Regards africains sur la « première guerre du siècle » , par Jean-Marc ELA in Le Monde diplomatique , septembre 2002

Posté par issopha le 19 décembre 2008

 

Regards africains sur la « première guerre du siècle »

par Jean-Marc ELA in Le Monde diplomatique , septembre 2002

 

« Après ce funeste 11 septembre, écrit un jeune Camerounais dans le journal Regard nouveau  (1), les Etats-Unis d’Amérique ont transformé leur ambassade à Yaoundé en véritable blockhaus. La descente qui côtoie le Centre culturel américain de même que les deux axes qui communiquaient avec le carrefour Abbia sont complètement obstrués, rayés de la circulation par l’Oncle Sam, paralysant du même coup l’activité commerciale dans cet important secteur de la capitale, et les automobilistes sont obligés d’effectuer de longs détours pour contourner le no man’s land américain. Difficile d’imaginer l’arrogante Amérique laisser quelque pays que ce soit ériger un mini-Etat au beau milieu de Washington… » Cette réaction exprime, en dépit des mythes fascinants que véhicule un cinéma de pacotille au fond des bidonvilles en expansion, le ras-le-bol des populations du Cameroun, considéré comme une « Afrique en miniature ».

Face à l’arrogance avec laquelle les Etats-Unis tentent d’imposer leur domination jusque dans le rapport au sol en territoire étranger, on comprend les « larmes de crocodile » des Camerounais : s’ils n’ont pas caché leur indignation devant la terrible tragédie du 11 septembre, ils y ont vu « un châtiment de Dieu », et ils se demandent si les Américains s’inquiètent, eux, « quand il y a des génocides en Afrique  (2) ». Dans la rue, au bureau, la perception des attentats de New York et de Washington est liée à la mémoire des horreurs que la puissance américaine a fait subir à de nombreux peuples : « Les Américains et leurs alliés, dit-on, ne se posent jamais de questions lorsque, au nom de la démocratie et de la liberté, les populations civiles sont prises pour cibles lors des bombardements punitifs »…

Il est vrai que ces attentats ont frappé le noyau central de la « civilisation occidentale », les Etats-Unis. Mais, après les bombardements américains en Afghanistan, peut-être le moment est-il venu de retrouver l’« honneur de penser ». Ce qui domine dans l’opinion mondiale, c’est le point de vue du Nord. Loin d’être innocent, il sert d’alibi aux pays riches pour imposer un système de sécurité de la mondialisation libérale. Il importe pourtant de procéder à l’inversion du regard à partir des « damnés de la terre », afin de repenser les relations internationales.

Au moment où l’Occident s’américanise  (3), il faut se demander s’il ne se réapproprie pas la culture de cow-boy qui ressurgit au pays de l’Oncle Sam, quand M. Bush s’engage dans la « première guerre du XXIe siècle », en réactualisant l’esprit du Far West pour traquer « partout où elles se trouvent » les forces du Mal  (4).

Les politiques sécuritaires élaborées sous la tutelle de Washington ne tolèrent aucune dissidence, sous prétexte de combattre le terrorisme. Ainsi, pour faire plaisir à l’Amérique et recevoir une aide économique, des dictateurs africains s’aplatissent, prétendant dénicher des « cellules d’Al-Qaida » après avoir « ben ladenisé » leurs rebelles locaux, cherchant ainsi à échapper aux critiques des organisations de protection des droits de la personne.

Au-delà du continent noir, ce défi pose la question de l’Etat de droit dans une ère de conquête des ressources stratégiques où les puissances hégémoniques et assoiffées d’or noir font la loi. Aussi, en rupture avec les références à la « nébuleuse islamique », qui ouvrent la porte à toutes sortes d’amalgames susceptibles de réveiller les vieux réflexes de l’histoire des croisades, il faut resituer les événements dans le contexte de la politique étrangère des Etats-Unis pour en saisir le sens et le message.

En fait, l’histoire doit retenir que les attentats de New York et de Washington ont fait voler en éclats le mythe de l’inviolabilité de l’Amérique, déjà mis à mal, en février 1993, lors de l’attentat d’Oklahoma City. Ce qui est ébranlé en profondeur, c’est la croyance à un imperium érigé par les Etats-Unis sur toute l’étendue de la terre. Dans l’après-guerre froide, les Américains étaient habités par la conscience d’être le « dernier empire ». Depuis le 11 septembre, « les gens apprennent à vivre avec le doute et la peur  (5)  ».

Après avoir détruit ailleurs des vies humaines plus qu’on ne l’aurait imaginé et semé la terreur dans les pays où, avec l’aide de la CIA, ils ont appuyé, armé ou mis en place des régimes militaires et des dictatures sanguinaires en humiliant des peuples entiers et en brisant avec violence les mouvements de lutte pour la liberté et la démocratie  (6), les Etats-Unis se retrouvent fragiles comme les autres peuples de la terre.

Tout indigène est suspect

Dès lors que le géant tremble et que le héros se comporte en victime, n’est-ce pas tout le monde occidental qui vit désormais dans l’inquiétude ? Mais face à l’ennemi invisible et sans territoire, l’avenir est-il dans le resserrement des frontières ? Dans un monde d’inégalités et de conflits où le flot d’immigrés et de réfugiés n’est pas près de se tarir, à qui profite le mur de Berlin qu’on reconstruit au sein de l’Occident ? Devant ce défi, il semble nécessaire de repenser le rapport à l’autre, en l’occurrence l’Africain ou l’Arabe, en rupture avec les mythes et les préjugés qui, comme le montre Edward Said, les ont vidés de leur humanité dans le contexte de l’expansion coloniale  (7). En outre, une question s’impose : les puissances politiques et économiques qui dépensent des milliards de dollars dans l’armement peuvent-elles résister à l’état de guerre, dès lors qu’elles s’installent dans la peur de voir s’écrouler les fondements de leur hégémonie ?

Secoués, les Etats-Unis, qui nourrissent la prétention de devenir le gendarme de la planète, risquent de sombrer dans une paranoïa contagieuse, avec la création de périmètres de sécurité destinés à enfermer les « barbares » dans leur enclos. En examinant les lois musclées adoptées dans la lutte contre l’« axe du Mal », on doit s’inquiéter des effets néfastes de ces mesures pour les pays du Nord eux-mêmes. Qu’il suffise de souligner la tendance à gouverner par l’inquiétude en entretenant un imaginaire de menace à travers les dispositifs sécuritaires qui portent atteinte aux libertés fondamentales. Remarquons aussi les pouvoirs accrus accordés aux policiers. On s’oriente vers un Etat répressif qui s’autorise à faire irruption dans la vie privée en justifiant le contrôle du courrier postal et électronique au nom de la lutte contre le terrorisme.

Les gens venus d’ailleurs risquent de se faire matraquer par des policiers qui agissent en toute impunité et se comportent comme s’ils étaient au-dessus des lois quand il s’agit de défendre l’ordre marchand. L’autre qui vient du Sud est la cible de l’arsenal répressif mis en place par les gouvernements qui lient crime et immigration. Pour les cerbères qui veillent à la porte du Temple, le soupçon est de rigueur sur tout indigène débarquant dans un aéroport européen et nord-américain, où porter le turban, le boubou ou la djellaba est devenu un risque énorme. Tout se passe comme si venir d’au-delà de la Méditerranée était synonyme d’appartenance à un réseau terroriste. On doit s’interroger sur le retour à la barbarie en Occident.

Au-delà des schémas usés, il faut poser les rapports du monde occidental et des pays du Sud en termes de peuples vieux et de peuples jeunes dont l’irruption dans l’histoire est un mouvement irréversible à l’ère des nouvelles mobilités. Dans cette direction, aucun Etat, si puissant soit-il, ne peut échapper à la nécessité de se regarder lui-même afin d’exorciser les monstres qui l’habitent. La véritable riposte aux attentats du 11 septembre, c’est la remise en question de l’attitude des pays riches à l’égard des humiliés de la terre.

Remarquons la fatigue des pays riches face à la clameur des pauvres. Malgré les cris d’alarme sur l’expansion du sida, le sort des pays contraints de vivre en bordure du monde demeure l’urgence oubliée. « D’abord le terrorisme, plus tard la pauvreté », ont, en substance, déclaré les ministres des finances du G 20 réunis le 16 novembre 2001 à Ottawa. Au sommet du G8 à Kananaskis (Alberta), les 26 et 27 juin 2002, le projet de voir les pays riches accorder à l’Afrique plus de la moitié de leurs nouveaux budgets d’aide s’est heurté au mur américain. Or toute alliance contre le terrorisme n’a de sens que si elle s’emploie à réduire l’immense terreau dont il se nourrit. Ce terreau est fait de pauvreté et d’injustice. On ne peut continuer à mener l’humanité vers de telles inégalités.

Si la puissance ne se réduit pas au pouvoir de polluer et de détruire, de tuer et de conquérir, de confisquer et de dominer, l’Occident ne doit-il pas inventer une autre manière de vivre en participant au relèvement des peuples longtemps crucifiés ? Il ne s’agit pas de transformer ces peuples en assistés mondiaux, mais de répartir les richesses de la planète en sachant que les « damnés de la terre » ne peuvent accepter de demeurer indéfiniment les « rien du tout ». Dès lors, la sécurité n’est pas l’affaire des policiers ou des gendarmes. Elle est un fruit de la justice. Cela exige de changer de paradigme et de retrouver le désir de faire sens dans les sociétés de la grande bouffe.

Jean-Marc Ela

Publié dans AFRICAINS DE L 'EXIL, AFRIQUE : Ceux qui luttent, JEAN-MARC ELA | Pas de Commentaire »

 

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