la situation politique de l’époque avec la crise que commence à traverser en France le Parti communiste avec le programme commun. Il y a là, pour lui, comme une « occasion » qui se présente d’intervenir : il ne s’agissait donc pas, pour nous, de faire apparaître des connexions intemporelles, mais bien plutôt des connexions entre l’œuvre et son contexte.

Ce qui est frappant aussi – et c’est particulièrement vrai encore une fois pour l’Algérie – est la manière dont Bourdieu ne cesse pas de revenir sur telle ou telle question…

Franck Poupeau. En fait, le problème de l’Algérie l’a sans arrêt poussé à revenir sur le statut même du sociologue : comment faire une sociologie rigoureuse tout étant engagé dans le champ politique ? Un des modes de fonctionnement de son travail de sociologue a donc été le retour constant sur les expériences passées. Ce qui est le cas, par exemple, du célibat des paysans, auquel il consacre plusieurs articles jusqu’aux années quatre-vingt, ou encore de l’analyse des médias, qu’il entreprend bien avant les polémiques des années quatre-vingt-dix, comme nous l’avons montré dans Interventions. Il y a, chez Bourdieu, un travail incessant d’affinements progressifs. Le livre permet de faire apparaître souvent une sorte de premier état de sa réflexion – comme un moment déclencheur – en le mettant ensuite en parallèle avec des textes plus tardifs, dans lesquels lui-même revient sur tel ou tel de ces moments et opère comme une mise en contexte. Cela m’a d’autant plus frappé que j’ai commencé à travailler sur ce livre au moment où, jeune chercheur n’ayant pas encore terminé sa thèse et donc confronté à toutes sortes d’exigences académiques de « neutralité », j’avais devant moi quelqu’un dont tout le travail se nourrissait, au contraire, de ce va-et-vient constant entre la politique et la science. C’est en grande partie grâce à Thierry Discepolo, des Éditions Agone, qui est le coauteur des présentations, que ce lien a pu être approfondi et développé dans le livre.

—-
Notes

(1) Nº 26-27, septembre 2002, 22 euros. (Avec, notamment des contributions de Naomi Klein, de Jacques Bouveresse, de Serge Halimi, de Michael Albert, etc.).

© 2002 l’Humanité. Tous droits réservés.

Jean-Paul Monferran

l’Humanité, 06/09/2002

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Science sociale et action politique

Deux mois après la mort du sociologue français, Interventions recueille les principaux textes à portée militante de Pierre Bourdieu, inédits ou parus entre 1961 et 2001. L’ouvrage, préparé du vivant de l’auteur, a un double but. D’abord, convaincre que les savoirs des sciences sociales peuvent accompagner l’action politique et l’informer. Ensuite, par la reconstitution chronologique des positions politiques de l’auteur, faire voir que l’engagement de Bourdieu ne date pas des grèves de 1995. Contre les propos de nombreux journalistes qui ont vu en Bourdieu un savant égaré sur le tard dans la militance, ce livre fait voir la cohérence de sa conception de « l’intellectuel spécifique », que Bourdieu partageait avec Michel Foucault. Ensemble ils signent d’ailleurs plusieurs textes, dont un message de soutien au syndicat polonais Solidarnosc en décembre 1981. Le passage de Bourdieu – philosophe de formation – à la sociologie est contemporain de ses premiers textes engagés, et hâté par le même événement : la guerre d’Algérie. On trouvera plusieurs articles de cette période sur le sujet, non sans regretter l’absence d’autres, parus dans de petites revues algériennes. Mai 1968 occasionne des analyses assez sévères du mouvement étudiant, inspiré pourtant en partie du choc que constitua Les Héritiers (1964). L’essentiel des articles porte, très tôt, sur le rôle des intellectuels critiques dans la dénonciation des idéologies dominantes, qu’elles soient staliniennes, de droite conservatrice ou social-démocrates. Dès l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en 1981, Bourdieu reproche sévèrement à la gauche réformiste d’accompagner le libéralisme et de le légitimer par un bouclier moral. Il l’écrira à de multiples reprises, non sans un humour parfois grinçant : «  »De quelqu’un qui ment effrontément, les Kabyles disent : “Il m’a mis l’Est en Ouest”. Les apparatchiks de gauche nous ont mis la gauche à droite. » »
Bourdieu en appelle alors à un retour à la tradition libertaire de la gauche, et à de nouvelles formes de mobilisation internationales, notamment par le biais de réseaux hors partis, constitués de militants, étudiants, artistes, intellectuels et travailleurs, capables de faire plier les appareils d’état ou les grandes entreprises capitalistes. Il participe ainsi à la mise sur pied du Parlement international des écrivains, fonde les groupes Raison d’agir ainsi qu’une maison d’édition militante, apporte sa caution à plusieurs associations anti-racistes. De par ses saines colères et sa chaleureuse énergie intellectuelle, Interventions invite à persévérer en ce sens.

Jérôme Meizoz

Domaine public, n°1514, 09/05/2002

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Le langage et la langue chez Pierre Bourdieu

Parmi les innombrables écrits publiés après le décès de Pierre Bourdieu, nous avons choisi de présenter ici ceux qui pourraient nous aider à mieux cerner la contribution du sociologue aux différentes questions relatives au langage, à la langue et à son enseignement. En effet, comme le rappelle Louis-Jean Calvet dans le numéro spécial de la revue Sciences humaines (« Bourdieu et la langue », p. 58-61), c’est à partir d’une réponse à un questionnaire de membres de l’AFEF en 1977 et, ensuite, d’un article publié dans Le Français aujourd’hui qu’est né Ce que parler veut dire (1), son ouvrage consacré aux questions linguistiques. Il nous a donc paru intéressant de rendre compte de ces publications dans Le Français aujourd’hui lui-même, et avec un recul de plus de vingt années.
On connaît la thèse centrale de cet essai : la variété linguistique du groupe social dominant rend plus ou moins légitime les productions langagières, ce qui permet au sociologue de mettre au jour les formes de pouvoir qui sont en jeu dans les discours. Pour bien saisir l’importance des échanges langagiers, il faut se défaire, selon lui, de l’illusion d’un simple partage, d’un « communisme linguistique ». Si relation il y a entre des interlocuteurs, c’est en tenant compte du pouvoir que peut détenir un locuteur sur un autre. C’est aussi que le reste du temps il y a des motifs de tension, de rapports de pouvoir et de domination. C’est en n’oubliant pas les lois sociales de construction du langage, en ne masquant pas sa genèse sociale qu’on pourra approcher de plus près le sens des discours. Dans le champ scolaire notamment, le discours de l’enseignant remplit une fonction importante d’unification et de domination, voire d’intimidation linguistique en imposant un français normé. Pierre Bourdieu souligne ainsi l’aspect coercitif de l’institution. En plus des manières de parler, la domination s’exerce d’habitude dans les manières de regarder l’enfant, de se tenir face à lui, de garder éventuellement le silence devant ses questions. Ces manières sont, elles aussi, chargées d’injonctions. L’efficacité du discours de l’enseignant, par exemple, est inséparable de l’existence d’une institution qui définit les conditions – en termes d’agent, de lieu et d’espace – pour que ce discours exerce ses effets. S’attache au discours de l’enseignant une efficacité symbolique qui dépend d’abord d’une compétence linguistique. L’exercice de son pouvoir s’appuie sur un travail méthodique sur la forme qui atteste sa maîtrise et qui lui permet d’acquérir la reconnaissance du groupe. Le pouvoir de ses mots réside dans le fait qu’ils ne sont pas prononcés à titre personnel. En effet, il ne peut agir par les mots que parce que sa parole concentre un capital symbolique accumulé par un groupe qui l’a mandaté pour cela.
En relisant l’ensemble des articles publiés dans Interventions, ouvrage en tous points excellent, ou quelques-unes des contributions de la revue Sciences humaines (2), nous avons d’abord été frappés par le rôle central que joue la question de la maîtrise de la langue dans l’argumentation bourdieusienne et par la très grande cohérence de sa thèse à défaut, peut-être, de sa subtilité. En réalité, ce n’est pas un, mais quatre grands types de discours que le sociologue a sans cesse soumis à l’analyse, en s’appuyant sur ses analyses antérieures : celui de l’enseignant bien sûr, mais aussi celui de l’homme politique, celui du philosophe (ou de l’intellectuel) et celui du journaliste. Ce que parler veut dire est finalement le lieu de convergence de ses principales réflexions sur la langue et ses usages. Il ne cessera d’être repris et développé dans les principaux articles et dans certains ouvrages tel Langage et pouvoir symbolique (3). Il l’aidera à fourbir ses principales armes conceptuelles. Dès 1966, par exemple, le sociologue décoche ses premières flèches contre l’Éducation nationale :
« On pourrait montrer de la même façon que la dévalorisation de la culture scientifique et technique est en affinité avec les valeurs des classes dominantes ; on pourrait montrer aussi que la langue dans laquelle s’effectue la transmission du savoir diffère profondément de son vocabulaire et dans sa syntaxe de la langue qu’utilisent quotidiennement les enfants de classes moyennes et populaires. » (4)

Il reprendra à peu près dans les mêmes termes sa critique contre les hommes politiques (à la question : « La philosophie politique des hommes politiques se trahit-elle dans leur langage ? », il répond : « Oui. Elle est présente dans leur rapport au langage, dans leur hypercorrection ou leur pompe verbale… » (5)) ;
puis contre certains intellectuels :
« Je pense à tous ces préjugés professionnels qui ne sont jamais mis en question, ou seulement par exception, par exemple la supériorité intrinsèque du langage philosophique sur le langage ordinaire. » (6)
« Le discours philosophique, comme toute autre forme d’expression, est le résultat d’une transaction entre une intention expressive et la censure exercée par l’univers social dans lequel elle doit se produire. » (7)
ou, plus récemment, contre les journalistes :
« Le jeu joue en faveur des professionnels de la parole, de la parole autorisée. » (8)

Mais les principaux acteurs de la vie intellectuelle actuelle, ou située dans un passé récent, ne sont pas seuls en cause dans ces articles. Pierre Bourdieu sait prendre davantage de recul historique, par exemple lorsqu’il critique le philosophe allemand Herder :
Il y a quelque chose d’un peu inquiétant (au moins pour moi) dans la pensée de type herderien et dans les notions comme “esprit du peuple”, “âme du peuple”, qui fondent une sorte d’organicisme anti-universaliste, ou dans l’exaltation du langage comme condensé de l’expérience et de l’authenticité des nations, donc comme fondement possible des revendications nationales ou des annexions nationalistes.  » (9)
ou lorsqu’il souligne les inégalités linguistiques entre nations :
« Pendant ce temps, certains rêvent, à l’occasion de l’ouverture des frontières, de soumettre l’usage aujourd’hui incontrôlé des nouvelles technologies de communication aux forces social-darwiniennes d’une concurrence généralisée, supposée bonne partout et toujours, sans voir que, dans un domaine où la France n’est pas leader, une telle concurrence sauvage ne profiterait qu’aux plus nantis ou aux nations économiquement et linguistiquement dominantes. » (10)

Le rôle du langage est central selon Pierre Bourdieu, parce que la langue est une représentation qui, à ce titre, possède une efficacité proprement symbolique de construction de la réalité (11). Il permet donc au sociologue d’étayer son concept central d’habitus, c’est-à-dire de « matrice », déterminée par la position sociale des individus, qui fait voir le monde et agir à l’intérieur de ce monde, et qui se concrétise par des styles de vie, des jugements mais aussi, dans notre cas, par une certaine compétence linguistique, à la fois technique et sociale. Il existerait, en effet, un habitus linguistique à l’œuvre justement dans les quatre grandes catégories de discours que nous avons citées.
Il n’est pas surprenant, dès lors, que Pierre Bourdieu se réfère plusieurs fois à Ludwig Wittgenstein dans ses écrits. Le philosophe d’origine autrichienne est donné en modèle de penseur capable de rupture radicale avec le discours philosophique (seul Karl Kraus acquiert aussi ce statut dans l’œuvre bourdieusienne). Son intérêt pour le langage ordinaire trace aussi la voie d’une critique exigeante de quelques-uns des fondements de ce discours. On retrouvera d’ailleurs, dans Wittgenstein, dernières pensées, les actes du colloque consacré au philosophe, une contribution de Pierre Bourdieu qui clarifie son rapport à Wittgenstein. Critiquant certaines lectures universitaires qui tentent un peu hâtivement de « sociologiser » la théorie des jeux de langage, il précise :
« J’ai fait remarquer tout à l’heure que les exemples de “jeux de langage” que produit Wittgenstein sont tous pris dans nos sociétés, et il me semble que l’on pourrait, aussi bien contre Lynch que contre Bloor, reconnaître dans ce que j’appelle des champs des réalisations empiriques de ces “formes de vie” dans lesquelles se jouent autant de “jeux de langage” différents : chaque “champ” comme “forme de vie” est le lieu d’un jeu de langage qui donne accès à un aspect différent de la réalité. » (12)

Pierre Bourdieu lecteur de Wittgenstein apporte ainsi des correctifs intéressants à la thèse de l’efficacité symbolique du discours fondée sur la domination du groupe social le plus instruit. Les compétences linguistiques et communicationnelles s’exercent dans de véritables microcosmes sociaux qui sont autant d’univers de reconnaissance, régis par des règles plus ou moins contraingnantes. Ces règles fixent la forme des discours qui doivent ainsi faire l’objet d’un véritable apprentissage. Les pratiques langagières sont donc bien des pratiques sociales comme l’ont largement confirmé ensuite les travaux de Bautier, Gadet, Boutet en France, Labov, Hamer ou Gumperz aux États-Unis et au Canada.
Les convergences que nous avons relevées dans ces écrits de Pierre Bourdieu seraient donc incomplètes si on les prenait pour de simples assertions d’une pensée figée. En réalité, l’institution scolaire reste un de ces lieux d’observation privilégiée :
« L’inégalité entre les enfants des différents milieux tenant fondamentalement aux différences qui séparent la langue populaire et la langue savante, dont les langues parlées dans les différents milieux sont inégalement éloignées, l’enseignement doit faire une place très importante, dès l’école maternelle, à des exercices de verbalisation. À travers l’apprentissage d’une langue complexe, c’est en effet une aptitude générale à manipuler des structures logiques complexes qui peut être développée. » (13)

Mais ces observations sont loin d’être isolées et constituent le support de véritables propositions pédagogiques qui montrent la constance de l’investissement du sociologue dans les questions relatives à l’enseignement-apprentissage de la langue. En voici, pour conclure, quelques exemples prélevés dans l’ouvrage posthume des éditions Agone, qu’on pourra classer selon leur degré de généralité et qu’on appréciera pour leur lucidité :
– « favoriser le contact avec des œuvres culturelles » (14) ;
– « donner une place prépondérante à l’enseignement de la langue maternelle » (15) ;
– « réfléchir à la langue académique et sur tous les enseignements dits de culture » (16) ;
– « transformer le contrôle de l’apprentissage et le mode d’évaluation des progrès » (17) ;
– renforcer « l’utilisation du dictionnaire, l’usage des abréviations, la connaissance de la rhétorique de communication » (18) ;
– « livrer à tous les élèves cette technologie du travail intellectuel et, plus généralement, leur inculquer des méthodes rationnelles de travail » (19).

Ces ouvrages et articles aideront à faire connaître un Pierre Bourdieu « didacticien », ce qui n’est pas l’un de leurs moindres intérêts.

–––––––––––––––––––––
(1) (Fayard, 1982) Points Seuil 2002.
(2) « L’œuvre de Pierre Bourdieu. Sociologie, bilan critique, quel héritage », numéro spécial, 2002.
(3) Seuil, 2001.
(4) Interventions 1961-2001, p. 58.
(5) Ibid., p. 104.
(6) Ibid., p. 194.
(7) Ibid., p. 270, à propos de Heidegger.
(8) Ibid., p. 270, à propos de son passage à l’émission « Arrêt sur images ».
(9) Ibid., p. 275.
(10) Ibid., p. 372.
(11) Ibid., p. 175.
(12) « Wittgenstein, le sociologisme et la science sociale », in Wittgenstein, dernières pensées, p. 351.
(13) Interventions 1961-2001, p. 69.
(14) Ibid., p. 70.
(15) Ibid., p. 71.
(16) Idem.
(17) Ibid., p. 218.
(18) Ibid., p. 219.
(19) Idem.

Claude Le Manchec

Le Français aujourd’hui, n°139, 2002

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Les armes de Bourdieu contre la domination

Posté par issopha le 15 septembre 2007

Tribune libre

le 24 avril 2006

 

 

Les armes de Bourdieu contre la domination 

Fort d’une longue pratique du monde social, Alain Accardo réédite son livre qui présente les grands axes de l’oeuvre du sociologue. 

Introduction à une sociologie critique.

 

 

Lire Pierre Bourdieu,  d’Alain Accardo. Éditions Agone, 2006, 300 pages, 10 euros.

 

Si cette troisième édition revue et actualisée du livre d’Alain Accardo contribue à la transmission d’une oeuvre que beaucoup souhaiteraient voir oublier, il ne s’agit évidemment pas plus d’idolâtrer son auteur que de fétichiser son oeuvre. Il y a d’abord là un « contre-feu » utile aux « défaites de la pensée » dont nous menacent les pompiers pyromanes qui colonisent les médias. Il s’agit aussi d’une introduction didactique à la sociologie de Pierre Bourdieu dans la mesure où s’y trouvent explicités et utilisés les concepts clés et les schèmes d’analyse structurants d’une théorie du monde social : capital, champ, habitus, violence symbolique, etc. Il s’agit enfin d’une appropriation originale de cette « boîte à outils » théoriques et de cette démarche, de facto « créatrice », sans aucune prétention affichée à l’être (voir en particulier l’analyse qu’Alain Accardo propose des rapports entre une vision de l’espace social en termes de « classes » et une en termes de « champs », p. 191-215). 

La lecture que fait Alain Accardo de l’oeuvre de Pierre Bourdieu est celle d’un intellectuel engagé, solidaire de tous les dominés : cet engagement était, chez Pierre Bourdieu lui-même, « un ressort de la recherche » (p. 9). Mais Alain Accardo a également raison de souligner que si, depuis 1995, Pierre Bourdieu a incarné en France la figure de « l’intellectuel engagé », cet engagement, loin de se réduire à des versements de capital symbolique au crédit de telle ou telle cause ou à une critique acerbe des médias et des intellectuels médiatiques, était d’abord consacré à la construction d’une oeuvre qui, s’il fallait la résumer en un mot, peut être définie comme une tentative de « combattre la domination en divulguant la connaissance de ses mécanismes auprès de ceux qui les subissent ou y adhèrent » (p. 10). Il ne suffit pas, disait en substance Pierre Bourdieu, d’énoncer des opinions généreuses, le devoir d’un intellectuel est d’abord de produire et de divulguer une vision scientifique de la réalité et, à travers elle, des raisons d’agir. 

Le travail d’Alain Accardo met en évidence le changement de perspective sur le monde social qu’implique l’appropriation de l’oeuvre de Pierre Bourdieu : le gain de lucidité et peut-être même de liberté qu’elle produit vaut bien les illusions perdues… Reste que, comme l’indique Alain Accardo (p. 127), les incitations à s’approprier une oeuvre à la fois foisonnante, difficile et exigeante risquent d’être condamnées à rester des voeux pieux. De façon générale, en effet, ceux qui disposent des ressources culturelles nécessaires pour se l’approprier n’ont pas les dispositions requises, alors qu’à l’inverse, ceux qui ont les dispositions, l’intérêt et, en quelque sorte, l’intuition pratique de ce qu’elle énonce, n’ont pas le capital culturel que sa lecture suppose. La remarque vaut pour l’oeuvre de Bourdieu comme pour celle de Marx : de ce point de vue, le livre d’Alain Accardo fait oeuvre utile en facilitant l’accès du plus grand nombre à cette « science qui dérange » ou, si l’on veut, à ce « sport de combat ». 

Gérard Mauger, directeur de recherches au CNRS 

 

 

Gauche/Droite, vu par Pierre Bourdieu 

Le court métrage de Pierre Carles diffusé par Zalea Tv Vendredi dernier fait des vagues… 

 

Voir l’emission totale : Zalea le retour 

Gauche/Droite, vu par Pierre Bourdieu 

une séquence inédite de 12’ tournée en mai 1999 par Pierre Carles, où Pierre Bourdieu explique calmement que certains responsables politiques dits de gauche sont en fait de droite. Il prend l’exemple de Ségolène Royal, qui selon lui est de droite mais a choisi la gauche à la sortie de l’ENA parce qu’il n’y avait pas de bonnes places à prendre à droite. C’est avec ce document que Pierre Carles a inauguré sa carte blanche mensuelle sur Zalea TV : Parasite diffusion 

 

Voir la vidéo du film 



 

Depuis Vendredi soir, un telespectateur a remonté et diffusé une nouvelle vidéo sur Dailymotion.com ( en oubliant par ailleurs de créditer l’ auteur et de donner ses sources , c’est pas bien ! ). Cette vidéo est donc tronquée, réductrice, d’un propos tenu dans un contexte développé par le sociologue… (Mais on en veut pas au télespectateur… la prochaine fois, on est sûr qu’il fera mieux !) 

Dès Dimanche, le journalisete-le-plus-intelligent-que-tout-le-monde Daniel Schneidermann s’est précipité sur le cadavre du document tel un vautour (faute de tenir celui de Bourdieu ou mieux, de Pierre Carles ) pour en faire une critique lapidaire sur son blog http://www.bigbangblog.net/, sans prendre les précautions d’usages, de vérification, que tout journaliste, même amateur de Zalea Tv aurait fait ! 

Son court article Pierre Bourdieu nous câble : Ségolène est de droite Extraordinaire Apparition du Fantôme du Comptoir en dit long sur sa conception de la déontologie journalistique qu’il revendique à tours de bras, et dont il a fait son fonds de commerce… 

Comme tout le petit monde médiatique qu’il villipende au fil de ses émissions et de ses articles, Daniel Schneidermann a réagit sur le champ à un film remonté et non signé, en essayant, au passage, de régler ses comptes avec Pierre Carles dont il ne précise pas qu’il le connait depuis bien longtemps. Effectivement, Pierre Carles ayant fait ses débuts télévisuels en même temps que Daniel Schneidermann, il a fini par faire de leur histoire un film décapant, Enfin Pris !, où est mis à jour ce nouveau chien de garde ( et où l’on voit notamment comment, en off du plateau « d’Arrêt/images », Daniel Schneidermann rassure l’ex patron de Vivendi-Canal+, JM Messier, avant de ne lui poser aucune « question qui fâche » ) 

Daniel Schneindermann termine son article la dessus : 

« Qui l’a sortie des fonds de tiroir de Pierre Carles ? Pourquoi ? Et pourquoi maintenant ? (C’aurait été tellement plus chic à la veille même de l’élection !)«  

On suivra les conseils esthétiques de Daniel, et on rediffusera ce document à ce moment là… En attendant, vous le retrouverez en entier sur ce site, et pourrez vous faire une idée par vous même…. Encore une fois, méfiez-vous des contrefaçons, comme dit l’autre ! 

- Le film en version complète 

-         L’emission complète Zalea le retour 

 

 

Pierre Bourdieu et le champ médiatique : repères bibliographiques

 

 

Publié le vendredi 18 février 2005

 

 

Voici une liste, que nous espérons la plus exhaustive possible, des contributions du sociologue Pierre Bourdieu à l’analyse du champ médiatique [1].
Trois ans après sa mort, il nous a semblé utile de fournir quelques repères à ceux qui souhaiteraient explorer une pensée qui constitue une référence sociologique décisive de la critique des médias et du journalisme – du moins telle que nous la concevons. Une référence sans déférence ni révérence (ainsi qu’il l’aurait lui-même souhaité) et nullement exclusive [
2].

C’est l’occasion de montrer à nouveau que le travail de Pierre Bourdieu sur ces questions n’a pas débuté soudainement en 1996 avec Sur la télévision (n’en déplaisent à ceux qui voudraient n’y voir qu’une manifestation de son engagement politique déconnectée de toute préoccupation scientifique) et qu’il est loin de se limiter à cet unique ouvrage.
C’est l’occasion, surtout, de souligner que ce travail, s’il a souvent pris la forme d’interventions (entretiens, cours, conférences…), ne peut être compris qu’en fonction de l’ensemble de son œuvre – que prolongent les travaux qu’il a lui-même dirigés comme ceux qu’il a plus ou moins directement inspirés.
La bibliographie que nous présentons ici inclut donc quelques ouvrages qui ne traitent pas spécifiquement des médias, mais constituent un arrière-plan et un complément indispensables.

C’est assez dire que certaines réactions épidermiques des polémistes pour médias témoignent surtout d’une grande ignorance et/ou d’un inacceptable mépris [3].

 

1963

- « Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues » (avec Jean-Claude Passeron), Les Temps modernes, vol. XIX, n° 211, décembre 1963, pp.998-1021.

1971

- « L’opinion publique n’existe pas ». Conférence (Arras, janvier 1971) dont le texte fut publié dans la revue Les temps modernes (n°318, janvier 1973, pp.1292-1309), puis repris dans Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, Paris, 1980, pp. 222-235 [4].

1972

- « Les Doxosophes », Minuit n°1, novembre 1972, pp.26-45.

1979

-
La Distinction. Critique sociale du jugement, Editions de Minuit, Paris, 1979.
Cet ouvrage n’est pas consacré spécifiquement à l’analyse du champ de production journalistique mais à la consommation des biens culturels (dont la consommation de la presse fait partie) et aux fonctions sociales qu’elle remplit. Non seulement la structure des champs de production n’est jamais totalement indépendante de celle des champs de consommation, mais aussi, contrairement à ceux qui prétendent que, pour Bourdieu, les médias agiraient de manière uniforme sur le public, cet ouvrage analyse les logiques différentielles qui sont à l’œuvre dans la réception des biens de consommation culturelle, et notamment la relation entre le champ journalistique et celui des classes sociales (voir en particulier le chapitre 8, intitulé « Culture et politique »).

1984

- Homo academicus, Editions de Minuit, Paris, 1984.
Comme
La Distinction, cet ouvrage ne concerne pas directement les médias mais analyse un champ de production de biens intellectuels particulièrement autonome. Le champ journalistique, bien que fortement hétéronome, participe lui aussi au fonctionnement du champ intellectuel et entretient des relations complexes de concurrence et d’échanges avec le champ académique et de production savante comme le montre les polémiques autour des « intellectuels médiatiques » et de leur place dans les débats de société. (Sur l’intervention croissante du champ journalistique sur le champ intellectuel, voir le texte, court mais essentiel, intitulé « Le hit-parade des intellectuels français ou qui sera juge de la légitimité des juges », annexe 3, pp.275-286).

1985

- « Remarques à propos de la valeur scientifique et des effets politiques des enquêtes d’opinion », Pouvoirs n°33, avril 1985, p. 131-139 (reproduit sous le titre « Sondages, une science sans savants » dans Choses dites, Les éditions de Minuit, Paris, 1987, pp. 217-224).

1987

_- « Une leçon de journalisme de Pierre Bourdieu ». Communication orale (Bordeaux, novembre 1987) dont un compte rendu fut publié dans le journal Imprimatur, IUT de Bordeaux, 1988.

1988

- « Libé vingt ans après ». Texte écrit à la demande de Libération, pour accompagner des statistiques de lectorat destinées à ses annonceurs mais que le quotidien choisira finalement de ne pas publier.
Une version abrégée de cette analyse a été publiée quelques années plus tard dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales (n° 101-102, 1994, p.39) accompagnée d’un tableau résumant les statistiques commentées. Elle a ensuite été reproduite dans sa version intégrale – mais sans le tableau – dans l’ouvrage Interventions, 1961-2001 (Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo), Editions Agone, Marseille, 2002, pp.387-389 [
5].

1989

- « L’opinion publique » (avec Patrick Champagne). Texte publié dans Youri Afanassiev et Marc Ferro (Dir.), 50 idées qui ébranlèrent le monde, éditions Payot/progress, Paris, 1989, pp.204-206 (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.87-89).

1992

- « Questions de mots. Une vision plus modeste du rôle des journalistes ». Texte publié dans l’ouvrage Les mensonges du Golfe, Arléa, Paris, 1992, pp.27-32 (et repris dans Interventions…, op. cit., pp.391-394).

- Les règles de l’art. Génèse et structure du champ littéraire, Edition du Seuil, Paris, 1992.
Apparemment ce livre ne concerne pas directement les médias. Mais à la différence des deux ouvrages précédemment cités (
La Distinction et Homo academicus), sa lecture en est indispensable parce qu’elle constitue un préalable ou un complément aux analyses postérieures qui seront faites dans Sur la télévision notamment. Cet ouvrage étudie, en effet, la constitution des champs de production des biens symboliques au 19ème siècle et le processus d’autonomisation de ces univers qui s’engage alors, processus que le développement du champ journalistique tend aujourd’hui à menacer. En outre, dans cet ouvrage, Bourdieu élabore de façon plus systématique, à partir de l’exemple du champ littéraire, sa théorie générale des champs, ses analyses ultérieures du champ journalistique étant indissociables de ses recherches antérieures et de sa théorie des champs.

1994

- « L’emprise du Journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, pp.3-9 (texte reproduit dans Sur la télévision, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1996) [6].

- « Du fait divers à l’affaire d’Etat », Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p. 8 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.295-297)

- « Libé vingt ans après » (version abrégée), Actes de la recherche en sciences sociales n° 101-102 (« L’emprise du journalisme »), 1994, p.39.

- « Journalisme et éthique ». Communication orale au colloque fondateur du Centre de recherche sur le journalisme de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille. Le texte de cette intervention (lisible sur le site de l’Homme moderne), a été publié dans Les cahiers du journalisme n°1, Juin 1996, pp.10-17.

1995

- « La misère des médias » ; entretien avec François Granon publié dans l’hebdomadaire Télérama n°2353, 15 février 1995 (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.399-405).

1996

- En janvier 1996, Pierre Bourdieu a participé à un numéro de l’émission Arrêt sur images (France 5, 20.01.1996) consacré au traitement médiatique des grèves de décembre 1995 (version sonore (52 mn) sur le site de « non officiel » de « Là-bas si j’y suis » disponible grâce à Ricar).

- « Analyse d’un passage à l’antenne », Le Monde diplomatique, avril 1996, p.25 (Texte disponible en ligne sur le site du “Diplo” et reproduit dans sa version initiale dans Interventions…, op. cit., pp.408-416) [7].

- Sur la télévision. Deux émissions offrant la parole à Pierre Bourdieu sur les médias (« Sur la télévision » et « Le champ journalistique et la télévision ») ont été réalisées la même année par Gilles L’Hôte et diffusées sur la chaîne Paris première en mai 1996 [8]. Elles ont ensuite été commercialisées sous forme de deux cassettes et d’un DVD, diffusés par Co-errances : Sur la télévision et Le champ journalistique et la télévision (Collège de France/CNRS, VHS, 1996) ; La télévision (DVD regroupant Sur la télévision et Le champ journalistique, Doriane Films, 1996). La transcription de ces deux interventions orales a également publiée (légèrement retravaillée) sous le titre Sur la télévision aux éditions Liber/Raisons d’agir (Paris, 1996) [9].

- « La tyrannie de la télé » ; entretien avec D. Mitropoulos publié dans l’hebdomadaire grec To Vima [10], Athènes, 18 octobre 1996.

- « Les intellectuels “médiatiques” sont une parodie » ; entretien avec E. Tserozolou publié dans le quotidien grec Avgi, Athènes, 20.10.1996.

1997

- « Bourdieu contra a TV » ; entretien avec P.R. Pires publié dans le quotidien brésilien O Globo, Rio de Janeiro, 04.10.1997, pp.1,4 (Publication française sous le titre « Retour sur la télévision » dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.85-92) [11].

1998

- « La télévision, le journalisme et la politique ». Texte publié dans Contre-feux, Editions Liber/raison d’agir, Paris, 1998, pp.76-84.

- « Question sur un quiproquo », Le Monde diplomatique, février 1998, p.26 [12] (texte reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.406-407).

1999

- « Questions aux vrais maîtres du monde ». Texte paru dans l’Humanité (13.10.1999), Libération (13.10.1999) et le Monde (14.10.1999) (et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.417-424).

- « A propos de Karl Kraus et du journalisme ». Intervention au colloque « actualité de Karl Kraus. Le centenaire de
la Fackel (1899-1936)
 », Paris, 4-6 novembre 1999 ; paru dans la revue
Austriaca n°49 (décembre 1999, pp.37-50), puis dans Actes de la recherche en sciences sociales (n° 131-132, mars 2000, pp.3-7) et reproduit dans Interventions…, op. cit., pp.374-381.

2000

- « A TV precisa de um contrapoder » ; entretien avec L. Duarte, publié dans le quotidien brésilien Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, 9.09.2000, p.3 [13].

- « Ce qu’ils en pensent » (recueil de contributions de diverses personnalités – dont Pierre Bourdieu – à propos du cinquantenaire de Télérama), Télérama n°2647, 4 octobre 2000.

2001 

- « Television », European Review, Academia Europaea, 9 (3), 2001, pp.254-256. 

- « La sociologie est la seule discipline qui pourrait nous fournir des armes » ; entretien avec Lino Polegato paru dans la revue belge Flux News, Anvers, n°27, Janvier-février 2002, pp.7,24 [14].

- Enfin pris ? (CP-production, 2002), documentaire réalisé par Pierre Carles sur la question des rapports entre médias et intellectuels. Ce film présente notamment l’intérêt d’inclure un certain nombre d’interventions de Pierre Bourdieu (pour la plupart inédites) [15].

 

_________________________________________________

[1] Ce recensement, qui sera, au besoin, progressivement complété, a été établi avec l’aide de l’ouvrage d’Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière, Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, édition Le Temps des cerises, 2002.

[2] Comme le montreront prochainement les bibliographies et présentation consacrées à d’autres auteurs.

[3] Nous avions déjà eu l’occasion de signaler ces quelques évidences (Voir « Avez-vous lu Pierre Bourdieu ? «  et Pierre Bourdieu et nous). Mais les préjugés ayant la vie dure, il n’est sans doute pas inutile d’insister quelque peu.

[4] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[5] Voir la présentation de l’ouvrage sur le site d’Agone.

[6] Le sommaire détaillé des numéros des Actes peut être consulté sur le site de l’Ehess.

[7] La publication de cette analyse entraîna une réponse de Daniel Schneidermann (« Réponse à Pierre Bourdieu », Le Monde Diplomatique, mai 1996, p.21) lisible sur le site de l’Homme moderne.

[8] Les deux émissions furent diffusées respectivement les dimanches 19 et 26 mai 1996, en dernière partie de soirée – vers 0h50 – dans le cadre d’une collection intitulée « Le canal du savoir ».

[9] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[10] To Vima est devenu quotidien en 1999. Pour plus de détails, consulter la rubrique « Planètre Presse » du site courrierinternational.com.

[11] Voir la présentation de ce livre sur le Site de l’homme moderne.

[12] Réponse à un article d’Edwy Plenel, « le faux procès du journalisme » (Le Monde diplomatique, février 1998, p.26).

[13] Ce texte est disponible en ligne sur le site brésilien de la Revista Espaço Acadêmico (en portugais).

[14] Disponible sur le site de Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM).

[15] Voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne. Il est souhaitable de voir d’abord le premier documentaire de Pierre Carles (qui introduit son travail sur l’univers médiatique), Pas vu pas pris (CP-production, 1995) dont on peut voir la présentation de ce film sur le Site de l’Homme moderne.Voir ensuite puis La sociologie est un sport de combat (CP-production, 2001), également présenté sur le Site de l’Homme moderne, un documentaire qui offre une perspective générale sur la pensée de Pierre Bourdieu. Cette double introduction éclaire utilement le propos du dernier documentaire qui constitue à la fois le prolongement des deux premiers et l’aboutissement de cette « trilogie ».

 

 

Bourdieu : réceptions et appropriations 

  •  

par Lilian Mathieu

L’appropriation du savoir sociologique par les acteurs peut-elle contribuer à une évolution de leurs représentations et de leurs pratiques ?

Dès l’origine, mais de manière plus accentuée ces dernières années, le travail de Pierre Bourdieu s’est voulu une analyse critique de la société dont les acquis devaient servir d’appoint à une action politique (au sens large). 

Dans le « Post-scriptum » à
La Misère du monde, le sociologue du Collège de France écrivait ainsi que « ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire [1] ». Nul ne doute que l’analyse sociologique – et surtout celle de Bourdieu – puisse servir d’outil de lutte, mais les modalités concrètes de la mobilisation de ce savoir à des fins de transformation sociale restent assez obscures. 

Pour cette raison, il était intéressant d’apprécier dans quelle mesure l’appropriation du savoir sociologique par les acteurs est susceptible de contribuer à une évolution de leurs représentations et de leurs pratiques. À cette fin, des entretiens ont été réalisés avec deux jeunes femmes – l’une enseignante en ZEP, l’autre journaliste précaire – qui ont lu les analyses que Bourdieu a consacrées à leur univers professionnel, et dont cette lecture a marqué le rapport qu’elles entretiennent à leur pratique. C’est le récit de leur rencontre avec l’œuvre de Bourdieu, et de ce qu’elle a pour elles confirmé, éclairé, remis en cause – mais aussi de ce qu’elles en considèrent comme les limites, points aveugles ou erreurs d’interprétation – qui est ici exposé dans ce qui doit être envisagé comme une simple esquisse d’évaluation des effets sociaux de l’analyse sociologique. 

Entretiens réalisés par Lilian Mathieu 

« Le dévoilement de la domination va peut-être permettre de lutter contre cette domination » 

Inaugurée en 1964 avec la publication (avec Jean-Claude Passeron) des Héritiers, l’analyse de l’école constitue un des éléments centraux de l’œuvre de Pierre Bourdieu. Cet entretien avec une jeune agrégée de sciences économiques et sociales interroge directement la capacité de la sociologie à dépasser le simple constat d’une école, instance de reproduction des inégalités sociales, pour davantage offrir les instruments de lutte contre la violence symbolique dont l’institution scolaire est le cadre. Ce sont ainsi les pertinences, mais aussi les limites (inhérentes notamment à un certain misérabilisme), de la sociologie critique de Bourdieu qui sont ici soulignées. 

« Une censure bien visible » 

Les analyses que Pierre Bourdieu – et plusieurs sociologues de son école [2] – a produites du monde des médias ont donné lieu à de vives polémiques. Les plus véhéments de ses contempteurs, occupant souvent les positions les plus en vue du champ journalistique, ont dénoncé comme relevant d’une « haine des médias » ce qui était avant tout une critique de l’hétéronomie grandissante d’un univers soumis aux exigences de rentabilité des grands groupes de presse. L’entretien qui suit, réalisé auprès d’une jeune journaliste, valide largement les analyses bourdieusiennes en soulignant l’influence délétère de la dépendance économique et de la précarité de l’emploi sur la production de l’information. 

 

 

Nouvelle insanité contre Bourdieu :

Finkielkraut propose d’en débattre sur France Culture

 

 

Henri Maler et Patrick Champagne

Publié le mercredi 31 janvier 2007

 

 

Le samedi 13 janvier 2007, sur France Culture, dans son émission Répliques, Alain Finkielkraut recevait le linguiste et philosophe Jean-Claude Milner et l’écrivain Catherine Clément pour parler de « La figure du juif de savoir ». Une occasion pour l’animateur-producteur de promettre un débat sur « la figure antisémite des héritiers » dans l’œuvre de Pierre Bourdieu.

 

Le droit à la bêtise haineuse est une conséquence inévitable de la liberté d’expression.

Dans les dernières minutes de l’émission, on a pu entendre Alain Finkielkraut « penser » philosophiquement la société contre l’approche des sociologues et se noyer, une fois de plus, dans la bouillie qu’il a extraite d’une fréquentation superficielle de travaux qu’il méprise.

Alain Finkielkraut explique donc qu’autrefois les familles bourgeoises transmettaient ce qu’elles avaient et ce qu’elles étaient à leurs descendants, que cela demandait du temps, du désintéressement et de l’effort mais que, malheureusement, aujourd’hui, tout fout le camp. Nous serions dans une société « post bourgeoise ». La bourgeoisie se perdrait elle-même dans l’insignifiance et la facilité (« est-ce que la jet-set c’est encore la bourgeoisie ? » s’interroge-t-il sérieusement). Puis il entonne son couplet habituel sur l’école qui devrait être le lieu de la transmission à tous de la culture (bourgeoise) et aurait dû permettre « un élargissement de l’héritage » (lequel ?) à tous mais, malheureusement, aujourd’hui ce ne serait « plus du tout ça ». L’enseignement du français se dégraderait et la vraie littérature ne serait plus enseignée au profit de la langue des banlieues.

A qui la faute ? Aux sociologues (et en particulier à Pierre Bourdieu, qu’il omet pour une fois de nommer). Leur forfait ? Ils relativisent tout et se livrent à la « chasse aux héritiers ». Rien de moins !

La « chasse au héritiers » : l’expression n’est nullement innocente. Elle peut faire penser à la « chasse aux juifs ». Et même elle incite à le faire. Jean-Claude Milner, qui lui répond, ne s’y trompe pas :

- Jean-Claude Milner : – « Vous raisonnez, je veux bien que ce soit par référence à Bourdieu. J’ai ma thèse sur ce que veut dire “ héritiers” chez Bourdieu : les héritiers, c’est les Juifs ! »
- Catherine Clément (la voix souriante) : – « Vous croyez ? »
- Jean-Claude Milner : – « Je crois que c’est un livre antisémite. »
- Alain Finkielkraut (amusé et vaguement gêné) : – « Ah bon ? Ouh la la ! Ouh la la ! Ecoutez, comme vous le dites très très très brutalement, et peut-être faudra-t-il consacrer une une une autre émission à cette question… à cette question-là. Vous nous plongez dans une certaine… »
- Jean-Claude Milner : – « Je… je laisse de côté ce point mais … »
- Alain Finkielkraut : – « Oui oui, laissez-le de côté. »

Face à la charge indécente et diffamatoire de Jean-Claude Milner, Catherine Clément s’étonne avec légèreté et Alain Finkielkraut se borne à enregistrer la forme brutale de l’accusation. Le papotage mondain peut ainsi continuer, en attendant l’autre émission qu’il faudra « peut-être » consacrer à la « thèse » de Jean-Claude Milner.

[...]

Quelques minutes plus tard, l’échange s’achève ainsi :

- Alain Finkielkraut : – « Alors, Catherine Clément, à vous la conclusion. »
- Catherine Clément : – « Mon Dieu, c’est très gênant… »
- Alain Finkielkraut : – « Non non. »
- Catherine Clément : – « Non… je suis sous le choc… je suis sous le choc de ce qu’il a dit sur Bourdieu et j’ai beaucoup de mal à me… »
- Alain Finkielkraut : – « Mais malheureusement nous n’avons pas le temps d’élaborer … donc nous lui laissons pour le moment la responsabilité de cette phrase… »
- Catherine Clément : – « Non mais… »
- Alain Finkielkraut : – « … à charge de… d’explicitation. »

« Sous le choc », Catherine Clément s’abstient de réagir. Quant à Alain Finkielkraut, il diffère le moment d’ « élaborer » et invite Milner à « expliciter », avant que Catherine Clément ne manifeste à nouveau sa compréhension : « Cher Alain je vous ai mis en garde contre le vocabulaire d’enracinement. Donc moi, j’adhère à la pensée de Jean-Claude quand il parle des « ensouchés », je pense qu’il a raison d’être cinglant, voilà. Donc je comprends aussi pourquoi il peut comprendre dans la mise en cause des héritiers, je comprends comment il peut y voir une forme de glissement vers un antisémitisme possible, je comprends comment la voie est possible, j’étais sous le choc de cette pensée-là, vous aurez beaucoup de de mal à me faire… »

Vous ne croyez pas ce que vous lisez ? Ouvrez les oreilles !

Sur cette abjection elle-même, le collectif « Les mots sont importants », a dit l’essentiel de ce qu’il fallait dire [1].

Alain Finkielkraut aurait-il été pris au dépourvu ? Sans doute. Mais dans sa propre conclusion, s’il marque son désaccord, c’est dans les termes suivants : « Je dirais que nous aurons peut-être une discussion sur ce thème. Moi je ne lis pas du tout Les Héritiers de cette façon-là. Je crois que Albert Thibaudet parlait dans
La République des professeurs, opposait les héritiers aux boursiers, félicitant
la République justement d’ouvrir l’héritage aux boursiers et le propos de Bourdieu, c’est son propos explicite, mais je crois que l’explicite est fort et déjà contestable, c’est de dire en fait il n’y a pas de boursiers, l’école est faite pour justement pour permettre aux héritiers de former l’élite et en fait, l’école, ce n’est pas de la démocratie, c’est de la cooptation. Voilà mais encore une fois c’est un débat qu’il faudra sans doute ouvrir.  »

Peu importe de savoir dans quel état se trouvait Finkielkraut quand il a lu dans l’ouvrage de Bourdieu et Passeron, que, pour ces sociologues, « il n’y a pas de boursiers ». Ou encore que ces mêmes sociologues attribueraient la fonction objective d’une institution (qui, l’enquête statistique le montre sans ambiguïté, favorise les héritiers) à un « but » que l’école chercherait à atteindre volontairement.

En revanche, l’invitation de Finkielkraut à ouvrir le débat entre sa « thèse » indigente et la « thèse » indécente de Milner, équivaut à dédouaner ce dernier, à faire de la « thèse » qu’il soutient une thèse plausible…

Que le linguiste Jean-Claude Milner ait oublié le sens des mots et « ce que parler veut dire » est peu probable. Qu’il n’ait eu à faire face qu’à une fade objection et à la promesse d’un débat permet de vérifier qu’en présence d’Alain Finkielkraut, tout est permis quand il s’agit d’alimenter ses « sorties » coutumières. Comme n’importe quel démagogue dont les enflures verbales sont la marque de fabrique, Finkielkraut est lui-même un spécialiste des surenchères sémantiques. Suggérer, par exemple, que Dieudonné et Bourdieu partagent la même pensée… en dénonçant la pensée « Bourdieudonné » – un jeu de mot qui en rappelle d’autres – doit sans doute être considéré par son auteur comme une variété de rire philosophique [2]. Parler de « nettoyage ethnique » dans les banlieues est sans doute un miracle d’esprit de finesse et d’analyse [3]. De même, parler en référence à « la nuit de cristal » de l’Allemagne nazie d’« année de cristal » (France Culture, 13 mars 2002) pour désigner une vague d’actes antisémites en 2001 est sans doute une exagération fortuite : le 9 novembre 1938, le gigantesque pogrome de la « Nuit de cristal » avait détruit 191 synagogues et 7 500 magasins, tué 91 juifs et conduit 30 000 autres en camp de concentration…

Cette démesure n’est pas de celles qui ne comptent pas. Elle bénéficie d’une émission hebdomadaire, sans équivalent ni contrepartie, sur France Culture : une tribune pour son producteur-animateur qui se donne la parole et intervient sur tout et sur tous car, tel l’Arrias de
La Bruyère, notre homme « a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c’est un homme universel, et il se donne pour tel  ». Or, loin d’être un « passeur » qui aiderait un large public à participer à la vie des idées, notre homme est surtout un prédicateur qui use et abuse de la radio de service public pour revenir infatigablement sur une poignée de sujets qui lui permettent de ressasser invariablement les mêmes balivernes et les mêmes rancœurs. Pour quelle raison cette émission de bavardage en direct – et ce n’est malheureusement pas la seule sur France Culture – bénéficie-t-elle d’un tel privilège au détriment des émissions soigneusement construites par des producteurs exigeants qui savent s’effacer ou mettre en valeur les personnalités qu’ils invitent ?

En tout cas, proposer, sans que personne ne s’y oppose, que la « thèse » sur le prétendu antisémitisme de Bourdieu et Passeron (même si ce dernier n’est pas nommé) soit mise en débat, c’est offrir de propager des calomnies qu’aucun délire ne saurait justifier. Si la culture s’effondre en France, comme le prétend Alain Finkielkraut, il faut croire qu’avec son émission, France Culture y contribue largement.

Patrick Champagne et Henri Maler [Ricar pour le son]

 Lire, sur les suites : « Droit de répondre et droit de répandre ».

 

_________________________________________________

[1] Lire : « De l’abjection, À propos du délire raciste et réactionnaire en milieu autorisé ».

[2] Entretien accordé à Alexis Lacroix dans Le Figaro du 16 mars 2002, « De Bourdieu à Dieudonné, la conséquence est bonne. Nous vivons sous le poids de la pensée «  » Bourdieudonné. » Lire ici-même « Les prédications d’Alain Finkielkraut (3) : « Mes meilleures pensées et mes meilleurs ennemis » ». En 1979, jeune auteur alors prometteur, Alain Finkielkraut titrait ainsi l’un des ses premiers livres : « Ralentir, mots-valises ! ». Ni « Bourdieudonné » ni « Durafourcrématoire » n’avaient encore été inventés.

[3] Lire ici-même : « Deux excès de culture d’Alain Finkielkraut ».

Publié dans ACTIONS CITOYENNES, PIERRE BOURDIEU, QU'EST-CE QU'UN INTELLECTUEL ?, SAVOIR C'est déjà  POUVOIR | Pas de Commentaire »

CONTREFEUX , CONTRE LA DOXA LIBERALE , par PIERRE BOURDIEU

Posté par issopha le 14 septembre 2007

lundi 28 janvier 2002

Pierre Bourdieu

 

Désireux de « penser la politique sans penser politiquement », Pierre Bourdieu s’est attaché à démontrer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le militantisme pouvaient constituer les deux faces d’un même travail, qu’analyser et critiquer la réalité sociale permet d’oeuvrer à sa transformation. 

Dans Le Monde diplomatique :

 


 « Pour un savoir engagé », février 2002.
 « La nouvelle vulgate planétaire » (avec Loïc Wacquant), mai 2000.
 « Pour un mouvement social européen », juin 1999.
 « De la domination masculine », août 1998.
 « L’essence du néolibéralisme », mars 1998.
 « Questions sur un quiproquo », février 1998.
 « L’architecte de l’euro passe aux aveux », septembre 1997.
 « Analyse d’un passage à l’antenne », avril 1996. 

Pierre Bourdieu

 

 

Sociologue, professeur au Collège de France.

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Lire Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux des affaires européens, CEO, Agone, Marseille 2000. 

 

Mai 2000

La nouvelle vulgate planétaire

 

 

Des militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion » , « minorités » , « identité » , « multiculturalisme » . Sans oublier « mondialisation ». 

Par Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant 

Dans tous les pays avancés, patrons et hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et « flexi bilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « underclass » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance zéro » ; « communautarisme » , « multiculturalisme » et leurs cousins « postmodernes » , « ethnicité » , « minorité » , « identité » , « fragmentation » , etc. 

La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire – dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées – est le produit d’un impérialisme proprement symbolique.Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes. 

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1). 

Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la « décadence » , qui étaient débattues dans toute l’Europe trouvaient leur origine dans les particularités et les conflits historiques propres à l’univers singulier des universitaires allemands (2), de même aujourd’hui nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées aux particularités et aux particularismes de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des dehors en apparence déshistoricisés, à l’ensemble de la planète. 

Ces lieux communs, au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n’argumente pas, doivent l’essentiel de leur force de conviction au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont partout puissamment relayés par ces instances prétendument neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes internationaux – Banque mondiale, Commission européenne, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) -, les « boîtes à idées » conservatrices (Manhattan Institute à New York, Adam Smith Institute à Londres, Deutsche Bank Fundation à Francfort, et de l’exFondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthropie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France,
la London School of Economics au Royaume-Uni,
la Harvard Kennedy School of Government en Amérique, etc.), et les grands médias, inlassables dispensateurs de cette lingua franca passe-partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion de l’ultramodernisme. 

Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions – l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation -célébration de la « responsabilité » (individuelle) – que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception. 

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de
la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire » , et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique. 

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du « multiculturalisme » , terme importé en Europe pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux Etats-Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité pour tous » , corrélative de la banqueroute qui affecte le système d’enseignement public au moment où la compétition pour le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’accroissent de manière vertigineuse. 

L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique » , alors que son véritable enjeu n’est pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux instruments de (re)production des classes moyenne et supérieure, comme l’Université, dans un contexte de désengagement actif et massif de l’Etat. 

Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique – tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles. 

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme » , qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités » , alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) : pendant que les philosophes se gargarisent doctement de « reconnaissance culturelle » , des dizaines de milliers d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient 25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000 dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 % des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars. 

On pourrait faire la même démonstration à propos de la notion fortement polysémique de « mondialisation » , qui a pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’oecuménisme culturel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme américain et de faire apparaître un rapport de force transnational comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retournement symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de leurs alliés dans les champs politique et journalistique (6), le remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles conformément au patron nord-américain, qui s’est opéré dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’Etat, la marchandisation des biens publics et la généralisation de l’insécurité salariale, est accepté avec résignation comme l’aboutissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7). 

En imposant au reste du monde des catégories de perception homologues de ses structures sociales, les Etats-Unis refaçonnent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opère à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généralisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement de la gestion (lire pages 8-9). En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » : 

marché 

Etat 

liberté 

contrainte 

ouvert 

fermé 

flexible 

rigide 

dynamique, mouvant 

immobile, figé 

futur, nouveauté 

passé, dépassé 

croissance 

immobilisme, archaïsme 

individu, individualisme 

groupe, collectivisme 

diversité, authenticité 

uniformité, artificialité 

démocratique 

autocratique (« totalitaire » ) 

L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de
la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration » , synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques. 

Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la raison impérialiste dans le fait que c’est
la Grande-Bretagne, placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques, en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique), entre les Etats-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie » , qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adopte une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ; « essaie (sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée que les systèmes de protection sociale existants, et la structure d’ensemble de l’Etat, sont la source de problèmes, et pas seulement la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en termes de leurs conséquences pour l’économie dans son ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion » qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut (sic) » , convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à ces deux niveaux » est « conforme à une conception dynamique de l’inégalité (
8
) » . Les maîtres de l’économie peuvent dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss. 

Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant. 

Culture, Idées, Idéologie, Langue, Libéralisme, Mondialisation, Mutation, États-Unis, Europe

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Pierre Bourdieu 

Sociologue, professeur au Collège de France.

Loïc Wacquant 

Professeur à l’université de Californie, Berkeley, et à
la New School for Social Research, New York.

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(1) Précisons d’entrée que les Etats-Unis n’ont pas le monopole de la prétention à l’universel. Nombre d’autres pays – France, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Japon, Russie – ont exercé ou s’efforcent encore d’exercer, dans leurs sphère d’influence propre, des formes d’impérialisme culturel en tout points comparables. Avec cette différence toutefois que, pour la première fois de l’histoire, un seul pays se trouve en position d’imposer son point de vue sur le monde au monde entier. 

(2) Cf. Fritz Ringer, The Decline of the Mandarins,
Cambridge
University Press,
Cambridge, 1969. 

(3) Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées » , Romanistische Zeitschrift fur Literaturgeschichte, 14-1/2, Heidelberg, 1990, p. 1-10. 

(4) Allodoxia : le fait de prendre une chose pour une autre. 

(5) Pas plus que la mondialisation des échanges matériels et symboliques, la diversité des cultures, ne date de notre siècle puisqu’elle est coextensive de l’histoire humaine, comme l’avaient déjà signalé Emile Durkheim et Marcel Mauss dans leur « Note sur la notion de civilisation » (Année sociologique, nno. 12, 1913, p. 46-50, vol. III, Editions de Minuit, Paris, 1968). 

(6) Lire Keith Dixon, Les Evangélistes du marché, Raisons d’agir Editions, Paris, 1998. 

(7) Sur la « mondialisation » comme « projet américain » visant à imposer la conception de la « valeur-actionnaire » de l’entreprise, cf. Neil Fligstein, « Rhétorique et réalités de la « mondialisation » » , Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, nno. 119, septembre 1997, p. 3647. 

(8) Ces extraits sont issus du catalogue de définitions scolaires de ses théories et vues politiques qu’Anthony Giddens propose à la rubrique « FAQs (Frequently Asked Questions) » de son site Internet : www.lse.ac.uk/Gidden s/ 

Juin 1999

DONNER UN SENS À L’UNION 

Pour un mouvement social européen

Le 13 juin 1999, les citoyens des quinze Etats membres de l’Union élisent le Parlement européen. Les considérations de politique intérieure, qui occupent naturellement une place centrale dans la campagne électorale, occultent les véritables enjeux. La construction européenne traverse une crise de légitimité. Ce qui est en cause, c’est l’impuissance de l’Europe. La guerre des Balkans souligne cruellement qu’en l’absence d’une défense autonome, dont nul ne veut vraiment, ce sont les Etats-Unis qui dictent la marche à suivre, en fonction de leurs seuls intérêts. Quant aux chômeurs qui devaient converger les 3 et 4 juin vers Cologne, ils auront rappelé aux chefs d’Etat et de gouvernement, réunis en conseil européen, combien leurs discours sur l’« Europe sociale » sonnent creux, à l’heure où l’omnipotente Banque centrale tient tous les leviers. Mais, si ce scrutin offre aux citoyens une occasion de sanctionner cet état de choses, nul doute que, pour transformer celui-ci, un véritable mouvement social, à l’échelle de l’Europe, demeure indispensable. 

Par Pierre Bourdieu 

IL n’est pas facile, quand on parle d’Europe, d’être tout simplement entendu. Le champ journalistique, qui filtre, intercepte et interprète tous les propos publics selon sa logique la plus typique, celle du « pour » et du « contre » et du « tout ou rien », tente d’imposer à tous le choix débile qui s’impose à lui : être « pour » l’Europe, c’est-à-dire progressiste, ouvert, moderne, libéral ; ou ne pas l’être, et se condamner ainsi à l’archaïsme, au passéisme, au poujadisme, au lepénisme, voire à l’antisémitisme… Comme s’il n’y avait pas d’autre option légitime que l’adhésion inconditionnelle à l’Europe telle qu’elle est et se prépare à être, c’est-à-dire réduite à une banque et une monnaie unique, et soumise à l’empire de la concurrence sans limites… Mais il ne faudrait pas croire que, pour échapper vraiment à cette alternative, il suffise d’invoquer une « Europe sociale ». Ceux qui, comme les socialistes français, ont recours à ce leurre rhétorique ne font que porter à un degré d’ambiguïté supérieur les stratégies d’ambiguïsation politique du « social-libéralisme » à l’anglaise, ce thatchérisme à peine ravalé qui ne compte, pour se vendre, que sur l’utilisation opportuniste de la symbolique, médiatiquement recyclée, du socialisme. C’est ainsi que les sociaux-démocrates qui sont actuellement au pouvoir en Europe peuvent contribuer, au nom de la stabilité monétaire et de la rigueur budgétaire, à la liquidation des acquis les plus admirables des luttes sociales des deux derniers siècles : universalisme, égalitarisme (avec les distinguos jésuitiques entre égalité et équité) ou internationalisme ; et à la destruction de l’essence même de l’idée ou de l’idéal socialiste, c’est-à-dire, grosso modo, l’ambition de sauvegarder par une action collective et organisée les solidarités menacées par les forces économiques. 

Pour ceux qui jugeraient cette mise en question excessive, quelques questions : n’est-il pas significatif que, au moment même où leur accès à peu près simultané à la direction de plusieurs pays européens ouvre aux sociaux-démocrates une chance réelle de concevoir et de conduire en commun une véritable politique sociale, l’idée ne leur vienne même pas d’explorer les possibilités d’action proprement politiques qui leur sont ainsi offertes en matière fiscale, mais aussi en matière d’emploi, d’échanges économiques, de droit du travail, de formation ou de logement social ? N’est-il pas étonnant, et révélateur, qu’ils n’essaient même pas de se donner les moyens de contrecarrer le processus, déjà fortement avancé, de destruction des acquis sociaux du welfare, en instaurant par exemple, au sein de la zone européenne, des normes sociales communes en matière, notamment, de salaire minimum (rationnellement modulé), de temps de travail ou de formation professionnelle des jeunes – ce qui aurait pour effet d’éviter de laisser aux Etats-Unis le statut de modèle indiscuté que lui confère la doxa médiatique ? 

N’est-il pas choquant qu’ils s’empressent au contraire de se réunir pour favoriser le fonctionnement des « marchés financiers » plutôt que pour le contrôler par des mesures collectives telles que l’instauration (autrefois inscrite dans leurs programmes électoraux) d’une fiscalité sur le capital ou la reconstruction d’un système monétaire capable de garantir la stabilité des rapports entre les économies ? Et n’est-il pas particulièrement difficile d’accepter que le pouvoir exorbitant de censure des politiques sociales qui est accordé, en dehors de tout contrôle démocratique, aux « gardiens de l’euro » (tacitement identifiés à l’Europe) interdise de financer un grand programme public de développement fondé sur l’instauration volontariste d’un ensemble cohérent de « lois de programmation » européennes, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la sécurité sociale – ce qui conduirait à la création d’institutions transnationales vouées à se substituer progressivement, au moins en partie, aux administrations nationales ou régionales, que la logique d’une unification seulement monétaire et marchande condamne à entrer dans une concurrence perverse ? 

Etant donné la part largement prépondérante des échanges intra-européens dans l’ensemble des échanges économiques des différents pays de l’Europe, les gouvernements de ces pays pourraient mettre en oeuvre une politique commune visant au moins à limiter les effets les plus nocifs de la concurrence intra-européenne (ceux du dumping social notamment) et à opposer une résistance collective à la concurrence des nations non-européennes et, en particulier, aux injonctions américaines, peu conformes le plus souvent aux règles de la concurrence pure et parfaite qu’elles sont censées protéger. Cela au lieu d’invoquer le spectre de la « mondialisation » pour faire passer, au nom de la compétition internationale, le programme régressif en matière sociale que le patronat n’a cessé de promouvoir, dans les discours comme dans les pratiques, depuis le milieu des années 70 (réduction de l’intervention publique, mobilité et flexibilité des travailleurs – avec la démultiplication et la précarisation des statuts, la révision des droits syndicaux et l’assouplissement des conditions de licenciement -, aide publique à l’investissement privé à travers une politique d’aide fiscale, réduction des charges patronales, etc.). Bref, en ne faisant à peu près rien en faveur de la politique qu’ils professent, alors même que toutes les conditions sont réunies pour qu’ils puissent la réaliser, ils trahissent clairement qu’ils ne veulent pas vraiment cette politique. 

L’histoire sociale enseigne qu’il n’y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l’imposer (et que ce n’est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd’hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l’économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d’une Europe policière et pénitentiaire (déjà très avancée) et d’une Europe militaire (conséquence probable de l’intervention au Kosovo), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. On pense évidemment à
la Confédération européenne des syndicats (CES) qui vient seulement d’accueillir
la CGT française. Mais personne ne contredira les spécialistes qui, comme Corinne Gobin, montrent que le syndicalisme tel qu’il se manifeste au niveau européen se comporte avant tout en « partenaire » soucieux de participer dans la bienséance et la dignité à la gestion des affaires en menant une action de lobbying bien tempéré, conforme aux normes du « dialogue » cher à M. Jacques Delors. Et on devra accorder qu’il n’a pas fait grand-chose pour se donner les moyens organisationnels de contrecarrer les volontés du patronat (organisé, lui, en Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe (Unice), et doté d’un groupe de pression puissant, capable de dicter ses volontés à Bruxelles) et de lui imposer, avec les armes ordinaires de la lutte sociale, grèves, manifestations, etc., de véritables conventions collectives à l’échelle européenne. 

Ne pouvant donc attendre, au moins à court terme, de
la CES qu’elle se rallie à un syndicalisme militant, force est de se tourner d’abord, et provisoirement, vers les syndicats nationaux. Sans toutefois ignorer les obstacles immenses à la véritable conversion qu’il leur faudrait opérer pour échapper, au niveau européen, à la tentation technocratico-diplomatique, et au niveau national, aux routines et aux formes de pensée qui tendent à les enfermer dans les limites de la nation. Et cela à un moment où, sous l’effet notamment de la politique néolibérale et des forces de l’économie abandonnées à leur logique, avec, par exemple, la privatisation de nombre de grandes entreprises et la multiplication des « petits boulots », cantonnés le plus souvent dans les services, donc temporaires et à temps partiel, intérimaires et parfois à domicile, les bases mêmes d’un syndicalisme de militants sont menacées, comme l’attestent non seulement le déclin de la syndicalisation, mais aussi la faible participation des jeunes, et surtout des jeunes issus de l’immigration, qui suscitent tant d’inquiétudes, et que personne – ou à peu près – ne songe à mobiliser sur ce front. 

Le syndicalisme européen, qui pourrait être le moteur d’une Europe sociale, est donc à inventer, et il ne peut l’être qu’au prix de toute une série de ruptures plus ou moins radicales : rupture avec les particularismes nationaux, voire nationalistes, des traditions syndicales, toujours enfermées dans les limites des Etats, dont elles attendent une grande part des ressources indispensables à leur existence et qui définissent et délimitent les enjeux et les terrains de leurs revendications et de leurs actions ; rupture avec une pensée concordataire qui tend à discréditer la pensée et l’action critiques, à valoriser le consensus social au point d’encourager les syndicats à partager la responsabilité d’une politique visant à faire accepter aux dominés leur subordination ; rupture avec le fatalisme économique, qu’encouragent non seulement le discours médiatico-politique sur les nécessités inéluctables de la « mondialisation » et sur l’empire des marchés financiers (derrière lesquels les dirigeants politiques aiment à dissimuler leur liberté de choix), mais aussi la pratique des gouvernements sociaux-démocrates qui, en prolongeant ou en reconduisant, sur des points essentiels, la politique des gouvernements conservateurs, font apparaître cette politique comme la seule possible ; rupture avec un néolibéralisme habile à présenter les exigences inflexibles de contrats de travail léonins sous les dehors de la « flexibilité » (avec par exemple les négociations sur la réduction du temps de travail et sur la loi des trente-cinq heures qui jouent de toutes les ambiguïtés objectives d’un rapport de forces de plus en plus déséquilibré du fait de la généralisation de la précarité et de l’inertie d’un Etat plus incliné à le ratifier qu’à aider à le transformer) ; rupture avec le « social-libéralisme » de gouvernements enclins à donner à des mesures de dérégulation favorables à un renforcement des exigences patronales les apparences de conquêtes inestimables d’une véritable politique sociale. 

Ce syndicalisme rénové appellerait des agents mobilisateurs animés d’un esprit profondément internationaliste et capables de surmonter les obstacles liés aux traditions juridiques et administratives nationales et aussi aux barrières sociales intérieures à la nation, celles qui séparent les branches et les catégories professionnelles, et aussi de genre, d’âge et d’origine ethnique. Il est paradoxal en effet que les jeunes, et tout spécialement ceux qui sont issus de l’immigration, et qui sont si obsessionnellement présents dans les fantasmes collectifs de la peur sociale, engendrée et entretenue dans et par la dialectique infernale de la concurrence politique pour les voix xénophobes et de la concurrence médiatique pour l’audience maximum, tiennent dans les préoccupations des partis et des syndicats progressistes une place inversement proportionnelle à celle que leur accorde, partout en Europe, le discours sur l’« insécurité » et la politique qu’il encourage. 

Comment ne pas attendre ou espérer une sorte d’internationale des « immigrés » de tous les pays qui unirait Turcs, Kabyles et Surinamiens dans la lutte qu’ils conduiraient, en association avec les travailleurs natifs des différents pays européens, contre les forces économiques qui, à travers différentes médiations, sont aussi responsables de leur émigration ? Et peut- être que les sociétés européennes auraient aussi beaucoup à gagner si, d’objets passifs d’une politique sécuritaire, ces jeunes que l’on s’obstine à appeler « immigrés » alors qu’ils sont citoyens des nations de l’Europe d’aujourd’hui, souvent déracinés et déboussolés, exclus même des structures organisées de contestation, et sans autres issues que la soumission résignée, la petite ou la grande délinquance, ou les formes modernes de la jacquerie que sont les émeutes de banlieue, se transformaient en agents actifs d’un mouvement social novateur et constructif. 

Mais on peut songer aussi, pour développer, en chaque citoyen, les dispositions internationalistes qui sont désormais la condition de toutes les stratégies efficaces de résistance, à tout un ensemble de mesures, sans doute dispersées et disparates, telles que le renforcement, en chaque organisation syndicale, d’instances aménagées en vue de traiter avec les organisations des autres nations et chargées notamment de recueillir et de faire circuler l’information internationale ; l’établissement progressif de règles de coordination, en matière de salaires, de conditions de travail et d’emploi ; l’institution de « jumelages » entre syndicats de mêmes catégories professionnelles (soit, pour ne citer que celles déjà engagées dans des mouvements transnationaux, les routiers, les employés des transports aériens, etc.) ou de régions frontalières ; le renforcement, au sein des entreprises multinationales, des comités d’entreprise internationaux ; l’encouragement de politiques de recrutement en direction des immigrés qui, d’objets et d’enjeux des stratégies des partis et des syndicats, deviendraient ainsi des agents de résistance et de changement, cessant ainsi d’être utilisés, au sein même des organisations progressistes, comme des facteurs de division et d’incitation à la régression vers la pensée nationaliste, voire raciste ; l’institutionnalisation de nouvelles formes de mobilisation et d’action, comme les coordinations, et l’établissement de liens de coopération entre syndicats des secteurs public et privé qui ont des poids très différents selon les pays ; la « conversion des esprits » (syndicaux et autres) qui est nécessaire pour rompre avec la définition étroite du « social », et pour lier les revendications sur le travail aux exigences en matière de santé, de logement, de transports, de formation, de loisirs, de relations entre les sexes, et pour engager des efforts de resyndicalisation dans les secteurs traditionnellement dépourvus de mécanismes de protection collective (services, emploi temporaire). 

Mais on ne peut pas faire l’économie d’un objectif aussi visiblement utopique que la construction d’une confédération syndicale européenne unifiée : un tel projet est sans doute indispensable pour inspirer et orienter la recherche collective des innombrables transformations des institutions collectives et des milliers de conversions des dispositions individuelles qui seront nécessaires pour « faire » le mouvement social européen. 

S’il est sans doute utile, pour penser cette entreprise, difficile et incertaine, de s’inspirer du modèle du processus décrit par E. P. Thompson dans
La Formation de la classe ouvrière anglaise, il faut se garder de pousser trop loin l’analogie et de penser le mouvement social européen de l’avenir sur le modèle du mouvement ouvrier du siècle dernier : les changements profonds qu’a connus la structure sociale des sociétés européennes, dont le plus important est sans doute le déclin, dans l’industrie même, des ouvriers par rapport à ceux que l’on nomme aujourd’hui les « opérateurs » et qui, plus riches, relativement, en capital culturel, seront capables de concevoir de nouvelles formes d’organisation et de nouvelles armes de lutte, et d’entrer dans de nouvelles solidarités interprofessionnelles. 

Il n’est pas de préalable plus absolu à la construction d’un mouvement social européen que la répudiation de toutes les manières habituelles de penser le syndicalisme, les mouvements sociaux et les différences nationales en ces domaines ; pas de tâche plus urgente que l’invention des manières de penser et d’agir nouvelles qu’impose la précarisation. Fondement d’une nouvelle forme de discipline sociale, enracinée dans l’expérience de la précarité et la crainte du chômage, qui atteignent jusqu’aux niveaux les plus favorisés du monde du travail, la précarisation généralisée peut être au principe de solidarités d’un type nouveau, notamment à l’occasion de crises qui sont perçues comme particulièrement scandaleuses lorsqu’elles prennent la forme de débauchages massifs imposés par le souci de fournir des profits suffisants aux actionnaires d’entreprises largement bénéficiaires, comme c’est le cas d’Elf et d’Alcatel. 

Et le nouveau syndicalisme devra savoir s’appuyer sur les nouvelles solidarités entre victimes de la politique de précarisation, presque aussi nombreuses aujourd’hui dans des professions à fort capital culturel comme l’enseignement, les professions de la santé et les métiers de communication (comme les journalistes) que chez les employés et les ouvriers. Mais il devra préalablement travailler à produire et à diffuser aussi largement que possible une analyse critique de toutes les stratégies, souvent très subtiles, auxquelles collaborent, sans nécessairement le savoir, certaines réformes des gouvernements sociaux-démocrates et que l’on peut subsumer sous le concept de « flexploitation ». Analyse d’autant plus difficile à mener, et surtout à imposer à ceux qu’elle devrait faire accéder à la lucidité sur leur condition, que les stratégies ambiguës sont elles-mêmes bien souvent exercées par des victimes de semblables stratégies, enseignants précaires chargés d’élèves ou d’étudiants marginalisés et voués à la précarité, travailleurs sociaux sans garanties sociales chargés d’accompagner et d’assister des populations dont ils sont très proches par leur condition, etc., tous portés à entrer et à entraîner dans les illusions partagées. 

Mais il faudrait aussi et surtout en finir avec d’autres préconceptions très répandues qui, en empêchant de voir la réalité telle qu’elle est, dévient ou découragent l’action pour la transformer. C’est le cas de l’opposition que font les « politologues » français, et les journalistes « formés » à leur école, entre le « syndicalisme protestataire » – qui serait incarné en France par SUD ou par
la CGT – et le « syndicalisme de négociation », érigé en norme de toute pratique syndicale digne de ce nom, dont la confédération allemande DGB serait l’incarnation. Cette représentation démobilisatrice interdit de voir que les conquêtes sociales ne peuvent être obtenues que par un syndicalisme assez organisé à la fois pour mobiliser la force de contestation nécessaire pour arracher au patronat et aux technocraties de vraies avancées collectives, et pour négocier et imposer à sa base les compromis et les lois sociales dans lesquelles ceux-ci s’inscrivent durablement (n’est-il pas significatif que le mot même de mobilisation soit frappé de discrédit par les économistes d’obédience néolibérale, obstinément attachés à ne voir qu’une agrégation de choix individuels dans ce qui est en fait un mode de résolution et d’élaboration des conflits et un principe d’invention de nouvelles formes d’organisation sociale ?). 

C’est leur incapacité à s’unir autour d’une utopie rationnelle (qui pourrait être une vraie Europe sociale) et la faiblesse de leur base militante à laquelle ils ne savent pas imposer le sentiment de leur nécessité (c’est-à-dire d’abord de leur efficacité) qui, autant que la concurrence pour le meilleur positionnement sur le marché des services syndicaux, empêchent les syndicats de surmonter les intérêts corporatifs à court terme par un volontarisme universaliste capable de dépasser les limites des organisations traditionnelles et de donner toute sa force, notamment en intégrant pleinement le mouvement des chômeurs, à un mouvement social capable de combattre et de contrecarrer les pouvoirs économiques et financiers sur le lieu même, désormais international, de leur exercice. Les mouvements internationaux récents, dont
la Marche européenne des chômeurs n’est que le plus exemplaire, sont les premiers signes, encore fugitifs sans doute, de la découverte collective, au sein du mouvement social et au-delà, de la nécessité vitale de l’internationalisme ou, plus précisément, de l’internationalisation des modes de pensée et des formes d’action. 

Pierre Bourdieu. 

Mouvement social, Syndicalisme, Europe communautaire

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Pierre Bourdieu 

Sociologue, professeur au Collège de France. 

Lire :
-
Quadrature du cercle
 

Août 1998


LA LUTTE FÉMINISTE AU COEUR DES COMBATS POLITIQUES 

De la domination masculine

LA domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. Plus que jamais, il est indispensable de dissoudre les évidences et d’explorer les structures symboliques de l’inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et chez les femmes. Quels sont les mécanismes et les institutions qui accomplissent le travail de reproduction de « l’éternel masculin » ? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu’ils parviennent à entraver ? 

Par Pierre Bourdieu 

]]Je ne me serais sans doute pas affronté à un sujet aussi difficile si je n’y avais pas été entraîné par toute la logique de ma recherche (1). Je n’ai jamais cessé, en effet, de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa (2) : le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de « folies » (il suffit de penser à l’extraordinaire accord de milliers de dispositions – ou de volontés – que supposent cinq minutes de circulation automobile sur la place de
la Bastille ou sur celle de
la Concorde, à Paris). Ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles. 

Et j’ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance – ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment. 

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau. 

On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division ( nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique. 

Ce n’est pas par hasard que, lorsqu’elle veut mettre en suspens ce qu’elle appelle magnifiquement « le pouvoir hypnotique de la domination », Virginia Woolf (3) s’arme d’une analogie ethnographique, rattachant génétiquement la ségrégation des femmes aux rituels d’une société archaïque : « Inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d’une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d’or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous, »ses« femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu’il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société (4) . » 

« Lignes de démarcation mystiques », « rites mystiques », ce langage, celui de la transfiguration magique et de la conversion symbolique que produit la consécration rituelle, principe d’une nouvelle naissance, encourage à diriger la recherche vers une approche capable d’appréhender la dimension proprement symbolique de la domination masculine. 

Une stratégie de transformation 

IL faudra donc demander à une analyse matérialiste de l’économie des biens symboliques les moyens d’échapper à l’alternative ruineuse entre le « matériel » et le « spirituel » ou l’« idéel » (perpétuée aujourd’hui à travers l’opposition entre les études dites « matérialistes », qui expliquent l’asymétrie entre les sexes par les conditions de production, et les études dites « symboliques », souvent remarquables mais partielles). Mais, auparavant, seul un usage très particulier de l’ethnologie peut permettre de réaliser le projet, suggéré par Virginia Woolf, d’objectiver scientifiquement l’opération proprement mystique dont la division entre les sexes telle que nous la connaissons est le produit, ou, en d’autres termes, de traiter l’analyse objective d’une société de part en part organisée selon le principe androcentrique (5) – la tradition kabyle – comme une archéologie objective de notre inconscient, c’est-à-dire comme l’instrument d’une véritable socioanalyse (6). 

Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition. Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle- même. 

Ainsi n’est-il pas rare que les psychologues reprennent à leur compte la vision commune des sexes comme ensembles radicalement séparés, sans intersections, et ignorent le degré de recouvrement entre les distributions des performances masculines et féminines, et les différences (de grandeur) entre les différences constatées dans les divers domaines (depuis l’anatomie sexuelle jusqu’à l’intelligence). Ou, chose plus grave, ils se laissent maintes fois guider, dans la construction et la description de leur objet, par les principes de vision et de division inscrits dans le langage ordinaire, soit qu’ils s’efforcent de mesurer des différences évoquées dans le langage – comme le fait que les hommes seraient plus « agressifs » et les femmes plus « craintives » -, soit qu’ils emploient des termes ordinaires, donc gros de jugements de valeur, pour décrire ces différences (7). 

Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants – qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique -, et, par là, d’éterniser, en la ratifiant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de « l’éternel féminin » ? 

C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d’aborder ce que l’on a voulu étudier sous les espèces de « l’histoire des femmes » : les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de domination entre les sexes n’obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l’histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à l’histoire ? 

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes. 

S’il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement – ou, en tout cas, principalement – dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c’est-à-dire au sein de l’unité domestique, sur laquelle un certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l’Ecole ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition de principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination. 

Pierre Bourdieu 

 

 

Mars 1998

CETTE UTOPIE, EN VOIE DE RÉALISATION, D’UNE EXPLOITATION SANS LIMITE 

L’essence du néolibéralisme

LE monde économique est-il vraiment, comme le veut le discours dominant, un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par les sanctions qu’il inflige, soit de manière automatique, soit – plus exceptionnellement – par l’intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou l’OCDE, et des politiques qu’ils imposent : baisse du coût de la main- d’oeuvre, réduction des dépenses publiques et flexibilisation du travail ? Et s’il n’était, en réalité, que la mise en pratique d’une utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ? 

Cette théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès l’origine, sur une formidable abstraction : celle qui, au nom d’une conception aussi étroite que stricte de la rationalité identifiée à la rationalité individuelle, consiste à mettre entre parenthèses les conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles et des structures économiques et sociales qui sont la condition de leur exercice. 

Il suffit de penser, pour donner la mesure de l’omission, au seul système d’enseignement, qui n’est jamais pris en compte en tant que tel en un temps où il joue un rôle déterminant dans la production des biens et des services, comme dans la production des producteurs. De cette sorte de faute originelle, inscrite dans le mythe walrasien (1) de la « théorie pure », découlent tous les manques et tous les manquements de la discipline économique, et l’obstination fatale avec laquelle elle s’accroche à l’opposition arbitraire qu’elle fait exister, par sa seule existence, entre la logique proprement économique, fondée sur la concurrence et porteuse d’efficacité, et la logique sociale, soumise à la règle de l’équité. 

Cela dit, cette « théorie » originairement désocialisée et déshistoricisée a, aujourd’hui plus que jamais, les moyens de se rendre vraie, empiriquement vérifiable. En effet, le discours néolibéral n’est pas un discours comme les autres. A la manière du discours psychiatrique dans l’asile, selon Erving Goffman (2), c’est un « discours fort », qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de forces. Au nom de ce programme scientifique de connaissance, converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique (dénié puisque, en apparence, purement négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la « théorie » ; un programme de destruction méthodique des collectifs. 

Le mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation financière, vers l’utopie néolibérale d’un marché pur et parfait, s’accomplit à travers l’action transformatrice et, il faut bien le dire, destructrice de toutes les mesures politiques (dont la plus récente est l’AMI, Accord multilatéral sur l’investissement, destiné à protéger, contre les Etats nationaux, les entreprises étrangères et leurs investissements), visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manoeuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de défense des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge, perd une part de son contrôle sur la consommation. 

LE programme néolibéral, qui tire sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts – actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques conservateurs ou sociaux-démocrates convertis aux démissions rassurantes du laisser-faire, hauts fonctionnaires des finances, d’autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre dépérissement que, à la différence des cadres des entreprises, ils ne courent aucun risque d’en payer éventuellement les conséquences -, tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est-à-dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents économiques. 

La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques d’information, assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en conséquence les échecs relatifs. Les entreprises elles-mêmes, placées sous une telle menace permanente, doivent s’ajuster de manière de plus en plus rapide aux exigences des marchés ; cela sous peine, comme l’on dit, de « perdre la confiance des marchés », et, du même coup, le soutien des actionnaires qui, soucieux d’obtenir une rentabilité à court terme, sont de plus en plus capables d’imposer leur volonté aux managers, de leur fixer des normes, à travers les directions financières, et d’orienter leurs politiques en matière d’embauche, d’emploi et de salaire. 

Ainsi s’instaurent le règne absolu de la flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée ou les intérims et les « plans sociaux » à répétition, et, au sein même de l’entreprise, la concurrence entre filiales autonomes, entre équipes contraintes à la polyvalence et, enfin, entre individus, à travers l’ individualisation de la relation salariale : fixation d’objectifs individuels ; entretiens individuels d’évaluation ; évaluation permanente ; hausses individualisées des salaires ou octroi de primes en fonction de la compétence et du mérite individuels ; carrières individualisées ; stratégies de « responsabilisation » tendant à assurer l’auto-exploitation de certains cadres qui, simples salariés sous forte dépendance hiérarchique, sont en même temps tenus pour responsables de leurs ventes, de leurs produits, de leur succursale, de leur magasin, etc., à la façon d’« indépendants » ; exigence de l’« autocontrôle » qui étend l’« implication » des salariés, selon les techniques du « management participatif », bien au-delà des emplois de cadres. Autant de techniques d’assujettissement rationnel qui, tout en imposant le surinvestissement dans le travail, et pas seulement dans les postes de responsabilité, et le travail dans l’urgence, concourent à affaiblir ou à abolir les repères et les solidarités collectives (3). 

L’institution pratique d’un monde darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la complicité des dispositions précarisées que produit l’insécurité et l’existence, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux les plus élevés, parmi les cadres notamment, d’une armée de réserve de main-d’oeuvre docilisée par la précarisation et par la menace permanente du chômage. Le fondement ultime de tout cet ordre économique placé sous le signe de la liberté, est en effet, la violence structurale du chômage, de la précarité et de la menace du licenciement qu’elle implique : la condition du fonctionnement « harmonieux » du modèle micro-économique individualiste est un phénomène de masse, l’existence de l’armée de réserve des chômeurs. 

Cette violence structurale pèse aussi sur ce que l’on appelle le contrat de travail (savamment rationalisé et déréalisé par la « théorie des contrats »). Le discours d’entreprise n’a jamais autant parlé de confiance, de coopération, de loyauté et de culture d’entreprise qu’à une époque où l’on obtient l’adhésion de chaque instant en faisant disparaître toutes les garanties temporelles (les trois quarts des embauches sont à durée déterminée, la part des emplois précaires ne cesse de croître, le licenciement individuel tend à n’être plus soumis à aucune restriction). 

On voit ainsi comment l’utopie néolibérale tend à s’incarner dans la réalité d’une sorte de machine infernale, dont la nécessité s’impose aux dominants eux-mêmes. Comme le marxisme en d’autres temps, avec lequel, sous ce rapport, elle a beaucoup de points communs, cette utopie suscite une formidable croyance, la free trade faith (la foi dans le libre-échange), non seulement chez ceux qui en vivent matériellement, comme les financiers, les patrons de grandes entreprises, etc., mais aussi chez ceux qui en tirent leurs justifications d’exister, comme les hauts fonctionnaires et les politiciens, qui sacralisent le pouvoir des marchés au nom de l’efficacité économique, qui exigent la levée des barrières administratives ou politiques capables de gêner les détenteurs de capitaux dans la recherche purement individuelle de la maximisation du profit individuel, instituée en modèle de rationalité, qui veulent des banques centrales indépendantes, qui prêchent la subordination des Etats nationaux aux exigences de la liberté économique pour les maîtres de l’économie, avec la suppression de toutes les réglementations sur tous les marchés, à commencer par le marché du travail, l’interdiction des déficits et de l’inflation, la privatisation généralisée des services publics, la réduction des dépenses publiques et sociales. 

SANS partager nécessairement les intérêts économiques et sociaux des vrais croyants, les économistes ont assez d’intérêts spécifiques dans le champ de la science économique pour apporter une contribution décisive, quels que soient leurs états d’âme à propos des effets économiques et sociaux de l’utopie qu’ils habillent de raison mathématique, à la production et à la reproduction de la croyance dans l’utopie néolibérale. Séparés par toute leur existence et, surtout, par toute leur formation intellectuelle, le plus souvent purement abstraite, livresque et théoriciste, du monde économique et social tel qu’il est, ils sont particulièrement enclins à confondre les choses de la logique avec la logique des choses. 

Confiants dans des modèles qu’ils n’ont pratiquement jamais l’occasion de soumettre à l’épreuve de la vérification expérimentale, portés à regarder de haut les acquis des autres sciences historiques, dans lesquels ils ne reconnaissent pas la pureté et la transparence cristalline de leurs jeux mathématiques, et dont ils sont le plus souvent incapables de comprendre la vraie nécessité et la profonde complexité, ils participent et collaborent à un formidable changement économique et social qui, même si certaines de ses conséquences leur font horreur (ils peuvent cotiser au Parti socialiste et donner des conseils avisés à ses représentants dans les instances de pouvoir), ne peut pas leur déplaire puisque, au péril de quelques ratés, imputables notamment à ce qu’ils appellent parfois des « bulles spéculatives », il tend à donner réalité à l’utopie ultraconséquente (comme certaines formes de folie) à laquelle ils consacrent leur vie. 

Et pourtant le monde est là, avec les effets immédiatement visibles de la mise en oeuvre de la grande utopie néolibérale : non seulement la misère d’une fraction de plus en plus grande des sociétés les plus avancées économiquement, l’accroissement extraordinaire des différences entre les revenus, la disparition progressive des univers autonomes de production culturelle, cinéma, édition, etc., par l’imposition intrusive des valeurs commerciales, mais aussi et surtout la destruction de toutes les instances collectives capables de contrecarrer les effets de la machine infernale, au premier rang desquelles l’Etat, dépositaire de toutes les valeurs universelles associées à l’idée de public, et l’imposition, partout, dans les hautes sphères de l’économie et de l’Etat, ou au sein des entreprises, de cette sorte de darwinisme moral qui, avec le culte du winner, formé aux mathématiques supérieures et au saut à l’élastique, instaure comme normes de toutes les pratiques la lutte de tous contre tous et le cynisme. 

Peut-on attendre que la masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime politico-économique soit un jour à l’origine d’un mouvement capable d’arrêter la course à l’abîme ? En fait, on est ici devant un extraordinaire paradoxe : alors que les obstacles rencontrés sur la voie de la réalisation de l’ordre nouveau – celui de l’individu seul, mais libre – sont aujourd’hui tenus pour imputables à des rigidités et des archaïsmes, et que toute intervention directe et consciente, du moins lorsqu’elle vient de l’Etat, par quelque biais que ce soit, est d’avance discréditée, donc sommée de s’effacer au profit d’un mécanisme pur et anonyme, le marché (dont on oublie qu’il est aussi le lieu d’exercice d’intérêts), c’est en réalité la permanence ou la survivance des institutions et des agents de l’ordre ancien en voie de démantèlement, et tout le travail de toutes les catégories de travailleurs sociaux, et aussi toutes les solidarités sociales, familiales ou autres, qui font que l’ordre social ne s’effondre pas dans le chaos malgré le volume croissant de la population précarisée. 

Le passage au « libéralisme » s’accomplit de manière insensible, donc imperceptible, comme la dérive des continents, cachant ainsi aux regards ses effets, les plus terribles à long terme. Effets qui se trouvent aussi dissimulés, paradoxalement, par les résistances qu’il suscite, dès maintenant, de la part de ceux qui défendent l’ordre ancien en puisant dans les ressources qu’il recelait, dans les solidarités anciennes, dans les réserves de capital social qui protègent toute une partie de l’ordre social présent de la chute dans l’anomie. (Capital qui, s’il n’est pas renouvelé, reproduit, est voué au dépérissement, mais dont l’épuisement n’est pas pour demain.) 

MAIS ces mêmes forces de « conservation », qu’il est trop facile de traiter comme des forces conservatrices, sont aussi, sous un autre rapport, des forces de résistance à l’instauration de l’ordre nouveau, qui peuvent devenir des forces subversives. Et si l’on peut donc conserver quelque espérance raisonnable, c’est qu’il existe encore, dans les institutions étatiques et aussi dans les dispositions des agents (notamment les plus attachés à ces institutions, comme la petite noblesse d’Etat), de telles forces qui, sous apparence de défendre simplement, comme on le leur reprochera aussitôt, un ordre disparu et les « privilèges » correspondants, doivent en fait, pour résister à l’épreuve, travailler à inventer et à construire un ordre social qui n’aurait pas pour seule loi la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, et qui ferait place à des collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées. 

Parmi ces collectifs, associations, syndicats, partis, comment ne pas faire une place spéciale à l’Etat, Etat national ou, mieux encore, supranational, c’est-à-dire européen (étape vers un Etat mondial), capable de contrôler et d’imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de contrecarrer l’action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail, en organisant, avec l’aide des syndicats, l’élaboration et la défense de l’ intérêt public qui, qu’on le veuille ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait dit d’« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme suprême de l’accomplissement humain. 

Pierre Bourdieu 

 

Février 1998

Questions sur un quiproquo

POURQUOI est-il si difficile d’être entendu des journalistes quand on parle du journalisme ? Pourquoi ne peut-on rien écrire sur cette profession sans avoir à se justifier, devant les tribunaux parfois, et sans s’exposer à l’abus de pouvoir des prières d’insérer et des droits de réponse sans appel ? Pourquoi est-il aujourd’hui tellement dangereux d’aborder ces sujets que quelques très bons écrits de journalistes sur les choses de télévision ne trouvent pas d’éditeur ? 

Pourquoi ceux qui ont un quasi-monopole de la diffusion massive de l’information ne supportent-ils pas l’analyse des mécanismes qui régissent la production de l’information et, moins encore, la diffusion de la moindre information à ce propos ? Pourquoi un livre dont – au moment où j’écris – il n’a pas été dit un seul mot dans un quotidien soucieux de sa réputation de sérieux, et qui a déjà été lu à ce jour par plus de 70 000 lecteurs, sans doute moins convaincus que les journalistes de la transparence du journalisme, fait-il l’objet d’une mise au point hautaine ? 

Qui a jamais nié qu’il y ait d’immenses journalistes, plutôt, évidemment, du côté des journalistes d’enquête et d’investigation que des éditorialistes ou des animateurs-amuseurs ? Mais quelle est la fatalité qui fait que, identifiant la description la plus objectiviste des mécanismes à un pamphlet contre des personnes, les journalistes se dressent comme un seul homme contre l’analyse iconoclaste ? Et que les plus sensibles et les plus intègres des journalistes, les plus soucieux de l’image réelle et de la réalité idéale du journalisme prennent fait et cause pour l’ensemble de la profession – donc pour les plus indéfendables, ils le savent mieux que personne, de leurs confrères ? 

Pourquoi dans ce champ hautement différencié qu’est le journalisme, traversé, comme l’Eglise ou l’école, par des concurrences et des conflits entre des gens qui font des métiers très différents ou qui font très différemment le même métier, la ruse de la raison sociale, qui a mille tours dans son sac, veut-elle que ce soit le prêtre ouvrier exemplaire ou le curé de paroisse dévoué qui prenne les armes pour défendre les cardinaux prévaricateurs ou les évêques corrompus contre des adversaires qui sont en fait ses alliés et qui, comme tous les hérétiques, ne font rien d’autre que rappeler la profession à la pureté idéale des commencements ? 

Pierre Bourdieu 

 

Septembre 1997

Innocentes confidences d’un maître de la monnaie 

L’architecte de l’euro passe aux aveux

Un entretien dévoile un univers. Lorsque la presse répercute la parole des « décideurs », dont chaque confidence peut faire vaciller les monnaies, on ne prête pas toujours attention à l’énorme somme de non-dits et de presque-suggérés que leurs propos véhiculent. Armés de leur « indépendance » conquise sur le pouvoir politique, les gouverneurs des banques centrales disposent désormais du pouvoir de changer le cours des nations. Quelle est leur vision du monde social ? Et, par exemple, quelle est celle de M. Hans Tietmeyer, grand architecte de l’euro ? 

Par Pierre Bourdieu 

Ayant lu dans l’avion (1) un entretien du président de
la Banque fédérale d’Allemagne (
2), M. Hans Tietmeyer, présenté comme le « grand prêtre du deutschemark » - ni plus ni moins -, je voudrais me livrer à cette sorte d’analyse herméneutique qui convient aux textes sacrés : « L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer les conditions favorables à une croissance durable et à - le mot-clé – la confiance des investisseurs. Il faut donc contrôler les budgets publics. » 

C’est-à-dire – il sera plus explicite dans les phrases suivantes – enterrer le plus vite possible l’Etat social et, entre autres choses, ses politiques sociales et culturelles dispendieuses, pour rassurer les investisseurs qui aimeraient mieux se charger eux-mêmes de leurs investissements culturels. Je suis sûr qu’ils aiment tous la musique romantique et la peinture impressionniste, et je suis persuadé, sans rien savoir sur le président de
la Banque fédérale d’Allemagne, que, à ses heures perdues, comme le directeur de
la Banque de France, M. Jean-Claude Trichet, il lit de la poésie et pratique le mécénat. 

« Il faut donc, dit-il, contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme. »  

Entendez : baisser le niveau des taxes et impôts des investisseurs jusqu’à les rendre supportables à long terme par ces mêmes investisseurs, évitant ainsi de les encourager à porter ailleurs leurs investissements. Continuons la lecture : « Il faut (…) réformer le système de protection sociale. » C’est- à-dire, bis repetita, enterrer l’Etat providence et ses politiques de protection sociale, bien faites pour ruiner la confiance des investisseurs, susciter leur méfiance légitime, certains qu’ils sont en effet que leurs acquis économiques – on parle d’acquis sociaux, on peut bien parler d’acquis économiques -, c’est-à-dire leurs capitaux, ne sont pas compatibles avec les acquis sociaux des travailleurs, et que ces acquis économiques doivent évidemment être sauvegardés à tout prix, fût-ce en ruinant les maigres acquis économiques et sociaux de la grande majorité des citoyens de l’Europe à venir, ceux que l’on a beaucoup désignés en décembre 1995 comme des « nantis », des « privilégiés ». 

M. Hans Tietmeyer est convaincu que les acquis sociaux des investisseurs, autrement dit leurs acquis économiques, ne survivraient pas à une perpétuation du système de protection sociale. C’est ce système qu’il faut donc réformer d’urgence, parce que les acquis économiques des investisseurs ne sauraient attendre. Et M. Hans Tietmeyer, penseur de haute volée, qui s’inscrit dans la grande lignée de la philosophie idéaliste allemande, poursuit : 

« Il faut donc contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer le système de protection sociale, démanteler les rigidités sur le marché du travail, de sorte qu’une - ce « de sorte » mériterait un long commentaire – nouvelle phase de croissance (…) ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort – le « nous faisons » est magnifique – de flexibilité sur le marché du travail. »  

Une menace proche du chantage 

Ça y est. Les grands mots sont lâchés, et M. Hans Tietmeyer donne un magnifique exemple de la rhétorique euphémistique qui a cours sur les marchés financiers. L’euphémisme est indispensable pour susciter durablement la confiance des investisseurs – dont on aura compris qu’elle est l’alpha et l’omega de tout le système économique, le fondement et le but ultime, le telos, de l’Europe de l’avenir -, tout en évitant de susciter la défiance ou le désespoir des travailleurs, avec qui, malgré tout, il faut aussi compter, si l’on veut avoir cette nouvelle phase de croissance qu’on leur fait miroiter, pour obtenir d’eux l’effort indispensable. Parce que c’est d’eux que cet effort est attendu, même si M. Hans Tietmeyer, décidément passé maître en euphémismes, dit bien : « Démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » Splendide travail rhétorique, qui peut se traduire : Courage travailleurs ! Tous ensemble faisons l’effort de flexibilité qui vous est demandé ! 

Au lieu de poser, imperturbable, une question sur la parité extérieure de l’euro, le journaliste aurait pu demander à M. Hans Tietmeyer le sens qu’il donne aux mots-clés de la langue des investisseurs : « rigidité sur le marché du travail » et « flexibilité sur le marché du travail ». Les travailleurs, eux, entendraient immédiatement : travail de nuit, travail pendant les week-ends, horaires irréguliers, pression accrue, stress, etc. 

On voit que « sur le marché du travail » fonctionne comme une sorte d’épithète homérique susceptible d’être accrochée à un certain nombre de mots, et l’on pourrait être tenté, pour mesurer la flexibilité du langage de M. Hans Tietmeyer, de parler par exemple de flexibilité ou de rigidité sur les marchés financiers. L’étrangeté de cet usage dans la langue de bois de M. Hans Tietmeyer permet de supposer qu’il ne saurait être question, dans son esprit, de « démanteler les rigidités sur les marchés financiers » ou de « faire un effort de flexibilité sur les marchés financiers ». Ce qui autorise à penser que, contrairement à ce que peut laisser croire le « nous » du « si nous faisons un effort » de M. Hans Tietmeyer, c’est aux travailleurs et à eux seuls qu’est demandé cet effort de flexibilité, et que c’est encore à eux que s’adresse la menace, proche du chantage, qui est contenue dans la phrase : « De sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » En clair : lâchez aujourd’hui vos acquis sociaux, toujours pour éviter d’anéantir la confiance des investisseurs, au nom de la croissance que cela nous apportera demain. Une logique bien connue des travailleurs concernés, qui, pour caractériser la politique de participation que leur offrait en un autre temps le gaullisme, disaient : « Tu me donnes ta montre, et je te donne l’heure. » 

Relisons une dernière fois les propos de M. Hans Tietmeyer : 

« L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer des conditions favorables à une croissance durable et à la confiance des investisseurs, il faut donc… - remarquez le « donc » - …contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer les systèmes de protection sociale, démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur les marchés du travail. » 

Si un texte aussi extraordinaire, aussi extraordinairement extraordinaire, était exposé à passer inaperçu et à connaître le destin des écrits quotidiens de quotidiens, qui s’envolent comme des feuilles mortes, c’est qu’il était parfaitement ajusté à l’« horizon d’attente » de la grande majorité des lecteurs de quotidiens que nous sommes. Or cet horizon est le produit d’un travail social. Si les mots du discours de M. Hans Tietmeyer passent si facilement, c’est qu’ils ont cours partout. Ils sont partout, dans toutes les bouches. Ils courent comme monnaie courante, on les accepte sans hésiter, comme on fait d’une monnaie, d’une monnaie stable et forte, évidemment, aussi stable et aussi digne de confiance, de croyance, que le deutschemark : « Croissance durable », « confiance des investisseurs », « budgets publics », « système de protection sociale », « rigidité », « marché du travail », « flexibilité », à quoi il faudrait ajouter, « globalisation », « flexibilisation », « baisse des taux » – sans préciser lesquels – « compétitivité », « productivité », etc. 

Cette croyance universelle, qui ne va pas du tout de soi, comment s’est-elle répandue ? Un certain nombre de sociologues, britanniques et français notamment, dans une série de livres et d’articles, ont reconstruit la filière selon laquelle ont été produits et transmis ces discours néolibéraux qui sont devenus une doxa, une évidence indiscutable et indiscutée. Par toute une série d’analyses des textes, des lieux de publication, des caractéristiques des auteurs de ces discours, des colloques dans lesquels ils se réunissaient pour les produire, etc., ils ont montré comment, en Grande-Bretagne et en France, un travail constant a été fait, associant des intellectuels, des journalistes, des hommes d’affaires, dans des revues qui se sont peu à peu imposées comme légitimes, pour établir comme allant de soi une vision néolibérale qui, pour l’essentiel, habille de rationalisations économiques les présupposés les plus classiques de la pensée conservatrice de tous les temps et de tous les pays. 

La satisfaction que procure le fatalisme 

Ce discours d’allure économique ne peut circuler au-delà du cercle de ses promoteurs qu’avec la collaboration d’une foule de gens, hommes politiques, journalistes, simples citoyens qui ont une teinture d’économie suffisante pour pouvoir participer à la circulation généralisée des mots mal étalonnés d’une vulgate économique. Un exemple de cette collaboration, ce sont les questions du journaliste qui va en quelque sorte au devant des attentes de M. Hans Tietmeyer : il est tellement imprégné par avance des réponses qu’il pourrait les produire. C’est à travers de telles complicités passives qu’est venue peu à peu à s`imposer une vision dite néolibérale, en fait conservatrice, reposant sur une foi d’un autre âge dans l’inévitabilité historique fondée sur le primat des forces productives. Et ce n’est peut-être pas par hasard si tant de gens de ma génération sont passés sans peine d’un fatalisme marxiste à un fatalisme néolibéral : dans les deux cas, l’économisme déresponsabilise et démobilise en annulant le politique et en imposant toute une série de fins indiscutées, la croissance maximum, l’impératif de compétitivité, l’impératif de productivité, et du même coup un idéal humain, que l’on pourrait appeler l’idéal FMI (Fonds monétaire international). On ne peut pas adopter la vision néolibérale sans accepter tout ce qui va de pair, l’art de vivre yuppie, le règne du calcul rationnel ou du cynisme, la course à l’argent instituée en modèle universel. Prendre pour maître à penser le président de
la Banque fédérale d’Allemagne, c’est accepter une telle philosophie. 

Ce qui peut surprendre, c’est que ce message fataliste se donne les allures d’un message de libération, par toute une série de jeux lexicaux autour de l’idée de liberté, de libéralisation, de dérégulation, etc., par toute une série d’euphémismes, ou de double jeux avec les mots – réforme par exemple -, qui vise à présenter une restauration comme une révolution, selon une logique qui est celle de toutes les révolutions conservatrices. 

Si cette action symbolique a réussi au point de devenir une croyance universelle, c’est en partie à travers une manipulation systématique et organisée des moyens de communication. 

Ce travail collectif tend à produire toute une série de mythologies, des « idées-forces » qui marchent et font marcher, parce qu’elles manipulent des croyances : c’est par exemple le mythe de la « globalisation » et de ses effets inévitables sur les économies nationales ou le mythe des « miracles » néolibéraux, américain ou anglais. A la mythologie selon laquelle les inégalités sociales et économiques se réduiraient aux Etats-Unis, on peut opposer le travail d’un sociologue, M. Loïc Wacquant, montrant que, aux Etats-Unis, l’« Etat charitable », fondé sur une conception moralisante de la pauvreté, tend à se dédoubler en un Etat social assurant les garanties minimales de sécurité aux classes moyennes et un Etat de plus en plus répressif pour contrecarrer les effets de la violence liée à la précarisation des conditions d’existence de la grande masse de la population, noire notamment. Ainsi l’Etat de Californie, un moment constitué par certains sociologues français en paradis de toutes les libérations, consacre désormais à ses prisons un budget largement plus élevé que celui de toutes les institutions d’enseignement supérieur réunies, qui sont pourtant parmi les plus prestigieuses du monde. 

Autre exemple,
la Grande-Bretagne, dont on nous dit tous les jours qu’elle a résolu le problème du chômage, a en fait multiplié les emplois précaires, et les travailleurs britanniques découvrent avec envie les acquis sociaux encore survivants en France. Cela, paradoxalement, au moment même où l’on dit aux Français à quel point les travailleurs d’outre-Manche sont heureux de leur malheur. 

Peut-être assistons-nous à un phénomène d’involution de l’Etat qui s’est constitué historiquement par concentration successive de force physique (la police et l’armée), de capital culturel (le système métrique, etc.) et de capital symbolique. Un des effets de la philosophie néolibérale, qui n’est que le masque d’une vieille philosophie conservatrice, est de conduire à une régression de l’Etat vers l’Etat minimal tout à fait conforme à l’idéal des dominants, c’est-à-dire réduit aux forces de répression, comme en témoigne l’augmentation des dépenses pour la police. 

Confiance des marchés ou confiance du peuple 

Revenons pour finir au mot-clé du discours de M. Hans Tietmeyer, la « confiance des marchés ». Il a le mérite de mettre en pleine lumière le choix historique devant lequel sont placés tous les pouvoirs : entre la confiance des marchés et la confiance du peuple, il faut choisir. La politique qui vise à garder la confiance des marchés perd la confiance du peuple. 

Selon un sondage récent sur l’attitude à l’égard des hommes politiques, les deux tiers des personnes interrogées les considèrent comme incapables d’écouter et de prendre en compte ce que pensent les Français, reproche particulièrement fréquent chez les partisans du Front national (FN) – dont on déplore par ailleurs l’irrésistible ascension, sans songer un seul instant à faire le lien entre FN et FMI. 

Il faut mettre la confiance des marchés financiers ou des investisseurs – qu’on entend sauver à tout prix – en relation avec la méfiance des citoyens. L’économie est, sauf quelques exceptions, une science abstraite fondée sur la coupure, absolument injustifiable, entre l’économique et le social qui définit l’économisme. Cette coupure est au principe de l’échec de toute politique qui ne reconnaît pas d’autre fin que la sauvegarde de l’« ordre et de la stabilité économiques », c’est-à-dire du deutschemark, ce nouvel absolu dont M. Hans Tietmeyer s’est fait le desservant… 

Pierre Bourdieu 

 

Avril 1996


LA TÉLÉVISION PEUT-ELLE CRITIQUER
LA TÉLÉVISION ? 

Analyse d’un passage à l’antenne

En France, plusieurs émissions de télévision se proposent de décrypter les images que reçoivent les téléspectateurs. Se fondant sur l’idée que la télévision peut critiquer la télévision,elles tentent de combattre la méfiance grandissante du public à l’égard de ce média. Pierre Bourdieu,qui a, en janvier dernier, participé à la principale de ces émissions,  » Arrêt sur images « ,livre ici son témoignage. 

Par Pierre Bourdieu 

J’AI écrit ces notes dans les jours qui ont suivi mon passage à l’émission  » Arrêt sur images « . J’avais, dès ce moment-là, le sentiment que ma confiance avait été abusée, mais je n’envisageais pas de les rendrepubliques, pensant qu’il y aurait eu là quelque chose de déloyal. Or voilà qu’une nouvelle émission de la même série revient à quatre reprises quel acharnement ! sur des extraits de mes interventions, et présente ce règlement de comptes rétrospectif comme un audacieux retour critique de l’émission sur elle-même. Beau courage en effet : on ne s’est guère inquiété, en ce cas, d’opposer des  » contradicteurs  » aux trois spadassins chargés de l’exécution critique des propos présentés. 

La récidive a valeur d’aveu : devant une rupture aussi évidente du contrat de confiance qui devrait unir l’invitant et l’invité, je me sens libre de publier ces observations, que chacun pourra aisément vérifier en visionnant l’enregistrement des deux émissions (1). Ceux qui auraient encore pu douter, après avoir vu la première, que la télévision est un formidable instrument de domination devraient, cette fois, être convaincus : Daniel Schneidermann, producteur de l’émission, en a fait la preuve, malgré lui, en donnant à voir que la télévision est le lieu où deux présentateurs peuvent triompher sans peine de tous les critiques de l’ordre télévisuel. 

 » Arrêt sur images « ,
La Cinquième, 23 janvier 1996. L’émission illustrera parfaitement ce que j’avais l’intention de démontrer : l’impossibilité de tenir à la télévision un discours cohérent et critique sur la télévision. Prévoyant que je ne pourrais pas déployer mon argumentation, je m’étais donné pour projet, comme pis-aller, de laisser les journalistes jouer leur jeu habituel (coupures, interruptions, détournements, etc.) et de dire, après un moment, qu’ils illustraient parfaitement mon propos. Il aurait fallu que j’aie la force et la présence d’esprit de le dire en conclusion (au lieu de faire des concessions polies au  » dialogue « , imposées par le sentiment d’avoir été trop violent et d’avoir inutilement blessé mes interlocuteurs). 

Daniel Schneidermann m’avait proposé à plusieurs reprises de participer à son émission. J’avais toujours refusé. Début janvier, il réitère sa demande, avec beaucoup d’insistance, pour une émission sur le thème :  » La télévision peut-elle parler des mouvements sociaux ?  » J’hésite beaucoup, craignant de laisser passer une occasion de faire, à propos d’un cas exemplaire, une analyse critique de la télévision à la télévision. 

Après avoir donné un accord de principe subordonné à une discussion préalable sur le dispositif, je rappelle Daniel Schneidermann, qui pose d’emblée, comme allant de soi, qu’il faut qu’il y ait un  » contradicteur « . Je ne me rappelle pas bien les arguments employés, si tant est qu’il y ait eu arguments, tellement cela allait de soi pour lui. J’ai cédé par une sorte de respect de la bienséance : ne pas accepter le débat, dans n’importe quelles conditions et avec n’importe qui, c’est manquer d’esprit démocratique. Daniel Schneidermann évoque des interlocuteurs possibles, notamment un député RPR qui a pris position contre la manière dont les télévisions ont rendu compte de la grève. Ce qui suppose qu’il attend de moi que je prenne la position opposée (alors qu’il me demande une analyse ce qui tend à montrer que, comme la plupart des journalistes, il identifie l’analyse à la critique). 

Je propose alors Jean-Marie Cavada, parce qu’il est le patron de la chaîne où passera l’émission, et aussi parce qu’il m’est apparu comme typique d’une violence plus douce et moins visible : Jean-Marie Cavada donne toutes les apparences de l’équité formelle, tout en se servant de toutes les ressources de sa position pour exercer une contrainte qui oriente fortement les débats ; mes analyses vaudront ainsi a fortiori. Tout en proclamant que le fait que je mette en question le directeur de la chaîne ne le gênait en rien et que je n’avais pas à me limiter dans mes  » critiques « , Daniel Schneidermann exclut Jean-Marie Cavada au profit de Guillaume Durand. Il me demande de proposer des extraits d’émissions qui pourraient être présentés à l’appui de mes analyses. Je donne une première liste (comportant plusieurs références à Jean-Marie Cavada et à Guillaume Durand), ce qui m’amène, pour justifier mes choix, à livrer mes intentions. 

DANS une seconde conversation, je m’aperçois que plusieurs de mes propositions d’extraits ont été remplacées par d’autres. Dans le  » conducteur  » final, je verrai apparaître un long  » micro-trottoir  » sans intérêt visant à montrer que les spectateurs peuvent dire les choses les plus opposées sur la représentation télévisuelle des grèves, donc à relativiser d’avance les  » critiques  » que je pourrais faire (cela sous prétexte de rappeler l’éternelle première leçon de tout enseignement sur les médias : le montage peut faire dire n’importe quoi à des images). Lors d’une nouvelle conversation, on m’apprend que Jean-Marie Cavada a finalement décidé de venir et qu’on ne peut pas lui refuser ce droit de réponse, puisqu’il est  » mis en question « . 

Dès la première conversation, j’avais demandé expressément que mes prises de position pendant les grèves de décembre ne soient pas mentionnées. Parce que ce n’était pas le sujet et que ce rappel ne pourrait que faire apparaître comme des critiques de parti pris les analyses que la sociologie peut proposer. Or, dès le début de l’émission, la journaliste, Pascale Clark, annonce que j’ai pris position en faveur de la grève et que je me suis montré  » très critique de la représentation que les médias [en] ont donnée « , alors que je n’avais rien dit, publiquement, sur ce sujet. Elle récidive avec la première question, sur les raisons pour lesquelles je ne me suis pas exprimé à la télévision pendant les grèves. 

Devant ce nouveau manquement à la promesse qui m’avait été faite pour obtenir ma participation, j’hésite longuement, me demandant si je dois partir ou répondre. En fait, à travers cette intervention qui me plaçait d’emblée devant l’alternative de la soumission résignée à la manipulation ou de l’esclandre, contraire aux règles du débat  » démocratique « , le thème que les deux  » contradicteurs  » ne cesseront de rabâcher pendant toute l’émission était lancé : comment peut-il prétendre à la science objective de la représentation d’un événement à propos duquel il a pris une position partisane ? 

Au cours des discussions téléphoniques, j’avais aussi fait observer que les  » contradicteurs  » étaient maintenant deux, et deux professionnels (il apparaîtra, dès que je ferai une brève tentative pour analyser la situation dans laquelle je me trouvais, qu’ils étaient quatre) ; j’avais exprimé le souhait qu’ils n’abusent pas de l’avantage qui leur serait ainsi donné. En fait, emportés par l’arrogance et la certitude de leur bon droit, ils n’ont pas cessé de me prendre la parole, de me couper, tout en proférant d’ostentatoires flatteries : je pense que dans cette émission où j’étais censé présenter une analyse sociologique d’un débat télévisé en tant qu’invité principal, j’ai dû avoir la parole, au plus, pendant vingt minutes, moins pour exposer des idées que pour ferrailler avec des interlocuteurs qui refusaient tous le travail d’analyse. 

Daniel Schneidermann m’a appelé plusieurs fois, jusqu’au jour de l’émission, et je lui ai parlé avec la confiance la plus entière (qui est la condition tacite, au moins pour moi, de la participation à un dialogue public), livrant ainsi toutes mes intentions. Il ne m’a rien dit, à aucun moment, des intentions de mes  » contradicteurs « . Lorsque je lui ai demandé s’il comptait leur montrer, au préalable, les extraits que j’avais choisis ce qui revenait à leur dévoiler toutes mes batteries , il m’a dit que s’ils les lui demandaient il ne pourrait pas les leur refuser… Il m’a parlé vaguement d’un micro-trottoir au sujet mal défini tourné à Marseille. Après l’émission, il me dira sa satisfaction et combien il était content qu’un  » grand intellectuel  » pommade ait pris la peine de regarder de près et de discuter la télévision, mais aussi et surtout combien il admirait mes  » contradicteurs  » d’avoir  » joué le jeu  » et d’avoir accepté courageusement la critique… Le jour de l’émission, les  » contradicteurs  » et les présentateurs, avant l’enregistrement, me laissent seul sur le plateau pendant près d’une heure. Guillaume Durand vient s’asseoir en face de moi et m’entreprend bille en tête sur ce qu’il croit être ma complicité avec les socialistes (il est mal informé…). Exaspéré, je lui réponds vertement. Il reste longtemps silencieux et très gêné. La présentatrice, Pascale Clark, essaie de détendre l’atmosphère.  » Vous aimez la télévision ? Je déteste.  » On en reste là. Je me demande si je ne dois pas partir. 

Si au moins je parvenais à croire que ce que je suis en train de faire peut avoir une quelconque utilité et que je parviendrai à convaincre que je suis venu là pour essayer de faire passer quelque chose à propos de ce nouvel instrument de manipulation… En fait, j’ai surtout l’impression d’avoir seulement réussi à me mettre dans la situation du poisson soluble (et conscient de l’être) qui se serait jeté à l’eau. 

La disposition sur le plateau : les deux  » contradicteurs  » sont assis, en chiens de faïence (et de garde), de part et d’autre du présentateur, je suis sur le côté, face à la présentatrice. On m’apporte le  » conducteur  » de l’émission : quatre seulement de mes propositions ont été retenues et quatre  » sujets  » ont été ajoutés, dont deux très longs  » micro-trottoirs  » et reportages, qui passeront, tous destinés à faire apparaître la relativité de toutes les  » critiques  » et l’objectivité de la télévision. Les deux qui ne passeront pas, et que j’avais vus, avaient pour fin de montrer la violence des grévistes contre la télévision. 

Conclusion (que j’avais écrite avant l’émission) : on ne peut pas critiquer la télévision à la télévision parce que les dispositifs de la télévision s’imposent même aux émissions de critique du petit écran. L’émission sur le traitement des grèves à la télévision a reproduit la structure même des émissions à propos des grèves à la télévision. >Ce que j’aurais voulu dire 

La télévision, instrument de communication, est un instrument de censure (elle cache en montrant) soumis à une très forte censure. On aimerait s’en servir pour dire le monopole de la télévision, des instruments de diffusion (la télévision est l’instrument qui permet de parler au plus grand nombre, au-delà des limites du champ des professionnels). Mais, dans cette tentative, on peut apparaître comme se servant de la télévision, comme les  » médiatiques « , pour agir dans ce champ, pour y conquérir du pouvoir symbolique à la faveur de la célébrité (mal) acquise auprès des profanes, c’est-à-dire hors du champ. Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre , donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre (par exemple qu’on ne peut rien dire à la télévision). 

Faire la critique de la télévision à la télévision, c’est tenter de retourner le pouvoir symbolique de la télévision contre lui-même cela en payant de sa personne, c’est le cas de le dire : en acceptant de paraître sacrifier au narcissisme, d’être suspect de tirer des profits symboliques de cette dénonciation et de tomber dans les compromissions de ceux qui en tirent des profits symboliques, c’est-à-dire les  » médiatiques « . >Le dispositif : du plus visible au plus caché Le rôle du présentateur : 

Il impose la problématique, au nom du respect de règles formelles à géométrie variable et au nom du public, par des sommations ( » C’est quoi… « ,  » Soyons précis… « ,  » Répondez à ma question « ,  » Expliquez-vous… « ,  » Vous n’avez toujours pas répondu… « ,  » Vous ne dites toujours pas quelle réforme vous souhaitez… « ) qui sont de véritables sommations à comparaître mettant l’interlocuteur sur la sellette. Pour donner de l’autorité à sa parole, il se fait porte-parole des auditeurs :  » La question que tout le monde se pose « ,  » C’est important pour les Français…  » Il peut même invoquer le  » service public  » pour se placer du point de vue des  » usagers  » dans la description de la grève. 

Il distribue la parole et les signes d’importance (ton respectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient, titres, ordre de parole, en premier ou en dernier, etc). 

Il crée l’urgence (et s’en sert pour imposer la censure), coupe la parole, ne laisse pas parler (cela au nom des attentes supposées du public c’est-à-dire de l’idée que les auditeurs ne comprendront pas, ou, plus simplement, de son inconscient politique ou social). 

Ces interventions sont toujours différenciées : par exemple, les injonctions s’adressent toujours aux syndicalistes ( » Qu’est-ce que vous proposez, vous ? « ) sur un ton péremptoire, et en martelant les syllabes ; même attitude pour les coupures :  » On va en parler… Merci, madame, merci…  » remerciement qui congédie, par rapport au remerciement empressé adressé à un personnage important. C’est tout le comportement global qui diffère, selon qu’il s’adresse à un  » important  » (M. Alain Peyrefitte) ou à un invité quelconque : posture du corps, regard, ton de la voix, mots inducteurs ( » oui… oui… oui…  » impatient,  » ouais  » sceptique, qui presse et décourage), termes dans lesquels on s’adresse à l’interlocuteur, titres, ordre de parole, temps de parole (le délégué CGT parlera en tout cinq minutes sur une heure et demie à l’émission  »
La Marche du siècle « ). 

Le présentateur agit en maître après Dieu de son plateau ( » mon émission « ,  » mes invités «  : l’interpellation brutale qu’il adresse à ceux qui contestent sa manière de mener le débat est applaudie par les gens présents sur le plateau et qui font une sorte de claque). 

La composition du plateau : 

Elle résulte de tout un travail préalable d’invitation sélective (et de refus). La pire censure est l’absence ; les paroles des absents sont exclues de manière invisible. D’où le dilemme : le refus invisible (vertueux) ou le piège. 

Elle obéit à un souci d’équilibre formel (avec, par exemple, l’égalité des temps de parole dans les  » face-à-face « ) qui sert de masque à des inégalités réelles : dans les émissions sur la grève de décembre 1995, d’un côté un petit nombre d’acteurs perçus et présentés comme engagés, de parti pris, et de l’autre des observateurs présentés comme des arbitres, parfaitement neutres et convenables, c’est-à-dire les présumés coupables (de nuire aux usagers), qui sont sommés de s’expliquer, et les arbitres impartiaux ou les experts qui ont à juger et à expliquer. L’apparence de l’objectivité est assurée par le fait que les positions partisanes de certains participants sont déguisées (à travers le jeu avec les titres ou la mise en avant de fonctions d’expertise : par exemple, M. Alain Peyrefitte est présenté comme  » écrivain  » et non comme  » sénateur RPR  » et  » président du comité éditorial du Figaro « , M. Guy Sorman comme  » économiste  » et non comme  » conseiller de M. Juppé « .) 

La logique du jeu de langage : 

Le jeu joue en faveur des professionnels de la parole, de la parole autorisée. 

Le débat démocratique conçu sur le modèle du combat de catch permet de présenter un ressort d’Audimat (le  » face-à-face « ) comme un modèle de l’échange démocratique. 

Les affinités entre une partie des participants : les  » médiatiques  » sont du même monde (entre eux et avec les présentateurs). Familiers des médias et des hommes des médias, ils offrent toutes les garanties : non seulement on sait qu’ils passent bien (ce sont, comme disent les professionnels, de  » bons clients »), mais on sait surtout qu’ils seront sans surprises. La censure la plus réussie consiste à mettre à des places où l’on parle des gens qui n’ont à dire que ce que l’on attend qu’ils disent ou, mieux, qui n’ont rien à dire. Les titres qui leur sont donnés contribuent à donner autorité à leur parole. 

Les différents participants ne sont pas égaux devant ces situations : d’un côté des professionnels de la parole, dotés de l’aptitude à manipuler le langage soutenu qui convient ; de l’autre des gens moins armés et peu habitués aux situations de prise de parole publique (les syndicalistes et, a fortiori, les travailleurs interrogés, qui, devant la caméra, bafouillent, parlent avec précipitation, s’emmêlent ou, pour échapper au trac, font les marioles, alors que, quelques minutes avant, en situation normale, ils pouvaient dire des choses justes et fortes). Pour assurer l’égalité, il faudrait favoriser les défavorisés (les aider du geste et du regard, leur laisser le temps, etc.), alors que tout est fait pour favoriser les favorisés. 

L’inconscient des présentateurs, leurs habitudes professionnelles. Par exemple, leur soumission culturelle d’intermédiaires culturels demi-savants ou autodidactes, enclins à reconnaître les signes académiques, convenus, de reconnaissance. Ils sont le dispositif (c’est-à-dire l’Audimat) fait hommes : lorsqu’ils coupent des propos qu’ils craignent trop difficiles, ils sont sans doute de bonne foi, sincères. Ils sont les relais parfaits de la structure, et, s’ils ne l’étaient pas, ils seraient virés. 

Dans leur vision de la grève et des grévistes, ils engagent leur inconscient de privilégiés : des uns, ils attendent des justifications ou des craintes ( » Dites vos craintes « ,  » De quoi vous plaignez-vous ? « ), des autres des explications ou des jugements ( » Qu’en pensez-vous ? « ). 

Pierre Bourdieu 

 

 

Publié dans PIERRE BOURDIEU, POUVOIR ET DOMINATION : Mécanismes de contruction et lé, SAVOIR C'est déjà  POUVOIR | Pas de Commentaire »

REFLEXIONS DE PIERRE BOURDIEU compilées dans son ouvrage à 2 tomes : CONTREFEUX

Posté par issopha le 14 septembre 2007

La valise diplomatique

lundi 28 janvier 2002

Pierre Bourdieu

 

 

Désireux de « penser la politique sans penser politiquement », Pierre Bourdieu s’est attaché à démontrer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le militantisme pouvaient constituer les deux faces d’un même travail, qu’analyser et critiquer la réalité sociale permet d’oeuvrer à sa transformation. 

Dans Le Monde diplomatique :

 

 


 « Pour un savoir engagé », février 2002.
 « La nouvelle vulgate planétaire » (avec Loïc Wacquant), mai 2000.
 « Pour un mouvement social européen », juin 1999.
 « De la domination masculine », août 1998.
 « L’essence du néolibéralisme », mars 1998.
 « Questions sur un quiproquo », février 1998.
 « L’architecte de l’euro passe aux aveux », septembre 1997.
 « Analyse d’un passage à l’antenne », avril 1996. 

Sur
la Toile : 

Février 2002

 

 

Un texte inédit de Pierre Bourdieu

 

Pour un savoir engagé

 

 

Depuis les grèves de novembre et décembre 1995 en France, les interventions de Pierre Bourdieu ont été l’objet de critiques, souvent violentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le rôle social. Ce qui semble les avoir choqués avant tout, c’est qu’un « savant » intervienne aussi activement dans le domaine « politique ». L’implication du sociologue dans l’espace public remonte néanmoins au début des années 1960, à propos de la guerre d’Algérie. 

Intellectuel et militant

Désireux de « penser la politique sans penser politiquement », Pierre Bourdieu a cherché à démontrer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le militantisme peuvent constituer les deux faces d’un même travail, qu’analyser et critiquer la réalité sociale permettent de contribuer à sa transformation. Ce texte a été lu par son auteur lors d’une rencontre à Athènes, en mai 2001, avec des chercheurs et des syndicalistes sur des thèmes tels que l’Europe, la culture et le journalisme et figurera dans un livre à paraître au printemps, Interventions (1961-2001). Sciences sociales et action politique (Agone, Marseille). 

S’il est aujourd’hui important, sinon nécessaire, qu’un certain nombre de chercheurs indépendants s’associent au mouvement social, c’est que nous sommes confrontés à une politique de mondialisation. (Je dis bien une « politique de mondialisation », je ne parle pas de « mondialisation » comme s’il s’agissait d’un processus naturel.) Cette politique est, pour une grande part, tenue secrète dans sa production et dans sa diffusion. Et c’est déjà tout un travail de recherche qui est nécessaire pour la découvrir avant qu’elle soit mise en oeuvre. Ensuite, cette politique a des effets que l’on peut prévoir grâce aux ressources de la science sociale, mais qui, à court terme, sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caractéristique de cette politique : elle est pour une part produite par des chercheurs. La question étant de savoir si ceux qui anticipent à partir de leur savoir scientifique les conséquences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non assistance à personnes en danger. S’il est vrai que la planète est menacée de calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces calamités n’ont-il pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent traditionnellement les savants ? 

Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment- entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante. 

Autrement dit, il faut faire sauter un certain nombre d’oppositions qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des démissions : à commencer par celle du savant qui se replie dans sa tour d’ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’approbation de la communauté scientifique. C’est comme si les savants se croyaient doublement savants parce qu’ils ne font rien de leur science. Mais quand il s’agit de biologistes, ça peut être criminel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de criminologues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des conséquences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par l’État pour faire de la recherche, devraient garder soigneusement les résultats de leurs recherches pour leurs collègues ? Il est tout à fait fondamental de donner la priorité de ce qu’on croit être une découverte à la critique des collègues, mais pourquoi leur réserver le savoir collectivement acquis et contrôlé ? 

Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? Non seulement il n’y a pas à le lui reprocher, mais on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma propre position…) 

Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter, il doit chercher et inventer ; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission – de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats – de résister à la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts » engagés auprès des grandes entreprises multinationales. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique actuelle de l’éducation est décidée par l’UNICE, par le Transatlantic Institute, etc.i. Il suffit de lire le rapport de l’Organisation mondiale pour le commerce (OMC) sur les services pour connaître la politique de l’éducation que nous aurons dans cinq ans. Le ministère de l’Éducation nationale ne fait que répercuter ces consignes élaborées par des juristes, des sociologues, des économistes, et qui, une fois mises en forme d’allure juridique, sont mis en circulation. 

Les chercheurs peuvent aussi faire un chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l’intention d’inventer un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisationnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique ; qui sera évidemment un projet collectif. Après tout, l’Assemblée constituante de 1789 et l’Assemblée de Philadelphie étaient composées de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont inventé des structures démocratiques. De la même façon, aujourd’hui, il faut inventer des choses… Évidemment, on pourra dire : « Il y a des parlements, une confédération européennes des syndicats, toutes sortes d’institutions qui sont sensées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démonstration, mais on doit constater qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les conditions favorables à cette invention. Il faut aider à lever les obstacles à cette invention ; obstacles qui sont pour une part dans le mouvement social qui est chargé de les lever – et notamment dans les syndicats… 

Pourquoi peut-on être optimiste ? Je pense qu’on peut parler en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annonçaient des catastrophes, on se moquait d’eux, les journalistes les attaquaient et ils étaient insultés. Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a été accompli. Il y a eu Seattle et toute une série des manifestations. Et puis, les conséquences de la politique néolibérale – que nous avions prévues abstraitement – commencent à se voir. Et les gens, maintenant, comprennent… Même les journalistes les plus bornés et les plus butés savent qu’une entreprise qui ne fait pas 15 % de bénéfices licencie. Les prophéties les plus catastrophistes des prophètes de malheur (qui étaient simplement mieux informés que les autres) commencent à être réalisées. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce n’est pas non plus trop tard. Parce que ce n’est qu’un début, parce que les catastrophes ne font que commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chimène, surtout quand il en reçoivent des avantages sociaux de tous ordres… 

Un mouvement social européen n’a, selon moi, de chance d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs – à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu’il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d’Europe une différence profonde concernant à la fois les contenus et les moyens d’action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou refoulés. D’autre part, les mouvements sociaux ont apporté des méthodes d’action que les syndicats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des méthodes d’action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent à l’efficacité symbolique, une efficacité symbolique qui dépend, pour une part, de l’engagement personnel de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel. 

Il faut prendre des risques. Il ne s’agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l’imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : « Attention, pas de « syndicalophobie ». Il y a une logique des appareils syndicaux qu’il faut comprendre. » Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d’eux ? Parce que c’est à condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu’on pourra surmonter ces divisions qui contribuent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement de résistance à la politique néo-libérale est globalement très faible et il est affaibli par ses divisions : c’est un moteur qui dépense 80 % de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si… 

Les obstacles à la création d’un mouvement social européen unifié sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques, qui sont très importants, par exemple dans la communication entre les syndicats ou les des mouvements sociaux – les patrons et les cadres parlent les langues étrangères, les syndicalistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l’internationalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est rendue très difficile. Puis il y a les obstacles liés aux habitudes, aux modes de pensée, et à la force des structures sociales, des structures syndicales. Quel peut être le rôle des chercheurs là-dedans  ? Celui de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action. 

Idées, Libéralisme, Mondialisation, Mouvement social, Science

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Pierre Bourdieu 

Sociologue, professeur au Collège de France.

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Lire Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux des affaires européens, CEO, Agone, Marseille 2000. 

 

Mai 2000

La nouvelle vulgate planétaire

Des militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion » , « minorités » , « identité » , « multiculturalisme » . Sans oublier « mondialisation ». 

Par Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant 

Dans tous les pays avancés, patrons et hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et « flexi bilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « underclass » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance zéro » ; « communautarisme » , « multiculturalisme » et leurs cousins « postmodernes » , « ethnicité » , « minorité » , « identité » , « fragmentation » , etc. 

La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire – dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées – est le produit d’un impérialisme proprement symbolique.Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes. 

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1). 

Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la « décadence » , qui étaient débattues dans toute l’Europe trouvaient leur origine dans les particularités et les conflits historiques propres à l’univers singulier des universitaires allemands (2), de même aujourd’hui nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées aux particularités et aux particularismes de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des dehors en apparence déshistoricisés, à l’ensemble de la planète. 

Ces lieux communs, au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n’argumente pas, doivent l’essentiel de leur force de conviction au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont partout puissamment relayés par ces instances prétendument neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes internationaux – Banque mondiale, Commission européenne, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) -, les « boîtes à idées » conservatrices (Manhattan Institute à New York, Adam Smith Institute à Londres, Deutsche Bank Fundation à Francfort, et de l’exFondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthropie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France,
la London School of Economics au Royaume-Uni,
la Harvard Kennedy School of Government en Amérique, etc.), et les grands médias, inlassables dispensateurs de cette lingua franca passe-partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion de l’ultramodernisme. 

Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions – l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation -célébration de la « responsabilité » (individuelle) – que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception. 

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de
la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire » , et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique. 

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du « multiculturalisme » , terme importé en Europe pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux Etats-Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité pour tous » , corrélative de la banqueroute qui affecte le système d’enseignement public au moment où la compétition pour le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’accroissent de manière vertigineuse. 

L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique » , alors que son véritable enjeu n’est pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux instruments de (re)production des classes moyenne et supérieure, comme l’Université, dans un contexte de désengagement actif et massif de l’Etat. 

Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique – tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles. 

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme » , qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités » , alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) : pendant que les philosophes se gargarisent doctement de « reconnaissance culturelle » , des dizaines de milliers d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient 25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000 dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 % des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars. 

On pourrait faire la même démonstration à propos de la notion fortement polysémique de « mondialisation » , qui a pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’oecuménisme culturel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme américain et de faire apparaître un rapport de force transnational comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retournement symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de leurs alliés dans les champs politique et journalistique (6), le remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles conformément au patron nord-américain, qui s’est opéré dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’Etat, la marchandisation des biens publics et la généralisation de l’insécurité salariale, est accepté avec résignation comme l’aboutissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7). 

En imposant au reste du monde des catégories de perception homologues de ses structures sociales, les Etats-Unis refaçonnent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opère à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généralisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement de la gestion (lire pages 8-9). En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » : 

marché 

Etat 

liberté 

contrainte 

ouvert 

fermé 

flexible 

rigide 

dynamique, mouvant 

immobile, figé 

futur, nouveauté 

passé, dépassé 

croissance 

immobilisme, archaïsme 

individu, individualisme 

groupe, collectivisme 

diversité, authenticité 

uniformité, artificialité 

démocratique 

autocratique (« totalitaire » ) 

L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de
la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration » , synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques. 

Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la raison impérialiste dans le fait que c’est
la Grande-Bretagne, placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques, en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique), entre les Etats-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie » , qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adopte une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ; « essaie (sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée que les systèmes de protection sociale existants, et la structure d’ensemble de l’Etat, sont la source de problèmes, et pas seulement la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en termes de leurs conséquences pour l’économie dans son ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion » qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut (sic) » , convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à ces deux niveaux » est « conforme à une conception dynamique de l’inégalité (
8
) » . Les maîtres de l’économie peuvent dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss. 

Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant. 

Culture, Idées, Idéologie, Langue, Libéralisme, Mondialisation, Mutation, États-Unis, Europe

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Pierre Bourdieu 

Sociologue, professeur au Collège de France.

Loïc Wacquant 

Professeur à l’université de Californie, Berkeley, et à
la New School for Social Research, New York.

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(1) Précisons d’entrée que les Etats-Unis n’ont pas le monopole de la prétention à l’universel. Nombre d’autres pays – France, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Japon, Russie – ont exercé ou s’efforcent encore d’exercer, dans leurs sphère d’influence propre, des formes d’impérialisme culturel en tout points comparables. Avec cette différence toutefois que, pour la première fois de l’histoire, un seul pays se trouve en position d’imposer son point de vue sur le monde au monde entier. 

(2) Cf. Fritz Ringer, The Decline of the Mandarins,
Cambridge
University Press,
Cambridge, 1969. 

(3) Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées » , Romanistische Zeitschrift fur Literaturgeschichte, 14-1/2, Heidelberg, 1990, p. 1-10. 

(4) Allodoxia : le fait de prendre une chose pour une autre. 

(5) Pas plus que la mondialisation des échanges matériels et symboliques, la diversité des cultures, ne date de notre siècle puisqu’elle est coextensive de l’histoire humaine, comme l’avaient déjà signalé Emile Durkheim et Marcel Mauss dans leur « Note sur la notion de civilisation » (Année sociologique, nno. 12, 1913, p. 46-50, vol. III, Editions de Minuit, Paris, 1968). 

(6) Lire Keith Dixon, Les Evangélistes du marché, Raisons d’agir Editions, Paris, 1998. 

(7) Sur la « mondialisation » comme « projet américain » visant à imposer la conception de la « valeur-actionnaire » de l’entreprise, cf. Neil Fligstein, « Rhétorique et réalités de la « mondialisation » » , Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, nno. 119, septembre 1997, p. 3647. 

(8) Ces extraits sont issus du catalogue de définitions scolaires de ses théories et vues politiques qu’Anthony Giddens propose à la rubrique « FAQs (Frequently Asked Questions) » de son site Internet : www.lse.ac.uk/Gidden s/ 

Juin 1999

 

 

DONNER UN SENS À L’UNION

 

Pour un mouvement social européen

 

 

Le 13 juin 1999, les citoyens des quinze Etats membres de l’Union élisent le Parlement européen. Les considérations de politique intérieure, qui occupent naturellement une place centrale dans la campagne électorale, occultent les véritables enjeux. La construction européenne traverse une crise de légitimité. Ce qui est en cause, c’est l’impuissance de l’Europe. La guerre des Balkans souligne cruellement qu’en l’absence d’une défense autonome, dont nul ne veut vraiment, ce sont les Etats-Unis qui dictent la marche à suivre, en fonction de leurs seuls intérêts. Quant aux chômeurs qui devaient converger les 3 et 4 juin vers Cologne, ils auront rappelé aux chefs d’Etat et de gouvernement, réunis en conseil européen, combien leurs discours sur l’« Europe sociale » sonnent creux, à l’heure où l’omnipotente Banque centrale tient tous les leviers. Mais, si ce scrutin offre aux citoyens une occasion de sanctionner cet état de choses, nul doute que, pour transformer celui-ci, un véritable mouvement social, à l’échelle de l’Europe, demeure indispensable

Par Pierre Bourdieu

 

IL n’est pas facile, quand on parle d’Europe, d’être tout simplement entendu. Le champ journalistique, qui filtre, intercepte et interprète tous les propos publics selon sa logique la plus typique, celle du « pour » et du « contre » et du « tout ou rien », tente d’imposer à tous le choix débile qui s’impose à lui : être « pour » l’Europe, c’est-à-dire progressiste, ouvert, moderne, libéral ; ou ne pas l’être, et se condamner ainsi à l’archaïsme, au passéisme, au poujadisme, au lepénisme, voire à l’antisémitisme… Comme s’il n’y avait pas d’autre option légitime que l’adhésion inconditionnelle à l’Europe telle qu’elle est et se prépare à être, c’est-à-dire réduite à une banque et une monnaie unique, et soumise à l’empire de la concurrence sans limites… Mais il ne faudrait pas croire que, pour échapper vraiment à cette alternative, il suffise d’invoquer une « Europe sociale ». Ceux qui, comme les socialistes français, ont recours à ce leurre rhétorique ne font que porter à un degré d’ambiguïté supérieur les stratégies d’ambiguïsation politique du « social-libéralisme » à l’anglaise, ce thatchérisme à peine ravalé qui ne compte, pour se vendre, que sur l’utilisation opportuniste de la symbolique, médiatiquement recyclée, du socialisme. C’est ainsi que les sociaux-démocrates qui sont actuellement au pouvoir en Europe peuvent contribuer, au nom de la stabilité monétaire et de la rigueur budgétaire, à la liquidation des acquis les plus admirables des luttes sociales des deux derniers siècles : universalisme, égalitarisme (avec les distinguos jésuitiques entre égalité et équité) ou internationalisme ; et à la destruction de l’essence même de l’idée ou de l’idéal socialiste, c’est-à-dire, grosso modo, l’ambition de sauvegarder par une action collective et organisée les solidarités menacées par les forces économiques. 

Pour ceux qui jugeraient cette mise en question excessive, quelques questions : n’est-il pas significatif que, au moment même où leur accès à peu près simultané à la direction de plusieurs pays européens ouvre aux sociaux-démocrates une chance réelle de concevoir et de conduire en commun une véritable politique sociale, l’idée ne leur vienne même pas d’explorer les possibilités d’action proprement politiques qui leur sont ainsi offertes en matière fiscale, mais aussi en matière d’emploi, d’échanges économiques, de droit du travail, de formation ou de logement social ? N’est-il pas étonnant, et révélateur, qu’ils n’essaient même pas de se donner les moyens de contrecarrer le processus, déjà fortement avancé, de destruction des acquis sociaux du welfare, en instaurant par exemple, au sein de la zone européenne, des normes sociales communes en matière, notamment, de salaire minimum (rationnellement modulé), de temps de travail ou de formation professionnelle des jeunes – ce qui aurait pour effet d’éviter de laisser aux Etats-Unis le statut de modèle indiscuté que lui confère la doxa médiatique ? 

N’est-il pas choquant qu’ils s’empressent au contraire de se réunir pour favoriser le fonctionnement des « marchés financiers » plutôt que pour le contrôler par des mesures collectives telles que l’instauration (autrefois inscrite dans leurs programmes électoraux) d’une fiscalité sur le capital ou la reconstruction d’un système monétaire capable de garantir la stabilité des rapports entre les économies ? Et n’est-il pas particulièrement difficile d’accepter que le pouvoir exorbitant de censure des politiques sociales qui est accordé, en dehors de tout contrôle démocratique, aux « gardiens de l’euro » (tacitement identifiés à l’Europe) interdise de financer un grand programme public de développement fondé sur l’instauration volontariste d’un ensemble cohérent de « lois de programmation » européennes, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la sécurité sociale – ce qui conduirait à la création d’institutions transnationales vouées à se substituer progressivement, au moins en partie, aux administrations nationales ou régionales, que la logique d’une unification seulement monétaire et marchande condamne à entrer dans une concurrence perverse ? 

Etant donné la part largement prépondérante des échanges intra-européens dans l’ensemble des échanges économiques des différents pays de l’Europe, les gouvernements de ces pays pourraient mettre en oeuvre une politique commune visant au moins à limiter les effets les plus nocifs de la concurrence intra-européenne (ceux du dumping social notamment) et à opposer une résistance collective à la concurrence des nations non-européennes et, en particulier, aux injonctions américaines, peu conformes le plus souvent aux règles de la concurrence pure et parfaite qu’elles sont censées protéger. Cela au lieu d’invoquer le spectre de la « mondialisation » pour faire passer, au nom de la compétition internationale, le programme régressif en matière sociale que le patronat n’a cessé de promouvoir, dans les discours comme dans les pratiques, depuis le milieu des années 70 (réduction de l’intervention publique, mobilité et flexibilité des travailleurs – avec la démultiplication et la précarisation des statuts, la révision des droits syndicaux et l’assouplissement des conditions de licenciement -, aide publique à l’investissement privé à travers une politique d’aide fiscale, réduction des charges patronales, etc.). Bref, en ne faisant à peu près rien en faveur de la politique qu’ils professent, alors même que toutes les conditions sont réunies pour qu’ils puissent la réaliser, ils trahissent clairement qu’ils ne veulent pas vraiment cette politique. 

L’histoire sociale enseigne qu’il n’y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l’imposer (et que ce n’est pas le marché, comme on tente de le faire croire aujourd’hui, mais le mouvement social qui a « civilisé » l’économie de marché, tout en contribuant grandement à son efficacité). En conséquence, la question, pour tous ceux qui veulent réellement opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie, flanquée d’une Europe policière et pénitentiaire (déjà très avancée) et d’une Europe militaire (conséquence probable de l’intervention au Kosovo), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir à cette fin et à quelles instances demander ce travail de mobilisation. On pense évidemment à
la Confédération européenne des syndicats (CES) qui vient seulement d’accueillir
la CGT française. Mais personne ne contredira les spécialistes qui, comme Corinne Gobin, montrent que le syndicalisme tel qu’il se manifeste au niveau européen se comporte avant tout en « partenaire » soucieux de participer dans la bienséance et la dignité à la gestion des affaires en menant une action de lobbying bien tempéré, conforme aux normes du « dialogue » cher à M. Jacques Delors. Et on devra accorder qu’il n’a pas fait grand-chose pour se donner les moyens organisationnels de contrecarrer les volontés du patronat (organisé, lui, en Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe (Unice), et doté d’un groupe de pression puissant, capable de dicter ses volontés à Bruxelles) et de lui imposer, avec les armes ordinaires de la lutte sociale, grèves, manifestations, etc., de véritables conventions collectives à l’échelle européenne. 

Ne pouvant donc attendre, au moins à court terme, de
la CES qu’elle se rallie à un syndicalisme militant, force est de se tourner d’abord, et provisoirement, vers les syndicats nationaux. Sans toutefois ignorer les obstacles immenses à la véritable conversion qu’il leur faudrait opérer pour échapper, au niveau européen, à la tentation technocratico-diplomatique, et au niveau national, aux routines et aux formes de pensée qui tendent à les enfermer dans les limites de la nation. Et cela à un moment où, sous l’effet notamment de la politique néolibérale et des forces de l’économie abandonnées à leur logique, avec, par exemple, la privatisation de nombre de grandes entreprises et la multiplication des « petits boulots », cantonnés le plus souvent dans les services, donc temporaires et à temps partiel, intérimaires et parfois à domicile, les bases mêmes d’un syndicalisme de militants sont menacées, comme l’attestent non seulement le déclin de la syndicalisation, mais aussi la faible participation des jeunes, et surtout des jeunes issus de l’immigration, qui suscitent tant d’inquiétudes, et que personne – ou à peu près – ne songe à mobiliser sur ce front. 

Le syndicalisme européen, qui pourrait être le moteur d’une Europe sociale, est donc à inventer, et il ne peut l’être qu’au prix de toute une série de ruptures plus ou moins radicales : rupture avec les particularismes nationaux, voire nationalistes, des traditions syndicales, toujours enfermées dans les limites des Etats, dont elles attendent une grande part des ressources indispensables à leur existence et qui définissent et délimitent les enjeux et les terrains de leurs revendications et de leurs actions ; rupture avec une pensée concordataire qui tend à discréditer la pensée et l’action critiques, à valoriser le consensus social au point d’encourager les syndicats à partager la responsabilité d’une politique visant à faire accepter aux dominés leur subordination ; rupture avec le fatalisme économique, qu’encouragent non seulement le discours médiatico-politique sur les nécessités inéluctables de la « mondialisation » et sur l’empire des marchés financiers (derrière lesquels les dirigeants politiques aiment à dissimuler leur liberté de choix), mais aussi la pratique des gouvernements sociaux-démocrates qui, en prolongeant ou en reconduisant, sur des points essentiels, la politique des gouvernements conservateurs, font apparaître cette politique comme la seule possible ; rupture avec un néolibéralisme habile à présenter les exigences inflexibles de contrats de travail léonins sous les dehors de la « flexibilité » (avec par exemple les négociations sur la réduction du temps de travail et sur la loi des trente-cinq heures qui jouent de toutes les ambiguïtés objectives d’un rapport de forces de plus en plus déséquilibré du fait de la généralisation de la précarité et de l’inertie d’un Etat plus incliné à le ratifier qu’à aider à le transformer) ; rupture avec le « social-libéralisme » de gouvernements enclins à donner à des mesures de dérégulation favorables à un renforcement des exigences patronales les apparences de conquêtes inestimables d’une véritable politique sociale. 

Ce syndicalisme rénové appellerait des agents mobilisateurs animés d’un esprit profondément internationaliste et capables de surmonter les obstacles liés aux traditions juridiques et administratives nationales et aussi aux barrières sociales intérieures à la nation, celles qui séparent les branches et les catégories professionnelles, et aussi de genre, d’âge et d’origine ethnique. Il est paradoxal en effet que les jeunes, et tout spécialement ceux qui sont issus de l’immigration, et qui sont si obsessionnellement présents dans les fantasmes collectifs de la peur sociale, engendrée et entretenue dans et par la dialectique infernale de la concurrence politique pour les voix xénophobes et de la concurrence médiatique pour l’audience maximum, tiennent dans les préoccupations des partis et des syndicats progressistes une place inversement proportionnelle à celle que leur accorde, partout en Europe, le discours sur l’« insécurité » et la politique qu’il encourage. 

Comment ne pas attendre ou espérer une sorte d’internationale des « immigrés » de tous les pays qui unirait Turcs, Kabyles et Surinamiens dans la lutte qu’ils conduiraient, en association avec les travailleurs natifs des différents pays européens, contre les forces économiques qui, à travers différentes médiations, sont aussi responsables de leur émigration ? Et peut- être que les sociétés européennes auraient aussi beaucoup à gagner si, d’objets passifs d’une politique sécuritaire, ces jeunes que l’on s’obstine à appeler « immigrés » alors qu’ils sont citoyens des nations de l’Europe d’aujourd’hui, souvent déracinés et déboussolés, exclus même des structures organisées de contestation, et sans autres issues que la soumission résignée, la petite ou la grande délinquance, ou les formes modernes de la jacquerie que sont les émeutes de banlieue, se transformaient en agents actifs d’un mouvement social novateur et constructif. 

Mais on peut songer aussi, pour développer, en chaque citoyen, les dispositions internationalistes qui sont désormais la condition de toutes les stratégies efficaces de résistance, à tout un ensemble de mesures, sans doute dispersées et disparates, telles que le renforcement, en chaque organisation syndicale, d’instances aménagées en vue de traiter avec les organisations des autres nations et chargées notamment de recueillir et de faire circuler l’information internationale ; l’établissement progressif de règles de coordination, en matière de salaires, de conditions de travail et d’emploi ; l’institution de « jumelages » entre syndicats de mêmes catégories professionnelles (soit, pour ne citer que celles déjà engagées dans des mouvements transnationaux, les routiers, les employés des transports aériens, etc.) ou de régions frontalières ; le renforcement, au sein des entreprises multinationales, des comités d’entreprise internationaux ; l’encouragement de politiques de recrutement en direction des immigrés qui, d’objets et d’enjeux des stratégies des partis et des syndicats, deviendraient ainsi des agents de résistance et de changement, cessant ainsi d’être utilisés, au sein même des organisations progressistes, comme des facteurs de division et d’incitation à la régression vers la pensée nationaliste, voire raciste ; l’institutionnalisation de nouvelles formes de mobilisation et d’action, comme les coordinations, et l’établissement de liens de coopération entre syndicats des secteurs public et privé qui ont des poids très différents selon les pays ; la « conversion des esprits » (syndicaux et autres) qui est nécessaire pour rompre avec la définition étroite du « social », et pour lier les revendications sur le travail aux exigences en matière de santé, de logement, de transports, de formation, de loisirs, de relations entre les sexes, et pour engager des efforts de resyndicalisation dans les secteurs traditionnellement dépourvus de mécanismes de protection collective (services, emploi temporaire). 

Mais on ne peut pas faire l’économie d’un objectif aussi visiblement utopique que la construction d’une confédération syndicale européenne unifiée : un tel projet est sans doute indispensable pour inspirer et orienter la recherche collective des innombrables transformations des institutions collectives et des milliers de conversions des dispositions individuelles qui seront nécessaires pour « faire » le mouvement social européen. 

S’il est sans doute utile, pour penser cette entreprise, difficile et incertaine, de s’inspirer du modèle du processus décrit par E. P. Thompson dans
La Formation de la classe ouvrière anglaise, il faut se garder de pousser trop loin l’analogie et de penser le mouvement social européen de l’avenir sur le modèle du mouvement ouvrier du siècle dernier : les changements profonds qu’a connus la structure sociale des sociétés européennes, dont le plus important est sans doute le déclin, dans l’industrie même, des ouvriers par rapport à ceux que l’on nomme aujourd’hui les « opérateurs » et qui, plus riches, relativement, en capital culturel, seront capables de concevoir de nouvelles formes d’organisation et de nouvelles armes de lutte, et d’entrer dans de nouvelles solidarités interprofessionnelles. 

Il n’est pas de préalable plus absolu à la construction d’un mouvement social européen que la répudiation de toutes les manières habituelles de penser le syndicalisme, les mouvements sociaux et les différences nationales en ces domaines ; pas de tâche plus urgente que l’invention des manières de penser et d’agir nouvelles qu’impose la précarisation. Fondement d’une nouvelle forme de discipline sociale, enracinée dans l’expérience de la précarité et la crainte du chômage, qui atteignent jusqu’aux niveaux les plus favorisés du monde du travail, la précarisation généralisée peut être au principe de solidarités d’un type nouveau, notamment à l’occasion de crises qui sont perçues comme particulièrement scandaleuses lorsqu’elles prennent la forme de débauchages massifs imposés par le souci de fournir des profits suffisants aux actionnaires d’entreprises largement bénéficiaires, comme c’est le cas d’Elf et d’Alcatel. 

Et le nouveau syndicalisme devra savoir s’appuyer sur les nouvelles solidarités entre victimes de la politique de précarisation, presque aussi nombreuses aujourd’hui dans des professions à fort capital culturel comme l’enseignement, les professions de la santé et les métiers de communication (comme les journalistes) que chez les employés et les ouvriers. Mais il devra préalablement travailler à produire et à diffuser aussi largement que possible une analyse critique de toutes les stratégies, souvent très subtiles, auxquelles collaborent, sans nécessairement le savoir, certaines réformes des gouvernements sociaux-démocrates et que l’on peut subsumer sous le concept de « flexploitation ». Analyse d’autant plus difficile à mener, et surtout à imposer à ceux qu’elle devrait faire accéder à la lucidité sur leur condition, que les stratégies ambiguës sont elles-mêmes bien souvent exercées par des victimes de semblables stratégies, enseignants précaires chargés d’élèves ou d’étudiants marginalisés et voués à la précarité, travailleurs sociaux sans garanties sociales chargés d’accompagner et d’assister des populations dont ils sont très proches par leur condition, etc., tous portés à entrer et à entraîner dans les illusions partagées. 

Mais il faudrait aussi et surtout en finir avec d’autres préconceptions très répandues qui, en empêchant de voir la réalité telle qu’elle est, dévient ou découragent l’action pour la transformer. C’est le cas de l’opposition que font les « politologues » français, et les journalistes « formés » à leur école, entre le « syndicalisme protestataire » – qui serait incarné en France par SUD ou par
la CGT – et le « syndicalisme de négociation », érigé en norme de toute pratique syndicale digne de ce nom, dont la confédération allemande DGB serait l’incarnation. Cette représentation démobilisatrice interdit de voir que les conquêtes sociales ne peuvent être obtenues que par un syndicalisme assez organisé à la fois pour mobiliser la force de contestation nécessaire pour arracher au patronat et aux technocraties de vraies avancées collectives, et pour négocier et imposer à sa base les compromis et les lois sociales dans lesquelles ceux-ci s’inscrivent durablement (n’est-il pas significatif que le mot même de mobilisation soit frappé de discrédit par les économistes d’obédience néolibérale, obstinément attachés à ne voir qu’une agrégation de choix individuels dans ce qui est en fait un mode de résolution et d’élaboration des conflits et un principe d’invention de nouvelles formes d’organisation sociale ?). 

C’est leur incapacité à s’unir autour d’une utopie rationnelle (qui pourrait être une vraie Europe sociale) et la faiblesse de leur base militante à laquelle ils ne savent pas imposer le sentiment de leur nécessité (c’est-à-dire d’abord de leur efficacité) qui, autant que la concurrence pour le meilleur positionnement sur le marché des services syndicaux, empêchent les syndicats de surmonter les intérêts corporatifs à court terme par un volontarisme universaliste capable de dépasser les limites des organisations traditionnelles et de donner toute sa force, notamment en intégrant pleinement le mouvement des chômeurs, à un mouvement social capable de combattre et de contrecarrer les pouvoirs économiques et financiers sur le lieu même, désormais international, de leur exercice. Les mouvements internationaux récents, dont
la Marche européenne des chômeurs n’est que le plus exemplaire, sont les premiers signes, encore fugitifs sans doute, de la découverte collective, au sein du mouvement social et au-delà, de la nécessité vitale de l’internationalisme ou, plus précisément, de l’internationalisation des modes de pensée et des formes d’action. 

Pierre Bourdieu. 

Mouvement social, Syndicalisme, Europe communautaire

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Pierre Bourdieu 

Sociologue, professeur au Collège de France. 

Lire :
-
Quadrature du cercle
 

Août 1998

 

 


LA LUTTE FÉMINISTE AU COEUR DES COMBATS POLITIQUES

 

De la domination masculine

 

 

LA domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. Plus que jamais, il est indispensable de dissoudre les évidences et d’explorer les structures symboliques de l’inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et chez les femmes. Quels sont les mécanismes et les institutions qui accomplissent le travail de reproduction de « l’éternel masculin » ? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu’ils parviennent à entraver ? 

Par Pierre Bourdieu 

]]Je ne me serais sans doute pas affronté à un sujet aussi difficile si je n’y avais pas été entraîné par toute la logique de ma recherche (1). Je n’ai jamais cessé, en effet, de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa (2) : le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de « folies » (il suffit de penser à l’extraordinaire accord de milliers de dispositions – ou de volontés – que supposent cinq minutes de circulation automobile sur la place de
la Bastille ou sur celle de
la Concorde, à Paris). Ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles. 

Et j’ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance – ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment. 

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau. 

On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division ( nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique. 

Ce n’est pas par hasard que, lorsqu’elle veut mettre en suspens ce qu’elle appelle magnifiquement « le pouvoir hypnotique de la domination », Virginia Woolf (3) s’arme d’une analogie ethnographique, rattachant génétiquement la ségrégation des femmes aux rituels d’une société archaïque : « Inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d’une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d’or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous, »ses« femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu’il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société (4) . » 

« Lignes de démarcation mystiques », « rites mystiques », ce langage, celui de la transfiguration magique et de la conversion symbolique que produit la consécration rituelle, principe d’une nouvelle naissance, encourage à diriger la recherche vers une approche capable d’appréhender la dimension proprement symbolique de la domination masculine. 

Une stratégie de transformation 

IL faudra donc demander à une analyse matérialiste de l’économie des biens symboliques les moyens d’échapper à l’alternative ruineuse entre le « matériel » et le « spirituel » ou l’« idéel » (perpétuée aujourd’hui à travers l’opposition entre les études dites « matérialistes », qui expliquent l’asymétrie entre les sexes par les conditions de production, et les études dites « symboliques », souvent remarquables mais partielles). Mais, auparavant, seul un usage très particulier de l’ethnologie peut permettre de réaliser le projet, suggéré par Virginia Woolf, d’objectiver scientifiquement l’opération proprement mystique dont la division entre les sexes telle que nous la connaissons est le produit, ou, en d’autres termes, de traiter l’analyse objective d’une société de part en part organisée selon le principe androcentrique (5) – la tradition kabyle – comme une archéologie objective de notre inconscient, c’est-à-dire comme l’instrument d’une véritable socioanalyse (6). 

Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition. Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle- même. 

Ainsi n’est-il pas rare que les psychologues reprennent à leur compte la vision commune des sexes comme ensembles radicalement séparés, sans intersections, et ignorent le degré de recouvrement entre les distributions des performances masculines et féminines, et les différences (de grandeur) entre les différences constatées dans les divers domaines (depuis l’anatomie sexuelle jusqu’à l’intelligence). Ou, chose plus grave, ils se laissent maintes fois guider, dans la construction et la description de leur objet, par les principes de vision et de division inscrits dans le langage ordinaire, soit qu’ils s’efforcent de mesurer des différences évoquées dans le langage – comme le fait que les hommes seraient plus « agressifs » et les femmes plus « craintives » -, soit qu’ils emploient des termes ordinaires, donc gros de jugements de valeur, pour décrire ces différences (7). 

Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants – qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique -, et, par là, d’éterniser, en la ratifiant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de « l’éternel féminin » ? 

C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d’aborder ce que l’on a voulu étudier sous les espèces de « l’histoire des femmes » : les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de domination entre les sexes n’obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l’histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à l’histoire ? 

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes. 

S’il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement – ou, en tout cas, principalement – dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c’est-à-dire au sein de l’unité domestique, sur laquelle un certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l’Ecole ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition de principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination. 

Pierre Bourdieu 

 

 

Mars 1998

 

 

CETTE UTOPIE, EN VOIE DE RÉALISATION, D’UNE EXPLOITATION SANS

LIMITE

 

L’essence du néolibéralisme

 

 

LE monde économique est-il vraiment, comme le veut le discours dominant, un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par les sanctions qu’il inflige, soit de manière automatique, soit – plus exceptionnellement – par l’intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou l’OCDE, et des politiques qu’ils imposent : baisse du coût de la main- d’oeuvre, réduction des dépenses publiques et flexibilisation du travail ? Et s’il n’était, en réalité, que la mise en pratique d’une utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ? 

Cette théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès l’origine, sur une formidable abstraction : celle qui, au nom d’une conception aussi étroite que stricte de la rationalité identifiée à la rationalité individuelle, consiste à mettre entre parenthèses les conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles et des structures économiques et sociales qui sont la condition de leur exercice. 

Il suffit de penser, pour donner la mesure de l’omission, au seul système d’enseignement, qui n’est jamais pris en compte en tant que tel en un temps où il joue un rôle déterminant dans la production des biens et des services, comme dans la production des producteurs. De cette sorte de faute originelle, inscrite dans le mythe walrasien (1) de la « théorie pure », découlent tous les manques et tous les manquements de la discipline économique, et l’obstination fatale avec laquelle elle s’accroche à l’opposition arbitraire qu’elle fait exister, par sa seule existence, entre la logique proprement économique, fondée sur la concurrence et porteuse d’efficacité, et la logique sociale, soumise à la règle de l’équité. 

Cela dit, cette « théorie » originairement désocialisée et déshistoricisée a, aujourd’hui plus que jamais, les moyens de se rendre vraie, empiriquement vérifiable. En effet, le discours néolibéral n’est pas un discours comme les autres. A la manière du discours psychiatrique dans l’asile, selon Erving Goffman (2), c’est un « discours fort », qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de forces. Au nom de ce programme scientifique de connaissance, converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique (dénié puisque, en apparence, purement négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la « théorie » ; un programme de destruction méthodique des collectifs. 

Le mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation financière, vers l’utopie néolibérale d’un marché pur et parfait, s’accomplit à travers l’action transformatrice et, il faut bien le dire, destructrice de toutes les mesures politiques (dont la plus récente est l’AMI, Accord multilatéral sur l’investissement, destiné à protéger, contre les Etats nationaux, les entreprises étrangères et leurs investissements), visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manoeuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de défense des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge, perd une part de son contrôle sur la consommation. 

LE programme néolibéral, qui tire sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts – actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques conservateurs ou sociaux-démocrates convertis aux démissions rassurantes du laisser-faire, hauts fonctionnaires des finances, d’autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre dépérissement que, à la différence des cadres des entreprises, ils ne courent aucun risque d’en payer éventuellement les conséquences -, tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est-à-dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents économiques. 

La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques d’information, assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en conséquence les échecs relatifs. Les entreprises elles-mêmes, placées sous une telle menace permanente, doivent s’ajuster de manière de plus en plus rapide aux exigences des marchés ; cela sous peine, comme l’on dit, de « perdre la confiance des marchés », et, du même coup, le soutien des actionnaires qui, soucieux d’obtenir une rentabilité à court terme, sont de plus en plus capables d’imposer leur volonté aux managers, de leur fixer des normes, à travers les directions financières, et d’orienter leurs politiques en matière d’embauche, d’emploi et de salaire. 

Ainsi s’instaurent le règne absolu de la flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée ou les intérims et les « plans sociaux » à répétition, et, au sein même de l’entreprise, la concurrence entre filiales autonomes, entre équipes contraintes à la polyvalence et, enfin, entre individus, à travers l’ individualisation de la relation salariale : fixation d’objectifs individuels ; entretiens individuels d’évaluation ; évaluation permanente ; hausses individualisées des salaires ou octroi de primes en fonction de la compétence et du mérite individuels ; carrières individualisées ; stratégies de « responsabilisation » tendant à assurer l’auto-exploitation de certains cadres qui, simples salariés sous forte dépendance hiérarchique, sont en même temps tenus pour responsables de leurs ventes, de leurs produits, de leur succursale, de leur magasin, etc., à la façon d’« indépendants » ; exigence de l’« autocontrôle » qui étend l’« implication » des salariés, selon les techniques du « management participatif », bien au-delà des emplois de cadres. Autant de techniques d’assujettissement rationnel qui, tout en imposant le surinvestissement dans le travail, et pas seulement dans les postes de responsabilité, et le travail dans l’urgence, concourent à affaiblir ou à abolir les repères et les solidarités collectives (3). 

L’institution pratique d’un monde darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la complicité des dispositions précarisées que produit l’insécurité et l’existence, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux les plus élevés, parmi les cadres notamment, d’une armée de réserve de main-d’oeuvre docilisée par la précarisation et par la menace permanente du chômage. Le fondement ultime de tout cet ordre économique placé sous le signe de la liberté, est en effet, la violence structurale du chômage, de la précarité et de la menace du licenciement qu’elle implique : la condition du fonctionnement « harmonieux » du modèle micro-économique individualiste est un phénomène de masse, l’existence de l’armée de réserve des chômeurs. 

Cette violence structurale pèse aussi sur ce que l’on appelle le contrat de travail (savamment rationalisé et déréalisé par la « théorie des contrats »). Le discours d’entreprise n’a jamais autant parlé de confiance, de coopération, de loyauté et de culture d’entreprise qu’à une époque où l’on obtient l’adhésion de chaque instant en faisant disparaître toutes les garanties temporelles (les trois quarts des embauches sont à durée déterminée, la part des emplois précaires ne cesse de croître, le licenciement individuel tend à n’être plus soumis à aucune restriction). 

On voit ainsi comment l’utopie néolibérale tend à s’incarner dans la réalité d’une sorte de machine infernale, dont la nécessité s’impose aux dominants eux-mêmes. Comme le marxisme en d’autres temps, avec lequel, sous ce rapport, elle a beaucoup de points communs, cette utopie suscite une formidable croyance, la free trade faith (la foi dans le libre-échange), non seulement chez ceux qui en vivent matériellement, comme les financiers, les patrons de grandes entreprises, etc., mais aussi chez ceux qui en tirent leurs justifications d’exister, comme les hauts fonctionnaires et les politiciens, qui sacralisent le pouvoir des marchés au nom de l’efficacité économique, qui exigent la levée des barrières administratives ou politiques capables de gêner les détenteurs de capitaux dans la recherche purement individuelle de la maximisation du profit individuel, instituée en modèle de rationalité, qui veulent des banques centrales indépendantes, qui prêchent la subordination des Etats nationaux aux exigences de la liberté économique pour les maîtres de l’économie, avec la suppression de toutes les réglementations sur tous les marchés, à commencer par le marché du travail, l’interdiction des déficits et de l’inflation, la privatisation généralisée des services publics, la réduction des dépenses publiques et sociales. 

SANS partager nécessairement les intérêts économiques et sociaux des vrais croyants, les économistes ont assez d’intérêts spécifiques dans le champ de la science économique pour apporter une contribution décisive, quels que soient leurs états d’âme à propos des effets économiques et sociaux de l’utopie qu’ils habillent de raison mathématique, à la production et à la reproduction de la croyance dans l’utopie néolibérale. Séparés par toute leur existence et, surtout, par toute leur formation intellectuelle, le plus souvent purement abstraite, livresque et théoriciste, du monde économique et social tel qu’il est, ils sont particulièrement enclins à confondre les choses de la logique avec la logique des choses. 

Confiants dans des modèles qu’ils n’ont pratiquement jamais l’occasion de soumettre à l’épreuve de la vérification expérimentale, portés à regarder de haut les acquis des autres sciences historiques, dans lesquels ils ne reconnaissent pas la pureté et la transparence cristalline de leurs jeux mathématiques, et dont ils sont le plus souvent incapables de comprendre la vraie nécessité et la profonde complexité, ils participent et collaborent à un formidable changement économique et social qui, même si certaines de ses conséquences leur font horreur (ils peuvent cotiser au Parti socialiste et donner des conseils avisés à ses représentants dans les instances de pouvoir), ne peut pas leur déplaire puisque, au péril de quelques ratés, imputables notamment à ce qu’ils appellent parfois des « bulles spéculatives », il tend à donner réalité à l’utopie ultraconséquente (comme certaines formes de folie) à laquelle ils consacrent leur vie. 

Et pourtant le monde est là, avec les effets immédiatement visibles de la mise en oeuvre de la grande utopie néolibérale : non seulement la misère d’une fraction de plus en plus grande des sociétés les plus avancées économiquement, l’accroissement extraordinaire des différences entre les revenus, la disparition progressive des univers autonomes de production culturelle, cinéma, édition, etc., par l’imposition intrusive des valeurs commerciales, mais aussi et surtout la destruction de toutes les instances collectives capables de contrecarrer les effets de la machine infernale, au premier rang desquelles l’Etat, dépositaire de toutes les valeurs universelles associées à l’idée de public, et l’imposition, partout, dans les hautes sphères de l’économie et de l’Etat, ou au sein des entreprises, de cette sorte de darwinisme moral qui, avec le culte du winner, formé aux mathématiques supérieures et au saut à l’élastique, instaure comme normes de toutes les pratiques la lutte de tous contre tous et le cynisme. 

Peut-on attendre que la masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime politico-économique soit un jour à l’origine d’un mouvement capable d’arrêter la course à l’abîme ? En fait, on est ici devant un extraordinaire paradoxe : alors que les obstacles rencontrés sur la voie de la réalisation de l’ordre nouveau – celui de l’individu seul, mais libre – sont aujourd’hui tenus pour imputables à des rigidités et des archaïsmes, et que toute intervention directe et consciente, du moins lorsqu’elle vient de l’Etat, par quelque biais que ce soit, est d’avance discréditée, donc sommée de s’effacer au profit d’un mécanisme pur et anonyme, le marché (dont on oublie qu’il est aussi le lieu d’exercice d’intérêts), c’est en réalité la permanence ou la survivance des institutions et des agents de l’ordre ancien en voie de démantèlement, et tout le travail de toutes les catégories de travailleurs sociaux, et aussi toutes les solidarités sociales, familiales ou autres, qui font que l’ordre social ne s’effondre pas dans le chaos malgré le volume croissant de la population précarisée. 

Le passage au « libéralisme » s’accomplit de manière insensible, donc imperceptible, comme la dérive des continents, cachant ainsi aux regards ses effets, les plus terribles à long terme. Effets qui se trouvent aussi dissimulés, paradoxalement, par les résistances qu’il suscite, dès maintenant, de la part de ceux qui défendent l’ordre ancien en puisant dans les ressources qu’il recelait, dans les solidarités anciennes, dans les réserves de capital social qui protègent toute une partie de l’ordre social présent de la chute dans l’anomie. (Capital qui, s’il n’est pas renouvelé, reproduit, est voué au dépérissement, mais dont l’épuisement n’est pas pour demain.) 

MAIS ces mêmes forces de « conservation », qu’il est trop facile de traiter comme des forces conservatrices, sont aussi, sous un autre rapport, des forces de résistance à l’instauration de l’ordre nouveau, qui peuvent devenir des forces subversives. Et si l’on peut donc conserver quelque espérance raisonnable, c’est qu’il existe encore, dans les institutions étatiques et aussi dans les dispositions des agents (notamment les plus attachés à ces institutions, comme la petite noblesse d’Etat), de telles forces qui, sous apparence de défendre simplement, comme on le leur reprochera aussitôt, un ordre disparu et les « privilèges » correspondants, doivent en fait, pour résister à l’épreuve, travailler à inventer et à construire un ordre social qui n’aurait pas pour seule loi la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, et qui ferait place à des collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées. 

Parmi ces collectifs, associations, syndicats, partis, comment ne pas faire une place spéciale à l’Etat, Etat national ou, mieux encore, supranational, c’est-à-dire européen (étape vers un Etat mondial), capable de contrôler et d’imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de contrecarrer l’action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail, en organisant, avec l’aide des syndicats, l’élaboration et la défense de l’ intérêt public qui, qu’on le veuille ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait dit d’« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme suprême de l’accomplissement humain. 

Pierre Bourdieu 

 

Février 1998

 

 

Questions sur un quiproquo

 

 

 

POURQUOI est-il si difficile d’être entendu des journalistes quand on parle du journalisme ? Pourquoi ne peut-on rien écrire sur cette profession sans avoir à se justifier, devant les tribunaux parfois, et sans s’exposer à l’abus de pouvoir des prières d’insérer et des droits de réponse sans appel ? Pourquoi est-il aujourd’hui tellement dangereux d’aborder ces sujets que quelques très bons écrits de journalistes sur les choses de télévision ne trouvent pas d’éditeur ? 

Pourquoi ceux qui ont un quasi-monopole de la diffusion massive de l’information ne supportent-ils pas l’analyse des mécanismes qui régissent la production de l’information et, moins encore, la diffusion de la moindre information à ce propos ? Pourquoi un livre dont – au moment où j’écris – il n’a pas été dit un seul mot dans un quotidien soucieux de sa réputation de sérieux, et qui a déjà été lu à ce jour par plus de 70 000 lecteurs, sans doute moins convaincus que les journalistes de la transparence du journalisme, fait-il l’objet d’une mise au point hautaine ? 

Qui a jamais nié qu’il y ait d’immenses journalistes, plutôt, évidemment, du côté des journalistes d’enquête et d’investigation que des éditorialistes ou des animateurs-amuseurs ? Mais quelle est la fatalité qui fait que, identifiant la description la plus objectiviste des mécanismes à un pamphlet contre des personnes, les journalistes se dressent comme un seul homme contre l’analyse iconoclaste ? Et que les plus sensibles et les plus intègres des journalistes, les plus soucieux de l’image réelle et de la réalité idéale du journalisme prennent fait et cause pour l’ensemble de la profession – donc pour les plus indéfendables, ils le savent mieux que personne, de leurs confrères ? 

Pourquoi dans ce champ hautement différencié qu’est le journalisme, traversé, comme l’Eglise ou l’école, par des concurrences et des conflits entre des gens qui font des métiers très différents ou qui font très différemment le même métier, la ruse de la raison sociale, qui a mille tours dans son sac, veut-elle que ce soit le prêtre ouvrier exemplaire ou le curé de paroisse dévoué qui prenne les armes pour défendre les cardinaux prévaricateurs ou les évêques corrompus contre des adversaires qui sont en fait ses alliés et qui, comme tous les hérétiques, ne font rien d’autre que rappeler la profession à la pureté idéale des commencements ? 

Pierre Bourdieu 

 

Septembre 1997

 

 

Innocentes confidences d’un maître de la monnaie

 

L’architecte de l’euro passe aux aveux

 

 

Un entretien dévoile un univers. Lorsque la presse répercute la parole des « décideurs », dont chaque confidence peut faire vaciller les monnaies, on ne prête pas toujours attention à l’énorme somme de non-dits et de presque-suggérés que leurs propos véhiculent. Armés de leur « indépendance » conquise sur le pouvoir politique, les gouverneurs des banques centrales disposent désormais du pouvoir de changer le cours des nations. Quelle est leur vision du monde social ? Et, par exemple, quelle est celle de M. Hans Tietmeyer, grand architecte de l’euro ? 

Par Pierre Bourdieu 

Ayant lu dans l’avion (1) un entretien du président de
la Banque fédérale d’Allemagne (
2), M. Hans Tietmeyer, présenté comme le « grand prêtre du deutschemark » - ni plus ni moins -, je voudrais me livrer à cette sorte d’analyse herméneutique qui convient aux textes sacrés : « L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer les conditions favorables à une croissance durable et à - le mot-clé – la confiance des investisseurs. Il faut donc contrôler les budgets publics. » 

C’est-à-dire – il sera plus explicite dans les phrases suivantes – enterrer le plus vite possible l’Etat social et, entre autres choses, ses politiques sociales et culturelles dispendieuses, pour rassurer les investisseurs qui aimeraient mieux se charger eux-mêmes de leurs investissements culturels. Je suis sûr qu’ils aiment tous la musique romantique et la peinture impressionniste, et je suis persuadé, sans rien savoir sur le président de
la Banque fédérale d’Allemagne, que, à ses heures perdues, comme le directeur de
la Banque de France, M. Jean-Claude Trichet, il lit de la poésie et pratique le mécénat. 

« Il faut donc, dit-il, contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme. »  

Entendez : baisser le niveau des taxes et impôts des investisseurs jusqu’à les rendre supportables à long terme par ces mêmes investisseurs, évitant ainsi de les encourager à porter ailleurs leurs investissements. Continuons la lecture : « Il faut (…) réformer le système de protection sociale. » C’est- à-dire, bis repetita, enterrer l’Etat providence et ses politiques de protection sociale, bien faites pour ruiner la confiance des investisseurs, susciter leur méfiance légitime, certains qu’ils sont en effet que leurs acquis économiques – on parle d’acquis sociaux, on peut bien parler d’acquis économiques -, c’est-à-dire leurs capitaux, ne sont pas compatibles avec les acquis sociaux des travailleurs, et que ces acquis économiques doivent évidemment être sauvegardés à tout prix, fût-ce en ruinant les maigres acquis économiques et sociaux de la grande majorité des citoyens de l’Europe à venir, ceux que l’on a beaucoup désignés en décembre 1995 comme des « nantis », des « privilégiés ». 

M. Hans Tietmeyer est convaincu que les acquis sociaux des investisseurs, autrement dit leurs acquis économiques, ne survivraient pas à une perpétuation du système de protection sociale. C’est ce système qu’il faut donc réformer d’urgence, parce que les acquis économiques des investisseurs ne sauraient attendre. Et M. Hans Tietmeyer, penseur de haute volée, qui s’inscrit dans la grande lignée de la philosophie idéaliste allemande, poursuit : 

« Il faut donc contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer le système de protection sociale, démanteler les rigidités sur le marché du travail, de sorte qu’une - ce « de sorte » mériterait un long commentaire – nouvelle phase de croissance (…) ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort – le « nous faisons » est magnifique – de flexibilité sur le marché du travail. »  

Une menace proche du chantage

 

Ça y est. Les grands mots sont lâchés, et M. Hans Tietmeyer donne un magnifique exemple de la rhétorique euphémistique qui a cours sur les marchés financiers. L’euphémisme est indispensable pour susciter durablement la confiance des investisseurs – dont on aura compris qu’elle est l’alpha et l’omega de tout le système économique, le fondement et le but ultime, le telos, de l’Europe de l’avenir -, tout en évitant de susciter la défiance ou le désespoir des travailleurs, avec qui, malgré tout, il faut aussi compter, si l’on veut avoir cette nouvelle phase de croissance qu’on leur fait miroiter, pour obtenir d’eux l’effort indispensable. Parce que c’est d’eux que cet effort est attendu, même si M. Hans Tietmeyer, décidément passé maître en euphémismes, dit bien : « Démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » Splendide travail rhétorique, qui peut se traduire : Courage travailleurs ! Tous ensemble faisons l’effort de flexibilité qui vous est demandé ! 

Au lieu de poser, imperturbable, une question sur la parité extérieure de l’euro, le journaliste aurait pu demander à M. Hans Tietmeyer le sens qu’il donne aux mots-clés de la langue des investisseurs : « rigidité sur le marché du travail » et « flexibilité sur le marché du travail ». Les travailleurs, eux, entendraient immédiatement : travail de nuit, travail pendant les week-ends, horaires irréguliers, pression accrue, stress, etc. 

On voit que « sur le marché du travail » fonctionne comme une sorte d’épithète homérique susceptible d’être accrochée à un certain nombre de mots, et l’on pourrait être tenté, pour mesurer la flexibilité du langage de M. Hans Tietmeyer, de parler par exemple de flexibilité ou de rigidité sur les marchés financiers. L’étrangeté de cet usage dans la langue de bois de M. Hans Tietmeyer permet de supposer qu’il ne saurait être question, dans son esprit, de « démanteler les rigidités sur les marchés financiers » ou de « faire un effort de flexibilité sur les marchés financiers ». Ce qui autorise à penser que, contrairement à ce que peut laisser croire le « nous » du « si nous faisons un effort » de M. Hans Tietmeyer, c’est aux travailleurs et à eux seuls qu’est demandé cet effort de flexibilité, et que c’est encore à eux que s’adresse la menace, proche du chantage, qui est contenue dans la phrase : « De sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » En clair : lâchez aujourd’hui vos acquis sociaux, toujours pour éviter d’anéantir la confiance des investisseurs, au nom de la croissance que cela nous apportera demain. Une logique bien connue des travailleurs concernés, qui, pour caractériser la politique de participation que leur offrait en un autre temps le gaullisme, disaient : « Tu me donnes ta montre, et je te donne l’heure. » 

Relisons une dernière fois les propos de M. Hans Tietmeyer : 

« L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer des conditions favorables à une croissance durable et à la confiance des investisseurs, il faut donc… - remarquez le « donc » - …contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer les systèmes de protection sociale, démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur les marchés du travail. » 

Si un texte aussi extraordinaire, aussi extraordinairement extraordinaire, était exposé à passer inaperçu et à connaître le destin des écrits quotidiens de quotidiens, qui s’envolent comme des feuilles mortes, c’est qu’il était parfaitement ajusté à l’« horizon d’attente » de la grande majorité des lecteurs de quotidiens que nous sommes. Or cet horizon est le produit d’un travail social. Si les mots du discours de M. Hans Tietmeyer passent si facilement, c’est qu’ils ont cours partout. Ils sont partout, dans toutes les bouches. Ils courent comme monnaie courante, on les accepte sans hésiter, comme on fait d’une monnaie, d’une monnaie stable et forte, évidemment, aussi stable et aussi digne de confiance, de croyance, que le deutschemark : « Croissance durable », « confiance des investisseurs », « budgets publics », « système de protection sociale », « rigidité », « marché du travail », « flexibilité », à quoi il faudrait ajouter, « globalisation », « flexibilisation », « baisse des taux » – sans préciser lesquels – « compétitivité », « productivité », etc. 

Cette croyance universelle, qui ne va pas du tout de soi, comment s’est-elle répandue ? Un certain nombre de sociologues, britanniques et français notamment, dans une série de livres et d’articles, ont reconstruit la filière selon laquelle ont été produits et transmis ces discours néolibéraux qui sont devenus une doxa, une évidence indiscutable et indiscutée. Par toute une série d’analyses des textes, des lieux de publication, des caractéristiques des auteurs de ces discours, des colloques dans lesquels ils se réunissaient pour les produire, etc., ils ont montré comment, en Grande-Bretagne et en France, un travail constant a été fait, associant des intellectuels, des journalistes, des hommes d’affaires, dans des revues qui se sont peu à peu imposées comme légitimes, pour établir comme allant de soi une vision néolibérale qui, pour l’essentiel, habille de rationalisations économiques les présupposés les plus classiques de la pensée conservatrice de tous les temps et de tous les pays. 

La satisfaction que procure le fatalisme

 

Ce discours d’allure économique ne peut circuler au-delà du cercle de ses promoteurs qu’avec la collaboration d’une foule de gens, hommes politiques, journalistes, simples citoyens qui ont une teinture d’économie suffisante pour pouvoir participer à la circulation généralisée des mots mal étalonnés d’une vulgate économique. Un exemple de cette collaboration, ce sont les questions du journaliste qui va en quelque sorte au devant des attentes de M. Hans Tietmeyer : il est tellement imprégné par avance des réponses qu’il pourrait les produire. C’est à travers de telles complicités passives qu’est venue peu à peu à s`imposer une vision dite néolibérale, en fait conservatrice, reposant sur une foi d’un autre âge dans l’inévitabilité historique fondée sur le primat des forces productives. Et ce n’est peut-être pas par hasard si tant de gens de ma génération sont passés sans peine d’un fatalisme marxiste à un fatalisme néolibéral : dans les deux cas, l’économisme déresponsabilise et démobilise en annulant le politique et en imposant toute une série de fins indiscutées, la croissance maximum, l’impératif de compétitivité, l’impératif de productivité, et du même coup un idéal humain, que l’on pourrait appeler l’idéal FMI (Fonds monétaire international). On ne peut pas adopter la vision néolibérale sans accepter tout ce qui va de pair, l’art de vivre yuppie, le règne du calcul rationnel ou du cynisme, la course à l’argent instituée en modèle universel. Prendre pour maître à penser le président de
la Banque fédérale d’Allemagne, c’est accepter une telle philosophie. 

Ce qui peut surprendre, c’est que ce message fataliste se donne les allures d’un message de libération, par toute une série de jeux lexicaux autour de l’idée de liberté, de libéralisation, de dérégulation, etc., par toute une série d’euphémismes, ou de double jeux avec les mots – réforme par exemple -, qui vise à présenter une restauration comme une révolution, selon une logique qui est celle de toutes les révolutions conservatrices. 

Si cette action symbolique a réussi au point de devenir une croyance universelle, c’est en partie à travers une manipulation systématique et organisée des moyens de communication. 

Ce travail collectif tend à produire toute une série de mythologies, des « idées-forces » qui marchent et font marcher, parce qu’elles manipulent des croyances : c’est par exemple le mythe de la « globalisation » et de ses effets inévitables sur les économies nationales ou le mythe des « miracles » néolibéraux, américain ou anglais. A la mythologie selon laquelle les inégalités sociales et économiques se réduiraient aux Etats-Unis, on peut opposer le travail d’un sociologue, M. Loïc Wacquant, montrant que, aux Etats-Unis, l’« Etat charitable », fondé sur une conception moralisante de la pauvreté, tend à se dédoubler en un Etat social assurant les garanties minimales de sécurité aux classes moyennes et un Etat de plus en plus répressif pour contrecarrer les effets de la violence liée à la précarisation des conditions d’existence de la grande masse de la population, noire notamment. Ainsi l’Etat de Californie, un moment constitué par certains sociologues français en paradis de toutes les libérations, consacre désormais à ses prisons un budget largement plus élevé que celui de toutes les institutions d’enseignement supérieur réunies, qui sont pourtant parmi les plus prestigieuses du monde. 

Autre exemple,
la Grande-Bretagne, dont on nous dit tous les jours qu’elle a résolu le problème du chômage, a en fait multiplié les emplois précaires, et les travailleurs britanniques découvrent avec envie les acquis sociaux encore survivants en France. Cela, paradoxalement, au moment même où l’on dit aux Français à quel point les travailleurs d’outre-Manche sont heureux de leur malheur. 

Peut-être assistons-nous à un phénomène d’involution de l’Etat qui s’est constitué historiquement par concentration successive de force physique (la police et l’armée), de capital culturel (le système métrique, etc.) et de capital symbolique. Un des effets de la philosophie néolibérale, qui n’est que le masque d’une vieille philosophie conservatrice, est de conduire à une régression de l’Etat vers l’Etat minimal tout à fait conforme à l’idéal des dominants, c’est-à-dire réduit aux forces de répression, comme en témoigne l’augmentation des dépenses pour la police. 

Confiance des marchés ou confiance du peuple

 

 Revenons pour finir au mot-clé du discours de M. Hans Tietmeyer, la « confiance des marchés ». Il a le mérite de mettre en pleine lumière le choix historique devant lequel sont placés tous les pouvoirs : entre la confiance des marchés et la confiance du peuple, il faut choisir. La politique qui vise à garder la confiance des marchés perd la confiance du peuple. 

Selon un sondage récent sur l’attitude à l’égard des hommes politiques, les deux tiers des personnes interrogées les considèrent comme incapables d’écouter et de prendre en compte ce que pensent les Français, reproche particulièrement fréquent chez les partisans du Front national (FN) – dont on déplore par ailleurs l’irrésistible ascension, sans songer un seul instant à faire le lien entre FN et FMI. 

Il faut mettre la confiance des marchés financiers ou des investisseurs – qu’on entend sauver à tout prix – en relation avec la méfiance des citoyens. L’économie est, sauf quelques exceptions, une science abstraite fondée sur la coupure, absolument injustifiable, entre l’économique et le social qui définit l’économisme. Cette coupure est au principe de l’échec de toute politique qui ne reconnaît pas d’autre fin que la sauvegarde de l’« ordre et de la stabilité économiques », c’est-à-dire du deutschemark, ce nouvel absolu dont M. Hans Tietmeyer s’est fait le desservant… 

Pierre Bourdieu 

 

Avril 1996

 

 


LA TÉLÉVISION PEUT-ELLE CRITIQUER
LA TÉLÉVISION ?

 

Analyse d’un passage à l’antenne

 

 

En France, plusieurs émissions de télévision se proposent de décrypter les images que reçoivent les téléspectateurs. Se fondant sur l’idée que la télévision peut critiquer la télévision,elles tentent de combattre la méfiance grandissante du public à l’égard de ce média. Pierre Bourdieu,qui a, en janvier dernier, participé à la principale de ces émissions,  » Arrêt sur images « ,livre ici son témoignage. 

Par Pierre Bourdieu 

J’AI écrit ces notes dans les jours qui ont suivi mon passage à l’émission  » Arrêt sur images « . J’avais, dès ce moment-là, le sentiment que ma confiance avait été abusée, mais je n’envisageais pas de les rendrepubliques, pensant qu’il y aurait eu là quelque chose de déloyal. Or voilà qu’une nouvelle émission de la même série revient à quatre reprises quel acharnement ! sur des extraits de mes interventions, et présente ce règlement de comptes rétrospectif comme un audacieux retour critique de l’émission sur elle-même. Beau courage en effet : on ne s’est guère inquiété, en ce cas, d’opposer des  » contradicteurs  » aux trois spadassins chargés de l’exécution critique des propos présentés. 

La récidive a valeur d’aveu : devant une rupture aussi évidente du contrat de confiance qui devrait unir l’invitant et l’invité, je me sens libre de publier ces observations, que chacun pourra aisément vérifier en visionnant l’enregistrement des deux émissions (1). Ceux qui auraient encore pu douter, après avoir vu la première, que la télévision est un formidable instrument de domination devraient, cette fois, être convaincus : Daniel Schneidermann, producteur de l’émission, en a fait la preuve, malgré lui, en donnant à voir que la télévision est le lieu où deux présentateurs peuvent triompher sans peine de tous les critiques de l’ordre télévisuel. 

 » Arrêt sur images « ,
La Cinquième, 23 janvier 1996. L’émission illustrera parfaitement ce que j’avais l’intention de démontrer : l’impossibilité de tenir à la télévision un discours cohérent et critique sur la télévision. Prévoyant que je ne pourrais pas déployer mon argumentation, je m’étais donné pour projet, comme pis-aller, de laisser les journalistes jouer leur jeu habituel (coupures, interruptions, détournements, etc.) et de dire, après un moment, qu’ils illustraient parfaitement mon propos. Il aurait fallu que j’aie la force et la présence d’esprit de le dire en conclusion (au lieu de faire des concessions polies au  » dialogue « , imposées par le sentiment d’avoir été trop violent et d’avoir inutilement blessé mes interlocuteurs). 

Daniel Schneidermann m’avait proposé à plusieurs reprises de participer à son émission. J’avais toujours refusé. Début janvier, il réitère sa demande, avec beaucoup d’insistance, pour une émission sur le thème :  » La télévision peut-elle parler des mouvements sociaux ?  » J’hésite beaucoup, craignant de laisser passer une occasion de faire, à propos d’un cas exemplaire, une analyse critique de la télévision à la télévision. 

Après avoir donné un accord de principe subordonné à une discussion préalable sur le dispositif, je rappelle Daniel Schneidermann, qui pose d’emblée, comme allant de soi, qu’il faut qu’il y ait un  » contradicteur « . Je ne me rappelle pas bien les arguments employés, si tant est qu’il y ait eu arguments, tellement cela allait de soi pour lui. J’ai cédé par une sorte de respect de la bienséance : ne pas accepter le débat, dans n’importe quelles conditions et avec n’importe qui, c’est manquer d’esprit démocratique. Daniel Schneidermann évoque des interlocuteurs possibles, notamment un député RPR qui a pris position contre la manière dont les télévisions ont rendu compte de la grève. Ce qui suppose qu’il attend de moi que je prenne la position opposée (alors qu’il me demande une analyse ce qui tend à montrer que, comme la plupart des journalistes, il identifie l’analyse à la critique). 

Je propose alors Jean-Marie Cavada, parce qu’il est le patron de la chaîne où passera l’émission, et aussi parce qu’il m’est apparu comme typique d’une violence plus douce et moins visible : Jean-Marie Cavada donne toutes les apparences de l’équité formelle, tout en se servant de toutes les ressources de sa position pour exercer une contrainte qui oriente fortement les débats ; mes analyses vaudront ainsi a fortiori. Tout en proclamant que le fait que je mette en question le directeur de la chaîne ne le gênait en rien et que je n’avais pas à me limiter dans mes  » critiques « , Daniel Schneidermann exclut Jean-Marie Cavada au profit de Guillaume Durand. Il me demande de proposer des extraits d’émissions qui pourraient être présentés à l’appui de mes analyses. Je donne une première liste (comportant plusieurs références à Jean-Marie Cavada et à Guillaume Durand), ce qui m’amène, pour justifier mes choix, à livrer mes intentions. 

DANS une seconde conversation, je m’aperçois que plusieurs de mes propositions d’extraits ont été remplacées par d’autres. Dans le  » conducteur  » final, je verrai apparaître un long  » micro-trottoir  » sans intérêt visant à montrer que les spectateurs peuvent dire les choses les plus opposées sur la représentation télévisuelle des grèves, donc à relativiser d’avance les  » critiques  » que je pourrais faire (cela sous prétexte de rappeler l’éternelle première leçon de tout enseignement sur les médias : le montage peut faire dire n’importe quoi à des images). Lors d’une nouvelle conversation, on m’apprend que Jean-Marie Cavada a finalement décidé de venir et qu’on ne peut pas lui refuser ce droit de réponse, puisqu’il est  » mis en question « . 

Dès la première conversation, j’avais demandé expressément que mes prises de position pendant les grèves de décembre ne soient pas mentionnées. Parce que ce n’était pas le sujet et que ce rappel ne pourrait que faire apparaître comme des critiques de parti pris les analyses que la sociologie peut proposer. Or, dès le début de l’émission, la journaliste, Pascale Clark, annonce que j’ai pris position en faveur de la grève et que je me suis montré  » très critique de la représentation que les médias [en] ont donnée « , alors que je n’avais rien dit, publiquement, sur ce sujet. Elle récidive avec la première question, sur les raisons pour lesquelles je ne me suis pas exprimé à la télévision pendant les grèves. 

Devant ce nouveau manquement à la promesse qui m’avait été faite pour obtenir ma participation, j’hésite longuement, me demandant si je dois partir ou répondre. En fait, à travers cette intervention qui me plaçait d’emblée devant l’alternative de la soumission résignée à la manipulation ou de l’esclandre, contraire aux règles du débat  » démocratique « , le thème que les deux  » contradicteurs  » ne cesseront de rabâcher pendant toute l’émission était lancé : comment peut-il prétendre à la science objective de la représentation d’un événement à propos duquel il a pris une position partisane ? 

Au cours des discussions téléphoniques, j’avais aussi fait observer que les  » contradicteurs  » étaient maintenant deux, et deux professionnels (il apparaîtra, dès que je ferai une brève tentative pour analyser la situation dans laquelle je me trouvais, qu’ils étaient quatre) ; j’avais exprimé le souhait qu’ils n’abusent pas de l’avantage qui leur serait ainsi donné. En fait, emportés par l’arrogance et la certitude de leur bon droit, ils n’ont pas cessé de me prendre la parole, de me couper, tout en proférant d’ostentatoires flatteries : je pense que dans cette émission où j’étais censé présenter une analyse sociologique d’un débat télévisé en tant qu’invité principal, j’ai dû avoir la parole, au plus, pendant vingt minutes, moins pour exposer des idées que pour ferrailler avec des interlocuteurs qui refusaient tous le travail d’analyse. 

Daniel Schneidermann m’a appelé plusieurs fois, jusqu’au jour de l’émission, et je lui ai parlé avec la confiance la plus entière (qui est la condition tacite, au moins pour moi, de la participation à un dialogue public), livrant ainsi toutes mes intentions. Il ne m’a rien dit, à aucun moment, des intentions de mes  » contradicteurs « . Lorsque je lui ai demandé s’il comptait leur montrer, au préalable, les extraits que j’avais choisis ce qui revenait à leur dévoiler toutes mes batteries , il m’a dit que s’ils les lui demandaient il ne pourrait pas les leur refuser… Il m’a parlé vaguement d’un micro-trottoir au sujet mal défini tourné à Marseille. Après l’émission, il me dira sa satisfaction et combien il était content qu’un  » grand intellectuel  » pommade ait pris la peine de regarder de près et de discuter la télévision, mais aussi et surtout combien il admirait mes  » contradicteurs  » d’avoir  » joué le jeu  » et d’avoir accepté courageusement la critique… Le jour de l’émission, les  » contradicteurs  » et les présentateurs, avant l’enregistrement, me laissent seul sur le plateau pendant près d’une heure. Guillaume Durand vient s’asseoir en face de moi et m’entreprend bille en tête sur ce qu’il croit être ma complicité avec les socialistes (il est mal informé…). Exaspéré, je lui réponds vertement. Il reste longtemps silencieux et très gêné. La présentatrice, Pascale Clark, essaie de détendre l’atmosphère.  » Vous aimez la télévision ? Je déteste.  » On en reste là. Je me demande si je ne dois pas partir. 

Si au moins je parvenais à croire que ce que je suis en train de faire peut avoir une quelconque utilité et que je parviendrai à convaincre que je suis venu là pour essayer de faire passer quelque chose à propos de ce nouvel instrument de manipulation… En fait, j’ai surtout l’impression d’avoir seulement réussi à me mettre dans la situation du poisson soluble (et conscient de l’être) qui se serait jeté à l’eau. 

La disposition sur le plateau : les deux  » contradicteurs  » sont assis, en chiens de faïence (et de garde), de part et d’autre du présentateur, je suis sur le côté, face à la présentatrice. On m’apporte le  » conducteur  » de l’émission : quatre seulement de mes propositions ont été retenues et quatre  » sujets  » ont été ajoutés, dont deux très longs  » micro-trottoirs  » et reportages, qui passeront, tous destinés à faire apparaître la relativité de toutes les  » critiques  » et l’objectivité de la télévision. Les deux qui ne passeront pas, et que j’avais vus, avaient pour fin de montrer la violence des grévistes contre la télévision. 

Conclusion (que j’avais écrite avant l’émission) : on ne peut pas critiquer la télévision à la télévision parce que les dispositifs de la télévision s’imposent même aux émissions de critique du petit écran. L’émission sur le traitement des grèves à la télévision a reproduit la structure même des émissions à propos des grèves à la télévision. >Ce que j’aurais voulu dire 

La télévision, instrument de communication, est un instrument de censure (elle cache en montrant) soumis à une très forte censure. On aimerait s’en servir pour dire le monopole de la télévision, des instruments de diffusion (la télévision est l’instrument qui permet de parler au plus grand nombre, au-delà des limites du champ des professionnels). Mais, dans cette tentative, on peut apparaître comme se servant de la télévision, comme les  » médiatiques « , pour agir dans ce champ, pour y conquérir du pouvoir symbolique à la faveur de la célébrité (mal) acquise auprès des profanes, c’est-à-dire hors du champ. Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre , donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre (par exemple qu’on ne peut rien dire à la télévision). 

Faire la critique de la télévision à la télévision, c’est tenter de retourner le pouvoir symbolique de la télévision contre lui-même cela en payant de sa personne, c’est le cas de le dire : en acceptant de paraître sacrifier au narcissisme, d’être suspect de tirer des profits symboliques de cette dénonciation et de tomber dans les compromissions de ceux qui en tirent des profits symboliques, c’est-à-dire les  » médiatiques « . >Le dispositif : du plus visible au plus caché Le rôle du présentateur : 

Il impose la problématique, au nom du respect de règles formelles à géométrie variable et au nom du public, par des sommations ( » C’est quoi… « ,  » Soyons précis… « ,  » Répondez à ma question « ,  » Expliquez-vous… « ,  » Vous n’avez toujours pas répondu… « ,  » Vous ne dites toujours pas quelle réforme vous souhaitez… « ) qui sont de véritables sommations à comparaître mettant l’interlocuteur sur la sellette. Pour donner de l’autorité à sa parole, il se fait porte-parole des auditeurs :  » La question que tout le monde se pose « ,  » C’est important pour les Français…  » Il peut même invoquer le  » service public  » pour se placer du point de vue des  » usagers  » dans la description de la grève. 

Il distribue la parole et les signes d’importance (ton respectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient, titres, ordre de parole, en premier ou en dernier, etc). 

Il crée l’urgence (et s’en sert pour imposer la censure), coupe la parole, ne laisse pas parler (cela au nom des attentes supposées du public c’est-à-dire de l’idée que les auditeurs ne comprendront pas, ou, plus simplement, de son inconscient politique ou social). 

Ces interventions sont toujours différenciées : par exemple, les injonctions s’adressent toujours aux syndicalistes ( » Qu’est-ce que vous proposez, vous ? « ) sur un ton péremptoire, et en martelant les syllabes ; même attitude pour les coupures :  » On va en parler… Merci, madame, merci…  » remerciement qui congédie, par rapport au remerciement empressé adressé à un personnage important. C’est tout le comportement global qui diffère, selon qu’il s’adresse à un  » important  » (M. Alain Peyrefitte) ou à un invité quelconque : posture du corps, regard, ton de la voix, mots inducteurs ( » oui… oui… oui…  » impatient,  » ouais  » sceptique, qui presse et décourage), termes dans lesquels on s’adresse à l’interlocuteur, titres, ordre de parole, temps de parole (le délégué CGT parlera en tout cinq minutes sur une heure et demie à l’émission  »
La Marche du siècle « ). 

Le présentateur agit en maître après Dieu de son plateau ( » mon émission « ,  » mes invités «  : l’interpellation brutale qu’il adresse à ceux qui contestent sa manière de mener le débat est applaudie par les gens présents sur le plateau et qui font une sorte de claque). 

La composition du plateau : 

Elle résulte de tout un travail préalable d’invitation sélective (et de refus). La pire censure est l’absence ; les paroles des absents sont exclues de manière invisible. D’où le dilemme : le refus invisible (vertueux) ou le piège. 

Elle obéit à un souci d’équilibre formel (avec, par exemple, l’égalité des temps de parole dans les  » face-à-face « ) qui sert de masque à des inégalités réelles : dans les émissions sur la grève de décembre 1995, d’un côté un petit nombre d’acteurs perçus et présentés comme engagés, de parti pris, et de l’autre des observateurs présentés comme des arbitres, parfaitement neutres et convenables, c’est-à-dire les présumés coupables (de nuire aux usagers), qui sont sommés de s’expliquer, et les arbitres impartiaux ou les experts qui ont à juger et à expliquer. L’apparence de l’objectivité est assurée par le fait que les positions partisanes de certains participants sont déguisées (à travers le jeu avec les titres ou la mise en avant de fonctions d’expertise : par exemple, M. Alain Peyrefitte est présenté comme  » écrivain  » et non comme  » sénateur RPR  » et  » président du comité éditorial du Figaro « , M. Guy Sorman comme  » économiste  » et non comme  » conseiller de M. Juppé « .) 

La logique du jeu de langage : 

Le jeu joue en faveur des professionnels de la parole, de la parole autorisée. 

Le débat démocratique conçu sur le modèle du combat de catch permet de présenter un ressort d’Audimat (le  » face-à-face « ) comme un modèle de l’échange démocratique. 

Les affinités entre une partie des participants : les  » médiatiques  » sont du même monde (entre eux et avec les présentateurs). Familiers des médias et des hommes des médias, ils offrent toutes les garanties : non seulement on sait qu’ils passent bien (ce sont, comme disent les professionnels, de  » bons clients »), mais on sait surtout qu’ils seront sans surprises. La censure la plus réussie consiste à mettre à des places où l’on parle des gens qui n’ont à dire que ce que l’on attend qu’ils disent ou, mieux, qui n’ont rien à dire. Les titres qui leur sont donnés contribuent à donner autorité à leur parole. 

Les différents participants ne sont pas égaux devant ces situations : d’un côté des professionnels de la parole, dotés de l’aptitude à manipuler le langage soutenu qui convient ; de l’autre des gens moins armés et peu habitués aux situations de prise de parole publique (les syndicalistes et, a fortiori, les travailleurs interrogés, qui, devant la caméra, bafouillent, parlent avec précipitation, s’emmêlent ou, pour échapper au trac, font les marioles, alors que, quelques minutes avant, en situation normale, ils pouvaient dire des choses justes et fortes). Pour assurer l’égalité, il faudrait favoriser les défavorisés (les aider du geste et du regard, leur laisser le temps, etc.), alors que tout est fait pour favoriser les favorisés. 

L’inconscient des présentateurs, leurs habitudes professionnelles. Par exemple, leur soumission culturelle d’intermédiaires culturels demi-savants ou autodidactes, enclins à reconnaître les signes académiques, convenus, de reconnaissance. Ils sont le dispositif (c’est-à-dire l’Audimat) fait hommes : lorsqu’ils coupent des propos qu’ils craignent trop difficiles, ils sont sans doute de bonne foi, sincères. Ils sont les relais parfaits de la structure, et, s’ils ne l’étaient pas, ils seraient virés. 

Dans leur vision de la grève et des grévistes, ils engagent leur inconscient de privilégiés : des uns, ils attendent des justifications ou des craintes ( » Dites vos craintes « ,  » De quoi vous plaignez-vous ? « ), des autres des explications ou des jugements ( » Qu’en pensez-vous ? « ). 

Pierre Bourdieu 

 

 

Publié dans AU-DELA DES IDEES RECUES, CONTRE LA PENSEE UNIQUE, PIERRE BOURDIEU, SAVOIR C'est déjà  POUVOIR | Pas de Commentaire »

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