Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy. Plusieurs écrivains africains se joignent à …

Posté par issopha le 13 septembre 2007

Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy. Plusieurs écrivains africains se

joignent

à Raharimanana pour répondre au président français. (Libération,

vendredi 10 août 2007)  

http://www.liberation.fr/rebonds/27…

Antananarivo, le 3 août 2007

Monsieur le Président, 

Vous étiez venu dites-vous à Dakar nous parler – nous les Africains -, avec franchise et sincérité, vous étiez donc venu avec tout le fond de votre pensée, car c’est ainsi je crois qu’on qualifie la franchise et la sincérité, un échange sans fard et sans arrière-pensée. Nous prenons donc acte de la conception que vous avez de ce continent et de ses habitants. Vous étiez venu dites-vous pour nous assurer que
la France s’associera à nous si nous voulons la liberté, la justice et le droit, mais permettez-moi d’être franc et sincère également.

Au lendemain de votre discours, que faisiez-vous donc avec Omar Bongo, quarante ans de règne dans la dictature, un doyen dites-vous, et quel doyen dans la corruption et l’aliénation de son pays ! De quelle liberté, de quelle justice, de quel droit parlez-vous ? Je n’ose même pas vous poser la question concernant votre sourire à cet autre grand dictateur africain : Muammar al-Kadhafi ! Que dire du don nucléaire que vous lui promettiez ? Il serait maintenant fréquentable ? Sincèrement ? Mais soit… Nous les Africains manquons un peu de raison et ne comprenons pas ces subtilités qui nous éloignent de la nature et de l’ordre immuable des saisons.

Vous étiez donc venu – vidi vici complétera l’autre, regarder en face notre histoire commune. Fort bien ! Votre posture tombe à propos pour une génération d’Africains et de Français avides de comprendre enfin ces drames continuels frappant l’Afrique. Il nous reste simplement à tomber d’accord pour définir le sens de ce mot histoire. Car quand vous dites que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, vous avez tort. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’Europe s’est partagé notre continent. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de l’Afrique, et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel autre mythe et contemplation béate de la nature. Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître. Nos pères, par leurs luttes sont entrés dans l’histoire en résistant à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs insurrections – connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar 1947 ? ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus entre autres par
la France et ses grandes entreprises – le groupe de votre ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf.

Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine d’années de dictature et d’atteinte aux droits de l’homme ?

Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous livrant aux chiens ? Croyez-vous vraiment que jamais l’homme (africain) ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin ? Jamais dites-vous ? Devons-nous l’interpréter comme ignorance, comme cynisme, comme mépris ? Ou alors, comme ces colonisateurs de bonne foi, vous vous exprimez en croyant exposer un bien qui serait finalement un mal pour nous. Seriez-vous aveugle ? Dans ce cas, vous devriez sincèrement reprendre la copie nous concernant. Vous avez tort de mettre sur le même pied d’égalité la responsabilité des Africains et les crimes de l’esclavage et de la colonisation, car s’il y avait des complices de notre côté, ils ne sont que les émanations de ces entreprises totalitaires initiées par l’Europe, depuis quand les systèmes totalitaires n’ont-ils pas leurs collaborateurs locaux ? Car oui, l’esclavage et la colonisation sont des systèmes totalitaires, et vous avez tort de tenter de les justifier en évoquant nos responsabilités et ce bon côté de la colonisation. Mais tout comme vous sûrement, nous reconnaissons qu’il y a eu des « justes ». Or vous savez fort bien que les justes n’excusent pas le totalitarisme. Vous avez tort de penser que les dictateurs sont de nos faits. Foccart vous dit peut-être quelque chose ? Et les jeux des grandes puissances – dont
la France évidemment, qui font et défont les régimes ? Paranoïa de notre part ? Oui, nous devons résister, et nous résistons déjà, mais
la France est-elle franchement de notre côté ? Qui a oublié le Rwanda ? Vous appelez à une « renaissance africaine », venez d’abord parler à vos véritables interlocuteurs, de ceux qui veulent sincèrement et franchement cette renaissance, nous la jeunesse africaine, savons qu’ils ne se nomment pas Omar Bongo, Muammar al-Kadhafi, Denis Sassou Nguesso, Ravalomanana ou bien d’autres chefs d’Etat autoproclamés démocrates.

Nous vous invitons au débat, nous vous invitons à l’échange. Par cette lettre ouverte, nous vous prenons au mot, cessez donc de côtoyer les fossoyeurs de nos espérances et venez parler avec nous. Quant à l’Eurafrique, en avez-vous parlé à Angela ?

Sincèrement et franchement à vous.

Raharimanana et les écrivains Boubacar Boris Diop (Sénégal), Abderrahman Beggar (Maroc, Canada), Patrice Nganang (Cameroun, Etats-Unis) Koulsy Lamko (Tchad), Kangni Alem (université de Lomé), et l’éditrice Jutta Hepke (Vents d’ailleurs). 

Publié dans AFRIQUE : Ceux qui luttent, AFRIQUE de SARKOZY, NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

Esclavage, colonisation, racisme, « post colonialité » : nouveaux débats, nouveaux enjeux

Posté par issopha le 13 septembre 2007

Esclavage, colonisation, racisme, « post colonialité » :  

nouveaux débats, nouveaux enjeux.  

par Catherine Coquery-Vidrovitch 

 

Conférence donnée dans le cadre des activités du CVUH, 14 juin 2007 (texte brut). 

L’histoire de l’esclavage aux Antilles et le passé colonial africain ont été l’objet d’investissements politiques majeurs depuis les années 2000. Le propos de cette conférence, après le rappel des sujets de désaccord et de passion sociale qui rendent compte de l’accueil particulier fait en France à ces questions, est de tenter une présentation critique des principales directions de travail suggérées aux historiens : quel est l’intérêt scientifique des problématiques aussi bien coloniales que « postcoloniales », une fois dégagées de leur impact aujourd’hui surtout médiatique ?  

Je ne vais pas raconter une fois de plus ce qui a été dit et répété depuis le début des années 2000. Je rappellerai simplement la chronologie, qui a son importance pour les enseignants quant à la nouveauté relative du sujet.  

Je ne vais pas parler non plus des programmes récents du secondaire, dont je connais mal l’évolution car je l’ai quitté depuis longtemps et mes enfants ne sont plus d’âge scolaire. Je voudrais simplement mettre au clair, pour commencer, quelques réalités de la recherche sur la question, car cette recherche est faite pour fournir aux enseignants une partie des matériaux à enseigner.  

Concernant la connaissance de l’histoire de la colonisation française, il n’est pas vrai qu’elle n’a pas été enseignée naguère. Je puis en témoigner personnellement, j’étais au lycée au début des années 50, et on m’a enseigné, entre autres, pour ne donner qu’un ex. frappant, les enfumades de Bugeaud durant la conquête algérienne, on n’en faisait d’ailleurs pas tout un plat, considérant après tout cela comme une espèce de normalité de la guerre coloniale…  

J’ai aussi constaté, dans le Malet Isaac de Terminales, année 1930, un long chapitre sur la colonisation sous
la Troisième République, très optimiste bien entendu.  

En revanche, il est tout à fait vrai que l’histoire de l’esclavage dans les colonies française, qui est aussi partie de l’histoire de cette colonisation française, n’a pas été enseignée du tout pendant très longtemps. Là encore, je peux en témoigner, avec le manuel du primaire bien connu dit le Petit Lavisse que j’ai eu entre les mains en cours moyen première année, en 1946 pour ne rien vous cacher : RIEN. Ce rien avait évidemment été la règle avant guerre ; dans un colloque récent auquel j’ai participé en Martinique, sur la question de savoir comment enseigner cette question dans les DOM, il y avait une très belle exposition organisées par les Archives départementales sur les manuels scolaires anciens : les programmes, qui étaient ceux de la troisième république pour l’ensemble des petits Français, et les manuels sont explicites : rien sur l’esclavage. A signaler néanmoins un petit manuel du tout début du siècle, 1902-1903, consacré à l’histoire de
la Martinique, manuel destiné aux enseignants et aux curieux car ce n’était pas dans le programme, qui est tout à fait moderne, et dont certaines phrases pourraient faire penser qu’il aurait été écrit vers les années 2000 : mais c’est l’exception qui confirme la règle. Cette règle s’est poursuivie fort longtemps dans le primaire, sans doute plus ou moins jusqu’à la fin du XXe siècle.  

Qui plus est, j’ai aussi fait un sondage aprofondi dans les manuels du secondaire : je peux vous dire que rien n’est dit dans l’ancêtre du autrefois bien connu Malet-Isaac, il s’agit du manuel de classes terminales de Malet et Grillet suivant les instructions officielles de 1902. Rien non plus dans le Jules Isaac de la classe de Première, édition de 1929, où l’esclavage n’a été supprimé ni par la convention en 1794, ni par
la Révolution de 1848 ; n’ayant jamais existé, il n’a pas non plus été rétabli en 1802. D’ailleurs, dans le manuel de seconde Malet et Isaac de 1931, au XVIIe siècle les Antilles françaises existent à peine, donc pas non plus le code dit noir de 1685, pourtant l’année de
la Révocation de l’Edit de Nantes, et ce n’était pas un hasard : ce n’est pas pour rien que le premier article du code exige que tous les esclaves soient baptisés dans la religion catholique. Je ne résiste pas à citer la phrase litotique sur la question p. 196 :    

« Dans les Antilles, alors les plus riches de nos colonies, la culture de la canne à sucre se développa et donna lieu à un fructueux trafic avec les ports de l’Atlantique ». C’est tout… Silence absolu sur l’esclavage et la traite des esclaves. Sur la colonisation, esclavage exclu donc, la recherche, elle, a été active, entièrement refondée pendant les prémices et à la suite de la décolonisation. Il y a eu à la tête de ce mouvement un grand prof qui a occupé en Sorbonne la chaire d’histoire de la colonisation de 1947 à 1961, Charles-André Julien. De grandes thèses d’Etat ont été soutenues et publiées sous son égide.  

Ce courant s’est maintenu jusqu’au début des années 1970. Ensuite, la recherche s’est tarie, et il y eut sur 20 ans seulement deux publications scientifiques notables, qui d’ailleurs étaient l’une et l’autre l’aboutissement de l’effervescence antérieure : L’idée coloniale en France, de Raoul Girardet, publiée en 1972, et Empire colonial et capitalisme français, de Jacques Marseille, publiée en 1986. Ensuite, plus rien, ou presque ; si bien que Daniel Rivet, dans un article de la revue XXe siècle de 1992, concluait provisoirement : « Le fait colonial et nous : histoire d’un éloignement ». Drôle de conclusion, un peu surprenante quand même au moment où cela allait repartir, avec juste l’année précédente la publication de deux grosses Histoire de
la France coloniale
, dont celle publiée chez Colin, qui connut une version poche en 1996, et est aujourd’hui complètement épuisée, tandis que Marc Ferro, toujours attentif à pressentir les questions à venir, publiait son Histoire des colonisations en 1994.  

Ce qui semblait néanmoins établi, c’est qu’on arrivait à un débat désormais apaisé. Or surprise ! La querelle entre historiens repart de plus belle avec le début du XXIe siècle. Le point de départ fut la publication en 2003 du livre publié sous la direction de Marc Ferro, toujours lui, sur « Le livre noir du colonialisme », dans l’ensemble bien accueilli par la critique, et fort mal par les collègues qui trouvèrent son titre provocateur, donc non scientifique. Le titre ayant évidemment été inventé par l’éditeur pour faire vendre, ce que l’université n’aime guère…  

Bref, nous tombons alors dans le débat sur les lois dites mémorielles, à la suite de la découverte de l’article 4 de la loi de février 2005, signalé par l’une de ses étudiantes à Claude Liauzu qui a lancé alors, en compagnie de Gilbert Meynier et de Gérard Noiriel, une large pétition traduisant à juste titre l’ire de la communauté scientifique des historiens, puisque le politique s’arrogeait le droit de commander aux enseignants ce qu’ils devaient enseigner, en leur enjoignant de présenter à leurs élèves les aspects positifs de la colonisation, en particulier en Algérie. Vous savez que l’opposition a été telle que finalement le président Chirac, par un tour de passe-passe juridique, a fait l’année suivante retirer l’article de la loi.  

Je n’ai pas ici l’intention d’aborder la polémique sur les lois mémorielles, sur lesquelles vous pourrez, si vous le désirez, me poser des questions. Ce que je veux aborder, c’est le contexte que ce débat révèle, et je voudrais faire ici avec vous le point de ce que les enseignants peuvent en tirer, dans leur façon d’enseigner à leurs élèves l’histoire de la colonisation.  

Premier point : il n’y a en histoire ni tabou ni anachronisme. On rend compte de ce qui s’est passé, on s’efforce de démonter les enchaînements et les mécanismes, de répondre surtout à la question : pourquoi cela s’est-il passé ainsi, au delà du simple descriptif « comment cela s’est-il passé ». C’est le travail de base de l’historien. L’historien n’a pas à porter sur le passé des jugements de valeur relevant d’un point de vue d’aujourd’hui. Il faut comprendre comment et pourquoi cela était pensé de cette façon à l’époque lointaine que l’on étudie. C’est une des raisons pour lesquelles l’idée de peser le pour et le contre, en distinguant les aspects estimés positifs de ceux estimés négatifs de la colonisation, est particulièrement inepte : c’est mélanger le jugement moral d’aujourd’hui et l’analyse historique du passé. C’est proprement faire acte volontaire d’anachronisme.  

Ceci dit, aucun mot n’est non plus tabou. Prenons par exemple le terme d’ « abus coloniaux ».  

Ce n’est pas un terme « politiquement incorrect ». D’abord, les acteurs eux-mêmes de la colonisation en ont parlé abondamment. Cela a fait depuis les débuts de la troisième République la une des journaux, et donné lieu à de multiples interpellations à la chambre des Députés chaque fois que des excès étaient détectés. Le gouvernement du Front populaire, qui était partisan de la colonisation mais désireux de remédier à ses abus, l’a mis très officiellement à l’ordre du jour de ses préoccupations. Il n’est donc pas impossible d’expliquer aux élèves que, à partir du moment où un très petit nombre d’administrateurs et de militaires très peu contrôlés, surnommés par eux-mêmes et par leurs administrés « Commandant » même s’il s’agissait de civils, jouissaient de quasi tous les pouvoirs aux colonies, avec une séparation des pouvoirs inexistante, des abus ont été inévitables, dans un régime inégalitaire où le colonisateur était le dominant, et le colonisé le sujet à soumettre. Bien entendu, les choses ont été extrêmement complexes et nuancées, car l’interrelation entre colonisateur et colonisé était étroite et réciproque.  

Cela a été montré dans un superbe texte d’Albert Memmi dès les années 1950, Portrait du colonisateur, suivi de Portrait du colonisé. Cela a été repris de façon savante par Henri Brunschwig sur l’Afrique noire, dans un ouvrage dont le sous-titre était : « comment le colonisé devint colonisateur ». C’est évident : les rapports humains, sociaux et politiques ont été dans les pays colonisés très compliqués, il y a eu symbiose et interactivité, et non pas deux blocs antagoniques face à face, les colonisés et les colonisateurs. Mutatis mutandis, c’est comme dans 
la France de Vichy : vous avez eu une minorité de gens convaincus et actifs, d’un côté les collaborateurs, de l’autre les résistants, et entre les deux une masse complexe et fluctuante, capable du meilleur et du pire en fonction d’une multiplicité de données et de circonstances. Il n’empêche, un historien peut s’attacher à analyser des actes de résistance, ou des actes de collaboration, sans être nécessairement taxé de repentance ou de solidarité. Or à l’époque coloniale, et à cause des rapports de force et de culture mis en place, il y a eu, entre autres choses, pas mal d’abus, ceux-ci sont souvent répertoriés en tant que tels dans les archives, connues des historiens, et ils sont en sus aisément explicables. Donc je ne comprends vraiment pas pourquoi, tout à coup, au nom de l’idée de
la France, de l’honneur de
la France, ou de la mémoire de
la France, selon les expressions utilisées par divers historiens, il ne faudrait pas en parler car ce serait faire acte de repentance.
 

Je le dis fermement, et je pense que ce doit être clair pour les élèves, et ce n’est pas facile à expliquer justement parce qu’ils ont tendance à confondre les registres : la repentance est du domaine de la morale et ce peut être une arme ou une manipulation politique, – ça l’est d’ailleurs puisque le terme a été repris par le président Sarkozy -, ce n’est pas du ressort de l’historien, car l’histoire est affaire de savoir et non de morale. Il ne faut pas se tromper de domaine. Il me paraît essentiel que l’enseignant parvienne à expliquer sans pathos et sans drame à ses élèves et étudiants que les discussions pas toujours très informées qu’il entend à la télé, – où par ailleurs il peut aussi apprendre beaucoup de choses -, ne sont pas à accepter pour argent comptant : il y faut exercer son esprit critique comme dans l’usage d’internet.  

Mais à l’inverse, il est exaspérant de lire comme argument contradictoire supposé scientifique, comme je l’ai lu récemment chez un pourtant excellent historien, l’accusation d’avoir trop de succès dans les medias. Lisez attentivement nombre de spécialistes actuels de la question coloniale, notamment mais pas seulement chez les historiens : accuser un auteur d’avoir du succès ou de faire parler de soi dans les medias (ce qui d’ailleurs est tout relatif sauf pour un nombre très limité d’intellectuels vedettes) est devenu peu ou prou preuve de culpabilité. Cela revient à démontrer que l’auteur en question écrit des sottises. Or le plus souvent, c’est le compte rendu qu’en donnent les medias qui est réducteur. Je ne saurais trop recommander de lire dans le texte les auteurs incriminés, vous vous apercevrez la plupart du temps que le critique construit un adversaire imaginaire, présenté comme mauvais penseur parce que partial, simpliste et polémique, Si vous vous reportez au texte incriminé, vous n’y retrouvez même pas ce que le critique est supposé combattre. Je pense qu’en ce domaine Gérard Noiriel a bien raison : les medias font de plus en plus les opinions, mais ce qui me navre, c’est que beaucoup de chercheurs scientifiques en sont victimes comme les autres : ils confondent l’interprétation médiatisée de théories avec la théorie elle-même, qui du coup est rejetée avant d’être étudiée ou analysée sérieusement.  

Je plaide, d’une façon générale, pour le doute scientifique, qualité à mes yeux primordiale de l’historien. Ce que je vais dire est une règle de base banale pour les historiens, qui a été explicitée de façon bien plus savante que je ne vais le faire par nombre d’historiens de qualité ; c’est ce que j’ai en somme passé ma vie professionnelle à enseigner à mes étudiants : ne faites jamais confiance à un autre, même s’il ou elle a la réputation d’être savant, y compris votre propre directrice de recherche : chaque historien, qu’il le veuille ou non, a son point de vue, car une volonté d’esprit critique rigoureux n’empêche pas que chacun est situé dans le temps et l’espace et donc parle d’un point de vue qui n’est pas universel. 

Une citation n’est pas une preuve, et souvent, quand on se reporte au texte original, on constate que le sens originel a été biaisé, le plus souvent involontairement, tout simplement parce que chacun a tendance à ne trouver que ce qu’il ou elle cherche. Cela fait à la fois le charme et le danger des sciences sociales, qui ne sont pas des sciences exactes. Contrairement à ce que le public croit, il faut en effet beaucoup d’imagination, certes contrôlée, à un historien pour élaborer des explications concernant les évolutions du passé. C’est cette imagination contrôlée qui permet de faire des hypothèses ; mais ensuite, une grande partie du travail consiste à contrôler si elles sont judicieuses. Contrairement à d’autres sciences moins pragmatiques, le fait est têtu pour l’historien : le bon historien est celui qui accepte de s’être trompé, parce que entre l’hypothèse et le fait, s’ils s’avèrent contradictoires, c’est le fait qu’il va choisir, et il doit en ce cas renoncer à son idée.  

Ce qui me choque donc le plus, aujourd’hui, c’est la façon dont ce que j’appellerai l’establishment académique a tendance à affirmer comme vérité absolue ce qui n’est en somme qu’un point de vue sérieusement argumenté, certes, mais qui contient toujours une interprétation nécessairement relative, car datée et située (par exemple originaire du nord ou du sud, sans nécessairement d’ailleurs que ce soit contradictoire).  

 C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui vous parler d’un concept qui fait couler beaucoup d’encre et écrire bien des sottises : celui de postcolonialité. Je préfère le terme de postcolonialité, qui exprime le constat d’un fait, d’une réalité culturelle complexe, à celui de postcolonialisme, qui est un pseudo-américanisme maladroit posant un phénomène en théorie. Il faut aussi savoir que les penseurs américains adorent proposer de nouvelles théories, ils en inventent au moins une par an sinon davantage, mais ce qu’ils appellent théorie n’en est pas vraiment une, il faudrait plutôt le traduire, comme je l’évoquais à l’instant, par « hypothèse de travail à explorer ». D’ailleurs, en l’occurrence, les Américains, ne disent pas « postcolonialism », mais « postcolonial studies », ce qui est nettement plus intéressant. Le mot en –isme « postcolonialisme » serait plutôt une invention française à nuance péjorative pour stigmatiser ce qui a longtemps été rejeté en France comme « encore une de ces idées farfelues lancées par ces Américains » – ce qui est en l’occurrence inexact, puisque la naissance de ce courant est due à des chercheurs indiens, qui le firent d’abord connaître sous le nom de subaltern studies.  

Pourquoi mettre les choses au point ? Parce que, entre autres, il y a quelques jours, en comité de rédaction d’une revue en sciences sociales, j’ai assisté à une discussion qui m’a surprise. L’idée présentée par quelques chercheurs était de prévoir un numéro faisant le point sur la postcolonialité. Tollé de la plupart des présents : mais on ne parle que de ça ! on ne voit que les tenants de la question, on n’entend qu’eux. Un peu estomaquée, parce que j’ai au contraire le sentiment, peut-être erroné, que les idées postcoloniales ont beaucoup de mal à déboucher dans la recherche française, j’ai demandé ce qui leur faisait affirmer cela : « la télé », ont-ils argué en cœur. Alors j’ai compris : je ne regarde pratiquement jamais la télé et j’écoute trop rarement France Culture.  

J’avoue donc humblement n’être pas informée de cette supposée déferlante ; pour ma part je lis les auteurs, les pour et les contre, j’essaie de réfléchir sur ces études, d’utiliser ce qui me paraît efficace, et de faire passer parmi mes pairs ce que j’en comprends et ce que j’en tire. J’ai d’ailleurs été rangée, par une collègue américaine, dans la catégorie des « soft multiculturalists ». Autrement dit, je fais partie de ceux qui pensent que dans de nouveaux concepts excitants il y a en général des éléments à prendre et d’autres à laisser, bref j’aime procéder à ma propre synthèse avec mon propre esprit critique de façon aussi rigoureuse et honnête, et aussi pragmatique que possible. Ceci est typiquement, à mon avis, une démarche d’historien, l’histoire étant une science expérimentale partant du concret et y revenant constamment, à la différence de sciences plus conceptuelles comme la sociologie ou l’économie, davantage friandes de théorisation. Or je suis bloquée auprès de mes pairs en France, je l’apprends soudain… par la télé.  

Alors je voudrais vraiment ici faire le partage, et vous dire comment je comprends la chose, non pas à travers les annonces des médias sur ce qu’on pourrait appeler le « postcolonialisme populaire » (à supposé que beaucoup d’autres que les chercheurs soient préoccupés par ce genre de problème), mais en lisant dans le texte (plutôt qu’à travers des critiques médiatiques, fussent-elles du Monde) les spécialistes de la question que j’estime les plus érudits et les plus rigoureux, c’est à dire justement le contraire de la télé : ma question scientifique c’est : qu’est-ce que peuvent apporter les idées postcoloniales en recherche historique ? 
 D’abord qu’est-ce que le postcolonial ?  Je serai direct : je vais commencer par les contresens que l’on fait couramment à ce propos. Je commence donc par ce qu’il n’est pas : ce n’est pas un concept chronologique. Parler du postcolonial ne signifie pas étudier ce qui se passe après la colonisation, ou de façon linéaire à la suite de la colonisation ;  

Ce n’est pas non plus un concept homothétique, un décalque de la période coloniale, signifiant par là que ce qui se passe aujourd’hui, après la colonisation, est identique ou à peu près à ce qui se passait du temps de la colonisation. 

  Ce que je dis est banal, mais ce sont pourtant les reproches courants faits par des chercheurs à d’autres chercheurs. Je prendrai un peu au hasard, car j’aurais l’embarras du choix, la citation à ce propos d’un chercheur que je ne nommerai pas, parce que je le trouve par ailleurs, malgré cette petite faiblesse passagère, de grande qualité. Mais vous avez là néanmoins un exemple typique de ce que je viens de dire. Je lis la conclusion à laquelle l’auteur aboutit, à propos des relations entre racisme et colonisation :  

« Plus généralement, une vision continuiste de l’histoire, qui lie de manière trop linéaire discriminations coloniales et contemporaines comme étant toutes le produit d’un racisme inchangé, est inadéquate ».  

Je suis parfaitement d’accord, évidemment, avec ce constat de bon sens. Mais quel historien digne de ce nom a jamais écrit que l’histoire devait être vue dans une vison continuiste, qu’elle devait établir des liens linéaires, et que le racisme était un concept inchangé au cours des temps ? Une phrase de ce type, et on en trouve des myriades chez les meilleurs auteurs, ne s’accompagne pas, en général et pour cause, de citation. Car le critique serait bien en peine d’en trouver une, chez un historien d’une façon ou d’une autre professionnel, qui s’accorde avec ces reproches. On construit donc un adversaire imaginaire globalisé, par exemple « les repentants », et ensuite il devient évidemment assez facile d’en faire le procès.  

Noter par ailleurs que je ne voudrais pas non plus avoir l’air de défendre une vieille lune. Car si la bataille du postcolonial apparemment bat encore son plein en France après avoir été dans un premier temps rejetée globalement comme inadéquate, elle est déjà quasi oubliée aux Etats Unis. Nous sommes très en retard. Cela a commencé, comme je l’ai déjà dit, en Inde dans les années 1980, et les penseurs américains, qui ont, il faut le reconnaître, l’art de couper les cheveux en quatre avant d’abandonner les concepts ainsi épuisés, ont décomposé les études postcoloniales en théorie postcoloniale, postcolonialité, condition postcoloniale, critique postcoloniale, et nous en sommes aujourd’hui à la raison postcoloniale. Ces élucubrations, à mon avis d’historienne, n’ont pas grand intérêt, dès lors qu’elles tendent à remplacer l’usage analytique qu’on fait de l’outil conceptuel postcolonial. Pour la description la plus claire et la plus critiquement lucide de ces amusements d’intellectuels bavards, je vous renvoie à un excellent article de celui qui a par ailleurs traduit à l’usage des francophones les textes fondateurs des subaltern studies indiennes, l’historien sénégalais Mamadou Diouf, professeur à Columbia University, New York. L’article s’intitule de façon assez provocante « Les études postcoloniales à l’épreuve des traditions intellectuelles et des banlieues françaises », il a été publié en français dans la revue Contretemps, n° 16, avril 2006. C’est concis, précis, et complet. On peut le compléter par le numéro spécial de la revue Esprit, « Pour comprendre la pensée postcoloniale », n° 330, décembre 2006.  J’entends ici considérer le postcolonial comme un outil d’investigation de l’historien

Je reviens donc à sa définition, compte tenu de tout ce qu’il n’est pas. Le postcolonial, ce n’est pas une période : c’est un mode de penser pluriel, qui prétend d’abord tenir compte de tous les points de vue, et pas seulement de celui, conscient ou pas, transmis par l’historiographie classique des anciennes métropoles européennes, ce qu’un philosophe congolais, lui aussi aujourd’hui professeur dans une université américaine, a qualifié de bibliothèque coloniale. Cette bibliothèque coloniale, qui peut d’ailleurs être autant le fait d’historiens occidentaux qu’africains parce que tous formés dans les mêmes écoles jusqu’à il y a peu, a imprégné tous les étudiants passés dans les universités francophones ou anglophones d’Europe et d’Afrique, quelle que soit leur origine. Le point de vue postcolonial consiste donc à relire le passé à la lumière de la critique menée aujourd’hui sur cette “bibliothèque coloniale”. Nous sommes aidés en cela par une série de thèses récentes de qualité, qui revisitent notre savoir colonial : à ce jour ont été écrites trois thèses, celle d’Emmanuelle Sibeud sur l’histoire de l’anthropologie (EHESS), celle de Marie-Albane de Suremain sur l’histoire de la géographie coloniale dite aussi à l’époque tropicale, et l’HDR de Sophie Dulucq sur l’historiographie proprement dite de l’histoire de la colonisation (toutes deux à l’Université Paris-7). 

Ce sont des instruments précieux, car ils permettent de resituer les analyses héritées dans leur contexte, et donc de relativiser leur apport en fonction de leur temps et de leur espace. Utiliser l’outil postcolonial dans l’histoire de la colonisation française à écrire aujourd’hui, c’est donc garder à l’esprit que nous sommes, nous Français (et donc aussi nous historiens français), comme d’autres le sont ailleurs, imprégnés d’héritages multiples, parmi lesquels l’épisode colonial a joué son rôle et a laissé des traces, et qui plus est des traces qui ne sont pas les mêmes pour tous, a fortiori du côté des descendants des ex-colonisés et du côté des ex-colonisateurs, et aussi bien entendu au sein de chacun de ces groupes ou les contrastes demeurent à la fois contradictoires et inséparables.  

Mais il est une erreur à ne pas commettre – et pourtant des critiques sérieux accusent d’autres historiens sérieux de le faire- ; jamais aucun historien n’a prétendu que tout aujourd’hui, et en particulier les émeutes de banlieue, les mouvements contestataires luttant contre les discriminations raciales, ou les positions politiques, ne s’expliquent que par le passé colonial. Le passé colonial hérité fait partie d’un ensemble infiniment plus riche, où tout notre héritage historique est impliqué, depuis, pour certains, leurs ancêtres les Gaulois jusqu’aux cultures métisses qui se sont développées continûment dans notre pays, qui est, il faut le rappeler, le pays d’Europe qui a attiré dans l’histoire longue le plus grand nombre d’immigrants.  

Ce que je viens de dire justifie la pertinence d’examiner des concepts pourtant rejetés sans examen par la plupart de nos collègues, au seul motif le plus souvent allégué, qu’ils ont été lancés de façon médiatique et donc de façon agressive insuffisamment justifiée. Je dirai pour ma part au contraire que ce dernier argument est pour moi une raison de plus de m’emparer du concept, si celui-ci me paraît intéressant : peu me chaud la façon dont un concept a été lancé, pour peu qu’il me paraisse reposer sur quelques fondements. Qu’on en discute est déjà un bon signe, cela est donc à creuser et préciser, voire à réorienter.  

Je prendrai au hasard quelques-uns de ces nouveaux concepts qui sont rejetés par la plupart des spécialistes :  Celui de « culture coloniale » puis « postcoloniale » française. L’inventeur n’en est pas, comme on l’affirme la plupart du temps, trois ouvrages collectifs français, mais un historien américain spécialiste de notre histoire coloniale, Herman Lebovics, prof. à
la State University of New York, dont le premier livre sur la question a été traduit en français en 1995 : La vraie France : les enjeux de l’identité culturelle, 1900-1945.
 

Comme il ne s’agissait pas de la période de Vichy, et que le moment était un peu prématuré, il n’a pas connu en France l’écho du livre de Robert Paxton qui fut, comme on le sait, en 1972 seulement, le premier historien à aborder la période de Vichy. Le résultat est que malheureusment les livres suivants de Lebovics, qui creusent cette idée, n’ont pas été traduits (ils sont passionants, et je renvoie au CR que j’en ai fait dans le dernier numéro des Cahiers d’Etudes africaines, n° 186, 2007).  

L’idée est simple et tombe sous le sens, pour peu qu’on fasse un effort de bon-sens : une grande puissance coloniale comme
la France ne travaille pas son image impériale depuis parfois deux siècles ou plus sans que celle-ci n’ait laissé des traces. L’importation du sucre des Antilles et plus tard celle des ananas de Côte d’Ivoire, la part prise, depuis le retour des harkis, par les merguez dans les fêtes populaires sont des signes concrets que l’empire a exercé son influence au moins sur la consommation quasi quotidienne des Français de France. Autre exemple peut-être plus sérieux : la décolonisation a mis au chômage technique un très grand nombre d’administrateurs coloniaux. Ceux-ci, fonctionnaires, ont évidemment été réinsérés dans la fonction publique métropolitaine. Un certain nombre sont repartis comme coopérants techniques, influant grandement la politique française de coopération tant au Ministère de la coopération qu’outre mer. Mais d’autres ont choisi la carrière préfectorale où ils ont bénéficié d’un accès prioritaire ; ils sont devenus, le nombre est loin d’être négligeable, fonctionnaires d’autorité en France. 

Quand André Malraux a créé son Ministère de
la Culture, faute d’autres candidats, il a eu l’idée assez géniale d’en recruter une soixantaine pour travailler avec lui : comment leur formation et leur culture coloniales ont-elles interféré avec leur carrière et leurs méthodes ultérieures ? Quelles en furent les implications dans la conduite des affaires françaises ? C’est à ce thème, entre autres, que s’est intéressé Lebovics, qui rappelle que le livre de souvenirs qu’en a tiré Biasini s’intitule De l’Afrique au Louvre. Cela suffit à justifier d’étudier la façon dont notre culture est la résultante, entre autres, de notre histoire coloniale.  

Quant à la fracture coloniale, autre bouteille à l’encre des historiens, je ne vois vraiment pas pourquoi le concept serait à rejeter sous prétexte qu’il a été lancé par une équipe médiatisée. On lui a reproché d’être un concept confus ou « simpliste » : c’est donc à nous de le corriger. Là encore, je partirai d’un constat de bon-sens : on observe effectivement à propos du fait colonial à une fracture (dans le sens simple de fêlure, de brisure) au sein de la société française non seulement entre Français de bord politique différent, mais aussi entre chercheurs.  

Nous, historiens, qui revendiquons un regard froid et critique, nous nous étripons entre nous sur la question coloniale avec plus de passion que de bon sens : essayons de comprendre pourquoi. Après tout, le concept de fracture n’est ni plus simpliste ni plus confus que n’importe quel autre : les spécialistes continuent de disserter sur des termes tout aussi schématiquement compris par certains bien que reconnus complexes par d’autres : l’ethnie, l’identité, la mémoire. Pourquoi pas la fracture, dont on s’apercevra bien sûr que, comme les autres, ce n’est pas un singulier [1] ? J’ai, je l’avoue, bien aimé l’essai d’approche qu’en annonce l’introduction de l’ouvrage exploratoire publié sous ce titre :  

 « Ce concept voudrait à la fois signifier la tension et les effets de la postcolonialité : il recouvre des réalités multiples et des situations hétérogènes […]. Chacun des contributeurs […] tente d’en appréhender une facette, une conséquence, une partie, une dimension mythologique ». 

Il s’agit donc de commencer à explorer à la fois une idée et un fait : que la société française, pour des raisons qu’il importe de préciser, est aujourd’hui profondément divisée sur la façon de considérer l’histoire coloniale. Quoi de plus excitant pour un chercheur que de se mettre à travailler sur un processus encore mal compris parce que insuffisamment reconnu et étudié ?  

Enfin je prendrai un troisième exemple, dans un autre registre, où je suis, je l’avoue, un peu en désaccord avec la position de Gérard Noiriel, que je comprends fort bien et dont j’approuve les inquiétudes, sans vraiment les partager : à savoir que le fait que travailler sur le phénomène à la fois récurrent et nouveau du racisme – apparemment en train de fortement se réactiver dans la société française – risque de faire oublier un des fondements aujourd’hui en passe d’être exagérément négligé par les historiens : celui des rapports sociaux. C’est vrai qu’un courant américain solide critique sérieusement les théories postcoloniales en arguant que, en mettant essentiellement l’accent sur les représentations, elles sont anti-marxistes. Et pour nombre d’entre eux c’est juste. C’est aussi que les penseurs Américains sont très binaires. Avec eux, il faut toujours choisir entre deux théories, et si l‘on prend l’une, du même coup il faut rejeter l’autre. Je trouve cette attitude compréhensible pour un philosophe, mais peu recevable pour un historien. Nous sommes, je l’ai déjà dit, des pragmatiques, même si certains d’entre nous s’affirment théoriciens. Tout bon outil est à prendre, mais ce n’est pas pour cela que je vais tout accepter d’un bloc. Par exemple, j’ai trouvé en son temps (les années 1960-70), et j’étais loin d’être la seule, que le concept de Mode de production s’avérait efficace pour analyser les composantes d’une société historique, à condition évidemment de la remettre au goût du jour, on dirait aujourd’hui système social, comme l’a proposé Guy Bois, plutôt que mode de production, soit. Cela ne veut pas dire que je trouve tout ce qu’a écrit Marx admirable, ni utilisable par l’historien.  

Ceci dit, la question sociale demeure effectivement centrale, mais on a désormais à l’articuler à la question des discriminations contemporaines et de leur formation historique. Certes on peut discuter sur le rôle qu’aurait ou non joué la colonisation dans l’évolution du racisme en France. Il y a là peut-être une question de génération, entre ceux qui discutent du racisme essentiellement sous sa forme culturelle (comme est le racisme maghrébin, qui ne repose pas sur la couleur même si quelque peu sur le faciès), comme le fait par exemple Emmanuelle Saada, et ceux qui ont l’expérience du racisme de couleur, soit parce qu’ils sont noirs, soit parce qu’ils ont vécu le racisme sinon colonial, du moins immédiatement postérieure aux indépendances. Pour avoir entendu abondamment parler, en Algérie, où j’ai séjourné plusieurs mois en 1960, de “casser du bougnoul” ou autres expressions du même genre –utilisées d’ailleurs aussi en France à l’époque-, et pour avoir vécu à partir de 1965, la première année où j’ai mis le pied en Afrique noire, le racisme anti-noir viscéral exprimé encore avec candeur par les “post colons” vivant au Gabon ou en Côte d’Ivoire, il m’est impossible de penser que traces n’en ont pas résulté, même si les générations actuelles de jeunes historiens spécialistes le nient instinctivement par conviction plus que par lucidité. Il y a là un héritage collectif culturel lourd. Je sais que je joue là sur une corde sensible : le témoignage mémoriel contre l’histoire. Mais je prétends qu’en l’occurrence il s’agit pour l’historien d’une source comme une autre, et que d’un passé aussi récent on ne peut faire table rase.  

Et puis, le moindre séjour en pays de France noire, comme en Martinique récemment, suffit à démontrer qu’il n’y a pas à finasser avec le concept de racisme. Là-bas, on vit dedans, c’est de l’histoire immédiate comme l’est aussi devenu la question de l’esclavage, très présent dans les mémoires. Il faut absolument l’aborder de front, ce que font d’ailleurs par force tous les Français noirs de France, comme l’expliquent si justement Didier et Eric Fassin dans l’introduction à leur ouvrage collectif que je vous recommande vivement : De la question sociale à la question raciale, paru en 2006 :  

« la question sociale est aussi une question raciale », tout comme « la question raciale est aussi une question sociale ».  

On a beaucoup glosé sur un mouvement politique comme celui des « Indigènes de
la République », rejeté par les intellectuels comme non conforme à la réalité historique. N’empêche que si les Codes de l’indigénat réglementant la vie des sujets réputés inférieurs aux colonies, en Afrique ou ailleurs, n’avaient pas existé, le terme n’en aurait pas été repris. Rien que ce lien est à étudier en tant que tel. 
 

 Bref, le racisme est plus que jamais à l’ordre du jour en France aujourd’hui, c’est donc le devoir citoyen de l’historien que d’en produire l’histoire la plus précise possible.  ========= 


Notes : [1] Cf. F. Cooper, Colonialism in question : theory, knowledge, history, Berkeley,

University of
California Press, 2005.
  

 

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AFRIQUE ET SIDA : LA CONSPIRATION ?

Posté par issopha le 12 septembre 2007

 

 

AFRIQUE & SIDA
La conspiration

©Par les Docteurs Robert Strecker et Cantwell

L’HOLOCAUSTE DU SIDA : Silence mortel pour cette arme biogénétique ! Ni le singe vert, ni les Africains, ni les Haïtiens, ni les homosexuels, ni un soi-disant ancien virus « dormant » ne sont responsables de ce drame, mais l’homo sapiens vivisecteur et tripoteur de gènes. Les victimes de cette désinformation se comptent par millions ! L’opinion du Prof. SEGAL de Berlin, estimé tant à l’Est qu’à l’Ouest de l’Allemagne pour son intégrité, sagacité et objectivité n’est pas une « fabulation », mais un rapport scientifique sérieux dont les affirmations se recoupent avec celles du Dr AlanCANTWELL (USA), auteur de « SIDA et les Médecins de
la Mort », avec le MEMORANDUM STRECKER et certaines des affirmations du Dr. SEALES (UK). Tous sont formels : l’épidémie a éclaté à MANHATTAN (Quartier de New-York – USA) en 1978 à la suite d’une campagne devaccination contre l’hépatite virale B pratiquée sur des homosexuels avec un vaccin infesté par le SIDA !

Pour le Docteur Robert Strecker comme pour d’autres scientifiques, levirus du sida est un virus créé par l’homme grâce àdes techniques de génie génétique et introduitdélibérément et aussi par accident, parmi certainescouches choisies de la population, dans le cadre d’une expérimentationsecrète de guerre biologique scientifique. Une énormeconspiration du silence organisée par les scientifiques en place et legouvernement américain a permis de tenir le public dans l’ignorance deces faits.

Strecker affirme que ni l’épidémie du sida ni ce virus totalementinconnu il y a encore 15 ans ne sont des « accidents de la nature », mais aucontraire, des « armes biologiques » dirigées contre un certain publicsans méfiance. « Le virus du sida est si différent depar sa structure de tout autre virus connu qu’il ne peut absolument pas avoirété formé par notre mère,
la Nature »
.Pour lui, aucun doute, les virologues et les immunologistes ont su, dèsle départ, ce qu’est réellement le virus du sida. Toujours selonStrecker, le virus du sida aurait été introduit,délibérément ou/et par accident, dans les vaccinsutilisés en 1978 lors de la campagne de vaccination expérimentalecontre l’hépatite B des homosexuels de Manhattan (New-York).

  • Pourquoi l’Afrique centrale est-elle un terrain privilégié pourle sida ?
  • Comment expliquer la contamination de la population noire africaine hétérosexuelle ?
  • Une campagne de vaccination en Afrique centrale patronnée par l’Organisation Mondiale de
    la Santé serait-elle en rapport avec l’apparition du sida dans cette partiedu monde ?

Le Docteur Cantwell dénonce la collusion d’intérêts entrevirologues spécialistes du sida, épidémiologistes auservice soit du Service de
la Santé Publique des USA, soit des plusprestigieuses institutions médicales du pays, et les plus puissantesentreprises pharmaceutiques. C’est, selon lui, cette « maffia » qui dirige lalutte contre le sida, source d’IMMENSES PROFITS.

Il faut savoir que la campagne de vaccination expérimentale contrel’hépatite B avait été placée sousl’autorité du Docteur Wolf Szmuness, d’origine polonaise, forméen Union Soviétique et expulsé de Pologne en 1968. Il est devenuprofesseur d’épidémiologie à l’Université deColumbia (USA), mais Szmuness n’en était pas moins resté enrapport étroit avec le Ministère de
la Santé àMoscou ainsi qu’avec l’Académie de Médecine de Russie. Quellesignification attribuer à ce fait ? Il ne faut pas oublierqu’à l’échelon le plus élevé, les États-Uniset
la Russie sont deux pays RACISTES.

Imbus de l’idée de la supériorité de la race blanche, lesida serait une aubaine, ayant le pouvoir d’éliminer d’importantesfractions de populations non-blanches (indésirables), tiers-mondistes,surtout en Afrique noire.

Pour cette campagne de vaccination expérimentale, Szmuness aporté son choix sur les homosexuels. Sur environ dix mille sujetsexaminés, un groupe final de 1083 a été retenu pourparticiper à la première vaccination contre l’hépatite Bqui s’est déroulée au Centre du Sang de la ville de New-York,à Manhattan, au cours du mois de Novembre 1978. Dès 1979, lespremiers cas de « cancer gay » sont apparus parmi les vaccinés deManhattan.

Une deuxième campagne été pratiquée entre le moisde Mars 1980 et le mois d’Octobre 1981 dans les villes de San Fracisco, LosAngelès, Denver, St-Louis et Chicago. Le premier cas de sidadiagnostiqué chez un homosexuel de San Francisco l’a étéà l’automne 1980.

Pourquoi l’épidémie de sida s’est-elle déclarée sirapidement, quelques mois à peine après lavaccination ?Parce que la dose de virus inoculée étaitbeaucoup plus importante que celle qui est reçue par les voiesordinaires, c’est-à-dire par transmission sexuelle. Ainsi lapériode d’incubation était fortement réduite.

Évidemment, les CDC (Centres de contrôle des maladies) et Szmunessont affirmé qu’il n’y avait aucun rapport entre l’apparition del’épidémie de sida et la vaccination expérimentale deshomosexuels. Mais en 1986, Cladd Stevens (qui avait succédéà Szmuness, décédé d’un cancer en 1982)reconnaissait que la majorité des homosexuels qui avaientété soumis à la vaccination expérimentale contrel’hépatite B étaient infectés par le virus du sida.

6,6% des sujets vaccinés étaient devenus séropositifsentre Novembre 1978 et Octobre 1979. En 1981, ce pourcentage étaitpassé à 20%, en 1984 à 40%. En 1993, ils sont pratiquementtous morts du sida !

Alors, comment le sida est-il apparu en Afrique ? La théorie »officielle » des experts américains selon laquelle le sida serait une »maladie de brousse » et l’Afrique, le berceau du sida est un purMENSONGE !

En réalité, c’est dans les grandes villes quel’épidémie fait le plus de ravages, de préférenceparmi la classe instruite, active sexuellement et appartenant au grouped’âge de 20 à 60 ans.

Selon un autre mensonge des « experts » américains,l’épidémie du sida serait due à la « promiscuité ».C’est FAUX ! Les archives médicales des hôpitauxgérés par des Belges et des Français en Afrique centralemontrent que le sida n’est devenu courant qu’après 1980,c’est-à-dire approximativement au même moment qu’enAmérique et en Europe. Les Africains sont nombreux àdéplorer que les experts américains les tiennent pourresponsables de l’apparition du sida; ils trouvent à cette accusation unrelent raciste.

Bien que les secrets de ce désastre dont la responsabilité esttotalement humaine soient bien gardés, Strecker affirme que le sida aété introduit en Afrique par des vaccinations contaminéesorganisées par l’O.M.S. ce qui n’a rien d’étonnant. Cet organismequi se veut à vocation humanitaire, teste bien souvent des nouveauxmédicaments sur des populations dont les pays riches n’ont que faire.

Le fait est qu’aujourd’hui le sida touche tout le monde et que maintenant quele fléau s’est échappé de la boîte, plus personne nesait comment l’arrêter…

Selon les prévisions les plus modérées, on pense que 100 millions de personnes mourront du sida d’ici l’an 2000.



©1993 by Afrika Wakamba – Pour nous écrire Afrika Wakamba

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Enseigner l’histoire des traites négrières, de l’esclavage, des résistances et des abolitions

Posté par issopha le 11 septembre 2007

Conférence du CVUH du 26 avril 2007

Enseigner l’histoire des traites négrières, de l’esclavage, des

résistances et des abolitions

par Eric Mesnard


1- Interroger la place de l’esclavage colonial dans l’histoire nationale.

Le « silence » sur l’histoire de l’esclavage colonial et sur les révoltes des esclaves pour leur liberté est ancien. Il remonte à l’instauration de la République et aux débats du 19ème siècle sur la définition de la Nation française [1]. De Jules Michelet à Pierre Nora, l’histoire de France est réduite au territoire hexagonal et à sa population blanche. Le récit national français tel qu’il a été élaboré sous la 3ème République a cherché à marginaliser, voire à effacer, tout ce qui pouvait ternir l’image d’une France unie et généreuse. Alors que les historiens avaient le pouvoir de construire et de diffuser le « mythe national », aucun descendant d’esclave n’avait la légitimité de le contester : la vie et les résistances des esclaves ne furent pas intégrées à la geste nationale. Seuls furent mis en avant les abolitionnistes. Toutefois, les abolitions ne furent pas présentées comme un moment central du récit historique national. Elles sont signalées, mais on ne s’y attarde pas : ainsi sont passés sous silence le soulèvement des esclaves qui causa la première abolition de l’esclavage à Saint-Domingue en 1793 (cette décision fut à l’origine du vote par la Convention en février 1794 du décret d’abolition pour toutes les colonies françaises), et les conditions ainsi que les effets de l’abolition de 1848 qui attribua la citoyenneté aux « nouveaux libres ». Les élites locales ont participé, dans les « vieilles » colonies à ce silence en gommant toute référence au passé esclavagiste et en affirmant leur adhésion aux principes républicains.

Silence ne signifie, toutefois pas oubli, car l’esclavage est demeuré présent dans les contes, les chants et les récits, mais cette culture populaire des colonisés ne trouva pas sa place dans les discours officiels qui dressaient le portrait d’un citoyen français sans sexe et sans classe : ni femme, ni ouvrier n’y avaient droit à la reconnaissance, alors les esclaves…

Les historiens qui ont travaillé sur cette histoire sont restés isolés et la transmission de ce savoir historique a été rendue difficile par l’absence de centres de recherche et la grande rareté des cours consacrés à ces questions dans les Universités françaises.

Des publications récentes et de qualité ne manquent pas. Toutefois, la prise en compte de ce chapitre par les ouvrages de synthèse qui influent le plus sur l’information des étudiants et des enseignants demeure insuffisante, voire inexistante. Ce qu’a écrit Yves Bénot à propos de la période révolutionnaire peut être élargi à l’ensemble de l’historiographie française : l’histoire de l’esclavage et des résistances à l’esclavage n’est qu’un à côté secondaire de la « grande histoire » : « La thèse de l’influence inconsciente du climat impérialiste n’est pas entièrement satisfaisante … Il y aurait donc un autre facteur non négligeable, le poids des habitudes, une certaine force d’inertie des idées – ou des absences d’idées – acquises. » [2].

Quelques précisions liminaires :

- Il est nécessaire d’étudier, à la fois ensemble et distinctement la traite et l’esclavage, car ils sont interdépendants mais ont une chronologie différente. La traite ne peut pas se comprendre sans référence à l’histoire maritime, coloniale, commerciale et financière. Le schéma du commerce triangulaire est facilement mémorisable, mais tend à réduire le trafic au seul espace atlantique, alors qu’il concerne aussi l’Océan Indien. De plus, il masque les conséquences de ce système sur les sociétés africaines dont le rôle ne se limita pas à la fourniture de la « marchandise » humaine. Ce commerce qui concerne de multiples territoires renvoie à une mondialisation des échanges qui a duré plusieurs siècles et dont les conséquences sont encore perceptibles. Il a mis en relation des sociétés aux structures politiques, économiques et culturelles différentes. Il a créé des zones de contacts et de conflits et des interactions complexes entre les métropoles européennes et les colonies esclavagistes.

- Les témoignages directs émanant des esclaves sont rares et tardifs. Les premiers témoignages écrits, dont le plus connu est celui d’Olaudah Equiano, datent de la fin du 18ème siècle. La plupart de ces textes, comme celui de Mary Prince, ont été rédigés par des abolitionnistes qui ont comme intention, non pas de restituer l’expérience intime de l’esclave, mais de susciter l’indignation du lecteur européen. Après les abolitions du 19ème siècle, des centaines de milliers d’anciens esclaves sont morts sans que personne ne se soucie de recueillir leurs récits. Ce « silence » des archives n’est pas propre à l’esclavage, car les dominés n’ont eu qu’exceptionnellement accès à la possibilité d’exprimer par écrit leur vision du monde. Il reste, cependant, beaucoup à apprendre sur la traite et l’esclavage, car l’étude des traces orales et écrites est loin d’être achevée, l’analyse des documents iconographiques et la recherche archéologique commencent à peine.

- Il n’existe pas une mémoire, mais des mémoires de la traite et de l’esclavage. Ces mémoires sont fragmentaires et géographiquement dispersées. Elles se sont élaborées différemment aux Antilles, en Guyane, en Afrique, à Madagascar, à la Réunion et en France hexagonale. [3]

2- Quelques réflexions pour contribuer à l’enseignement de l’histoire de la traite, de l’esclavage, des résistances et des abolitions dans les colonies françaises.

A- Permettre une nouvelle définition des repères historiques et du « panthéon scolaire »

Les programmes d’histoire ne peuvent plus reproduire la transmission du « mythe national » tel qu’il a été élaboré par les historiens et les pédagogues du 19ème siècle. Depuis les années soixante, l’élaboration d’une histoire scolaire qui s’ouvre sur l’Europe et sur le Monde, a transformé cet enseignement dans son contenu et ses méthodes. Toutefois, des points cruciaux pour la compréhension du monde contemporain n’ont pas encore trouvé leur place, à part entière, dans les programmes d’histoire [4].

La réflexion critique sur les objectifs de l’enseignement de l’histoire amène à s’interroger sur la signification du « panthéon scolaire ». Les documents d’application des programmes d’histoire destinés aux élèves du cycle 3 publiés en 2002 ont redéfini les critères de sélection, renouvelé la liste des « personnages majeurs » et l’ont accompagnée de « groupes significatifs » parmi lesquels « les esclaves d’une plantation ». Ainsi le maître continuera-t-il à enseigner à ses élèves l’absolutisme de Louis XIV et la biographie de Napoléon Bonaparte, mais ne devrait plus passer sous silence la condition des esclaves africains déportés dans les colonies européennes d’Amérique. Pensera-t-il alors à expliquer, comme il le fait pour la révocation de l’édit de Nantes, la signification du Code noir promulgué la même année ? Evoquera t-il les conséquences du rétablissement de l’esclavage en 1802 ?

B- Mener une réflexion sur les finalités de notre enseignement et sur nos responsabilités pédagogiques

L’enseignant qui prépare une leçon sur l’histoire de la traite et de l’esclavage est confronté à une série de questions auxquelles il s’efforcera de répondre :

- Comment prendre en compte les relations complexes et souvent conflictuelles entre la mémoire dont certains de nos élèves peuvent être porteurs et l’enseignement de l’histoire ?

- Comment donner du sens aux informations que reçoivent nos élèves (à l’école, par les medias, dans la famille) ?

- Que montrer ou … ne pas montrer ? Comment aborder des textes qui défendent des thèses racistes ou des images qui donnent une vision dégradante de l’être humain ? « Censurer » n’équivaut-il pas à proposer une vision édulcorée, voire mensongère, de la réalité ? Montrer n’entraine t-il pas le risque de choquer la conscience et la sensibilité des élèves ?

- Quel équilibre trouver entre une nécessaire mise à distance et une évocation formelle qui cantonnerait cette histoire à un segment sur une frise chronologique ? Comment transmettre les nombres des pertes humaines sans les réduire à un « bilan comptable » ? Comment incarner la terrifiante froideur de ces nombres exprimés en centaines de milliers ou en millions dont la réalité demeure inconcevable, même pour des adultes ?

Cette « nouvelle » question introduite dans les programmes ne pourra à moyen terme être pertinemment prise en compte par l’ensemble des maîtres du cycle 3 qu’à condition d’être accompagnée d’une réelle prise en compte dans les cursus universitaires et dans la formation initiale et continue des enseignants [5].

C- Penser la place dans notre enseignement de l’histoire des traites, de l’esclavage dans les colonies européennes, des résistances et des abolitions.

Nombre d’ouvrages continuent à n’évoquer l’esclavage des Noirs dans les colonies françaises qu’au moment de son abolition ce qui permet de mettre en avant la place des abolitionnistes, dont Victor Schœlcher, mais a pour effet de masquer les réalités des sociétés esclavagistes et le rôle des esclaves dans les diverses formes de résistance à l’esclavagisme.

Donner sens à cette histoire qui dure du 16ème au 19ème siècle et est un fait majeur non seulement pour comprendre l’histoire nationale, mais aussi l’histoire de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique suppose une réflexion historique et pédagogique qui permettra de définir une programmation des leçons cohérente avec les programmes d’enseignement.

La mise en place de la traite négrière européenne pourra être étudiée lors du chapitre consacré au « Temps des Découvertes ». Ceci permettra d’évoquer l’exploration des côtes africaines et l’insertion des navigateurs portugais, puis des autres puissances européennes, dans un trafic négrier qui s’étendit dès le début du 16ème siècle vers les terres américaines récemment conquises où les populations indiennes furent asservies et massacrées [6]. Ce chapitre permettra de contribuer à la culture géographique des élèves (nouvelles représentations de la Terre, localisation des lieux de la traite et des colonies des Antilles et de l’Océan Indien dont quatre sont devenues des D.O.M.).

L’étude des colonies européennes à esclaves pourra s’insérer dans la leçon consacrée au « mouvement des Lumières » et aux évolutions de la société à la fin de l’Ancien Régime perme.

Cette leçon permettra aux élèves d’étudier :

- l’importance de la traite et du commerce colonial dans l’essor économique de l’Europe atlantique avec, notamment, comme exemple, la croissance des villes portuaires ;

- l’aspect massif et organisé de la déportation de populations africaines de diverses origines géographiques et culturelles ;

- les conditions d’existence des esclaves « pour » lesquels a été rédigé en 1685, sous le règne de Louis XIV, le Code Noir ;

- le fonctionnement des plantations et les grandes lignes de l’organisation des sociétés esclavagistes ;

- les formes de résistance des esclaves ;

- les dénonciations par des « intellectuels » européens des méfaits de la traite et de l’esclavage malgré l’influence de ceux qui en tiraient profit.

La leçon sur « la Révolution française et le premier Empire » amènera à prendre en compte :

- des combats politiques menés par les abolitionnistes (Condorcet, abbé Grégoire …) et l’évocation de l’abolition de l’esclavage par la Convention en février 1794 ;

- des événements révolutionnaires qui ont marqué l’histoire des Antilles, notamment, l’indépendance d’Haïti en 1804 ;

- du rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte et de l’échec du soulèvement anti-esclavagiste à la Guadeloupe.

L’acquisition de ces connaissances aidera les élèves à mieux comprendre le contexte de l’abolition de l’esclavage en 1848 par la Deuxième République, l’œuvre de Victor Schœlcher et les conséquences sur les sociétés antillaises, guyanaise et réunionnaise des conditions dans lesquelles l’esclavage a été aboli (propriété de la terre, « dédommagement » des anciens « maîtres » …).

D- Permettre la compréhension de documents historiques et développer l’esprit critique

L’actualité des enjeux civiques rend d’autant plus nécessaires la précision et la rigueur de notre enseignement pour contrecarrer la confusion entretenue par la « concurrence des mémoires ».

L’information scientifique apportée par la leçon et l’étude de dossiers documentaires contribueront à l’instruction et à la formation de l’esprit critique des élèves. Comme lors de tout cours d’histoire, l’identification précise des sources documentaires (nature du texte ou de l’image ? date de production et contexte ? auteur ? destinataire ?…) est d’autant plus formatrice qu’elle aide à comprendre :

- l’importance du point de vue de celui qui tient la plume (ou le pinceau)

- la différence entre un témoignage, un roman historique, le texte d’un historien ou entre un reportage, le filmage de sources documentaires, une reconstitution historique ou une œuvre de fiction cinématographique.

Toutefois, l’élève n’est pas un historien : le choix des documents, le questionnement et les conclusions tirées relèvent de la responsabilité pédagogique de l’enseignant, car tous les énoncés ne se valent pas. Il y a des affirmations fausses et d’autres qui sont exactes.

L’initiation à la critique documentaire permise par la leçon d’histoire amène l’élève à s’interroger sur le sens du choix de tel mot ou de telle image pour justifier ou pour condamner la traite et l’esclavage. Elle le rend sensible à la polysémie de mots comme celui de liberté qui n’avait pas le même sens pour le négrier et pour celui qui était enchaîné à fond de cale. Elle incite le futur citoyen à la défiance à l’encontre de l’euphémisation des pratiques criminelles déjà largement pratiquée par la « communication » (c’est-à-dire la propagande) du lobby négrier qui se fit, face aux critiques, le défenseur de la « liberté du commerce », de la « prospérité des ports, des colonies et de la France » grâce au maintien du trafic du « bois d’ébène » et des « pièces d’Inde » sauvées de la « barbarie africaine ».

E- Promouvoir les approches interdisciplinaires et la transversalité des apprentissages

Dans le prolongement du chapitre consacré au « temps des découvertes », le cours sur l’histoire de la traite et de l’esclavage gagnera à être mis explicitement en relation avec le programme de géographie. Comment, en effet, comprendre la complexité du peuplement américain et la diversité de ses populations sans les mettre en relation avec ces pages d’histoire ? Quant à la connaissance de l’histoire et de la géographie des sociétés africaines, elle demeure un des « angles morts » de nos programmes. Cette ignorance contribue à la persistance des stéréotypes racistes hérités de la traite négrière et de la colonisation [7].

Du 16e siècle à nos jours, la déportation et l’esclavage des Noirs sont à l’origine de textes littéraires dont certains sont des classiques de la culture scolaire. La lecture de romans, de témoignages et de récits de voyages, ainsi que la musique tout en enrichissant la culture des élèves, les amèneront à percevoir la diversité des expressions culturelles. De même, tableaux, gravures, films et photographies contribueront à former leur regard.

L’éducation civique sera l’occasion de prendre en compte les questions inévitables sur les formes contemporaines d’asservissement, dont le travail des enfants est une des manifestations les plus sensibles. Les réalités de l’exploitation et de la servitude sont multiples, mais de légaux et officiellement pratiqués, la traite des êtres humains et de l’esclavage sont devenus illégaux et clandestins. Cette précision n’est pas anodine, car elle ouvre sur une réflexion essentielle sur le rôle de la loi, mais aussi sur ses limites lorsque des Etats, malgré les conventions internationales, ne se donnent pas les moyens de la faire respecter.

Eric Mesnard, formateur à l’IUFM de l’Académie de Créteil

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Notes :

[1] Myriam Cottias, « Le silence de la Nation. Les « Vieilles colonies » comme lieu de définition des dogmes républicains (1848-1905) », Outre-Mers. Revue d’Histoire, 2003.
Françoise Vergès, La mémoire enchaînée Questions sur l’esclavage, Albin Michel, 2006.

[2] Yves Bénot, La Révolution française et la fin des colonies, éd. La Découverte, 1988.

[3] Françoise Vergès, La mémoire enchaînée. Questions sur l’esclavage, op.cit.

[4] Pour plus de précisions à propos des programmes et des manuels :
Eric Mesnard, « Quelques réflexions pour contribuer à l’enseignement de l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs dans les colonies françaises » (pp. 131 et sq.) in La colonisation, la loi et l’histoire, sous la direction de Claude Liauzu et Gilles Manceron, éd. Syllepse, 2006.
Aude Désiré, Eric Mesnard, Histoire des traites négrières et de l’esclavage, Sceren-CRDP, à paraître en septembre 2007.

[5] La récente initiative du CNRS (Centre de Recherches sur les Esclavages. Acteurs, systèmes, représentations) de créer un site destiné aux chercheurs et aux enseignants va dans ce sens … http://ocmceasil.free.fr/CNRS/index.html

[6] Les premiers chapitres du livre d’Hugh Thomas traduit de l’anglais par G. Villeneuve, La traite des Noirs 1440-1870, coll. Bouquins, Robert Laffont, offrent à ce propos une remarquable mise au point historique.

[7] William B. Cohen, Français et Africains. Les Noirs dans le regard des Blancs (1530-1880), Gallimard, 1981.
Hugh Honor, L’image du Noir dans l’art occidental de la Révolution américaine à la Première Guerre mondiale, Gallimard, 1989.
Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, De l’indigène à l’immigré, Découverte Gallimard, 1998.

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A PROPOS DU DISCOURS DE DAKAR , par le CVUH

Posté par issopha le 11 septembre 2007

A propos du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy

 

par Laurence De Cock-Pierrepont


Le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à l’Université de Dakar a provoqué un tollé chez les intellectuels africains. Le site de la LDH (section de Toulon) s’ en est fait largement l’ écho. Deux textes y soulèvent les principaux objets d’indignation face aux propos qui épousent sans complexe la vision « frivole et exotique » de l’Afrique (Mbembe), au mépris de toutes les recherches scientifiques africaines, françaises ou conjointes [1]. Le CVUH ne peut que s’associer à cette légitime dénonciation. Catherine Coquery-Vidrovitch [2] a d’ailleurs déjà ouvertement soutenu ses collègues africains, s’indignant de cette méconnaissance partagée de l’histoire africaine, jusqu’au milieu journalistique. Sans reprendre tous les arguments déjà fort clairement exposés par les textes sus-cités, il convient de s’arrêter sur les aspects principaux de ce discours qui s’inscrivent dans la logique des usages publics de l’histoire par Nicolas Sarkozy, et qui révèlent, outre son ignorance et son désintérêt profond pour l’Afrique, la matrice idéologique de sa politique. Car au regard de l’ensemble des discours de Nicolas Sarkozy, celui de Dakar ne fait pas vraiment rupture. Comme dans tous les autres, on peut en effet y lire sa tentative de camoufler son refus du débat politique derrière des signes de réconciliation ou d’union qui confinent à l’amnistie symbolique, tentative dont la thématique de l’anti-repentance et le procédé d’infantilisation sont les principaux outils. Ce mécanisme est très visible dans le discours de Dakar. Le premier argument relève du déni d’historicité illustré par la phrase qui a soulevé légitimement l’ire des auditeurs africains : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. » Sous couvert d’une admiration pour cette spiritueuse terre de mystère et de magie, l’ attribution d’un « zéro de température historique » (Marshall Sahlins) au continent africain témoigne d’une posture ethnocentrique et paternaliste qui lui permet, au passage, de réactualiser la mission civilisatrice d’une ancienne métropole porteuse des secrets de la marche vers le progrès : « Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer. Je suis venu vous la proposer pour que nous l’accomplissions ensemble, parce que de la Renaissance de l’Afrique dépend pour une large part la Renaissance de l’Europe et la Renaissance du monde. [3] » Derrière un patchwork de références et de citations littéraires dont semble friand Henri Guaino, le concepteur de ses discours, Nicolas Sarkozy s’arroge un droit d’anticipation des désirs et volontés des « Africains » pour se poser comme l’homme providentiel venu libérer un peuple de ses ancestraux fantômes. Il fallait une certaine dose de mépris pour faire fi du fait que l’auditoire à Dakar se composait des meilleurs universitaires du pays peu disposés à se laisser faire la leçon. C’est que le Président français s’adresse, ce jour-là, à un continent entier : « Ce que l’Afrique veut… je suis venu le lui donner ». Le procédé rhétorique est bien rôdé, et les formules répétitives qui scandent les propos tentent de produire leur « effet-vérité » derrière une fausse envolée lyrique que l’on sait en réalité très contrôlée. Soucieux de rassembler, le discours n’évince, en apparence, aucun sujet épineux. Conscient en effet des enjeux politiques soulevés par l’histoire de l’esclavage et celle de la colonisation, Nicolas Sarkozy s’empare de ces questions, mais la thématique de l’anti-repentance lui permet de désamorcer toutes possibilités de débats potentiellement conflictuels : « Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance ». En se posant comme le grand réconciliateur, Nicolas Sarkozy poursuit sa quête de consensus, laquelle témoigne d’une vision très particulière de la démocratie. « Je veux une démocratie irréprochable » disait-il dans un précédent discours (14 janvier 2007) ; et on pourra méditer longtemps sur cette alliance de mots qui vise à purger la démocratie de ce qui fait son essence même, l’acceptation du conflit.

Laurence De Cock-Pierrepont

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Notes :

[1] « L’Afrique de Nicolas Sarkozy » par Achille Mbembe, Professeur d’histoire et de science politique au Wits Institute for Social and Economic Research à Johannesburg, http://www.ldh-toulon.net/spip.php ?article2183 ; « lettre à Nicolas Sarkozy » par Ibrahima Thioub, professeur d’histoire à l’Université de Dakar, http://www.ldh-toulon.net/spip.php ?article2193.

[2] Voir, sur le site du CVUH, la lettre adressée au et laissée sans nouvelle par le Nouvel Observateur par Catherine Coquery-Vidrovitch

[3] On notera au passage que cette thématique de la Renaissance est récurrente sous la plume de Guaino : 22 occurrences du mot dans ses discours de campagne de 2007.

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L’AFRIQUE DE Monsieur SARKOZY , par ETIENNE SMITH

Posté par issopha le 11 septembre 2007

L’Afrique de Monsieur Sarkozy

 

 

Etienne Smith est doctorant au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et ATER à Sciences-Po Paris. Il a co-dirigé le numéro 184 des Cahiers d’études africaines (« Parentés, plaisanteries et politique ») et publié dans Raisons Politiques.

Pourquoi ce texte?

« Le discours de Dakar, on en parlera encore dans dix ans ». Selon le Canard Enchaîné (1er aooût 2007), Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, se serait ainsi vanté de l’adresse rédigée par ses soins, ajoutant « ceux qui ne connaissent pas l’Histoire ne font pas de bons discours ». Pour Etienne Smith au contraire c’est d’un fardeau historique bien lourd dont s’est ici chargé la parole élyséenne, réactivant une vision naturaliste et essentialiste de l’Afrique, renvoyée à une altérité radicale, comme aux plus beaux jours missionnaires du XIXe siècle.

 

 

Véritable coup de force symbolique, le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet dernier enferme l’Afrique dans les clichés coloniaux et insulte son rapport au monde.

« Il n’y a presque jamais de discours sur l’Afrique pour elle-même. Dans le principe même de sa constitution, dans son langage et dans ses finalités, l’énoncé sur l’Afrique est toujours le prétexte à un propos sur quelque chose d’autre, quelque autre lieu, d’autre gens. Plus précisément, l’Afrique est cette médiation grâce à laquelle l’Occident accède à son propre inconscient et rend publiquement compte de sa subjectivité. (…) Ce diagnostic peut surprendre par sa sévérité. C’est oublier que persiste encore, presque partout, le préjugé beaucoup trop simpliste et trop étroit selon lequel les formations sociales africaines relèveraient d’une catégorie spécifique, celle des sociétés simples ou encore des sociétés de la tradition. Qu’un tel préjugé ait été vidé de toute substance par la critique récente semble ne rien y changer : le cadavre s’obstine à se relever après chaque enterrement et, bon an mal an, le discours vulgaire et une part importante des travaux prétendument savants restent largement tributaires de ce présupposé » [1] (Achille Mbembe).

« Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle est devenue un mythe que chacun reconstruit pour les besoins de sa cause ». On ne saurait mieux dire ! Cette phrase, extraite du discours de M. Sarkozy adressé à la jeunesse africaine [2] est sans doute la plus pertinente. Partant de ce constat, il est légitime de s’interroger sur le mythe de l’Afrique que construit Nicolas Sarkozy pour les besoins de sa cause. Annoncé comme un moment de « rupture » très attendu, rarement discours n’aura été autant à côté de la plaque. « Fraîchement accueilli », « applaudissements à peine polis », rapportent les reporters de grands quotidiens français ayant assisté à l’événement. C’est que les amateurs de rupture en ont été pour leur frais, entendant une intervention dont l’arrogance le dispute à l’ignorance.

Le discours est étonnant, tant dans la forme que dans les thèmes choisis. Au lieu des propositions attendues sur le nouveau format des relations France-Afrique, le public a eu le droit à un long monologue se voulant historico-philosophique sur ce que seraient l’Afrique et ses problèmes. Le ton et la forme lyrique de cette adresse, tout en hyperbole pour conter les « malheurs » comme la « magie » du continent, s’inscrivent dans une longue tradition d’arrogance et de monologue français sur l’Afrique. Le contenu est à l’avenant. En résumé, l’Afrique serait figée dans la répétition du même, sans histoire, incapable d’universalisme et imperméable au reste du monde. L’archétype de « l’homme africain » (sic) qu’il construit de toutes pièces, serait ainsi l’antithèse même de toute idée de « rupture » que M. Sarkozy prétend incarner. On peut trouver sévère le diagnostic de l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe cité en exergue. Mais le discours de M. Sarkozy est bien un modèle du genre de ces « discours vulgaires », sourds à l’évolution des connaissances et des idées. Et même plus grave encore, car sanctionné par l’autorité d’un chef d’Etat de la République française.

La prise de parole

« Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre ». Cette sommation apparaît deux fois dans le texte, et en dit long sur la distribution des rôles entre la France et l’Afrique selon M. Sarkozy. Quoiqu’il s’en défende, il veut administrer une leçon et faire la morale. « Ce que veut l’Afrique (…) ce n’est pas que l’on pense à sa place » avait-il pourtant prévenu. Le discours relève cependant de l’exercice inverse : « tu crois que », « ce que tu veux, c’est », « ce que tu ne veux pas, c’est »… Le ton est présomptueux et paternaliste : « Le drame de l’Afrique, c’est », « Le problème de l’Afrique c’est », « L’Afrique doit »… s’adressant à la jeunesse africaine, la parole présidentielle prend la forme d’une injonction, éminemment coloniale : « ne cède pas à », « ne te coupe pas de », « ne te laisse pas », « n’écoute pas », « tu dois », « tu n’a pas besoin de ».

En clair, M. Sarkozy dit à la jeunesse du continent ce qu’elle doit faire de son passé, de son présent et de son avenir, lui enseigne comment elle doit voir le monde, la France, et elle-même ! Il y a là un problème de fond : l’appropriation du constat de la situation du continent et la formulation des remèdes appartient en premier lieu aux Africains, sans quoi on ne sort pas du malentendu colonial. Ce ton est symptomatique de l’incapacité à écouter. Où le président Sarkozy a-t-il rencontré la jeunesse africaine pour se prétendre oracle de ses aspirations et porte-parole de ses intérêts ? Le coup de force symbolique est frappant, quand on sait que rarement président français aura fédéré contre lui autant d’animosité au sein des jeunesses africaines, et d’origines africaines.

Ainsi le président français vient-il chez ses hôtes leur expliquer quels sont leurs problèmes et leur donner la marche à suivre. Imagine-t-on un seul instant que M. Sarkozy se rende en Chine, en Inde ou aux Etats-Unis et qu’au lieu de parler des relations de la France avec ces pays, il prétende tirer à leur place les leçons de leur histoire, faire la liste de leurs fautes et de leurs charmes, leur dire ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire, ce qu’il aurait fallu faire et ce qu’il aurait fallu ne pas faire ? Ce genre de discours serait proprement impensable dans les pays de l’Afrique anglophone. Plus épatante encore est la généralisation du discours : M. Sarkozy prétend parler de « l’Afrique » et des « Africains ». S’il reconnaît en une phrase la diversité du continent, c’est pour ensuite gloser sur son ensemble, pris comme essence. Imagine-t-on le président français se rendant au Vietnam et s’adresser à « l’Asie » et aux « Asiatiques », aller au Chili et s’adresser à « l’Amérique Latine » et aux « Latinos » ?

En somme M. Sarkozy ne semble pas s’être libéré du complexe colonial qu’il décrit pourtant si bien. Les colonisateurs ont fauté, nous dit-il, car « ils ont dit à tes pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire ». C’est sans doute ce qui autorise M. Sarkozy à dire aux fils ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils doivent croire et ce qu’ils doivent faire…

Négrologie surannée

Ce qui a sans doute le plus surpris le public dans le discours de M. Sarkozy, c’est cette obsession étonnante, voire cette délectation suspecte, à présenter les arguments d’époque sur, comme on disait, « l’infériorité des nègres » ou la « mentalité primitive ». On s’étonne qu’il glose quatre fois sur le sujet, tant cela revient à enfoncer des portes déjà ouvertes… Il s’oppose ainsi courageusement à « ceux qui jugent la culture africaine arriérée, ceux qui tiennent les Africains pour de grands enfants ». La complaisance à présenter des arguments qu’on réfute avec évidence est pour le moins étrange. Est-ce le signe que l’auteur des propos a du faire un long chemin sur lui-même, qu’il a encore besoin de se convaincre de ce qu’il dit ? Au fil de l’intervention, cela devient même franchement surréaliste : « L’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen ». Ah bon merci, on ne savait pas ! « Le drame de l’Afrique n’est pas dans une prétendue infériorité de son art ou de sa pensée ou de sa culture (…) [il] ne vient pas de ce que l’âme africaine serait imperméable à la logique et à la raison ». Là encore, merci bien, quelle découverte ! « Je suis venu te dire que tu n’as pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, qu’elles ne te tirent pas vers le bas mais vers le haut ». Merci, y’a bon !

Cette rhétorique nous ramène des décennies en arrière. Quel beau pari de modernité ! On se croirait à une conférence des années 1930 aux débuts du mouvement de la négritude où il fallait prouver que l’Afrique avait quelque chose à prouver. Singulier retard que voilà, en 2007, sur l’évolution du monde et des idées.

Ethnologie de l’immobile

« Le mythe et la fable seraient ce qui, ici, dirait l’ordre et le temps. L’invocation du temps des commencements suffirait. Empêtrées dans une relation de pure immédiateté au monde et à elles-mêmes, de telles sociétés seraient incapables d’énoncer l’universel (…). Le temps, « toujours déjà-là », « depuis toujours », y serait stationnaire. D’où l’importance de la répétition et des cycles, et la place centrale qu’occuperaient, dans la vie effective, les procédures de l’enchantement et de la divination, ainsi que les stratégies d’accoutumance, par opposition à celles de la rupture. L’idée même de progrès viendrait s’y désintégrer. (…) En lieu et place de l’individu, on aurait des entités captives des signes magiques, au sein d’un univers enchanté et féerique où la puissance d’invocation remplacerait la puissance de production, et où le merveilleux, la fantaisie et le caprice cohabiteraient non seulement avec la possibilité du malheur, mais avec son actualité » [3] (Achille Mbembe).

Cette même ringardise intellectuelle se retrouve dans la description qui nous est faite de l’Afrique, tout en généralisation et essentialisation. Curieux choix que de s’adresser à l’élite africaine (étudiants), dans une ville de plus de deux millions d’habitants, cosmopolite à souhait, pour parler de « l’homme africain » (sic), réduit au type du paysan fermé à l’idée de progrès. Cette description de « l’homme africain » est en fait une recherche de l’origine des « malheurs » de l’Afrique, et M. Sarkozy l’a identifié pour nous : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons (…) ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais il reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout est écrit d’avance. Jamais il ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique est là ».

Rien de neuf depuis Hegel et sa Raison dans l’histoire (1830), pour qui l’Afrique, siège de la barbarie, des forces de la nature, et continent de l’immobile, ne faisait pas partie de l’histoire universelle. « Tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. (…). Elle [l’Afrique] n’a donc pas, à proprement parler, une histoire… Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non-développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle » [4] ; « L’Afrique, aussi loin que remonte l’histoire, est restée fermée, sans lien avec le reste du monde ; c’est le pays de l’or, replié sur lui-même, le pays de l’enfance, qui, au-delà du jour de l’histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit [5] ». Le président Sarkozy fait donc sienne la vision ancienne, et discréditée depuis longtemps, de l’Afrique comme continent des « naturels ». Ce continent serait, par excellence, celui du merveilleux et du magique, celui des « cultes à mystères ». D’où la célébration des poèmes décrivant l’Afrique comme une terre peuplée d’« êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres ». Certes, le continent connaît, comme tous les autres, ses mythes et légendes. Mais qu’y aurait-il de si particulier en Afrique pour justifier qu’on s’y appesantisse à ce point ? Pourquoi cette omniprésence du champ lexical de l’ancestralité, de la nuit, de l’immobilité, décrivant un continent à la fois enfant et ancestral : « jadis », « du fond des âges », « village », « ancêtres », « ancestral », « nuit », « depuis des millénaires », « éternel recommencement », « la répétition sans fin », « tout recommence toujours », « la nature commande tout », « immobile », « ordre immuable », « écrit d’avance », « éternel présent », « se répète », de « siècles en siècles » « aube des temps », « nuits des temps ». Certes, « chaque peuple a connu ce temps de l’éternel présent » nous dit-il, mais pour mieux souligner que l’Afrique elle, y serait restée !

Cette reprise des clichés ridicules sur le continent ne peut s’expliquer que par la grande ignorance de M. Sarkozy.. On ne peut que lui souhaiter de consulter les innombrables ouvrages d’histoire du continent, il y trouvera tout ce qu’il faut de variations régionales, de temporalités différentes, de ruptures et de continuité, de sociétés organisés et d’Etats, d’innovations sociales et politiques, de branchements avec le reste du monde, qui n’ont pas attendu le colonisateur pour se manifester. Bref, comme toutes les régions du monde, le continent a une historicité que M. Sarkozy gagnerait à connaître. Peut-être, puisqu’il était à l’université de Dakar, aurait-t-on du lui suggérer d’assister à quelques cours d’histoire dans cet établissement avant de prononcer sa leçon magistrale. Car la France ne peut plus se payer le luxe, et le ridicule, d’analyser l’Afrique du XXIème siècle avec les outils intellectuels du XIXème.

Croit-il, par ailleurs, que le « paysan africain » (sic) refuse la pompe électrique, le téléphone portable, la connexion internet, l’école pour ses enfants ? Sait-il que le paysan se fait vendeur, boutiquier, chauffeur, migrant, qu’il regarde les matchs de la Coupe de la ligue, suit les courses hippiques de Longchamp dans les journaux, que ses enfants ou petits-enfants lui téléphonent de Dubaï, Shanghai, Barcelone, Milan ou New York ? « Le paysan africain », voilà ce que le moderne Sarkozy retient de l’Afrique, au lieu de s’intéresser à ses ingénieurs, ses entreprises, ses chercheurs, ses cyber-cafés, ses ateliers, ses associations, bref les talents contemporains, qui certes font souvent face à des coupures d’eau ou de courant intempestives, mais qui ne se découragent pas, et sont nullement prisonnier d’une quelconque « tradition ». Pour eux, pas un mot de M. Sarkozy, qui, tout à ses stéréotypes, ne doit tout simplement pas les voir. A défaut d’avoir convaincu quiconque que l’Afrique serait le continent de l’éternel retour, le discours du président Sarkozy a au moins confirmé l’éternel retour des clichés sur l’Afrique.

L’Afrique dans les têtes

Dans son discours, l’Afrique est enfermée dans une « mentalité africaine » (sic) ou une « âme africaine » (re-sic), objet de tous les fantasmes. Qu’est ce que la « mentalité africaine », si ce n’est un artefact créé par le discours pour tenter de résumer un continent et ses centaines de millions d’habitants à un archétype, le paysan prisonnier de « coutumes » et des « traditions ». Les sociétés africaines, comme toutes sociétés ont des pratiques sociales transmises à travers les générations. Mais elles n’ont jamais eu le caractère figé que M. Sarkozy leur attribue. Ne sait–il pas que toute tradition a été une invention ? Ce discours essentialiste sur l’Afrique crée de toute pièce une dichotomie simpliste entre modernité et tradition, rupture et répétition, et se piège lui-même. Paradoxe d’un propos, victime du stéréotype et empêtré dans l’illusion de la tradition qu’il prétend combattre : il fabrique ainsi de toute pièces une identité africaine figée mais complètement imaginaire, pour ensuite se plaindre qu’elle est figée, et mieux l’opposer au mouvement, qui viendrait d’ailleurs. Ceci pour tenter d’accréditer l’idée que l’identité africaine serait un frein au développement et à l’entrée du continent dans l’histoire.

Cela revient à s’enfermer dans une impasse, soi-même et son interlocuteur : si c’est votre essence, votre identité même qui est cause de tous vos malheurs, que reste-il alors, si ce n’est le suicide [6] ? A nul moment, dans cet exercice, le péremptoire négrologue ne se demande ce que lesdits Africains pensent de leur soi-disant tradition immuable, si ce qu’il construit comme vérité du continent n’est autre chose que le fruit de ses propres stéréotypes. Tout l’argumentaire repose sur la prémisse bien fragile et indéfendable d’une Afrique « ancestrale » et d’une identité soi-disant irréductible au reste du monde. « L’Afrique a fait se ressouvenir à tous les peuples de la terre qu’ils avaient partagé la même enfance. Elle en a réveillé les joies simples, les bonheurs éphémères et ce besoin de croire plutôt que de comprendre, de ressentir plutôt que de raisonner (…) ». C’est là de la paraphrase du plus mauvais Senghor [7] , qui cantonne les habitants d’un continent dans le monde des sens et de la foi, de l’émotion, de l’enfance et de la féminité selon les stéréotypes d’époque, tandis que la raison serait la spécialité du reste du monde, et singulièrement de l’Occident [8] .

En effet, cette présentation de l’Afrique vise aussi à se rassurer soi même, comme le souligne Achille Mbembe, à la suite de Valentin Mudimbe [9] : « l’Afrique en tant qu’idée et en tant que concept a historiquement servi et continue de servir d’argument polémique à l’Occident dans sa rage à marquer sa différence contre le reste du monde. A plusieurs égards, elle constitue encore l’antithèse sur fond duquel l’Occident se représente l’origine de ses propres normes, élabore une image de lui-même et l’intègre dans un ensemble d’autre signifiants dont elle se sert pour dire ce qu’il suppose être son identité [10] ».

Ainsi décrite [11] , qu’est-ce que l’Afrique peut apporter au monde ? « La mystique, la religiosité, la sensibilité, la mentalité africaine » nous dit M. Sarkozy. Jusque dans ses arts, ajoute-t-il, l’Afrique rappellerait l’enfance de l’Occident… Ainsi décrite, l’Afrique ne se suffit pas à elle-même, il lui faut quelque chose pour combler son « manque », lui forcer l’ouverture au monde, la rendre adulte, la sortir du cœur des ténèbres. C’est là une réhabilitation implicite de la colonisation, et l’on voit les accointances entre le discours naturaliste et essentialiste sur l’Afrique et celui qui souligne le rôle positif de la colonisation [12] . M. Sarkozy feint-il d’ignorer que le discours qu’il véhicule est le même que celui qui a servi à légitimer l’entreprise de conquête coloniale ? Visiblement, il n’a toujours pas su s’extraire de la gangue de la « mission civilisatrice ».

Sarkolonisation

Bien qu’il ne cesse de répéter vouloir en finir avec ce passé, le thème de la colonisation est omniprésent dans le discours de M. Sarkozy. Si on s’en étonne, c’est qu’on avait mal compris. Cette injonction à en finir ne vaut que pour les autres, pas pour lui. Lui s’arroge le droit de venir asséner ses vérités sur la question, sans dialogue, avant de clore le débat définitivement.

M. Sarkozy ne dit pas que la colonisation a consisté à « apporter la civilisation aux sauvages », comme le fait Alain Finkielkraut. Il reconnaît du bout des lèvres des « fautes » et des « excès ». Mais en voulant jouer à l’équilibriste et faire la part du positif et du négatif, cela laisse la fâcheuse impression que les crimes et les fautes sont compensés par les routes et les ponts. « Il a pris mais il a aussi donné ». Serait-il légitime de prendre si l’on donne ? Un village détruit est il compensé par une route construite ? Des massacres sont ils compensées par l’ouverture d’un dispensaire ? Au lieu de s’enfermer dans un débat in abstracto, fumeux et sans fin, sur le positif et le négatif [13] , M. Sarkozy n’aurait-il pas mieux fait de s’interroger sur la prétention ridicule qu’il y a pour l’ancien colonisateur à vouloir imposer le signe du bilan ? Le seul pays au monde qui s’est donné le ridicule de voter une loi pour proclamer le rôle positif de son impérialisme doit-il aggraver son cas en tentant de vendre cette vision positive au reste du monde ? Une mémoire partagée sur la colonisation est sans doute nécessaire, mais certainement pas dans les termes dictés par l’une des parties.

La mémoire de l’esclavage connaît le même sort. L’esclavage est certes reconnu comme crime, mais à condition de reconnaître que « ce sont des Africains qui ont vendu aux négriers d’autres Africains », comme si cette évidence changeait quoi que ce soit. En faisant la liste des fautes de l’Afrique, M. Sarkozy laisse la détestable impression que ce qui est banni à domicile (la fameuse « repentance ») serait une obligation pour les autres. Lui a le droit de critiquer et de faire le procès de l’Afrique prise dans sa globalité, mais que ses interlocuteurs ne s’avisent surtout pas de le faire à la France, ce serait la forcer à la repentance et lui manquer de respect [14] . La France de Sarkozy se veut juge et partie, les autres n’ont qu’à se taire. Là encore, la parole doit être sienne, ou nulle.

Haine et culpabilité

Mais le principal péché des colonisateurs, selon Sarkozy, est le suivant : « Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage ». Soit. Franz Fanon, Albert Memmi et Jean-Paul Sartre ont écrit des pages fameuses sur le sujet, mais dans un tout autre ton [15] . Le président Sarkozy préfère s’appesantir sur les souffrances et l’amertume silencieuse des anciens colons mis en contraste avec la haine et le désir de vengeance qui habiterait les anciens colonisés [16] . On voit donc à qui incombe paradoxalement la responsabilité première de l’échange infructueux : à l’ancien colonisé, qui ne nourrit que de la haine pour l’ancien colonisateur, qui lui, en revanche, n’était qu’ « amour » et « sincérité ». Plus loin dans le discours, la supposée haine née de l’interaction coloniale, devient même une caractéristique de l’Afrique contemporaine, une haine entre Africains : « Tu veux mettre fin au cycle infernal de la vengeance et de la haine ? ». Le motif de la haine et de la culpabilisation forcée que les Africains feraient subir à l’Occident et à la France en particulier, est dans la droite ligne des propos d’Alain Finkielkraut ou de Stephen Smith sur le « racisme anti-blanc » [17] . A croire que le président, comme ces derniers, ne rencontre que des Africains pleurnichards et vindicatifs.

Mais cette question renvoie plus à un débat franco-français qu’à l’Afrique proprement dit [18] . Ce que semble ignorer le président Sarkozy, c’est que pour les jeunes générations présentes en Afrique, la colonisation n’est ni une obsession, ni même un sujet de débat. Ce qui fait débat et suscite de nombreux sentiments anti-français sur le continent, c’est bien la politique contemporaine de la France en Afrique [19] . Si les ambassades de France à Lomé ou N’djamena sont à ce point honnies, cela n’a pas grand-chose à voir avec la France coloniale, mais tout à voir avec le soutien à bout de bras, envers et contre tout, de ces institutions au régime en place et de ce qu’elles ont signifié depuis les indépendances.

En faisant l’impasse complète sur la période post-coloniale et dans le déni des politiques menées par Paris dans son pré carré depuis les années 1960, le président Sarkozy se prive des moyens d’intelligibilité des sentiments des jeunesses d’Afrique à l’égard de la France, fortement ambivalents au demeurant. Fondamentalement, Sarkozy et Guaino restent prisonniers de l’image qu’ils se sont construits de l’Africain obsédé par la colonisation. Ce qui explique sans doute la place disproportionnée qu’occupe ce thème dans un discours adressé à la jeunesse, qui attendait qu’on lui parle d’enseignement supérieur, d’investissements, de mobilité, d’opportunité d’échanges et certainement pas qu’on lui refasse l’histoire de la colonisation pour l’accuser d’ailleurs de n’en tirer que haine et rancune [20] . Un mystère demeure : pourquoi Sarkozy ne s’est-il pas appliqué à lui-même son invite à la jeunesse africaine à ne pas « ressasser le passé » ?

Une question d’héritages

Croyant sans doute faire œuvre novatrice, le président français, nous dit même ce qu’il convient de faire ce de passé. Le dépasser, pour inventer l’avenir. « Le problème de l’Afrique, ce n’est pas de s’inventer un passé plus ou moins mythique pour s’aider à supporter le présent mais de s’inventer un avenir avec des moyens qui lui soient propres ». Qui n’est pas d’accord ? Ce qui pose problème, c’est là encore : qui parle ? D’où parle-t-il ? Qui est M. Sarkozy pour décréter ce que le continent doit faire de son passé ? Faut-il théoriser l’ingérence mémorielle ? Outre que la jeune génération a déjà réglé cette question, et qu’elle n’a pas leçon à recevoir à ce sujet d’un président français, tout peuple a le droit de s’inventer un passé et de se raconter des histoires. La France, comme toutes les nations européennes, n’a pas fait autre chose dans la constitution de son nationalisme et de son histoire nationale, si chers à M. Sarkozy. Ceci n’empêche aucunement de préparer l’avenir et de soumettre ces mythes nationalistes à la critique des historiens, mais certainement pas des chefs d’Etats des autres pays. La déconstruction des idéologies de l’âge d’or et des passés recomposés de l’Afrique a été largement opérée par des chercheurs tant africains qu’occidentaux. Si l’exercice plaît tant à M. Sarkozy, que n’encourage-t-il le travail de révision critique des mythologies nationalistes de la France, et notamment sa mythologie coloniale qu’il véhicule encore ? Enfin, faut-il, comme le serpent qui se mord la queue, conjurer la jeunesse de rejeter l’image de l’Afrique, toute de traditions et d’immobilité, qu’il a lui-même brossée : « N’écoute pas, jeunesse d’Afrique, ceux qui veulent faire sortir l’Afrique de l’histoire au nom de la tradition parce qu’une Afrique ou plus rien ne changerait serait de nouveau condamnée à la servitude ».

La focalisation du propos sur la colonisation conduit le président français à exagérer un supposé problème d’identité dont seraient victimes la jeunesse d’Afrique, prise entre deux héritages difficilement conciliables : « il y a en toi deux héritages, deux sagesses, deux traditions qui se sont longtemps combattues : celle de l’Afrique et celle de l’Europe. » Le procédé est classique : exagérer l’opposition qu’il y aurait entre deux cultures réifiées (l’occidentale et l’africaine), pour ensuite affirmer que leur conciliation est difficile, bien que souhaitable. De cette « aventure ambiguë », Samba Diallo en sait quelque chose [21] . Mais le débat tel qu’il se posait dans les années 1950, se pose-t-il de la même façon en 2007 ? S’adresser à la jeunesse en ces termes, c’est avoir un train de retard, c’est prêcher pour une synthèse culturelle qu’elle vit au quotidien, un métissage qu’elle a adopté depuis fort longtemps et qui n’a pas attendu les bons conseils de M. Sarkozy pour s’exprimer.

L’Afrique dans le monde

A écouter M. Sarkozy, l’Afrique n’est pas dans le temps mondial. Renvoyée à une altérité radicale vis-à-vis du reste du monde, elle est ensuite sommée de s’ouvrir à lui et d’apprendre : « la Renaissance de l’Afrique commencera en apprenant à la jeunesse africaine à vivre avec le monde, non à le refuser ». On se demande bien où le président français est allé chercher ce présupposé idiot selon lequel la jeunesse africaine refuserait de vivre avec le monde et aurait besoin d’un tuteur pour l’introduire ? Les jeunes du continent sont des acteurs de premier plan de la globalisation à l’œuvre, ils comptent parmi les premiers accoucheurs de la civilisation de l’universel par leurs migrations, leur cosmopolitisme, leurs aller et retours entre les continents. Les grandes métropoles du continent vivent au rythme des pulsations du monde [22] . Sa jeunesse ne demande qu’à « s’élancer vers l’avenir ». On compte sur M. Sarkozy pour ne pas l’entraver dans ses mobilités ! « La Renaissance de l’Afrique commencera quand la jeunesse africaine aura le sentiment que le monde lui appartient ». M. Sarkozy encourage les Africains à ne pas refuser l’ « aventure ». Ignore-t-il comment on appelle les migrants qui tentent la traversée du Sahara, de la Méditerranée ou de l’Atlantique : les « aventuriers » précisément [23] . « Ouvre les yeux, Jeunesse d’Afrique et ne regarde plus, comme l’ont fait trop souvent tes aînés, la civilisation mondiale comme une menace pour ton identité mais comme quelque chose qui t’appartient aussi ». Ses yeux ne sont que trop ouverts, sans doute ne voit-elle pas la même chose que Monsieur Sarkozy…

Etant donné que dans la tradition de pensée que reprend M. Sarkozy l’Afrique n’existe que pour autant qu’elle a été colonisée par la France, on ne s’étonnera pas de ce renvoi du continent dans le « hors-monde » [24] . Ce faisant, il fait l’impasse complète sur les relations anciennes et multiples que le continent a entretenu avec les autres continents, ses liens multiséculaires avec l’Asie, le Moyen-Orient et la Méditerranée. Le « désengagement du monde » de l’Afrique est un mythe, tant l’extraversion ancienne et durable du continent a été documentée [25] . Ce qui interroge, au contraire, c’est sa marginalisation contemporaine dans les relations de pouvoir au plan mondial, qui n’excluent nullement l’initiative historique et les marges de manoeuvre. Encore faudrait-il parler de ces processus au lieu d’en occulter l’existence en glosant sur le soi-disant refus d’histoire du continent. Son insertion dans le monde est une évidence pour qui voyage et connaît le continent : la question pertinente est de savoir sur quel mode se fait cette insertion ? On pourrait sans doute dire que le continent, dans sa sphère francophone, pâtit plutôt d’une extraversion trop poussée de certaines de ses élites, qui souvent s’imaginent plus devoir rendre des comptes à l’ancienne puissance coloniale, qu’à leur propre population. Pas de démocratie sans « accountability ». Peut-être M. Sarkozy a-t-il parlé de ces questions avec messieurs Bongo et Kadhafi au pouvoir depuis des décennies, avec, on s’en doute, l’assentiment de leur peuple ?

Pourquoi l’Afrique meurt

Le détour par la colonisation permet au président Sarkozy d’évoquer les « malheurs » actuels du continent, pour nous rappeler que les seconds n’ont rien à voir avec la première. “La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption et de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages, de la pollution.” Formulé ainsi, on ne peut qu’être d’accord avec la proposition. On admire la répétition. On serait d’ailleurs tenté d’ajouter à la liste, après la pollution, les intempéries, les coupures de courant, les embouteillages… Le problème n’est pas d’attribuer ou non tous les problèmes contemporains de l’Afrique à la colonisation (discours qui existe, et qui n’a pas de sens, que M. Sarkozy croit majoritaire, alors qu’il n’en est rien), mais réside dans le choix des mots.

« Guerres sanglantes » : existe-il des guerres qui ne sont pas « sanglantes » ? Il est si courant, quand on parle du continent, d’accoler au terme « guerre » l’adjectif « sanglant » ou « cruel », sans parler de « tribal », que cela en devient suspect. Où est la plus-value informative de l’expression ? « Génocides ». Le pluriel est étonnant, y’aurait-il comme une répétition sans fin de génocides ? « Le fanatisme » : les guerres de religions sont-elles particulièrement présentes en Afrique subsaharienne ? Les difficultés du continent sont bien réelles, mais pourquoi faut-il toujours en rajouter dans le vocabulaire en intensité et en généralisation ? L’énumération, le présent de vérité générale et l’hyperbole laissent entendre qu’il y a là un comme une caractéristique du continent. Ce renvoi de l’Afrique à la haine et la violence, comme spécificité du continent, se retrouve dès l’entame du discours, pour le moins étonnante : « je veux m’adresser (…) à vous qui vous êtes tant battus les uns contre les autres et souvent tant haïs, qui parfois vous combattez et vous haïssez encore mais qui pourtant vous reconnaissez comme frères ». La question est : pourquoi l’auteur des propos ressent-il ce besoin d’insister sur la haine et la guerre pour s’adresser à son auditoire ? Lui seul a la réponse. Faut-il lui rappeler que l’immense majorité des pays du continent n’est tout simplement pas en guerre ?

Que faire ?

A l’inverse des passages consacrés à l’Afrique éternelle et à la salutaire colonisation, au rayon des perspectives d’avenir, le propos est étonnamment vague et peu précis. Ainsi, par exemple, le président Sarkozy dit appeler de ses vœux une « alliance de la jeunesse française et de la jeunesse africaine ». « Alliance » : mot ne pouvait être mieux choisi. L’alliance, le mariage, c’est effectivement le choix que font de nombreux Européens et Africains, chaque année en France et en Afrique et qui doivent se battre contre les restrictions et la bureaucratie imposée par les lois Sarkozy qui rendent la procédure de plus en plus compliquée, longue et onéreuse… On attend donc une « rupture » à ce sujet.

Autre projet, « l’Eurafrique », dont on ne sait pas très bien ce qu’il recouvre. Par contre, ce qu’on sait, c’est qu’une « Eurafrique » bien réelle celle là, existe déjà dans les têtes et dans le quotidien de nombreux jeunes Africains et Européens, notamment rendue possible par les migrations, la mobilité de l’une et de l’autre, le métissage de l’une et de l’autre. Mais là encore, elle se fait largement -en France- contre les lois Sarkozy qui la décourage chaque fois un peu plus. Cette Eurafrique ne se fera pas à distance, chacun chez soi, avec un partenaire « assigné à résidence ». Un conseil, donc, pour M. Sarkozy : écouter cette jeunesse là, plutôt qu’un dinosaure politique tel Omar Bongo, sans doute très agréable interlocuteur, mais dont les conceptions d’Eurafrique renvoient sans doute plus à « la Communauté » des années 1960, qu’aux aspirations de la jeunesse actuelle.

La nécessité de la coopération universitaire, enfin, est évoquée. Chiche ! Qu’il demande donc à son ministre Hortefeux de faciliter la tâche des chercheurs et doctorants africains, encore trop nombreux, qui n’obtiennent pas leur visa pour se rendre à des colloques scientifiques en France en raison des quotas.

En attendant la rupture

Manifestement, donc, le discours de Dakar restera dans l’histoire comme une occasion ratée de rupture. Dans le discours [26] , la seule chose qui a changé avec le paternalisme chiraquien, outre la complaisance en moins, c’est qu’il est désormais accompagné de stigmatisation et de dénigrement. M. Sarkozy promettait de rompre avec les « complexes », soulevant des espoirs, sans doute trop naïfs, de changement fort. En fait de rapport « décomplexé » avec l’Afrique, c’est « libéré du complexe de culpabilité » qu’il fallait donc entendre. Voilà pourtant une porte déjà bien ouverte. Pour « libéré du complexe de supériorité », il faudra donc encore attendre ! « J’aime l’Afrique » nous dit pourtant Sarkozy. Devant une telle proclamation d’amour, on ne peut que se montrer prudent et rappeler, en guise de conclusion, la mise en garde de Vincent Hugeux à propos des « faux amis » de l’Afrique : « L’Afrique crève d’être trop et mal aimée. (…) Voilà un continent qu’il faudrait chérir un peu moins, connaître un peu mieux et respecter davantage [27] ».


A lire aussi :

- La réaction d’Achille Mbembe

- La réaction du journal sénégalais Wal Fadjri

- La réaction du journal sénégalais Sud Quotidien

- La réaction du journal burkinabé San Finna

  Tribune de Thomas Heams parue dans Libération le 2 août

 

 

Etienne Smith

 

  

  

Notes

 

[1] Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000, p 11.

[2] Discours prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, le 26 juillet 2006. Rédigé par son conseiller Henri Guaino, le discours de M. Sarkozy a été publié le lendemain dans son intégralité par le journal sénégalais Le Soleil. On se base sur cette version publiée pour l’explication de texte qui suit. Lors de son allocution, le président français a finalement préféré le vouvoiement au tutoiement prévu dans le texte. Les deux sources principales de M. Guaino sont apparemment Senghor et Stephen Smith.

[3] Achille Mbembe, De la postcolonie, op. cit.,p. 12.

[4] Hegel, trad. f., La raison dans l’histoire, Paris, UGE, 1979. Cité par Achille Mbembe, De la postcolonie, op. cit., p 225.

[5] Hegel, trad. f., La Raison dans l’histoire, Paris, UGE, 1965, p. 247. Cité par Jean-François Bayart, « L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion », Critique Internationale, n°5, automne 1999, 97-120, p.97.

[6] C’est le même raisonnement qui sous-tend Négrologie, l’ouvrage du journaliste Stephen Smith (Négrologie, Pourquoi l’Afrique meurt, Paris, Seuil, 2004). Ce dernier, après avoir dressé un tableau des malheurs du continent, et uniquement de ses malheurs, pense pouvoir leur attribuer une origine unique : l’identité africaine, et sa valorisation supposée. Pour une note de lecture de cet ouvrage et de celui qui lui répond (B. B. Diop, O. Tobner & F.X. Verchave, Négrophobie Paris, Les Arènes, 2005), cf. Vincent Bonnecase, Mouvements, No. 47-48, 5-6, 2006.

[7] Senghor semble en effet convoqué, comme une caution, à chaque fois qu’il faut gloser sur l’inachèvement supposé du continent. Dans le passage consacré à la francophonie, tout ce qu’on apprendra, Senghor à l’appui, c’est que la langue française serait d’une espèce supérieure aux langues d’Afrique : « le français nous a fait don de ses mots abstraits si rares dans nos langues maternelles. Chez nous les mots sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang ; les mots du français eux rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit ».

[8] On se rappelle la fameuse phrase de Senghor (« l’émotion est nègre et la raison hellène »), inspirée des théories racistes de Gobineau qui créditait les « nègres » d’une « sensitivité artistique » spécifique : « la source d’où les arts ont jailli est étrangère aux instincts civilisateurs. Elle est cachée dans le sang des Noirs ». Mais cette « faculté sensuelle », ou « soulèvement des sens », avait pour contrepartie l’absence de raison. Alors que Gobineau établissait une supériorité de la raison sur l’émotion, Senghor, à la suite de Teilhard de Chardin, voyait dans cette supposée « complémentarité » entre « races » une « forme supérieure d’égalité ». Visiblement, M. Guaino ne s’est pas émancipé de cet héritage racialiste de la « complémentarité ».

[9] V.Y. Mudimbe, The Invention of Africa, Bloomington, Indiana University Press, 1988.

[10] Achille Mbembe, De la postcolonie, op. cit.,p. 9.

[11] « Temps de la sensation, de l’instinct, de l’intuition. (…) Temps des magiciens, des sorciers et des chamanes. Temps de la parole qui se répète de génération en génération et transmet de siècle en siècle des légendes aussi vieilles que les dieux ».

[12] « Il a rendu fécondes des terres vierges » nous dit-il significativement à propos du colonisateur.

[13] Au détriment du travail d’histoire et de sociologie historique de la colonisation, largement entamé.

[14] « Parler de pré carré n’a aucun sens, ce n’est pas respectueux, a affirmé, agacé, M. Sarkozy, jeudi à Dakar, à un journaliste sénégalais », Le Monde, 27 juillet 2007.

[15] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961 ; Albert Memmi, Portrait du colonisé. Portrait du colonisateur, Paris, Corréa, 1957. Les deux ouvrages ont été préfacés par Sartre.

[16] « La colonisation fut une grande faute qui fut payée par l’amertume et la souffrance de ceux qui avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait tant. La colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l’estime de soi et fit naître dans son coeur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres » ; « Ils croyaient donner l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine ».

[17] M. Sarkozy se fait ainsi professeur d’antiracisme : « Ne te laisse pas, jeunesse d’Afrique, voler ton avenir par ceux qui ne savent opposer à l’intolérance que l’intolérance, au racisme que le racisme. » Le danger immédiat qui guetterait la jeunesse africaine serait « la tentation de la pureté », la « haine des autres ». Ce qu’il semble oublier, c’est que la jeunesse africaine a d’autres préoccupations que celle de se définir et d’être définie par d’autres : la cherté de la vie, le besoin d’études et de travail, les entraves à sa mobilité sont parmi les problèmes concrets qui l’intéresse plus que la recherche d’une hypothétique pureté ou d’un insatiable désir de vengeance que lui prête le président français.

[18] Il semble que le rapport de Sarkozy, comme celui d’Alain Finkielkraut, à l’ « Afrique », qu’ils connaissent mal et dont ils ont quasiment peur, soit largement surdéterminé par leurs représentations des « banlieues » françaises et notamment des émeutes de 2005. De fait, des « sauvageons » de Jean-Pierre Chevènement aux « géants noirs » de Nicolas Sarkozy, n’est-ce pas, comme le souligne Jean-Loup Amselle, « d’abord et avant tout, dans le cadre de cette Afrique hexagonale et menaçante pour la République que se façonne en définitive notre représentation des Africains ». Cf. Jean-Loup Amselle, « L’Afrique : un parc à thèmes », Les Temps Modernes, n° 620-621, 2002, 46-60, p. 60. N’eût été son obsession pour la question de l’immigration, prisme quasi-exclusif par lequel il voit le continent, le président Sarkozy eut sans doute été heureux de se désintéresser du continent.

[19] Voir le numéro de Politique Africaine, « France-Afrique : sortir du pacte colonial », n°105, mars 2007.

[20] Ce que semble aussi ignorer M. Sarkozy, c’est que, pour la génération de jeunes européens et africains, de complexe de culpabilité, il n’y en a point. Cette dialectique coloniale est dépassée depuis longtemps, ce qui ne semble pas être exactement le cas chez M. Sarkozy et son entourage. En fait cette exhortation à la jeunesse à dépasser ce passé sonne trop comme un exercice d’auto-exorcisme.

[21] Du nom du héros du célèbre roman de Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, Paris, Julliard, 1961.

[22] Les villes d’Afrique sont des « haut lieux de la globalisation ». Pour s’en convaincre, M. Sarkozy peut consulter le numéro spécial de Politique Africaine, n° 100, 2006 : « Cosmopolis. De la ville, de l’Afrique et du monde ».

[23] L’actuel président a-t-il oublié l’ancien ministre de l’Intérieur qu’il était ? : « Tu ne dois pas être la seule jeunesse du monde qui n’a le choix qu’entre la clandestinité et le repliement sur soi » ; « tu ne dois pas être la seule jeunesse du monde assignée à résidence. » ; « L’Afrique n’accomplira pas sa Renaissance en coupant les ailes de sa jeunesse ».

[24] Cf. Achille Mbembe, De la postcolonie, op. cit., pp. 217-264

[25] Voir par exemple, Jean-François Bayart, « L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion », Critique Internationale, n°5, automne 1999, 97-120

[26] Pour ce qui est des actes, il faudra juger sur pièces. Mais sans changement de paradigme intellectuel d’une part, et mise à jour du logiciel de la politique française en Afrique d’autre part, le seul pragmatisme suffira-t-il ?

[27] Vincent Hugeux, Les sorciers blancs. Enquête que les faux amis français de l’Afrique, Paris, Fayard, 2007, p.9.

 

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5 Messages de forum

 

  • L’Afrique de Monsieur Sarkozy

    10 août 14:05, par user.von

    ajout : à lire aussi :

    Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy Plusieurs écrivains africains se joignent à Raharimanana pour répondre au président français.

    http://www.liberation.fr/rebonds/27…

    Voir en ligne : Lettre ouverte de Raharimanana

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  • L’Afrique de Monsieur Sarkozy

    10 août 18:44, par Marie- Claude Peyvieux

    Je ne connais pas votre revue et lis cet article par hasard, mais je le trouve absolument juste, hormis que j’aurais souligné le ton pompeux pour ne pas dire ampoulé du discours et le silence du « Président »sur les aspects économiques de la violence imposée à l’Afrique aujourd’hui, dans un processus qui n’est pas explicitement nommé ( comme l’est la défunte « colonisation ») et qu’il est donc plus facile d’escamoter. Mais enfin et par exemple, il est un peu violent de conseiller à l’Afrique l’intensification des cultures vivrières alors qu’on sait très bien que des pressions très fortes s’exercent pour le développement de monocultures destinées au confort de l’Occident…Si ce n’est pas de l’ignorance c’est du cynisme…A bientôt

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  • L’Afrique de Monsieur Sarkozy

    16 août 20:17, par alex

    Je partage votre analyse du discours de Sarkozy, j’ai moi meme été très déçu de cette « intervention » d’un Chiracisme nouveau genre. Mais je vis en Afrique, je suis Français et ne connaissait rien du Continent avant. Encore que je précise que je ne peut pas me prévaloir d’en connaitre toutes les subtilités bien sur. Toutefois en tant que résidant, je veux bien vous accorder les critiques relatives à une hypocrisie Française sur son rapport à l’Afrique, à la méconnaissance du dossier par un Président empressé de briller sur tous les fronts, à l’illégitimité même de ses propos etc… mais malgrès tout, sans cynisme aucun, ce discours me semble au final plutôt prévisible. A vivre toutes ces années post-décolonisation dans cette relation d’assistanat, il est assez logique qu’on finisse par entendre de-nouveau ce genre de propos partenalistes. Et je n’ai pas le sentiement que ça interessera grand monde au final.

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  • L’Afrique de Monsieur Sarkozy

    17 août 01:34

    Un grand merci pour la qualite et la diffusion de cet article. Je l ai decouvert par le biais de rezo, et je m en felicite, car je viendrai consulter ce que vous diffusez, a present. Je m en vais faire circuler cette analyse aupres de mes proches, essayant de faire prendre conscience du caractere extremement ideologique de cette personne qui est aujourd hui a la tete de notre etat.

    Je peine a admettre ce que cet homme a bien pu dire en face de ces etudiants. Je n aurais pas supporte une telle provocation.

    bonne continuation julien

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    • L’Afrique de Monsieur Sarkozy 24 août 17:23, par Arnaud

      Bonjour, j’apporte mon soutien même infime et anonyme aux travaux des intellectuels africains qui sont les plus à même de trouver des solutions à « notre » problème relationelle, ce que certains appellent le gouffre entre la pensée occidentale et le continent africain (au passage, qu’il me parait étrange de comparer une pensée à un Contient, comme si celui-ci n’en avait pas …) Je voudrais juste citer le terme d’ »éléphants blancs » qui ne revient pas assez en cette période d’accrochage verbal et estival. Et oui, comment enjoindre à l’africain de se développer par lui-même lorsque que l’on écrase par sa puissance financière, autoritaire et cynique lui et ses compatriotes déjà dépossédés de leur liberté originelle par les « amis » de nos présidents, à savoir les leur ? Un très bon livre d’information et abondamment documenté : « Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux » de Gilles Labarthe aux Editions Agone. Courage Messieurs et j’espère qu’un jour un de nos Présidents aura l’audace salvatrice de décréter solennellement et publiquement l’arrêt pur et simple ainsi que la traque des « éléphants blancs »… Et cela me fait penser que les détracteurs à cette injonction (qui n’est pas un repenti mais un état de fait) pourraient faire valoir que cela rapporte du travail et de l’argent à nos ouvriers. Certes. Mais combien de bonnes idées pour créer des business équitables et rentables au long terme tombent à la trappe face aux coups de butoir des feuilles de résultats des compagnies européennes. Allez, je m’arrête mais j’aimerai tant que mes concitoyens se réveillent et refassent confiance à leur intellect plus qu’à leurs réflexes d’animaux informatisés.

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REACTION DE L’HISTORIEN ACHILLE MBEMBE AU DISCOURS DAKAROIS DU PRESIDENT SARKOZY

Posté par issopha le 11 septembre 2007

Le président français, l’âme africaine et le continent

  immobile

 

Ce texte a été originellement publié sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.

 

Professeur d’histoire et de science politique à l’Université du Witwatersrand (Johannesburg) et directeur de recherches au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER). Est notamment l’auteur de « De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine » (Karthala, 2000).

Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar révèle au grand jour ce qui jusqu’à présent relevait du non dit : l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date de la fin du XIXe siècle.

En auraient-ils eu l’opportunité, la majorité des Africains francophones aurait sans doute voté contre Nicolas Sarkozy lors des dernières élections présidentielles françaises.

Ce n’est pas que son concurrent d’alors, et encore moins le parti socialiste, aient quoi que ce soit de convaincant à dire au sujet de l’Afrique, ou que leurs pratiques passées témoignent de quelque volonté que ce soit de refonte radicale des relations entre la France et ses ex-colonies. Le nouveau président français aurait tout simplement payé cher son traitement de l’immigration lorsqu’il était le ministre de l’intérieur de Jacques Chirac, sa collusion supposée avec l’extrême droite raciste et son rôle dans le déclenchement des émeutes de 2005 dans les banlieues de France.

Du viol par le langage

Pour sa première tournée en Afrique au sud du Sahara, il a donc atterri à Dakar précédé d’une très mauvaise réputation – celle d’un homme politique agité et dangereux, cynique et brutal, assoiffé de pouvoir, qui n’écoute point, dit tout et le double de tout, ne lésine pas sur les moyens et n’a, à l’égard de l’Afrique et des Africains, que condescendance et mépris.

Mais ce n’était pas tout. Beaucoup étaient également prêts à l’écouter, intrigués sinon par l’intelligence politicienne, du moins la redoutable efficacité avec laquelle il gère sa victoire depuis son élection. Surpris par la nomination d’une Rachida Dati ou d’une Rama Yade au gouvernement (même si à l’époque coloniale il y avait plus de ministres d’origine africaine dans les cabinets de la république et les assemblées qu’aujourd’hui), ils voulaient savoir si, derrière la manœuvre, se profilait quelque grand dessein – une véritable reconnaissance, par la France, du caractère multiracial et cosmopolite de sa société.

Il était donc attendu. Dire qu’il a déçu est une litote. Certes, le cartel des satrapes (d’Omar Bongo [1] , Paul Biya [2] et Sassou Nguesso [3] à Idris Déby [4], Eyadéma Fils [5] et les autres) se félicite de ce qui apparaît clairement comme le choix de la continuité dans la gestion de la « Françafrique » – ce système de corruption réciproque qui, depuis la fin de l’occupation coloniale, lie la France à ses affidés africains.

Mais si l’on en juge par les réactions enregistrées ici et là, les éditoriaux, les courriers dans la presse, les interventions sur les chaînes de radios privées et les débats électroniques, une très grande partie de l’Afrique francophone – à commencer par la jeunesse à laquelle il s’est adressé – a trouvé ses propos sinon franchement choquants, du moins parfaitement invraisemblables. Et pour cause. Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte de n’exposer que les convictions intimes de celui qui les profère, s’exempte de tout, refuse d’exposer ses raisons et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la violence au plus faible.

Régression

Mais pour qui n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort révélateurs. En effet, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial) et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise offre un excellent éclairage sur le pouvoir de nuisance – conscient ou inconscient, passif ou actif – qui, dans les dix prochaines années, pourrait découler du regard paternaliste et éculé que continuent de porter certaines des nouvelles élites dirigeantes françaises (de gauche comme de droite) sur un continent qui n’a pourtant cessé de faire l’expérience de radicales mutations au cours de la dernière moitié du XXe siècle notamment.

Dans sa « franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages.

Le discours du nouveau président français montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les nouvelles élites dirigeantes françaises prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie [6] (pp. 221-230).

Selon Hegel en effet, l’Afrique est le pays de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la création. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont aucune place ni statut particulier. Celui qui veut connaître les manifestations les plus épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. Cette partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire. Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle.

Les nouvelles élites françaises ne sont pas convaincues d’autre chose. Elles partagent ce préjugé hégélien. Contrairement à la génération des « Papa-Commandant » (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand ou Chirac) qui épousait tacitement le même préjugé tout en évitant de heurter de front leurs interlocuteurs, les « nouvelles élites » de France estiment désormais qu’à des sociétés aussi plongées dans la nuit de l’enfance, l’on ne peut s’adresser qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte de vierge énergie. Et c’est bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, désormais, elles défendent tout haut l’idée d’une nation « décomplexée » par rapport à son histoire coloniale.

À leurs yeux, on ne peut parler de l’Afrique et aux Africains qu’en suivant, en sens inverse, le chemin du sens et de la raison. Peu importe que cela se fasse dans un cadre où chaque mot prononcé l’est dans un contexte d’ignorance. Il suffit de saturer les mots, de recourir à une sorte de pléthore verbale, de procéder par la suffocation des images – toutes choses qui octroient au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar son caractère heurté, bégayant et abrupt.

J’ai en effet beau faire la part des choses. Dans le long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue que rhétorique. Derrière les mots se profilent surtout des injonctions, des prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, des provocations gratuites, l’insulte par-devers l’inutile flatterie – une insupportable suffisance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar, Yaoundé et Libreville, et certainement pas à Pretoria ou à Luanda.

Le président ethnophilosophe

À côté de Hegel existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les « nouvelles élites françaises ». Il s’agit d’une somme de lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale vers la fin du XIXe siècle. C’est au prisme de cette ethnologie que se nourrit une grande partie du discours sur l’Afrique, voire une partie de l’exotisme et de la frivolité qui constituent les figures privilégiées du racisme à la française.

Cet amas de préjugés, Lévy Brühl tenta d’en faire un système dans ses considérations sur « la mentalité primitive » ou encore « prélogique ». Dans un ensemble d’essais concernant les « sociétés inférieures » (Les fonctions mentales en 1910 ; puis La mentalité primitive en 1921), il s’acharnera à donner une caution pseudo-scientifique à la distinction entre « l’homme occidental » doué de raison et les peuples et races non-occidentaux enfermés dans le cycle de la répétition et du temps mythico-cyclique.

Se présentant – coutume bien rodée – comme « l’ami » des Africains, Leo Frobenius (que dénonce avec virulence le romancier Yambo Ouologuem dans Le devoir de violence) contribua largement à diffuser une partie des ruminations de Lévy Brühl en mettant en avant le concept de « vitalisme » africain. Certes, considérait-il que la « culture africaine » n’est pas le simple prélude à la logique et à la rationalité. Toujours est-il qu’à ses yeux, l’homme noir était, après tout, un enfant. Comme son contemporain Ludwig Klages (auteur, entre autres, de L’éros cosmogonique, L’homme et la terre, L’esprit comme ennemi de l’âme), il estimait que l’homme occidental avait payé d’une dévitalisation génératrice de comportements impersonnels la démesure dans l’usage de la volonté – le formalisme auquel il doit sa puissance sur la nature.

De son côté, le missionnaire belge Placide Tempels dissertait sur « la philosophie bantoue » dont l’un des principes était, selon lui, la symbiose entre « l’homme africain » et la nature. De l’avis du bon père, la « force vitale » constitue l’être de l’homme bantu. Celle-ci se déploie du degré proche de zéro (la mort) jusqu’au niveau ultime de celui qui s’avère un « chef ».

Telles sont d’ailleurs, en plus de Pierre Teilhard de Chardin, les sources principales de la pensée de Senghor qu’Henri Guaino se fait fort de mobiliser dans l’espoir de donner aux propos présidentiels une caution autochtone. Ignore-t-il donc l’inestimable dette que, dans sa formulation du concept de la négritude ou dans la formulation de ses notions de culture, de civilisation, voire de métissage, le poète sénégalais doit aux théories les plus racistes, les plus essentialistes et les plus biologisantes de son époque ?

Mais il n’y a pas que l’ethnologie coloniale, cette pseudoscience des conquérants et autres fabricants d’une Afrique imaginaire dont ils inventent volontiers la différence afin de révéler, dans leur splendide isolement, la présence chez autrui de formes exotiques et inaltérées, témoins d’une humanité d’une autre essence. Ainsi de Maurice Delafosse (L’âme nègre, 1921), de Robert Delavignette (Les paysans noirs, 1931) et des autres démiurges de l’ « âme africaine » – cette notion idiote à laquelle les élites françaises tiennent tant. Il y a aussi le legs des expositions coloniales, la tradition des zoos humains analysée par Pascal Blanchard et ses collègues [7] , et celle des récits de voyage les uns toujours plus fantastiques que les autres – des explorations de Du Chaillu dans les massifs du Gabon jusqu’au Dakar-Djibouti de Marcel Griaule et Michel Leiris (L’Afrique fantôme), sans compter les « découvreurs » d’art nègre, Pablo Picasso en tête.

C’est tout cela qui nourrit à son tour un habitus raciste, souvent inconscient, qui est ensuite repris par la culture de masse à travers les films, la publicité, les bandes dessinées, la peinture, la photographie, et, conséquence logique, la politique « Y’a bon banania » et « Mon z’ami toi quoi y’en a ». Dans ces produits de la culture de masse, on s’efforce de créer des attitudes qui, loin de favoriser un véritable travail de reconnaissance de l’Autre, font plutôt de ce dernier un objet substitutif dont l’attrait réside précisément dans sa capacité à libérer toutes sortes de fantasmes et de pulsions.

Le conseiller spécial du chef d’état français reprend à son compte cette logorrhée aussi bien que l’essentiel des thèses (qu’il prétend par ailleurs réfuter) des pontifes de l’ontologie africaine. Pour faire de Nicolas Sarkozy le président ethnophilosophe qu’il aspire peut-être à devenir, c’est dans cette bibliothèque coloniale et raciste qu’il va puiser ses motifs-clés. Puis il procède comme si l’idée d’une « essence nègre », d’une « âme africaine » dont « l’homme africain » serait la manifestation vivante – comme si cette idée boueuse et somme toute farfelue n’avait pas fait l’objet d’une critique radicale par les meilleurs des philosophes africains, à commencer par Fabien Éboussi Boulaga dont l’ouvrage, La crise du Muntu [8] , est à cet égard un classique.

Dès lors, comment s’étonner qu’au bout du compte, sa définition du continent et de ses gens soit une définition purement négative ? En effet, « l’homme africain » de notre président ethnophilosophe est surtout reconnaissable soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir (la dialectique du manque et de l’inachèvement), soit par son opposition à « l’homme moderne » (sous-entendu « l’homme blanc ») – opposition qui résulterait de son attachement irrationnel au royaume de l’enfance, au monde de la nuit, aux bonheurs simples et à un âge d’or qui n’a jamais existé.

Pour le reste, l’Afrique des nouvelles élites dirigeantes françaises est essentiellement une Afrique rurale, féérique et fantôme, mi-bucolique et mi-cauchemardesque, peuplée de paysans, faite d’une communauté de souffrants qui n’ont rien en commun sauf leur commune position à la lisière de l’histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde – celui des sorciers et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de symboles, des poncifs que sont la prétendue « solidarité africaine », « l’esprit communautaire » , « la chaleur » et le respect des aînés et des chefs.

La politique de l’ignorance

Le discours se déroule donc dans une béatifique volonté d’ignorance de son objet, comme si, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, l’on n’avait pas assisté à un développement spectaculaire des connaissances sur les mutations, sur la longue durée, du monde africain.

Je laisse de coté l’inestimable contribution des chercheurs africains eux-mêmes à la connaissance de leurs sociétés et à la critique interne de leurs cultures – critique à laquelle certains d’entre nous ont largement contribué, parfois avec sévérité, mais toujours avec humanité. Je parle des milliards de son propre trésor que le gouvernement français a commis dans cette grande œuvre et ne m’explique guère comment, au terme d’un tel investissement, on peut encore, aujourd’hui, tenir au sujet du continent des propos aussi peu intelligibles.

Que cache donc cette politique de l’ignorance volontaire et assumée ?

Comment peut-on se présenter à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar au début du XXIe siècle et s’adresser à l’élite intellectuelle comme si l’Afrique n’avait pas de tradition critique propre et comme si Senghor et Camara Laye [9] , chantres respectifs de l’émotion nègre et du royaume de l’enfance, n’avaient pas fait l’objet de vigoureuses réfutations internes ?

Quelle crédibilité peut-on accorder à des propos misérabilistes qui font des Africains des êtres fondamentalement traumatisés et incapables d’agir pour leur propre compte, en fonction de leurs intérêts bien compris ? Quelle est cette historicité supposée du continent qui passe totalement sous silence la longue tradition des résistances y compris contre le colonialisme français, tout autant que les luttes en cours pour la démocratie dont aucune ne bénéficie d’un soutien franc de la part d’un pays qui a activement pris, depuis longtemps, le parti des satrapies locales ? Comment peut-on venir nous promettre une Eurafrique chimérique sans dire un mot sur les efforts internes de construction d’un cadre économique unitaire africain ?

Par ailleurs, où sont donc passées les connaissances accumulées au cours des cinquante dernières années par l’Institut de Recherche sur le Développement, les laboratoires du Centre National de la Recherche Scientifique, les nombreux appels d’offres thématiques réunissant chercheurs africains et français qui ont tant servi à renouveler notre connaissance du continent – initiatives souvent généreuses auxquelles il m’est d’ailleurs arrivé, plus d’une fois, d’être associé ?

Comment peut-on faire comme si, en France même, Georges Balandier n’avait pas montré, dès les années cinquante, la profonde modernité des sociétés africaines ; comme si Claude Meillassoux, Jean Copans, Emmanuel Terray, Pierre Bonafé et beaucoup d’autres n’en avaient pas démonté les dynamiques internes de production des inégalités ; comme si Catherine Coquery-Vidrovitch, Jean-Suret Canale, Almeida Topor et plusieurs autres n’avaient pas mis en évidence et la cruauté des compagnies concessionnaires, et les ambigüités des politiques économiques coloniales ; comme si Jean-François Bayart et la revue Politique africaine n’avaient pas tordu le cou à l’illusion selon laquelle le sous-développement de l’Afrique s’explique par son « désengagement du monde » ; comme si Jean-Pierre Chrétien et de nombreux géographes n’avaient pas administré la preuve de l’inventivité des techniques agraires sur la longue durée ; comme si Alain Dubresson, Annick Osmont et d’autres n’avaient pas décrit, patiemment, l’incroyable métissage des villes africaines ; comme si Alain Marie et les autres n’avaient pas montré les ressorts de l’individualisme ; comme si Jean-Pierre Warnier n’avait pas décrit la vitalité des mécanismes d’accumulation dans l’Ouest-Cameroun et ainsi de suite.

Déni de responsabilité

Quant à l’antienne sur la colonisation et le refus de la « repentance », voilà qui sort tout droit des spéculations de Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut et autres Daniel Lefeuvre. Mais à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de responsabilité morale pour des actes perpétrés par un État au long de son histoire ? À qui fera-t-on croire que pour créer un monde humain, il faut évacuer la morale et l’éthique par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni justice des plaintes, ni justice des causes ?

Afin de dédouaner un système inique, la tentation est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire en en faisant une histoire de la « pacification », de « la mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres », de la « diffusion de l’enseignement », de la « fondation d’une médecine moderne », de la mise en place d’infrastructures routières et ferroviaires. Cet argument repose sur le vieux mensonge selon lequel la colonisation fut une entreprise humanitaire et qu’elle contribua à la modernisation de vieilles sociétés primitives et agonisantes qui, abandonnées à elles-mêmes, auraient peut-être fini par se suicider.

En traitant ainsi de la colonisation, on prétend s’autoriser, comme dans le discours de Dakar, d’une sincérité intime, d’une authenticité de départ afin de mieux trouver des alibis – auxquels on est les seuls à croire – à une entreprise passablement cruelle, abjecte et infâme. L’on prétend que les guerres de conquête, les massacres, les déportations, les razzias, les travaux forcés, la discrimination raciale institutionnelle – tout cela ne fut que « la corruption d’une grande idée » ou, comme l’explique Alexis de Tocqueville, « des nécessités fâcheuses ».

Demander que la France reconnaisse, à la manière du même Tocqueville, que le gouvernement colonial fut un « gouvernement dur, violent, arbitraire et grossier », ou encore lui demander de cesser de soutenir des dictatures corrompues en Afrique, ce n’est ni la dénigrer, ni la haïr. C’est lui demander d’assumer ses responsabilités et de pratiquer ce qu’elle dit être sa vocation universelle. Cette demande est absolument nécessaire dans les conditions actuelles. Et en matière de passé colonial français en particulier, la politique de l’irresponsabilité illimitée doit faire l’objet d’une critique ferme, intelligente et soutenue.

D’autre part, il faut être cohérent et cesser de tenir à propos de la colonisation des propos à géométrie variable – certains pour la consommation interne et d’autres pour l’exportation. Qui convaincra-t-on en effet de sa bonne foi si, en sous-main des proclamations de sincérité telles que celles de Dakar, l’on cherche à dédouaner le système colonial en cherchant à nommer, à titre posthume comme maréchal, des figures aussi sinistres que Raoul Salan ou en cherchant à construire un mémorial à des tueurs comme Bastien Thiry, Roger Degueldre, Albert Dovecar et autres Claude Piegts [10] ?

Conclusion

La majorité des Africains ne vit ni en France, ni dans les anciennes colonies françaises. Elle ne cherche pas à émigrer dans l’Hexagone. Dans l’exercice quotidien de leur métier, des millions d’Africains ne dépendent d’aucun réseau français d’assistance. Pour leur survie, ils ne doivent strictement rien à la France et la France ne leur doit strictement rien. Et c’est bien ainsi.

Ceci dit, un profond rapport intellectuel et culturel lie certains d’entre nous à ce vieux pays où, d’ailleurs, nous avons été formés en partie. Une forte minorité de citoyens français d’origine africaine, descendants d’esclaves et d’ex-colonisés y vivent, dont le sort est loin de nous être indifférent, tout comme celui des immigrés illégaux qui, malgré le fait d’avoir enfreint la loi, ont néanmoins droit à un traitement humain.

Depuis Fanon, nous savons que c’est tout le passé du monde que nous avons à reprendre ; que nous ne pouvons pas chanter le passé aux dépens de notre présent et de notre avenir ; que « l’âme nègre » est une invention de blanc ; que le nègre n’est pas, pas plus que le blanc ; et que nous sommes notre propre fondement.

Aujourd’hui, y compris parmi les Africains francophones dont la servilité à l’égard de la France est particulièrement accusée et qui sont séduits par les sirènes du nativisme et de la condition victimaire, beaucoup d’esprits savent pertinemment que le sort du continent, ou encore son avenir, ne dépend pas de la France. Après un demi-siècle de décolonisation formelle, les jeunes générations ont appris que de la France, tout comme des autres puissances mondiales, il ne faut pas attendre grand-chose. Les Africains se sauveront eux-mêmes ou ils périront.

Elles savent aussi que jugées à l’aune de l’émancipation africaine, certaines de ces puissances sont plus nuisibles que d’autres. Et que compte tenu de notre vulnérabilité passée et actuelle, le moins que nous puissions faire est de limiter ce pouvoir de nuisance. Une telle attitude n’a rien à voir avec la haine de qui que ce soit. Au contraire, elle est le préalable à une politique de l’égalité sans laquelle il ne saurait y avoir un monde commun.

Si donc la France veut jouer un rôle positif dans l’avènement de ce monde commun, il faut qu’elle renonce à ses préjugés. Il faut que ses nouvelles élites opèrent le difficile travail intellectuel sans lequel les proclamations politiciennes d’amitié n’auront aucun sens. On ne peut pas, comme à Dakar, parler à l’ami sans s’adresser à lui. Etre capable d’amitié, c’est, comme le soulignait Jacques Derrida, savoir honorer en son ami l’ennemi qu’il peut être.

Aujourd’hui, le prisme culturel et intellectuel à partir duquel les nouvelles élites dirigeantes françaises regardent l’Afrique, la jugent ou lui administrent des leçons n’est pas seulement obsolète. Il ne fait aucune place à des rapports d’amitié qui seraient un signe de liberté parce que coextensifs à des rapports de justice et de respect. Pour l’heure, et s’agissant de l’Afrique, il manque tout simplement à la France le crédit moral qui lui permettrait de parler avec certitude et autorité.

Voilà pourquoi le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar ne sera, ni écouté, encore moins pris au sérieux par ceux à qui il était supposé s’adresser.

 

Pourquoi ce texte?

Parmi toutes les réactions au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet dernier publiées dans la presse africaine, cette réponse d’Achille Mbembe est l’une des plus cinglantes, par son style incisif et sa réflexion de fond sur le rôle que continue de jouer l’Afrique dans l’imaginaire politique français. Cette tribune a été publié par le journal camerounais Le Messager le 1er août 2007.

Notes

[1] Président du Gabon

[2] Président du Cameroun

[3] Président du Congo

[4] Président du Tchad

[5] Président du Togo

[6] Mbembe Achille, De la postcolonie : essai sur l’imagination politique de l’Afrique contemporaine, Karthala, 2000

[7] Bancel Nicolas, Blanchard Pascal, Boetsch Gilles et al (dir.), Zoos humains : aux temps des exhibitions humaines, La Découverte, 2004

[8] Eboussi Boulaga Fabien, La crise du Muntu : authenticité africaine et philosophie, Présence africaine, 1997

[9] Ecrivain guinéen, auteur de l’Enfant noir (1953), roman autobiographique. En pleine décolonisation, l’ouvrage est accusé de renvoyer une image stéréotypée et idyllique de l’Afrique coloniale

[10] En 2003 le maire UMP de Perpignan, Jean-Paul Alduy, a inauguré une stèle des « Martyrs tombés pour l’Algérie française ».

 

Mots clés

Colonisation Françafrique Sarkozy

 

histoire Jaurès nationalisme Nicolas Sarkozy

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Voir sur d’autres sites :

Comité de vigilance sur les usages de l’histoire coordonné par Sylvie Aprile (Université de Tours). Avec Olivier Le Trocquer, Thomas Loué, Gérard Noiriel, Nicolas Offenstadt, Laurence Pierrepont, Michèle Riot-Sarcey pour le CVUH

 

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3 Messages de forum

 

  • 11 août 10:56, par grellety

    Deux « réactions » :

    1 – Sarkozy pense t-il ce qu’il dit ? Je veux dire : non pas, est-il convaincu par ce qu’il dit, mais est-ce qu’il PENSE ce qu’il dit, ou simplement parle t-il comme un moulin à parole, comme le sont devenus les Présidents de la République ? Effectivement, ils (depuis Giscard jusqu’à Sarkozy) d’être des « penseurs », comme d’ailleurs, des auteurs, de discours, mais, comme vous le rappelez et citez, Monsieur Sarkozy a son rédacteur en chef, M. Guaino. Donc, lorsque M. Sarkozy « parle », ce n’est pas lui qui parle, mais M. Guaino, dans un drôle de numéro de ventriloque. Ensuite, quelle est la part des « idées » réellement propres à M. Sarkozy lovées dans la gangue de celles énoncées par Guaino, et dont vous avez le mérite en plus de nous apprendre qu’il les copie dans Hegel ? ! M. Sarkozy représente t-il l’opinion, la pensée des Français ? J’ose répondre de manière négative. Il représente la classe dirigeante à laquelle il appartient, qui rassemble la grande bourgeoisie française et la noblesse française. Or, entre les discours de M. Sarkozy aujourd’hui et les « idées » de cette classe dirigeante à l’époque coloniale, il y a une continuité avec de trés légers déplacements, ne serait-ce que par la nécessité de « reconnaître des fautes » – mais, bien sur, sur le sujet, sans « repentance ». Que ce soit en France ou en Afrique, le discours fondamental de cette classe dirigeante réside dans son expression et sa prétention à connaître le Bien. Et, pour faire vite, on peut dire que c’est par la continuité de cette expression et de cette prétention que l’on peut être certain que ce Président n’est pas du tout philosophe, même et surtout s’ils nous assomment par des références, la multiplication de prétendues « idées ».

    2 – concernant le décalage entre le monde réel des connaissances réellement « universelles », élaborées, partagées et échangées par des universitaires, et celui de la « représentation » pratique, qui élabore chaque jour une prétendue « langue commune » entre eux et nous (eux, les puissants et nous, les citoyens), il est totalement semblable entre ce qu’il est en France et ce qu’il est dans les pays d’Afrique. Il faut avoir un minimum de culture historique et humaine, connaître au moins un peu l’Afrique comme les pays d’Europe pour comprendre que des problèmes des uns et des autres sont sinon identiques, à tout de moins très proches, même si la réalité africaine est plus nette, crue ; alors que dans nos pays, la classe moyenne représente en tant que telle une « illusion » quant à une « ascension sociale », et se berçe d’illusion – et c’est la raison pour laquelle elle fait l’objet d’une attention psychologique et morale quotidiennes dans l’ensemble des vecteurs de représentation (télévisions et presse) pour qu’elle ait les yeux tournés vers la grande bourgeoisie et la noblesse, avec respect et admiration, alors que le vampirisme monétaire et immobilier de ces puissants est tout aussi impressionnant et « dramatique » ici que là-bas. Ici aussi, le monde des « représentations » est totalement décalé avec celui des connaissances, et la « parole » quotidienne de ces gens qui racontent le monde est sinistre, partiel, partial, et souvent mensonger.

    Pour revenir à M. Sarkozy, même s’il a été élu au cours de l’élection présidentielle, n’oubliez pas que 47 et quelques pour cent des citoyens qui ont voté au deuxième tour ne lui ont pas accordé leur voix, parce qu’ils savaient très bien ce qu’il allait leur et vous réserver.

    Voir en ligne : L’action littéraire

    Répondre à ce message

  • Paternalisme congénital

    16 août 00:21, par Yann Lefeuvre

    Monsieur, votre texte est exemplaire. Je rajouterais pour la forme un mot sur la repentance : le pouvoir à l’occidental est génétiquement paternaliste. C’est visible partout. Dans l’administration, à l’ANPE, à l’école… partout ou l’institution est en jeu, l’infantilisassions du citoyen est à l’oeuvre, souvent avec son consentement. L’industrie infantilise aussi à tours de bras. Elle a besoin d’ »outils humains », justes opérationnels et rentables.

    La colonisation a été mené avec le même esprit.

    Le président n’est que le sommet d’un système paternaliste. Beaucoup de français pensent comme lui que les routes et les chemins de fer sont les côtés « positifs » de la colonisation. La France a fait le bonheur des peuples malgré eux.

    S’il n’y avait que le pouvoir à combattre…

    bien à vous

    yann Lefeuvre

    Répondre à ce message

  • 24 août 13:33, par cyclomal

    Belle réaction qui montre, avec celles d’autres auteurs, combien l’escroquerie au pouvoir peine à se cacher sur le continent africain quand elle ne se donne pas en spectacle : elle humilie sciemment pour se prouver à elle même sa toute puissance et décourager ses adversaires à qui il ne reste que l’éloquence de l’argumentation.

    Soufflez dans votre trompette, M.Mbembe, d’autres entonneront la leur et les murs tomberont sur la nudité et l’archaïsme de cette « françafrique » dont la réalité n’échappe qu’à ceux qui pensent en profiter.

Publié dans AFRIQUE de SARKOZY, AGORA SUR L'AFRIQUE, DE LA POSTCOLONIE EN AFRIQUE | Pas de Commentaire »

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