Esclavage, colonisation, racisme, « post colonialité » : nouveaux débats, nouveaux enjeux

Posté par Isso le 13 septembre 2007

Esclavage, colonisation, racisme, « post colonialité » :  

nouveaux débats, nouveaux enjeux.  

par Catherine Coquery-Vidrovitch 

 

Conférence donnée dans le cadre des activités du CVUH, 14 juin 2007 (texte brut). 

L’histoire de l’esclavage aux Antilles et le passé colonial africain ont été l’objet d’investissements politiques majeurs depuis les années 2000. Le propos de cette conférence, après le rappel des sujets de désaccord et de passion sociale qui rendent compte de l’accueil particulier fait en France à ces questions, est de tenter une présentation critique des principales directions de travail suggérées aux historiens : quel est l’intérêt scientifique des problématiques aussi bien coloniales que « postcoloniales », une fois dégagées de leur impact aujourd’hui surtout médiatique ?  

Je ne vais pas raconter une fois de plus ce qui a été dit et répété depuis le début des années 2000. Je rappellerai simplement la chronologie, qui a son importance pour les enseignants quant à la nouveauté relative du sujet.  

Je ne vais pas parler non plus des programmes récents du secondaire, dont je connais mal l’évolution car je l’ai quitté depuis longtemps et mes enfants ne sont plus d’âge scolaire. Je voudrais simplement mettre au clair, pour commencer, quelques réalités de la recherche sur la question, car cette recherche est faite pour fournir aux enseignants une partie des matériaux à enseigner.  

Concernant la connaissance de l’histoire de la colonisation française, il n’est pas vrai qu’elle n’a pas été enseignée naguère. Je puis en témoigner personnellement, j’étais au lycée au début des années 50, et on m’a enseigné, entre autres, pour ne donner qu’un ex. frappant, les enfumades de Bugeaud durant la conquête algérienne, on n’en faisait d’ailleurs pas tout un plat, considérant après tout cela comme une espèce de normalité de la guerre coloniale…  

J’ai aussi constaté, dans le Malet Isaac de Terminales, année 1930, un long chapitre sur la colonisation sous
la Troisième République, très optimiste bien entendu.  

En revanche, il est tout à fait vrai que l’histoire de l’esclavage dans les colonies française, qui est aussi partie de l’histoire de cette colonisation française, n’a pas été enseignée du tout pendant très longtemps. Là encore, je peux en témoigner, avec le manuel du primaire bien connu dit le Petit Lavisse que j’ai eu entre les mains en cours moyen première année, en 1946 pour ne rien vous cacher : RIEN. Ce rien avait évidemment été la règle avant guerre ; dans un colloque récent auquel j’ai participé en Martinique, sur la question de savoir comment enseigner cette question dans les DOM, il y avait une très belle exposition organisées par les Archives départementales sur les manuels scolaires anciens : les programmes, qui étaient ceux de la troisième république pour l’ensemble des petits Français, et les manuels sont explicites : rien sur l’esclavage. A signaler néanmoins un petit manuel du tout début du siècle, 1902-1903, consacré à l’histoire de
la Martinique, manuel destiné aux enseignants et aux curieux car ce n’était pas dans le programme, qui est tout à fait moderne, et dont certaines phrases pourraient faire penser qu’il aurait été écrit vers les années 2000 : mais c’est l’exception qui confirme la règle. Cette règle s’est poursuivie fort longtemps dans le primaire, sans doute plus ou moins jusqu’à la fin du XXe siècle.  

Qui plus est, j’ai aussi fait un sondage aprofondi dans les manuels du secondaire : je peux vous dire que rien n’est dit dans l’ancêtre du autrefois bien connu Malet-Isaac, il s’agit du manuel de classes terminales de Malet et Grillet suivant les instructions officielles de 1902. Rien non plus dans le Jules Isaac de la classe de Première, édition de 1929, où l’esclavage n’a été supprimé ni par la convention en 1794, ni par
la Révolution de 1848 ; n’ayant jamais existé, il n’a pas non plus été rétabli en 1802. D’ailleurs, dans le manuel de seconde Malet et Isaac de 1931, au XVIIe siècle les Antilles françaises existent à peine, donc pas non plus le code dit noir de 1685, pourtant l’année de
la Révocation de l’Edit de Nantes, et ce n’était pas un hasard : ce n’est pas pour rien que le premier article du code exige que tous les esclaves soient baptisés dans la religion catholique. Je ne résiste pas à citer la phrase litotique sur la question p. 196 :    

« Dans les Antilles, alors les plus riches de nos colonies, la culture de la canne à sucre se développa et donna lieu à un fructueux trafic avec les ports de l’Atlantique ». C’est tout… Silence absolu sur l’esclavage et la traite des esclaves. Sur la colonisation, esclavage exclu donc, la recherche, elle, a été active, entièrement refondée pendant les prémices et à la suite de la décolonisation. Il y a eu à la tête de ce mouvement un grand prof qui a occupé en Sorbonne la chaire d’histoire de la colonisation de 1947 à 1961, Charles-André Julien. De grandes thèses d’Etat ont été soutenues et publiées sous son égide.  

Ce courant s’est maintenu jusqu’au début des années 1970. Ensuite, la recherche s’est tarie, et il y eut sur 20 ans seulement deux publications scientifiques notables, qui d’ailleurs étaient l’une et l’autre l’aboutissement de l’effervescence antérieure : L’idée coloniale en France, de Raoul Girardet, publiée en 1972, et Empire colonial et capitalisme français, de Jacques Marseille, publiée en 1986. Ensuite, plus rien, ou presque ; si bien que Daniel Rivet, dans un article de la revue XXe siècle de 1992, concluait provisoirement : « Le fait colonial et nous : histoire d’un éloignement ». Drôle de conclusion, un peu surprenante quand même au moment où cela allait repartir, avec juste l’année précédente la publication de deux grosses Histoire de
la France coloniale
, dont celle publiée chez Colin, qui connut une version poche en 1996, et est aujourd’hui complètement épuisée, tandis que Marc Ferro, toujours attentif à pressentir les questions à venir, publiait son Histoire des colonisations en 1994.  

Ce qui semblait néanmoins établi, c’est qu’on arrivait à un débat désormais apaisé. Or surprise ! La querelle entre historiens repart de plus belle avec le début du XXIe siècle. Le point de départ fut la publication en 2003 du livre publié sous la direction de Marc Ferro, toujours lui, sur « Le livre noir du colonialisme », dans l’ensemble bien accueilli par la critique, et fort mal par les collègues qui trouvèrent son titre provocateur, donc non scientifique. Le titre ayant évidemment été inventé par l’éditeur pour faire vendre, ce que l’université n’aime guère…  

Bref, nous tombons alors dans le débat sur les lois dites mémorielles, à la suite de la découverte de l’article 4 de la loi de février 2005, signalé par l’une de ses étudiantes à Claude Liauzu qui a lancé alors, en compagnie de Gilbert Meynier et de Gérard Noiriel, une large pétition traduisant à juste titre l’ire de la communauté scientifique des historiens, puisque le politique s’arrogeait le droit de commander aux enseignants ce qu’ils devaient enseigner, en leur enjoignant de présenter à leurs élèves les aspects positifs de la colonisation, en particulier en Algérie. Vous savez que l’opposition a été telle que finalement le président Chirac, par un tour de passe-passe juridique, a fait l’année suivante retirer l’article de la loi.  

Je n’ai pas ici l’intention d’aborder la polémique sur les lois mémorielles, sur lesquelles vous pourrez, si vous le désirez, me poser des questions. Ce que je veux aborder, c’est le contexte que ce débat révèle, et je voudrais faire ici avec vous le point de ce que les enseignants peuvent en tirer, dans leur façon d’enseigner à leurs élèves l’histoire de la colonisation.  

Premier point : il n’y a en histoire ni tabou ni anachronisme. On rend compte de ce qui s’est passé, on s’efforce de démonter les enchaînements et les mécanismes, de répondre surtout à la question : pourquoi cela s’est-il passé ainsi, au delà du simple descriptif « comment cela s’est-il passé ». C’est le travail de base de l’historien. L’historien n’a pas à porter sur le passé des jugements de valeur relevant d’un point de vue d’aujourd’hui. Il faut comprendre comment et pourquoi cela était pensé de cette façon à l’époque lointaine que l’on étudie. C’est une des raisons pour lesquelles l’idée de peser le pour et le contre, en distinguant les aspects estimés positifs de ceux estimés négatifs de la colonisation, est particulièrement inepte : c’est mélanger le jugement moral d’aujourd’hui et l’analyse historique du passé. C’est proprement faire acte volontaire d’anachronisme.  

Ceci dit, aucun mot n’est non plus tabou. Prenons par exemple le terme d’ « abus coloniaux ».  

Ce n’est pas un terme « politiquement incorrect ». D’abord, les acteurs eux-mêmes de la colonisation en ont parlé abondamment. Cela a fait depuis les débuts de la troisième République la une des journaux, et donné lieu à de multiples interpellations à la chambre des Députés chaque fois que des excès étaient détectés. Le gouvernement du Front populaire, qui était partisan de la colonisation mais désireux de remédier à ses abus, l’a mis très officiellement à l’ordre du jour de ses préoccupations. Il n’est donc pas impossible d’expliquer aux élèves que, à partir du moment où un très petit nombre d’administrateurs et de militaires très peu contrôlés, surnommés par eux-mêmes et par leurs administrés « Commandant » même s’il s’agissait de civils, jouissaient de quasi tous les pouvoirs aux colonies, avec une séparation des pouvoirs inexistante, des abus ont été inévitables, dans un régime inégalitaire où le colonisateur était le dominant, et le colonisé le sujet à soumettre. Bien entendu, les choses ont été extrêmement complexes et nuancées, car l’interrelation entre colonisateur et colonisé était étroite et réciproque.  

Cela a été montré dans un superbe texte d’Albert Memmi dès les années 1950, Portrait du colonisateur, suivi de Portrait du colonisé. Cela a été repris de façon savante par Henri Brunschwig sur l’Afrique noire, dans un ouvrage dont le sous-titre était : « comment le colonisé devint colonisateur ». C’est évident : les rapports humains, sociaux et politiques ont été dans les pays colonisés très compliqués, il y a eu symbiose et interactivité, et non pas deux blocs antagoniques face à face, les colonisés et les colonisateurs. Mutatis mutandis, c’est comme dans 
la France de Vichy : vous avez eu une minorité de gens convaincus et actifs, d’un côté les collaborateurs, de l’autre les résistants, et entre les deux une masse complexe et fluctuante, capable du meilleur et du pire en fonction d’une multiplicité de données et de circonstances. Il n’empêche, un historien peut s’attacher à analyser des actes de résistance, ou des actes de collaboration, sans être nécessairement taxé de repentance ou de solidarité. Or à l’époque coloniale, et à cause des rapports de force et de culture mis en place, il y a eu, entre autres choses, pas mal d’abus, ceux-ci sont souvent répertoriés en tant que tels dans les archives, connues des historiens, et ils sont en sus aisément explicables. Donc je ne comprends vraiment pas pourquoi, tout à coup, au nom de l’idée de
la France, de l’honneur de
la France, ou de la mémoire de
la France, selon les expressions utilisées par divers historiens, il ne faudrait pas en parler car ce serait faire acte de repentance.
 

Je le dis fermement, et je pense que ce doit être clair pour les élèves, et ce n’est pas facile à expliquer justement parce qu’ils ont tendance à confondre les registres : la repentance est du domaine de la morale et ce peut être une arme ou une manipulation politique, – ça l’est d’ailleurs puisque le terme a été repris par le président Sarkozy -, ce n’est pas du ressort de l’historien, car l’histoire est affaire de savoir et non de morale. Il ne faut pas se tromper de domaine. Il me paraît essentiel que l’enseignant parvienne à expliquer sans pathos et sans drame à ses élèves et étudiants que les discussions pas toujours très informées qu’il entend à la télé, – où par ailleurs il peut aussi apprendre beaucoup de choses -, ne sont pas à accepter pour argent comptant : il y faut exercer son esprit critique comme dans l’usage d’internet.  

Mais à l’inverse, il est exaspérant de lire comme argument contradictoire supposé scientifique, comme je l’ai lu récemment chez un pourtant excellent historien, l’accusation d’avoir trop de succès dans les medias. Lisez attentivement nombre de spécialistes actuels de la question coloniale, notamment mais pas seulement chez les historiens : accuser un auteur d’avoir du succès ou de faire parler de soi dans les medias (ce qui d’ailleurs est tout relatif sauf pour un nombre très limité d’intellectuels vedettes) est devenu peu ou prou preuve de culpabilité. Cela revient à démontrer que l’auteur en question écrit des sottises. Or le plus souvent, c’est le compte rendu qu’en donnent les medias qui est réducteur. Je ne saurais trop recommander de lire dans le texte les auteurs incriminés, vous vous apercevrez la plupart du temps que le critique construit un adversaire imaginaire, présenté comme mauvais penseur parce que partial, simpliste et polémique, Si vous vous reportez au texte incriminé, vous n’y retrouvez même pas ce que le critique est supposé combattre. Je pense qu’en ce domaine Gérard Noiriel a bien raison : les medias font de plus en plus les opinions, mais ce qui me navre, c’est que beaucoup de chercheurs scientifiques en sont victimes comme les autres : ils confondent l’interprétation médiatisée de théories avec la théorie elle-même, qui du coup est rejetée avant d’être étudiée ou analysée sérieusement.  

Je plaide, d’une façon générale, pour le doute scientifique, qualité à mes yeux primordiale de l’historien. Ce que je vais dire est une règle de base banale pour les historiens, qui a été explicitée de façon bien plus savante que je ne vais le faire par nombre d’historiens de qualité ; c’est ce que j’ai en somme passé ma vie professionnelle à enseigner à mes étudiants : ne faites jamais confiance à un autre, même s’il ou elle a la réputation d’être savant, y compris votre propre directrice de recherche : chaque historien, qu’il le veuille ou non, a son point de vue, car une volonté d’esprit critique rigoureux n’empêche pas que chacun est situé dans le temps et l’espace et donc parle d’un point de vue qui n’est pas universel. 

Une citation n’est pas une preuve, et souvent, quand on se reporte au texte original, on constate que le sens originel a été biaisé, le plus souvent involontairement, tout simplement parce que chacun a tendance à ne trouver que ce qu’il ou elle cherche. Cela fait à la fois le charme et le danger des sciences sociales, qui ne sont pas des sciences exactes. Contrairement à ce que le public croit, il faut en effet beaucoup d’imagination, certes contrôlée, à un historien pour élaborer des explications concernant les évolutions du passé. C’est cette imagination contrôlée qui permet de faire des hypothèses ; mais ensuite, une grande partie du travail consiste à contrôler si elles sont judicieuses. Contrairement à d’autres sciences moins pragmatiques, le fait est têtu pour l’historien : le bon historien est celui qui accepte de s’être trompé, parce que entre l’hypothèse et le fait, s’ils s’avèrent contradictoires, c’est le fait qu’il va choisir, et il doit en ce cas renoncer à son idée.  

Ce qui me choque donc le plus, aujourd’hui, c’est la façon dont ce que j’appellerai l’establishment académique a tendance à affirmer comme vérité absolue ce qui n’est en somme qu’un point de vue sérieusement argumenté, certes, mais qui contient toujours une interprétation nécessairement relative, car datée et située (par exemple originaire du nord ou du sud, sans nécessairement d’ailleurs que ce soit contradictoire).  

 C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui vous parler d’un concept qui fait couler beaucoup d’encre et écrire bien des sottises : celui de postcolonialité. Je préfère le terme de postcolonialité, qui exprime le constat d’un fait, d’une réalité culturelle complexe, à celui de postcolonialisme, qui est un pseudo-américanisme maladroit posant un phénomène en théorie. Il faut aussi savoir que les penseurs américains adorent proposer de nouvelles théories, ils en inventent au moins une par an sinon davantage, mais ce qu’ils appellent théorie n’en est pas vraiment une, il faudrait plutôt le traduire, comme je l’évoquais à l’instant, par « hypothèse de travail à explorer ». D’ailleurs, en l’occurrence, les Américains, ne disent pas « postcolonialism », mais « postcolonial studies », ce qui est nettement plus intéressant. Le mot en –isme « postcolonialisme » serait plutôt une invention française à nuance péjorative pour stigmatiser ce qui a longtemps été rejeté en France comme « encore une de ces idées farfelues lancées par ces Américains » – ce qui est en l’occurrence inexact, puisque la naissance de ce courant est due à des chercheurs indiens, qui le firent d’abord connaître sous le nom de subaltern studies.  

Pourquoi mettre les choses au point ? Parce que, entre autres, il y a quelques jours, en comité de rédaction d’une revue en sciences sociales, j’ai assisté à une discussion qui m’a surprise. L’idée présentée par quelques chercheurs était de prévoir un numéro faisant le point sur la postcolonialité. Tollé de la plupart des présents : mais on ne parle que de ça ! on ne voit que les tenants de la question, on n’entend qu’eux. Un peu estomaquée, parce que j’ai au contraire le sentiment, peut-être erroné, que les idées postcoloniales ont beaucoup de mal à déboucher dans la recherche française, j’ai demandé ce qui leur faisait affirmer cela : « la télé », ont-ils argué en cœur. Alors j’ai compris : je ne regarde pratiquement jamais la télé et j’écoute trop rarement France Culture.  

J’avoue donc humblement n’être pas informée de cette supposée déferlante ; pour ma part je lis les auteurs, les pour et les contre, j’essaie de réfléchir sur ces études, d’utiliser ce qui me paraît efficace, et de faire passer parmi mes pairs ce que j’en comprends et ce que j’en tire. J’ai d’ailleurs été rangée, par une collègue américaine, dans la catégorie des « soft multiculturalists ». Autrement dit, je fais partie de ceux qui pensent que dans de nouveaux concepts excitants il y a en général des éléments à prendre et d’autres à laisser, bref j’aime procéder à ma propre synthèse avec mon propre esprit critique de façon aussi rigoureuse et honnête, et aussi pragmatique que possible. Ceci est typiquement, à mon avis, une démarche d’historien, l’histoire étant une science expérimentale partant du concret et y revenant constamment, à la différence de sciences plus conceptuelles comme la sociologie ou l’économie, davantage friandes de théorisation. Or je suis bloquée auprès de mes pairs en France, je l’apprends soudain… par la télé.  

Alors je voudrais vraiment ici faire le partage, et vous dire comment je comprends la chose, non pas à travers les annonces des médias sur ce qu’on pourrait appeler le « postcolonialisme populaire » (à supposé que beaucoup d’autres que les chercheurs soient préoccupés par ce genre de problème), mais en lisant dans le texte (plutôt qu’à travers des critiques médiatiques, fussent-elles du Monde) les spécialistes de la question que j’estime les plus érudits et les plus rigoureux, c’est à dire justement le contraire de la télé : ma question scientifique c’est : qu’est-ce que peuvent apporter les idées postcoloniales en recherche historique ? 
 D’abord qu’est-ce que le postcolonial ?  Je serai direct : je vais commencer par les contresens que l’on fait couramment à ce propos. Je commence donc par ce qu’il n’est pas : ce n’est pas un concept chronologique. Parler du postcolonial ne signifie pas étudier ce qui se passe après la colonisation, ou de façon linéaire à la suite de la colonisation ;  

Ce n’est pas non plus un concept homothétique, un décalque de la période coloniale, signifiant par là que ce qui se passe aujourd’hui, après la colonisation, est identique ou à peu près à ce qui se passait du temps de la colonisation. 

  Ce que je dis est banal, mais ce sont pourtant les reproches courants faits par des chercheurs à d’autres chercheurs. Je prendrai un peu au hasard, car j’aurais l’embarras du choix, la citation à ce propos d’un chercheur que je ne nommerai pas, parce que je le trouve par ailleurs, malgré cette petite faiblesse passagère, de grande qualité. Mais vous avez là néanmoins un exemple typique de ce que je viens de dire. Je lis la conclusion à laquelle l’auteur aboutit, à propos des relations entre racisme et colonisation :  

« Plus généralement, une vision continuiste de l’histoire, qui lie de manière trop linéaire discriminations coloniales et contemporaines comme étant toutes le produit d’un racisme inchangé, est inadéquate ».  

Je suis parfaitement d’accord, évidemment, avec ce constat de bon sens. Mais quel historien digne de ce nom a jamais écrit que l’histoire devait être vue dans une vison continuiste, qu’elle devait établir des liens linéaires, et que le racisme était un concept inchangé au cours des temps ? Une phrase de ce type, et on en trouve des myriades chez les meilleurs auteurs, ne s’accompagne pas, en général et pour cause, de citation. Car le critique serait bien en peine d’en trouver une, chez un historien d’une façon ou d’une autre professionnel, qui s’accorde avec ces reproches. On construit donc un adversaire imaginaire globalisé, par exemple « les repentants », et ensuite il devient évidemment assez facile d’en faire le procès.  

Noter par ailleurs que je ne voudrais pas non plus avoir l’air de défendre une vieille lune. Car si la bataille du postcolonial apparemment bat encore son plein en France après avoir été dans un premier temps rejetée globalement comme inadéquate, elle est déjà quasi oubliée aux Etats Unis. Nous sommes très en retard. Cela a commencé, comme je l’ai déjà dit, en Inde dans les années 1980, et les penseurs américains, qui ont, il faut le reconnaître, l’art de couper les cheveux en quatre avant d’abandonner les concepts ainsi épuisés, ont décomposé les études postcoloniales en théorie postcoloniale, postcolonialité, condition postcoloniale, critique postcoloniale, et nous en sommes aujourd’hui à la raison postcoloniale. Ces élucubrations, à mon avis d’historienne, n’ont pas grand intérêt, dès lors qu’elles tendent à remplacer l’usage analytique qu’on fait de l’outil conceptuel postcolonial. Pour la description la plus claire et la plus critiquement lucide de ces amusements d’intellectuels bavards, je vous renvoie à un excellent article de celui qui a par ailleurs traduit à l’usage des francophones les textes fondateurs des subaltern studies indiennes, l’historien sénégalais Mamadou Diouf, professeur à Columbia University, New York. L’article s’intitule de façon assez provocante « Les études postcoloniales à l’épreuve des traditions intellectuelles et des banlieues françaises », il a été publié en français dans la revue Contretemps, n° 16, avril 2006. C’est concis, précis, et complet. On peut le compléter par le numéro spécial de la revue Esprit, « Pour comprendre la pensée postcoloniale », n° 330, décembre 2006.  J’entends ici considérer le postcolonial comme un outil d’investigation de l’historien

Je reviens donc à sa définition, compte tenu de tout ce qu’il n’est pas. Le postcolonial, ce n’est pas une période : c’est un mode de penser pluriel, qui prétend d’abord tenir compte de tous les points de vue, et pas seulement de celui, conscient ou pas, transmis par l’historiographie classique des anciennes métropoles européennes, ce qu’un philosophe congolais, lui aussi aujourd’hui professeur dans une université américaine, a qualifié de bibliothèque coloniale. Cette bibliothèque coloniale, qui peut d’ailleurs être autant le fait d’historiens occidentaux qu’africains parce que tous formés dans les mêmes écoles jusqu’à il y a peu, a imprégné tous les étudiants passés dans les universités francophones ou anglophones d’Europe et d’Afrique, quelle que soit leur origine. Le point de vue postcolonial consiste donc à relire le passé à la lumière de la critique menée aujourd’hui sur cette “bibliothèque coloniale”. Nous sommes aidés en cela par une série de thèses récentes de qualité, qui revisitent notre savoir colonial : à ce jour ont été écrites trois thèses, celle d’Emmanuelle Sibeud sur l’histoire de l’anthropologie (EHESS), celle de Marie-Albane de Suremain sur l’histoire de la géographie coloniale dite aussi à l’époque tropicale, et l’HDR de Sophie Dulucq sur l’historiographie proprement dite de l’histoire de la colonisation (toutes deux à l’Université Paris-7). 

Ce sont des instruments précieux, car ils permettent de resituer les analyses héritées dans leur contexte, et donc de relativiser leur apport en fonction de leur temps et de leur espace. Utiliser l’outil postcolonial dans l’histoire de la colonisation française à écrire aujourd’hui, c’est donc garder à l’esprit que nous sommes, nous Français (et donc aussi nous historiens français), comme d’autres le sont ailleurs, imprégnés d’héritages multiples, parmi lesquels l’épisode colonial a joué son rôle et a laissé des traces, et qui plus est des traces qui ne sont pas les mêmes pour tous, a fortiori du côté des descendants des ex-colonisés et du côté des ex-colonisateurs, et aussi bien entendu au sein de chacun de ces groupes ou les contrastes demeurent à la fois contradictoires et inséparables.  

Mais il est une erreur à ne pas commettre – et pourtant des critiques sérieux accusent d’autres historiens sérieux de le faire- ; jamais aucun historien n’a prétendu que tout aujourd’hui, et en particulier les émeutes de banlieue, les mouvements contestataires luttant contre les discriminations raciales, ou les positions politiques, ne s’expliquent que par le passé colonial. Le passé colonial hérité fait partie d’un ensemble infiniment plus riche, où tout notre héritage historique est impliqué, depuis, pour certains, leurs ancêtres les Gaulois jusqu’aux cultures métisses qui se sont développées continûment dans notre pays, qui est, il faut le rappeler, le pays d’Europe qui a attiré dans l’histoire longue le plus grand nombre d’immigrants.  

Ce que je viens de dire justifie la pertinence d’examiner des concepts pourtant rejetés sans examen par la plupart de nos collègues, au seul motif le plus souvent allégué, qu’ils ont été lancés de façon médiatique et donc de façon agressive insuffisamment justifiée. Je dirai pour ma part au contraire que ce dernier argument est pour moi une raison de plus de m’emparer du concept, si celui-ci me paraît intéressant : peu me chaud la façon dont un concept a été lancé, pour peu qu’il me paraisse reposer sur quelques fondements. Qu’on en discute est déjà un bon signe, cela est donc à creuser et préciser, voire à réorienter.  

Je prendrai au hasard quelques-uns de ces nouveaux concepts qui sont rejetés par la plupart des spécialistes :  Celui de « culture coloniale » puis « postcoloniale » française. L’inventeur n’en est pas, comme on l’affirme la plupart du temps, trois ouvrages collectifs français, mais un historien américain spécialiste de notre histoire coloniale, Herman Lebovics, prof. à
la State University of New York, dont le premier livre sur la question a été traduit en français en 1995 : La vraie France : les enjeux de l’identité culturelle, 1900-1945.
 

Comme il ne s’agissait pas de la période de Vichy, et que le moment était un peu prématuré, il n’a pas connu en France l’écho du livre de Robert Paxton qui fut, comme on le sait, en 1972 seulement, le premier historien à aborder la période de Vichy. Le résultat est que malheureusment les livres suivants de Lebovics, qui creusent cette idée, n’ont pas été traduits (ils sont passionants, et je renvoie au CR que j’en ai fait dans le dernier numéro des Cahiers d’Etudes africaines, n° 186, 2007).  

L’idée est simple et tombe sous le sens, pour peu qu’on fasse un effort de bon-sens : une grande puissance coloniale comme
la France ne travaille pas son image impériale depuis parfois deux siècles ou plus sans que celle-ci n’ait laissé des traces. L’importation du sucre des Antilles et plus tard celle des ananas de Côte d’Ivoire, la part prise, depuis le retour des harkis, par les merguez dans les fêtes populaires sont des signes concrets que l’empire a exercé son influence au moins sur la consommation quasi quotidienne des Français de France. Autre exemple peut-être plus sérieux : la décolonisation a mis au chômage technique un très grand nombre d’administrateurs coloniaux. Ceux-ci, fonctionnaires, ont évidemment été réinsérés dans la fonction publique métropolitaine. Un certain nombre sont repartis comme coopérants techniques, influant grandement la politique française de coopération tant au Ministère de la coopération qu’outre mer. Mais d’autres ont choisi la carrière préfectorale où ils ont bénéficié d’un accès prioritaire ; ils sont devenus, le nombre est loin d’être négligeable, fonctionnaires d’autorité en France. 

Quand André Malraux a créé son Ministère de
la Culture, faute d’autres candidats, il a eu l’idée assez géniale d’en recruter une soixantaine pour travailler avec lui : comment leur formation et leur culture coloniales ont-elles interféré avec leur carrière et leurs méthodes ultérieures ? Quelles en furent les implications dans la conduite des affaires françaises ? C’est à ce thème, entre autres, que s’est intéressé Lebovics, qui rappelle que le livre de souvenirs qu’en a tiré Biasini s’intitule De l’Afrique au Louvre. Cela suffit à justifier d’étudier la façon dont notre culture est la résultante, entre autres, de notre histoire coloniale.  

Quant à la fracture coloniale, autre bouteille à l’encre des historiens, je ne vois vraiment pas pourquoi le concept serait à rejeter sous prétexte qu’il a été lancé par une équipe médiatisée. On lui a reproché d’être un concept confus ou « simpliste » : c’est donc à nous de le corriger. Là encore, je partirai d’un constat de bon-sens : on observe effectivement à propos du fait colonial à une fracture (dans le sens simple de fêlure, de brisure) au sein de la société française non seulement entre Français de bord politique différent, mais aussi entre chercheurs.  

Nous, historiens, qui revendiquons un regard froid et critique, nous nous étripons entre nous sur la question coloniale avec plus de passion que de bon sens : essayons de comprendre pourquoi. Après tout, le concept de fracture n’est ni plus simpliste ni plus confus que n’importe quel autre : les spécialistes continuent de disserter sur des termes tout aussi schématiquement compris par certains bien que reconnus complexes par d’autres : l’ethnie, l’identité, la mémoire. Pourquoi pas la fracture, dont on s’apercevra bien sûr que, comme les autres, ce n’est pas un singulier [1] ? J’ai, je l’avoue, bien aimé l’essai d’approche qu’en annonce l’introduction de l’ouvrage exploratoire publié sous ce titre :  

 « Ce concept voudrait à la fois signifier la tension et les effets de la postcolonialité : il recouvre des réalités multiples et des situations hétérogènes […]. Chacun des contributeurs […] tente d’en appréhender une facette, une conséquence, une partie, une dimension mythologique ». 

Il s’agit donc de commencer à explorer à la fois une idée et un fait : que la société française, pour des raisons qu’il importe de préciser, est aujourd’hui profondément divisée sur la façon de considérer l’histoire coloniale. Quoi de plus excitant pour un chercheur que de se mettre à travailler sur un processus encore mal compris parce que insuffisamment reconnu et étudié ?  

Enfin je prendrai un troisième exemple, dans un autre registre, où je suis, je l’avoue, un peu en désaccord avec la position de Gérard Noiriel, que je comprends fort bien et dont j’approuve les inquiétudes, sans vraiment les partager : à savoir que le fait que travailler sur le phénomène à la fois récurrent et nouveau du racisme – apparemment en train de fortement se réactiver dans la société française – risque de faire oublier un des fondements aujourd’hui en passe d’être exagérément négligé par les historiens : celui des rapports sociaux. C’est vrai qu’un courant américain solide critique sérieusement les théories postcoloniales en arguant que, en mettant essentiellement l’accent sur les représentations, elles sont anti-marxistes. Et pour nombre d’entre eux c’est juste. C’est aussi que les penseurs Américains sont très binaires. Avec eux, il faut toujours choisir entre deux théories, et si l‘on prend l’une, du même coup il faut rejeter l’autre. Je trouve cette attitude compréhensible pour un philosophe, mais peu recevable pour un historien. Nous sommes, je l’ai déjà dit, des pragmatiques, même si certains d’entre nous s’affirment théoriciens. Tout bon outil est à prendre, mais ce n’est pas pour cela que je vais tout accepter d’un bloc. Par exemple, j’ai trouvé en son temps (les années 1960-70), et j’étais loin d’être la seule, que le concept de Mode de production s’avérait efficace pour analyser les composantes d’une société historique, à condition évidemment de la remettre au goût du jour, on dirait aujourd’hui système social, comme l’a proposé Guy Bois, plutôt que mode de production, soit. Cela ne veut pas dire que je trouve tout ce qu’a écrit Marx admirable, ni utilisable par l’historien.  

Ceci dit, la question sociale demeure effectivement centrale, mais on a désormais à l’articuler à la question des discriminations contemporaines et de leur formation historique. Certes on peut discuter sur le rôle qu’aurait ou non joué la colonisation dans l’évolution du racisme en France. Il y a là peut-être une question de génération, entre ceux qui discutent du racisme essentiellement sous sa forme culturelle (comme est le racisme maghrébin, qui ne repose pas sur la couleur même si quelque peu sur le faciès), comme le fait par exemple Emmanuelle Saada, et ceux qui ont l’expérience du racisme de couleur, soit parce qu’ils sont noirs, soit parce qu’ils ont vécu le racisme sinon colonial, du moins immédiatement postérieure aux indépendances. Pour avoir entendu abondamment parler, en Algérie, où j’ai séjourné plusieurs mois en 1960, de “casser du bougnoul” ou autres expressions du même genre –utilisées d’ailleurs aussi en France à l’époque-, et pour avoir vécu à partir de 1965, la première année où j’ai mis le pied en Afrique noire, le racisme anti-noir viscéral exprimé encore avec candeur par les “post colons” vivant au Gabon ou en Côte d’Ivoire, il m’est impossible de penser que traces n’en ont pas résulté, même si les générations actuelles de jeunes historiens spécialistes le nient instinctivement par conviction plus que par lucidité. Il y a là un héritage collectif culturel lourd. Je sais que je joue là sur une corde sensible : le témoignage mémoriel contre l’histoire. Mais je prétends qu’en l’occurrence il s’agit pour l’historien d’une source comme une autre, et que d’un passé aussi récent on ne peut faire table rase.  

Et puis, le moindre séjour en pays de France noire, comme en Martinique récemment, suffit à démontrer qu’il n’y a pas à finasser avec le concept de racisme. Là-bas, on vit dedans, c’est de l’histoire immédiate comme l’est aussi devenu la question de l’esclavage, très présent dans les mémoires. Il faut absolument l’aborder de front, ce que font d’ailleurs par force tous les Français noirs de France, comme l’expliquent si justement Didier et Eric Fassin dans l’introduction à leur ouvrage collectif que je vous recommande vivement : De la question sociale à la question raciale, paru en 2006 :  

« la question sociale est aussi une question raciale », tout comme « la question raciale est aussi une question sociale ».  

On a beaucoup glosé sur un mouvement politique comme celui des « Indigènes de
la République », rejeté par les intellectuels comme non conforme à la réalité historique. N’empêche que si les Codes de l’indigénat réglementant la vie des sujets réputés inférieurs aux colonies, en Afrique ou ailleurs, n’avaient pas existé, le terme n’en aurait pas été repris. Rien que ce lien est à étudier en tant que tel. 
 

 Bref, le racisme est plus que jamais à l’ordre du jour en France aujourd’hui, c’est donc le devoir citoyen de l’historien que d’en produire l’histoire la plus précise possible.  ========= 


Notes : [1] Cf. F. Cooper, Colonialism in question : theory, knowledge, history, Berkeley,

University of
California Press, 2005.
  

 

Publié dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, AGORA SUR L'AFRIQUE, DE LA POSTCOLONIE EN AFRIQUE | 1 Commentaire »

REACTION DE L’HISTORIEN ACHILLE MBEMBE AU DISCOURS DAKAROIS DU PRESIDENT SARKOZY

Posté par Isso le 11 septembre 2007

Le président français, l’âme africaine et le continent

  immobile

 

Ce texte a été originellement publié sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.

 

Professeur d’histoire et de science politique à l’Université du Witwatersrand (Johannesburg) et directeur de recherches au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER). Est notamment l’auteur de « De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine » (Karthala, 2000).

Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar révèle au grand jour ce qui jusqu’à présent relevait du non dit : l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date de la fin du XIXe siècle.

En auraient-ils eu l’opportunité, la majorité des Africains francophones aurait sans doute voté contre Nicolas Sarkozy lors des dernières élections présidentielles françaises.

Ce n’est pas que son concurrent d’alors, et encore moins le parti socialiste, aient quoi que ce soit de convaincant à dire au sujet de l’Afrique, ou que leurs pratiques passées témoignent de quelque volonté que ce soit de refonte radicale des relations entre la France et ses ex-colonies. Le nouveau président français aurait tout simplement payé cher son traitement de l’immigration lorsqu’il était le ministre de l’intérieur de Jacques Chirac, sa collusion supposée avec l’extrême droite raciste et son rôle dans le déclenchement des émeutes de 2005 dans les banlieues de France.

Du viol par le langage

Pour sa première tournée en Afrique au sud du Sahara, il a donc atterri à Dakar précédé d’une très mauvaise réputation – celle d’un homme politique agité et dangereux, cynique et brutal, assoiffé de pouvoir, qui n’écoute point, dit tout et le double de tout, ne lésine pas sur les moyens et n’a, à l’égard de l’Afrique et des Africains, que condescendance et mépris.

Mais ce n’était pas tout. Beaucoup étaient également prêts à l’écouter, intrigués sinon par l’intelligence politicienne, du moins la redoutable efficacité avec laquelle il gère sa victoire depuis son élection. Surpris par la nomination d’une Rachida Dati ou d’une Rama Yade au gouvernement (même si à l’époque coloniale il y avait plus de ministres d’origine africaine dans les cabinets de la république et les assemblées qu’aujourd’hui), ils voulaient savoir si, derrière la manœuvre, se profilait quelque grand dessein – une véritable reconnaissance, par la France, du caractère multiracial et cosmopolite de sa société.

Il était donc attendu. Dire qu’il a déçu est une litote. Certes, le cartel des satrapes (d’Omar Bongo [1] , Paul Biya [2] et Sassou Nguesso [3] à Idris Déby [4], Eyadéma Fils [5] et les autres) se félicite de ce qui apparaît clairement comme le choix de la continuité dans la gestion de la « Françafrique » – ce système de corruption réciproque qui, depuis la fin de l’occupation coloniale, lie la France à ses affidés africains.

Mais si l’on en juge par les réactions enregistrées ici et là, les éditoriaux, les courriers dans la presse, les interventions sur les chaînes de radios privées et les débats électroniques, une très grande partie de l’Afrique francophone – à commencer par la jeunesse à laquelle il s’est adressé – a trouvé ses propos sinon franchement choquants, du moins parfaitement invraisemblables. Et pour cause. Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte de n’exposer que les convictions intimes de celui qui les profère, s’exempte de tout, refuse d’exposer ses raisons et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la violence au plus faible.

Régression

Mais pour qui n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort révélateurs. En effet, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial) et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise offre un excellent éclairage sur le pouvoir de nuisance – conscient ou inconscient, passif ou actif – qui, dans les dix prochaines années, pourrait découler du regard paternaliste et éculé que continuent de porter certaines des nouvelles élites dirigeantes françaises (de gauche comme de droite) sur un continent qui n’a pourtant cessé de faire l’expérience de radicales mutations au cours de la dernière moitié du XXe siècle notamment.

Dans sa « franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages.

Le discours du nouveau président français montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les nouvelles élites dirigeantes françaises prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie [6] (pp. 221-230).

Selon Hegel en effet, l’Afrique est le pays de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la création. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont aucune place ni statut particulier. Celui qui veut connaître les manifestations les plus épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. Cette partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire. Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle.

Les nouvelles élites françaises ne sont pas convaincues d’autre chose. Elles partagent ce préjugé hégélien. Contrairement à la génération des « Papa-Commandant » (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand ou Chirac) qui épousait tacitement le même préjugé tout en évitant de heurter de front leurs interlocuteurs, les « nouvelles élites » de France estiment désormais qu’à des sociétés aussi plongées dans la nuit de l’enfance, l’on ne peut s’adresser qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte de vierge énergie. Et c’est bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, désormais, elles défendent tout haut l’idée d’une nation « décomplexée » par rapport à son histoire coloniale.

À leurs yeux, on ne peut parler de l’Afrique et aux Africains qu’en suivant, en sens inverse, le chemin du sens et de la raison. Peu importe que cela se fasse dans un cadre où chaque mot prononcé l’est dans un contexte d’ignorance. Il suffit de saturer les mots, de recourir à une sorte de pléthore verbale, de procéder par la suffocation des images – toutes choses qui octroient au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar son caractère heurté, bégayant et abrupt.

J’ai en effet beau faire la part des choses. Dans le long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue que rhétorique. Derrière les mots se profilent surtout des injonctions, des prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, des provocations gratuites, l’insulte par-devers l’inutile flatterie – une insupportable suffisance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar, Yaoundé et Libreville, et certainement pas à Pretoria ou à Luanda.

Le président ethnophilosophe

À côté de Hegel existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les « nouvelles élites françaises ». Il s’agit d’une somme de lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale vers la fin du XIXe siècle. C’est au prisme de cette ethnologie que se nourrit une grande partie du discours sur l’Afrique, voire une partie de l’exotisme et de la frivolité qui constituent les figures privilégiées du racisme à la française.

Cet amas de préjugés, Lévy Brühl tenta d’en faire un système dans ses considérations sur « la mentalité primitive » ou encore « prélogique ». Dans un ensemble d’essais concernant les « sociétés inférieures » (Les fonctions mentales en 1910 ; puis La mentalité primitive en 1921), il s’acharnera à donner une caution pseudo-scientifique à la distinction entre « l’homme occidental » doué de raison et les peuples et races non-occidentaux enfermés dans le cycle de la répétition et du temps mythico-cyclique.

Se présentant – coutume bien rodée – comme « l’ami » des Africains, Leo Frobenius (que dénonce avec virulence le romancier Yambo Ouologuem dans Le devoir de violence) contribua largement à diffuser une partie des ruminations de Lévy Brühl en mettant en avant le concept de « vitalisme » africain. Certes, considérait-il que la « culture africaine » n’est pas le simple prélude à la logique et à la rationalité. Toujours est-il qu’à ses yeux, l’homme noir était, après tout, un enfant. Comme son contemporain Ludwig Klages (auteur, entre autres, de L’éros cosmogonique, L’homme et la terre, L’esprit comme ennemi de l’âme), il estimait que l’homme occidental avait payé d’une dévitalisation génératrice de comportements impersonnels la démesure dans l’usage de la volonté – le formalisme auquel il doit sa puissance sur la nature.

De son côté, le missionnaire belge Placide Tempels dissertait sur « la philosophie bantoue » dont l’un des principes était, selon lui, la symbiose entre « l’homme africain » et la nature. De l’avis du bon père, la « force vitale » constitue l’être de l’homme bantu. Celle-ci se déploie du degré proche de zéro (la mort) jusqu’au niveau ultime de celui qui s’avère un « chef ».

Telles sont d’ailleurs, en plus de Pierre Teilhard de Chardin, les sources principales de la pensée de Senghor qu’Henri Guaino se fait fort de mobiliser dans l’espoir de donner aux propos présidentiels une caution autochtone. Ignore-t-il donc l’inestimable dette que, dans sa formulation du concept de la négritude ou dans la formulation de ses notions de culture, de civilisation, voire de métissage, le poète sénégalais doit aux théories les plus racistes, les plus essentialistes et les plus biologisantes de son époque ?

Mais il n’y a pas que l’ethnologie coloniale, cette pseudoscience des conquérants et autres fabricants d’une Afrique imaginaire dont ils inventent volontiers la différence afin de révéler, dans leur splendide isolement, la présence chez autrui de formes exotiques et inaltérées, témoins d’une humanité d’une autre essence. Ainsi de Maurice Delafosse (L’âme nègre, 1921), de Robert Delavignette (Les paysans noirs, 1931) et des autres démiurges de l’ « âme africaine » – cette notion idiote à laquelle les élites françaises tiennent tant. Il y a aussi le legs des expositions coloniales, la tradition des zoos humains analysée par Pascal Blanchard et ses collègues [7] , et celle des récits de voyage les uns toujours plus fantastiques que les autres – des explorations de Du Chaillu dans les massifs du Gabon jusqu’au Dakar-Djibouti de Marcel Griaule et Michel Leiris (L’Afrique fantôme), sans compter les « découvreurs » d’art nègre, Pablo Picasso en tête.

C’est tout cela qui nourrit à son tour un habitus raciste, souvent inconscient, qui est ensuite repris par la culture de masse à travers les films, la publicité, les bandes dessinées, la peinture, la photographie, et, conséquence logique, la politique « Y’a bon banania » et « Mon z’ami toi quoi y’en a ». Dans ces produits de la culture de masse, on s’efforce de créer des attitudes qui, loin de favoriser un véritable travail de reconnaissance de l’Autre, font plutôt de ce dernier un objet substitutif dont l’attrait réside précisément dans sa capacité à libérer toutes sortes de fantasmes et de pulsions.

Le conseiller spécial du chef d’état français reprend à son compte cette logorrhée aussi bien que l’essentiel des thèses (qu’il prétend par ailleurs réfuter) des pontifes de l’ontologie africaine. Pour faire de Nicolas Sarkozy le président ethnophilosophe qu’il aspire peut-être à devenir, c’est dans cette bibliothèque coloniale et raciste qu’il va puiser ses motifs-clés. Puis il procède comme si l’idée d’une « essence nègre », d’une « âme africaine » dont « l’homme africain » serait la manifestation vivante – comme si cette idée boueuse et somme toute farfelue n’avait pas fait l’objet d’une critique radicale par les meilleurs des philosophes africains, à commencer par Fabien Éboussi Boulaga dont l’ouvrage, La crise du Muntu [8] , est à cet égard un classique.

Dès lors, comment s’étonner qu’au bout du compte, sa définition du continent et de ses gens soit une définition purement négative ? En effet, « l’homme africain » de notre président ethnophilosophe est surtout reconnaissable soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir (la dialectique du manque et de l’inachèvement), soit par son opposition à « l’homme moderne » (sous-entendu « l’homme blanc ») – opposition qui résulterait de son attachement irrationnel au royaume de l’enfance, au monde de la nuit, aux bonheurs simples et à un âge d’or qui n’a jamais existé.

Pour le reste, l’Afrique des nouvelles élites dirigeantes françaises est essentiellement une Afrique rurale, féérique et fantôme, mi-bucolique et mi-cauchemardesque, peuplée de paysans, faite d’une communauté de souffrants qui n’ont rien en commun sauf leur commune position à la lisière de l’histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde – celui des sorciers et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de symboles, des poncifs que sont la prétendue « solidarité africaine », « l’esprit communautaire » , « la chaleur » et le respect des aînés et des chefs.

La politique de l’ignorance

Le discours se déroule donc dans une béatifique volonté d’ignorance de son objet, comme si, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, l’on n’avait pas assisté à un développement spectaculaire des connaissances sur les mutations, sur la longue durée, du monde africain.

Je laisse de coté l’inestimable contribution des chercheurs africains eux-mêmes à la connaissance de leurs sociétés et à la critique interne de leurs cultures – critique à laquelle certains d’entre nous ont largement contribué, parfois avec sévérité, mais toujours avec humanité. Je parle des milliards de son propre trésor que le gouvernement français a commis dans cette grande œuvre et ne m’explique guère comment, au terme d’un tel investissement, on peut encore, aujourd’hui, tenir au sujet du continent des propos aussi peu intelligibles.

Que cache donc cette politique de l’ignorance volontaire et assumée ?

Comment peut-on se présenter à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar au début du XXIe siècle et s’adresser à l’élite intellectuelle comme si l’Afrique n’avait pas de tradition critique propre et comme si Senghor et Camara Laye [9] , chantres respectifs de l’émotion nègre et du royaume de l’enfance, n’avaient pas fait l’objet de vigoureuses réfutations internes ?

Quelle crédibilité peut-on accorder à des propos misérabilistes qui font des Africains des êtres fondamentalement traumatisés et incapables d’agir pour leur propre compte, en fonction de leurs intérêts bien compris ? Quelle est cette historicité supposée du continent qui passe totalement sous silence la longue tradition des résistances y compris contre le colonialisme français, tout autant que les luttes en cours pour la démocratie dont aucune ne bénéficie d’un soutien franc de la part d’un pays qui a activement pris, depuis longtemps, le parti des satrapies locales ? Comment peut-on venir nous promettre une Eurafrique chimérique sans dire un mot sur les efforts internes de construction d’un cadre économique unitaire africain ?

Par ailleurs, où sont donc passées les connaissances accumulées au cours des cinquante dernières années par l’Institut de Recherche sur le Développement, les laboratoires du Centre National de la Recherche Scientifique, les nombreux appels d’offres thématiques réunissant chercheurs africains et français qui ont tant servi à renouveler notre connaissance du continent – initiatives souvent généreuses auxquelles il m’est d’ailleurs arrivé, plus d’une fois, d’être associé ?

Comment peut-on faire comme si, en France même, Georges Balandier n’avait pas montré, dès les années cinquante, la profonde modernité des sociétés africaines ; comme si Claude Meillassoux, Jean Copans, Emmanuel Terray, Pierre Bonafé et beaucoup d’autres n’en avaient pas démonté les dynamiques internes de production des inégalités ; comme si Catherine Coquery-Vidrovitch, Jean-Suret Canale, Almeida Topor et plusieurs autres n’avaient pas mis en évidence et la cruauté des compagnies concessionnaires, et les ambigüités des politiques économiques coloniales ; comme si Jean-François Bayart et la revue Politique africaine n’avaient pas tordu le cou à l’illusion selon laquelle le sous-développement de l’Afrique s’explique par son « désengagement du monde » ; comme si Jean-Pierre Chrétien et de nombreux géographes n’avaient pas administré la preuve de l’inventivité des techniques agraires sur la longue durée ; comme si Alain Dubresson, Annick Osmont et d’autres n’avaient pas décrit, patiemment, l’incroyable métissage des villes africaines ; comme si Alain Marie et les autres n’avaient pas montré les ressorts de l’individualisme ; comme si Jean-Pierre Warnier n’avait pas décrit la vitalité des mécanismes d’accumulation dans l’Ouest-Cameroun et ainsi de suite.

Déni de responsabilité

Quant à l’antienne sur la colonisation et le refus de la « repentance », voilà qui sort tout droit des spéculations de Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut et autres Daniel Lefeuvre. Mais à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de responsabilité morale pour des actes perpétrés par un État au long de son histoire ? À qui fera-t-on croire que pour créer un monde humain, il faut évacuer la morale et l’éthique par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni justice des plaintes, ni justice des causes ?

Afin de dédouaner un système inique, la tentation est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire en en faisant une histoire de la « pacification », de « la mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres », de la « diffusion de l’enseignement », de la « fondation d’une médecine moderne », de la mise en place d’infrastructures routières et ferroviaires. Cet argument repose sur le vieux mensonge selon lequel la colonisation fut une entreprise humanitaire et qu’elle contribua à la modernisation de vieilles sociétés primitives et agonisantes qui, abandonnées à elles-mêmes, auraient peut-être fini par se suicider.

En traitant ainsi de la colonisation, on prétend s’autoriser, comme dans le discours de Dakar, d’une sincérité intime, d’une authenticité de départ afin de mieux trouver des alibis – auxquels on est les seuls à croire – à une entreprise passablement cruelle, abjecte et infâme. L’on prétend que les guerres de conquête, les massacres, les déportations, les razzias, les travaux forcés, la discrimination raciale institutionnelle – tout cela ne fut que « la corruption d’une grande idée » ou, comme l’explique Alexis de Tocqueville, « des nécessités fâcheuses ».

Demander que la France reconnaisse, à la manière du même Tocqueville, que le gouvernement colonial fut un « gouvernement dur, violent, arbitraire et grossier », ou encore lui demander de cesser de soutenir des dictatures corrompues en Afrique, ce n’est ni la dénigrer, ni la haïr. C’est lui demander d’assumer ses responsabilités et de pratiquer ce qu’elle dit être sa vocation universelle. Cette demande est absolument nécessaire dans les conditions actuelles. Et en matière de passé colonial français en particulier, la politique de l’irresponsabilité illimitée doit faire l’objet d’une critique ferme, intelligente et soutenue.

D’autre part, il faut être cohérent et cesser de tenir à propos de la colonisation des propos à géométrie variable – certains pour la consommation interne et d’autres pour l’exportation. Qui convaincra-t-on en effet de sa bonne foi si, en sous-main des proclamations de sincérité telles que celles de Dakar, l’on cherche à dédouaner le système colonial en cherchant à nommer, à titre posthume comme maréchal, des figures aussi sinistres que Raoul Salan ou en cherchant à construire un mémorial à des tueurs comme Bastien Thiry, Roger Degueldre, Albert Dovecar et autres Claude Piegts [10] ?

Conclusion

La majorité des Africains ne vit ni en France, ni dans les anciennes colonies françaises. Elle ne cherche pas à émigrer dans l’Hexagone. Dans l’exercice quotidien de leur métier, des millions d’Africains ne dépendent d’aucun réseau français d’assistance. Pour leur survie, ils ne doivent strictement rien à la France et la France ne leur doit strictement rien. Et c’est bien ainsi.

Ceci dit, un profond rapport intellectuel et culturel lie certains d’entre nous à ce vieux pays où, d’ailleurs, nous avons été formés en partie. Une forte minorité de citoyens français d’origine africaine, descendants d’esclaves et d’ex-colonisés y vivent, dont le sort est loin de nous être indifférent, tout comme celui des immigrés illégaux qui, malgré le fait d’avoir enfreint la loi, ont néanmoins droit à un traitement humain.

Depuis Fanon, nous savons que c’est tout le passé du monde que nous avons à reprendre ; que nous ne pouvons pas chanter le passé aux dépens de notre présent et de notre avenir ; que « l’âme nègre » est une invention de blanc ; que le nègre n’est pas, pas plus que le blanc ; et que nous sommes notre propre fondement.

Aujourd’hui, y compris parmi les Africains francophones dont la servilité à l’égard de la France est particulièrement accusée et qui sont séduits par les sirènes du nativisme et de la condition victimaire, beaucoup d’esprits savent pertinemment que le sort du continent, ou encore son avenir, ne dépend pas de la France. Après un demi-siècle de décolonisation formelle, les jeunes générations ont appris que de la France, tout comme des autres puissances mondiales, il ne faut pas attendre grand-chose. Les Africains se sauveront eux-mêmes ou ils périront.

Elles savent aussi que jugées à l’aune de l’émancipation africaine, certaines de ces puissances sont plus nuisibles que d’autres. Et que compte tenu de notre vulnérabilité passée et actuelle, le moins que nous puissions faire est de limiter ce pouvoir de nuisance. Une telle attitude n’a rien à voir avec la haine de qui que ce soit. Au contraire, elle est le préalable à une politique de l’égalité sans laquelle il ne saurait y avoir un monde commun.

Si donc la France veut jouer un rôle positif dans l’avènement de ce monde commun, il faut qu’elle renonce à ses préjugés. Il faut que ses nouvelles élites opèrent le difficile travail intellectuel sans lequel les proclamations politiciennes d’amitié n’auront aucun sens. On ne peut pas, comme à Dakar, parler à l’ami sans s’adresser à lui. Etre capable d’amitié, c’est, comme le soulignait Jacques Derrida, savoir honorer en son ami l’ennemi qu’il peut être.

Aujourd’hui, le prisme culturel et intellectuel à partir duquel les nouvelles élites dirigeantes françaises regardent l’Afrique, la jugent ou lui administrent des leçons n’est pas seulement obsolète. Il ne fait aucune place à des rapports d’amitié qui seraient un signe de liberté parce que coextensifs à des rapports de justice et de respect. Pour l’heure, et s’agissant de l’Afrique, il manque tout simplement à la France le crédit moral qui lui permettrait de parler avec certitude et autorité.

Voilà pourquoi le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar ne sera, ni écouté, encore moins pris au sérieux par ceux à qui il était supposé s’adresser.

 

Pourquoi ce texte?

Parmi toutes les réactions au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet dernier publiées dans la presse africaine, cette réponse d’Achille Mbembe est l’une des plus cinglantes, par son style incisif et sa réflexion de fond sur le rôle que continue de jouer l’Afrique dans l’imaginaire politique français. Cette tribune a été publié par le journal camerounais Le Messager le 1er août 2007.

Notes

[1] Président du Gabon

[2] Président du Cameroun

[3] Président du Congo

[4] Président du Tchad

[5] Président du Togo

[6] Mbembe Achille, De la postcolonie : essai sur l’imagination politique de l’Afrique contemporaine, Karthala, 2000

[7] Bancel Nicolas, Blanchard Pascal, Boetsch Gilles et al (dir.), Zoos humains : aux temps des exhibitions humaines, La Découverte, 2004

[8] Eboussi Boulaga Fabien, La crise du Muntu : authenticité africaine et philosophie, Présence africaine, 1997

[9] Ecrivain guinéen, auteur de l’Enfant noir (1953), roman autobiographique. En pleine décolonisation, l’ouvrage est accusé de renvoyer une image stéréotypée et idyllique de l’Afrique coloniale

[10] En 2003 le maire UMP de Perpignan, Jean-Paul Alduy, a inauguré une stèle des « Martyrs tombés pour l’Algérie française ».

 

Mots clés

Colonisation Françafrique Sarkozy

 

histoire Jaurès nationalisme Nicolas Sarkozy

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Voir sur d’autres sites :

Comité de vigilance sur les usages de l’histoire coordonné par Sylvie Aprile (Université de Tours). Avec Olivier Le Trocquer, Thomas Loué, Gérard Noiriel, Nicolas Offenstadt, Laurence Pierrepont, Michèle Riot-Sarcey pour le CVUH

 

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3 Messages de forum

 

  • 11 août 10:56, par grellety

    Deux « réactions » :

    1 – Sarkozy pense t-il ce qu’il dit ? Je veux dire : non pas, est-il convaincu par ce qu’il dit, mais est-ce qu’il PENSE ce qu’il dit, ou simplement parle t-il comme un moulin à parole, comme le sont devenus les Présidents de la République ? Effectivement, ils (depuis Giscard jusqu’à Sarkozy) d’être des « penseurs », comme d’ailleurs, des auteurs, de discours, mais, comme vous le rappelez et citez, Monsieur Sarkozy a son rédacteur en chef, M. Guaino. Donc, lorsque M. Sarkozy « parle », ce n’est pas lui qui parle, mais M. Guaino, dans un drôle de numéro de ventriloque. Ensuite, quelle est la part des « idées » réellement propres à M. Sarkozy lovées dans la gangue de celles énoncées par Guaino, et dont vous avez le mérite en plus de nous apprendre qu’il les copie dans Hegel ? ! M. Sarkozy représente t-il l’opinion, la pensée des Français ? J’ose répondre de manière négative. Il représente la classe dirigeante à laquelle il appartient, qui rassemble la grande bourgeoisie française et la noblesse française. Or, entre les discours de M. Sarkozy aujourd’hui et les « idées » de cette classe dirigeante à l’époque coloniale, il y a une continuité avec de trés légers déplacements, ne serait-ce que par la nécessité de « reconnaître des fautes » – mais, bien sur, sur le sujet, sans « repentance ». Que ce soit en France ou en Afrique, le discours fondamental de cette classe dirigeante réside dans son expression et sa prétention à connaître le Bien. Et, pour faire vite, on peut dire que c’est par la continuité de cette expression et de cette prétention que l’on peut être certain que ce Président n’est pas du tout philosophe, même et surtout s’ils nous assomment par des références, la multiplication de prétendues « idées ».

    2 – concernant le décalage entre le monde réel des connaissances réellement « universelles », élaborées, partagées et échangées par des universitaires, et celui de la « représentation » pratique, qui élabore chaque jour une prétendue « langue commune » entre eux et nous (eux, les puissants et nous, les citoyens), il est totalement semblable entre ce qu’il est en France et ce qu’il est dans les pays d’Afrique. Il faut avoir un minimum de culture historique et humaine, connaître au moins un peu l’Afrique comme les pays d’Europe pour comprendre que des problèmes des uns et des autres sont sinon identiques, à tout de moins très proches, même si la réalité africaine est plus nette, crue ; alors que dans nos pays, la classe moyenne représente en tant que telle une « illusion » quant à une « ascension sociale », et se berçe d’illusion – et c’est la raison pour laquelle elle fait l’objet d’une attention psychologique et morale quotidiennes dans l’ensemble des vecteurs de représentation (télévisions et presse) pour qu’elle ait les yeux tournés vers la grande bourgeoisie et la noblesse, avec respect et admiration, alors que le vampirisme monétaire et immobilier de ces puissants est tout aussi impressionnant et « dramatique » ici que là-bas. Ici aussi, le monde des « représentations » est totalement décalé avec celui des connaissances, et la « parole » quotidienne de ces gens qui racontent le monde est sinistre, partiel, partial, et souvent mensonger.

    Pour revenir à M. Sarkozy, même s’il a été élu au cours de l’élection présidentielle, n’oubliez pas que 47 et quelques pour cent des citoyens qui ont voté au deuxième tour ne lui ont pas accordé leur voix, parce qu’ils savaient très bien ce qu’il allait leur et vous réserver.

    Voir en ligne : L’action littéraire

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  • Paternalisme congénital

    16 août 00:21, par Yann Lefeuvre

    Monsieur, votre texte est exemplaire. Je rajouterais pour la forme un mot sur la repentance : le pouvoir à l’occidental est génétiquement paternaliste. C’est visible partout. Dans l’administration, à l’ANPE, à l’école… partout ou l’institution est en jeu, l’infantilisassions du citoyen est à l’oeuvre, souvent avec son consentement. L’industrie infantilise aussi à tours de bras. Elle a besoin d’ »outils humains », justes opérationnels et rentables.

    La colonisation a été mené avec le même esprit.

    Le président n’est que le sommet d’un système paternaliste. Beaucoup de français pensent comme lui que les routes et les chemins de fer sont les côtés « positifs » de la colonisation. La France a fait le bonheur des peuples malgré eux.

    S’il n’y avait que le pouvoir à combattre…

    bien à vous

    yann Lefeuvre

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  • 24 août 13:33, par cyclomal

    Belle réaction qui montre, avec celles d’autres auteurs, combien l’escroquerie au pouvoir peine à se cacher sur le continent africain quand elle ne se donne pas en spectacle : elle humilie sciemment pour se prouver à elle même sa toute puissance et décourager ses adversaires à qui il ne reste que l’éloquence de l’argumentation.

    Soufflez dans votre trompette, M.Mbembe, d’autres entonneront la leur et les murs tomberont sur la nudité et l’archaïsme de cette « françafrique » dont la réalité n’échappe qu’à ceux qui pensent en profiter.

Publié dans AFRIQUE de SARKOZY, AGORA SUR L'AFRIQUE, DE LA POSTCOLONIE EN AFRIQUE | Pas de Commentaire »

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