Grève générale en Guadeloupe : TF1 en panne d’essence, et privée de shopping

Posté par issopha le 19 février 2009

 

Lettre ouverte de journalistes martiniquais à leurs confrères de la presse nationale

Publié le 15 février 2009

Nous publions ci-dessous, sous forme de « tribune », une lettre ouverte d’un collectif de journalistes martiniquais, que nous avons reçue – la date compte… – le mercredi 11 février 2009. (Acrimed)

Lettre ouverte à nos confrères de la presse nationaleChers confrères, chères consœurs,

Nous journalistes martiniquais vivons aujourd’hui une période agitée en ces temps de crise. Vous n’êtes pas sans savoir – ou peut-être si ?- que de nombreux problèmes autres que la crise récurrente du tourisme gangrènent ces départements d’outre-mer que vous qualifiez parfois de lointains : vie très chère (quatre fois supérieur à la métropole), chômage endémique (cinq fois supérieur à la métropole), inégalités sociales criantes, monopole racial détonant…

Et pourtant inexorablement votre couverture de l’actualité reste la même : Pas un mot (hormis quelques offs) après trois semaines de grève générale en Guadeloupe : pas une question au président de la république et finalement une couverture qui arrive très tardivement avec l’envoi du secrétaire d’état à l’outre-mer :Yves Jégo. Et quelle couverture !!!

Une fois de plus vous vous engouffrez dans les clichés : le coup dur porté à l’économie de ces îles déjà concurrencée par les îles voisines ou la main d’œuvre est meilleur marché et l’accueil bien meilleur (dixit Eric Zemmour dans l’émission « l’hebdo » sur France 0 : « on connait la rudesse légendaire de l’accueil aux Antilles ») et ces éternels marronniers sur les annulations des tours opérators.

Nous autres frappés de plein fouet par la réduction de nos personnels, par la précarisation de nos emplois, regardons avec envie les moyens que vous déployez en temps de crise (banlieue, hopitaux, industrie…) pour informer vos téléspectateurs, auditeurs, lecteurs. Le nombre de sujets, de déclinaisons, d’angles différents donnés à vos reportages. Vous êtes soucieux de donner la parole aux uns et aux autres, de faire des portraits, d’investiguer pour une couverture qui se veut la plus objective possible.

Alors, nous sommes surpris que dans la situation très particulière dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, vous manquiez à ce point d’imagination. Peut-être parce que vous n’êtes pas sur le terrain ? Alors voici quelques suggestions d’angles si jamais vous vouliez vous intéresser autrement que par des clichés à nos réalités.

Concernant le tourisme…

Savez-vous que bien avant le déclenchement de la mobilisation, la situation était déjà catastrophique dans le secteur hôtelier de Martinique ? Des sites prestigieux martiniquais sont liquidés, livrés à la spéculation immobilière, des centaines de salariés sont jetés à la rue parce que les spéculateurs choisissent de remplacer les hôtels par des résidences qu’ils vendent à des prix exorbitants que très peu de martiniquais peuvent s’offrir.

Avez-vous déjà essayé de faire le portrait d’une retraitée en Martinique qui touche 800 euros et qui doit acheter un yaourt : 4 euros 99 contre 1 euros 50 en métropole (la même marque) ?

Avez-vous mis une de vos équipes sur ce rapport détonant paru dans Le Monde sur les profits extraordinaires faits par les compagnies pétrolières aux Antilles ?

Sur le nombre de chômeurs : 25% (contre 8% dans l’hexagone), obligés eux aussi d’acheter des produits cinq fois plus chers qu’en France hexagonale avec les mêmes allocations, certains avec bac+5, 6, 7, qui ne trouvent pas de travail en Martinique.

Sur les marges exorbitantes des distributeurs ?

Et il y en a des sujets à décliner !!! Embauche systématique de cadres européens au détriment des cadres locaux, bétonisation des terres, malaise social… Pourquoi pas un portrait de cet homme qui dirige le collectif à la tête de la grève en Guadeloupe, devenu un héros pour toute la population guadeloupéenne ? Qui est-il, d’où vient-il, pourquoi cette adhésion incroyable des Guadeloupéens de toutes classes à cette mobilisation ? Mais peut-être que tous ces sujets ne vous intéressent pas, ne font pas people dans vos JT ?

Alors laissez-nous finir en vous disant que nous autres journalistes martiniquais avons le sentiment que cette crise est bien plus profonde que tout ce que nous avons pu vivre précédemment. Que le documentaire de Canal Plus diffusé la semaine dernière sur les békés de la Martinique, une caste de blancs créoles qui vit en autarcie et qui détient une grande partie de l’économie et des terres en Martinique, a profondément remué et choqué nos compatriotes et nous-mêmes et qu’à l’évidence, il y a des blessures profondes qui se réveillent. Il se passe des choses qui méritent des analyses, des visions et des explications.

Nous essayons de faire notre métier d’information le plus justement possible mais nous n’avons aucune prise sur les médias nationaux. Vous seuls pouvez choisir les angles qui vous intéressent : la communication de Matignon (qui aujourd’hui craint plus que tout la contagion aux autres DOM et aux Français de l’hexagone), les annulations des tours opérators ou alors vous pouvez traiter tout le reste. Si jamais ça vous intéresse !!!

Bien fraternellement

Un collectif de journalistes martiniquais

Grève générale en Guadeloupe : TF1 en panne d’essence, et privée de shopping

Publié le 18 février 2009 par Olivier Poche

Comment vit et que vit la majorité des Guadeloupéens ? Et, plus généralement les habitants des DOM-TOM ? Pourquoi et sur quels objectifs une grève générale a-t-elle été déclenchée en Guadeloupe (et dure-t-elle encore au moment où nous écrivons), avant que le mouvement s’étende à la Martinique, la Guyane ou La Réunion ? Il ne faut guère compter sur les journaux télévisés pour nous l’apprendre, comme le montre le traitement par TF1 des trois premières semaines du mouvement : à déguster patiemment, même si c’est un peu long [1]. Les effets plutôt que les causes, des micros-trottoirs plutôt que des enquêtes : TF1, solidaire, fait la grève de l’information.

I. Première semaine : 1 minute 23 d’information

- Jeudi 22 janvier : Ce n’est que trois jours après le début du mouvement que TF1 propose un premier reportage – qui s’intéresse uniquement aux effets de la grève, sans s’intéresser une seconde aux faits qui auraient pu la déclencher, et sans même mentionner explicitement sa dimension de grève générale [2]. Voici comment les téléspectateurs découvrent la situation sociale en Guadeloupe : « Depuis vendredi, les cuves des pompes à essence sont vides et les stations sont fermées jusqu’à nouvel ordre. Impossible ou presque de se déplacer dans le département ». Des témoignages viennent aussitôt compléter cette première esquisse : « Les bus font la grève aussi, donc là ils parlent de couper l’eau », « je me suis organisée parce que je savais que c’était la grève ». Et après la question des transports, on en vient logiquement à celle de l’énergie : « La centrale électrique en service minimum fonctionne normalement en dépit d’un piquet de grève ; il n’en est pas de même partout, et les chefs d’entreprise s’inquiètent ».

Les motifs d’une telle situation ? TF1 préfère les ignorer, ou ne pas les faire savoir, et se contente de répertorier les conséquences d’un mouvement de grève apparemment sans causes ni revendications. Ce travail d’enquête effectué, il est temps de donner la parole à l’un de ses adversaires (un chef d’entreprise blanc, vraisemblablement un béké) : « Ce sont des actions que je qualifierai de coup de poing, de personnes qui veulent forcer les autres à suivre ce qu’ils veulent imposer aux Antilles, et qui ne correspondent absolument pas à la volonté de la population ». Un point de vue [3] qu’il serait superflu d’étayer par des chiffres, par exemple celui des mobilisations et des manifestations. D’autres chiffres en revanche retiennent l’attention du journaliste : « 2000 touristes en moins par jour, 3 navires de croisière déroutés hier car l’accueil ne pouvait pas être assuré en Guadeloupe, les commerçants de Pointe-à-Pitre commencent à s’interroger sur le bienfondé de la grève générale  [4]. » Et semble-t-il, il n’y a pas que les commerçants guadeloupéens… Dernière précision, à toutes fins utiles : « Se rendre à l’aéroport nécessite aujourd’hui d’achever le trajet à pied. Manifestants et forces de l’ordre se font face, spectacle surprenant pour ceux qui débarquent en Guadeloupe. » En 1 minute 23, tout est dit : une grève, menée par d’invisibles grévistes, sans raisons ni objectifs, , bloque le pays et inquiète chefs d’entreprise, touristes et commerçants, sans être soutenue par la population. Un « spectacle surprenant »…

II. Deuxième semaine : un peu de bruit pour pas grand-chose

- Le 27 janvier, après cinq jours de relâche, le surprenant spectacle est de nouveau à l’affiche, et pour la première fois au Journal de 20h, dans un reportage lancé en ces termes par Laurence Ferrari : «  La tension monte en Guadeloupe au 9ème jour de grève générale. Les négociations n’ont pas abouti hier et la vie quotidienne devient de plus en plus difficile pour les habitants comme pour les touristes. Parfois même les esprits s’échauffent et la situation devient explosive . Reportage… » Une « vie quotidienne difficile » ? A cause de la grève, bien sûr. Quant aux difficultés de la vie quotidienne qui sont à l’origine du conflit, elles ne seront même pas évoquées. Entre les « habitants » et les « touristes », TF1 a fait son choix…

… Comme le montre le reportage. Car ce qui vaut enfin au conflit social en Guadeloupe les honneurs du 20h le plus regardé de France, c’est une « vidéo amateur » que TF1 s’est procurée [5], une vidéo bien racoleuse qui remplace avantageusement une enquête sur le mouvement social en cours : on y voit une voiture forcer un piquet de grève. Ces images ouvrent le reportage, assorties d’un commentaire qui rappelle les grandes heures du Droit de Savoir du regretté Charles Villeneuve : « Confinés plusieurs jours sans eau, sans électricité, des touristes parfois exaspérés tentent de sortir coûte que coûte de leurs établissements hôteliers, défiant les piquets de grève. Affolé, aveuglé, pare-brise éclaté à coups de bâton, ce conducteur a même failli écraser sa propre famille sous une volée de projectiles divers. »

Les circonstances de cet incident qui a fait du bruit en Guadeloupe ont été controversées. Mais, au fond peu importe : le problème est qu’il est aussitôt généralisé [6] et présenté comme symptomatique d’un mouvement qualifié d’« explosif » – et dont on ne dira pas grand-chose de plus. On peut alors reprendre l’information là où on l’avait (dé)laissée : « Depuis 8 jours, les stations service sont fermées , seuls les véhicules d’urgence sont approvisionnés. Impossible donc de se déplacer pour se rendre au travail, car les transporteurs publics sont en grève également pour soutenir le mouvement contre la vie chère  ». Petite nouveauté, on apprend au passage, en termes très généraux, une des cibles du mouvement (qui va durablement éclipser toutes les autres), et grande nouveauté, on a droit à une apparition à l’écran d’un de ses leaders. Certes il est présenté comme Elie « Damota », au lieu d’Elie Domota, et on lui donne le titre original de « porte-parole des grévistes », alors qu’il est secrétaire général de l’UGTG [7] et porte-parole du collectif LKP [8], mais il faut savoir se contenter de peu – d’autant qu’il n’aura que quelques secondes pour souligner la différence des prix entre Guadeloupe et métropole et confirmer son appel à continuer le mouvement.

Car l’information n’attend pas, et l’on reprend : «  Les difficultés de la vie de tous les jours commencent à peser . Impossible en effet de se ravitailler dans les grandes surfaces ou les centres commerciaux cadenassés . Il faut avoir recours aux petits marchands et au système D. Les négociateurs devraient s’asseoir ce soir à la même table pour étudier les 149 revendications des syndicats et associations à la tête de ce vaste mouvement de protestation. » En une minute, cette fois, on aura appris l’existence d’un « vaste mouvement de protestation » dont on ne saura rien, et de 149 revendications, dont on peut imaginer que quelques unes d’entre elles portent sur « la vie chère ». Un indéniable progrès !

- Le lendemain, mercredi 28 janvier : Laurence Ferrari a cependant le sentiment de n’avoir pas tout dit. Aussi, un deuxième reportage tente-t-il de répondre, selon la description du site de TF1, à la question suivante : « Que se passe-t-il précisément en Guadeloupe » ? Mais, dès le lancement de la présentatrice, on apprend ce qui la tourmente :
« Situation plutôt préoccupante en Guadeloupe qui est entré aujourd’hui dans son deuxième jour de grève générale. Ecoles, magasins, administrations, stations-service, tout est fermé dans ce département des Antilles où l’eau est également coupée dans la journée. Difficile également de travailler pour les journalistes dans une situation qui est de plus en plus tendue  »

Et le reportage suit la voie toute tracée :

« La quasi-totalité des commerces et des grandes surfaces a baissé les rideaux . Seuls les petits marchés de petits producteurs récoltants restent ouverts. » Témoignage d’une passante. «  Quelques stations-service ont été réquisitionnées pour les seuls usagers prioritaires. Les files d’attente y sont interminables, car tous n’ont pas la même conception de la priorité » Témoignage d’un passant. « La grève générale contre la vie chère paralyse l’île depuis neuf jours et la tension monte , au point qu’il y a deux heures » Yves Jégo est intervenu à la radio : interview d’Yves Jégo (à qui sont consacrées 28 secondes, soit 42% du reportage) et conclusion rassurante : « Des réponses qui devraient pour l’essentiel augmenter le pouvoir d’achat des Guadeloupéens, faute de pouvoir faire baisser les prix. »

Besoin d’autres « précisions » ? L’enquête de TF1 est en cours…

- Jeudi 29 janvier, 13h : La journée de mobilisation – également appelée « jeudi noir » – en métropole [9] entretient l’intérêt des journalistes de TF1 pour le mouvement de grève en Guadeloupe. Le 13h de Jean-Pierre Pernaut propose ce jour-là un reportage consternant dont nous avions déjà rendu compte ici. Rappelons que celui-ci s’ouvrait sur une évocation poignante… des touristes métropolitains fuyant l’enfer, et brutalement chassés du paradis : « Ils avaient quitté au matin l’hiver parisien pour des vacances en manches courtes, et ils se réjouissaient de fuir sous les cocotiers guadeloupéens les grèves en métropole. Mauvaise pioche . Car à l’atterrissage à Pointe-à-Pitre, le paradis tropical avait baissé le rideau  »

La déception des fugitifs devait logiquement éclipser toute évocation du contexte ou des motifs de la grève, et seules les 29 dernières secondes du reportage (soit 35%) étaient vaguement consacrées aux Guadeloupéens [10].

- Jeudi 29 janvier, 20h : 16 minutes après le début du journal, Laurence Ferrari évoque à nouveau la Guadeloupe qui « est entrée dans son dixième jour de grève générale ». Et de reprendre le refrain de la veille : «  l’île est paralysée , le spectacle impressionnant, plus d’essence , les routes sont désertes, les magasins fermés , la tension reste vive . ». Avec cette information : « Ce soir le préfet a rompu les négociations avec les organisateurs du mouvement. Reportage… » Un « spectacle » dont TF1 ne se lasse pas, bien qu’il recoure aux mêmes ingrédients – les stations-service désertes, les magasins fermés, la « paralysie » –, et souffre des mêmes absences – le contexte social, économique, politique, et les revendications précises des grévistes. Pour avoir des détails, suivez la note [11].

- Le lendemain, vendredi 30 janvier : Jean-Pierre Pernaut, après son exploit de la veille, n’évoque pas la Guadeloupe. Mais au 20h, on veille au grain. Quatorze minutes après le début d’un journal (qui s’est ouvert sur la victoire des habitants de Gourdon dans le Lot, où le train s’arrête à nouveau), Claire Chazal, après les rappels d’usage, lance un nouveau reportage, « la Guadeloupe toujours paralysée par la grève depuis 10 jours. On constate des pénuries d’essence , les magasins sont fermés pour la plupart. Cet après-midi, plusieurs milliers de personne ont à nouveau manifesté dans les rues de Pointe-à-Pitre pour protester contre la vie trop chère . Pour l’industrie du tourisme c’est en tout cas un nouveau coup dur, la plupart des grands tour-opérateurs ont annulé leur voyage vers l’île ».

Le reportage (qui dure cette fois 1’16), est « en tout cas » entièrement consacré… au secteur touristique. La parole est d’abord donnée au directeur (blanc) « du plus bel hôtel de la Guadeloupe », et l’on compatit avec lui : « L’hôtel se vide donc, au rythme du départ de ses clients. Ceux qui restent peuvent encore profiter du soleil et du confort de l’hôtel à condition toutefois de ne pas en sortir ». Pourquoi ? Sans doute parce que les grèves empêchent aussi de profiter du soleil… Complément d’enquête : on s’intéresse ensuite aux « gîtes ruraux [qui] sont aussi touchés », et au témoignage d’une propriétaire (blanche) de l’un d’eux. Conclusion du journaliste, qui, retrouvant les réflexes de ses confrères métropolitains confrontés aux grèves épidémiques, soupire : « Et pourtant, il y a à peine quinze jours, l’Etat signait avec les compagnies aériennes un accord de baisse des prix vers les Antilles, précisément pour relancer cette destination touristique. Des efforts réduits à néant par cette dernière poussée de fièvre sociale en Guadeloupe . » En clair, les grévistes sont des saboteurs.

- Le samedi 31 janvier : rien à signaler, apparemment, en Guadeloupe. Et le dimanche 1er février : à 13h, TF1 n’a toujours rien à en dire. Mais le Journal de 20h évoque l’arrivée sur place du secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-Mer Yves Jégo. Une arrivée qui ne sera pas annoncée à l’ouverture du journal.. Il est vrai que l’actualité du jour est déjà bien chargée : l’équipe de France de Handball a gagné quelque chose, Michel Desjoyaux aussi, une alerte à la neige et au verglas est lancée dans certains départements, alors que des magasins de déstockage alimentaire, moins cher que le hard discount, font leur apparition en France (depuis deux ans), et que les restes du paquebot France sont vendus aux enchères. Voilà pour le sommaire.

14 minutes et 30 secondes après le début du journal, il est temps pourtant de se pencher sur l’île « paralysée ». L’arrivée d’Yves Jégo a visiblement galvanisé l’équipe, car Claire Chazal, après les incantations rituelles, annonce du nouveau : « Yves Jégo (…) va tenter de mettre un terme à la grève générale contre la vie chère qui paralyse l’île depuis treize jours. Plus d’essence , plus de circulation, l’activité est entièrement bloquée. Alors voyons ce qu’attendent les habitants , avec nos envoyés spéciaux… ». Et pour remplir ce programme alléchant, un reportage d’une longueur inhabituelle (bien que toute relative), 2’05 exactement. Malheureusement on attendra longtemps les « attentes des habitants ». Compte-rendu exhaustif :

Le reportage s’ouvre sur une file de voiture : « Chaos à la pompe à essence », commente le journaliste, dévoilant le véritable sujet du reportage. La seule « attente » qui sera évoquée sera celle… des automobilistes qui font la queue. Quelques images de la police qui contrôle. « A la pompe les pleins sont faits à ras bord, jusqu’à la dernière goutte. L’aubaine ne se représentera peut-être pas de sitôt. La tension monte et la police décide de stopper la distribution ». Interview d’une passante (blanche) : « Et ben mon mari depuis 6h30, il attend. Pour nous dire qu’on n’en a pas. Donc moi je retourne travailler, parce que moi j’ai un peu d’humanité [Le journaliste : « A pied ? »]Ben oui je retourne travailler à pied ». Retour à la file d’attente : « Les vols d’essence se multiplie. On vient de percer le réservoir de cette voiture, son propriétaire se précipite pour récupérer les dernières gouttes ». On quitte la station-service. Mais on ne lâche pas le « sujet » : « Sur le port, cet homme s’est résolu à siphonner son propre bateau ». Ce que « cet homme » confirme au micro – puis l’enquête continue : « D’autres plaisanciers partent acheter de l’essence dans les îles voisines, un approvisionnement parallèle qui alimente un marché noir où les prix s’envolent ». Un témoignage atteste de l’existence de ce marché parallèle, et le journaliste conclut, avec un soupçon d’agacement : « Les gérants de station-service ont pourtant obtenu du préfet qu’il n’y ait pas de nouvelle implantation sur l’île, c’était la principale de leur revendication. Ils pourraient donc rouvrir leur pompe dès demain. Mais pour cela il faudrait trouver du personnel, lequel participe encore à la grève générale. »

Un reportage censé s’intéresser aux « attentes des habitants », donc… et qui n’en dit pas un mot. Un reportage en réalité entièrement consacré à la pénurie d’essence, et qui ne dit pas non plus un mot du prix de l’essence en Guadeloupe, prix surélevé qui a pourtant joué un rôle non négligeable dans le conflit. Claire Chazal peut alors déposer la cerise sur ce gâteau, en enchaînant : « Et en politique Jean-Luc Mélenchon… » Une transition très… métropolitaine.

- Le lundi 2 février, Jean-Pierre Pernaut se souvient de « l’actualité sociale » en Guadeloupe. Mais s’il insiste, comme au 20h, sur la « paralysie » de l’île, JPP trouve un motif d’espoir dans le potentiel folklorique du mouvement. Et, à 13h15, on y retourne avec un sourire : « Toujours dans l’actualité sociale, la Guadeloupe qui reste paralysée par une grève générale depuis une dizaine de jours, toute l’économie est paralysée , on le voyait encore hier soir, mais ça n’empêche pas le carnaval de continuer . A Basse-Terre… »

A Basse-Terre, un reportage d’une minute : « Voilà une tradition antillaise qui ne souffre pas trop de la pénurie d’essence. Elle se pratique en effet en pied et en rythme. Les parades dominicales avaient pourtant pris un tour revendicatif hier après treize jours de grève générale. Et pendant que la jeunesse se déhanchait [images], les mères de famille évoquent les raisons du conflit. » Mais nous n’en sauront guère plus que ce que nous savons déjà : des yaourts hors de prix, et une vie très chère (« les Antilles ont doublé en prix »). La fin du reportage est consacré à Yves Jégo arrivé la veille, à sa conférence de presse, sa volonté « d’écouter tout le monde », et le journaliste conclut avec beaucoup d’indépendance d’esprit : « Le Secrétaire d’Etat ne partira que lorsque tous les problèmes seront réglés, dit-il. Il souhaite ainsi rompre avec les usages, qui voulaient que les ministres de la République viennent ici dans les Antilles avec une enveloppe, et repartent avec l’avion du lendemain. » Des usages d’une autre époque, dont on peut maintenant parler sans détours.

- Puis, pendant quatre jours, du 3 au 6 février, c’est le calme plat – plus aucun reportage dans les JT de métropole en tout cas. Le 4 février, on reparle bien d’une pénurie d’essence, mais c’est une fausse alerte : elle a lieu en Corse, à cause d’une grève dont on ne saura rien non plus. Il faut dire que l’exemple vient d’en haut : le 5 février Nicolas Sarkozy, qui intervient à la télévision n’aura pas un mot pour la Guadeloupe, ni pour la Martinique où vient de se déclencher un mouvement similaire. Et les quelques porte-micros prétendument triés sur le volet qui l’entourent respectueusement ne poseront aucune question à ce sujet. Le 6 février, Claire Chazal, avant un sujet sur la Martinique [12] fait tout de même un point sur la situation pétrolière en Guadeloupe (« 18ème jour de grève générale en Guadeloupe. La population proteste contre la vie chère , les distributions de carburants n’ont pas pu reprendre. L’accès à l’unique dépôt pétrolier a été bloqué . Le Secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer Yves Jégo doit débattre des modalités d’une éventuelle baisse du prix de l’essence »).

Mais le mouvement continue, s’étend, le ministre fait un aller-retour remarqué, et il faut bien en parler. De nouveaux reportages sont proposés, suggérant, très timidement, que la couverture médiatique d’un tel conflit pourrait ne pas se contenter de dresser la liste des stations-service ou des centres commerciaux fermés.

III. Troisième semaine : un « certain malaise »

- Le 7 février, rien au 13h, mais au 20h, nouveau reportage, que le site de TF1 intitule : « Poursuite des négociations ». Le lancement de Claire Chazal correspond davantage à son contenu véritable : « Les négociations se poursuivent en vue de trouver une issue à la grève générale qui affecte l’archipel depuis le 20 janvier . L’unique dépôt pétrolier est toujours bloqué et l’ensemble des stations service n’est plus réapprovisionné . Des coupures de courant ont même été signalées ».

Le téléspectateur apprendra pourtant l’existence d’un « collectif syndical contre la pwofitasyon, l’exploitation en créole », certes surtout au travers des « actions » qu’il mène « chaque jour, comme le blocage de la SARA, unique société pétrolière de Guadeloupe, cible privilégié des grévistes », mais il pourra même entendre son porte-parole évoquer le problème de l’essence sous un angle nouveau (« La Sara ne nous a toujours pas dit où elle achète l’essence qui est distribuée dans les réservoirs en Guadeloupe, personne ne sait à quel coût, ni à quel prix. Par contre aujourd’hui on sait qu’il y a un trafic d’essence qui est organisé par les compagnies pétrolières dans la Caraïbe pour nous faire payer l’essence au prix fort »). Après tant d’efforts, on comprend qu’il faille revenir en terrain connu : « Les stations service ne sont donc plus approvisionnées. Une façon pour le collectif de montrer qu’il garde la main et détient seul les clés du conflit. Les hypermarchés restent fermés , et des coupures d’électricité tournantes ont été constatées dans l’île aujourd’hui ». La fin du reportage évoque des « négociations sur les salaires [qui] se poursuivent » l’arbitrage attendu d’Yves Jégo, la proposition patronale de 200 euros annuels, et la revendication syndicale de 200 euros mensuels.

- Le 8 février, toujours rien au 13h. Mais le 20h nous réserve une information de première importance, dont tout le monde se doutait à vrai dire, mais que viennent de comprendre les « envoyés spéciaux » de TF1 : cette crise serait «  révélatrice d’un certain malaise  » [13]. Peut-être vaut-il mieux en sourire…

Et sans rien perdre de son aplomb, Claire Chazal, seulement 8 minutes 30 après le début de son journal, de lancer doctement le sujet : « En Guadeloupe la situation reste confuse, le patronat et les syndicats recherchent toujours un accord final sur une hausse des salaires et aussi sur le problème du prix de l’essence, trop élevé. Une crise qui illustre le malaise de la société guadeloupéenne où la précarité est grande, notamment parmi les jeunes . C’est ce qu’ont constaté nos envoyés spéciaux… »

Un reportage exceptionnellement « long », qui dure 2’25. Un indéniable progrès – et cette fois soit dit (presque) sans ironie. Mais on partait de si loin en dessous de zéro que le contraire aurait été difficile à concevoir. Et il reste de toute façon ce constat brut et sans appel : il aura fallu presque trois semaines de grève générale pour que TF1 daigne enlever ses lunettes de soleil et se rende compte d’un « malaise » dans la « société guadeloupéenne ».

En revanche, qu’on ne compte pas sur TF1 pour proposer la moindre analyse de ce « malaise » ; il faut s’y résigner, TF1 continuera à faire du TF1. L’ouverture du reportage est éloquente. Croyant pourfendre des clichés, le commentaire nous informe d’abord sur l’épaisseur des préjugés de ses « envoyés spéciaux » : « On les imagine sur la plage [images], au soleil, en grandes vacances perpétuelles. Avoir vingt ans aux Antilles, le rêve ! Voici, au revers de la carte postale, la vie des intéressés. » Suivent alors des témoignages de jeunes Guadeloupéens d’un quartier HLM au nord de Pointe-à-Pitre. Mais aucune donnée chiffrée, aucune mise en perspective ne viendront donner du sens à ces bribes d’expériences individuelles, ou permettre de les situer dans la réalité guadeloupéenne. Mais au moins, la précarité des jeunes est évoquée, ce qui est mieux que rien. Et le reportage aborde aussi la question raciale, en donnant la parole au LKP puis au patronat local. Avec une conclusion du journaliste : « L’exil, en métropole ou ailleurs, seule solution pour les mieux formés ». Et un petit cliché pour finir : « Aux autres, à la cité Lacroix, ne reste que le rêve d’un hypothétique succès musical », sur des images qui montrent les jeunes entrevus tout à l’heure en train de pousser la chansonnette. Quelques aperçus, donc, prisonniers d’une présentation anecdotique.

- Lundi 9 février, 13h : Le départ surprise du Secrétaire d’Etat, en pleine négociation, va provoquer un regain d’attention pour le conflit. Même JPP s’en mêle, et propose un reportage d’une minute sur… « le départ d’Yves Jégo » [14]. Colère des Guadeloupéens, assurances de Jégo, et quelques informations complémentaires : « Les routes restent bloquées , et des manifestants ont méthodiquement envahi des magasins. »

- 9 février, 20h : Pour la première fois depuis le début du mouvement, la crise antillaise fait la Une [15]. Il aura suffi pour cela du départ controversé d’un sous-ministre (« la crise en Guadeloupe et en Martinique : le brusque retour d’Yves Jégo provoque un malaise  »). Le « malaise » de la « société guadeloupéenne », péniblement identifié au bout de trois semaines d’un conflit historique, n’aura lui jamais eu les honneurs de la Une de Laurence Ferrari. Le reportage (1’30) ressemble à celui du 13h, avec des manifestants pas contents, de la communication gouvernementale (« toutes les demandes du collectif à l’origine du mouvement sont déjà satisfaites à l’exception des hausses salariales ») et une couverture médiatique qui « s’étend », à l’identique, sur la Martinique : « le mouvement s’est étendu à la Martinique sur cette zone d’activité commerciale, les manifestants bloquent les accès , et les grévistes exigent des patrons de magasins et supermarchés la fermeture de leur enseignes »

- 10 février, 13h : JPP est encore sur le pont. Il retransmet des extraits de la déclaration de François Fillon sur les mesures décidées pour les Antilles, puis lance un reportage sur les manifestations de la veille : « mobilisés comme au premier jour, 10000 personnes à Pointe-à-Pitre, 1500 au moins à Basse-Terre ». « Comme au premier jour »… Difficile à vérifier, pour le téléspectateur de TF1, car c’est la première fois que la chaîne donne des chiffres sur la mobilisation, et même l’une des première fois qu’elle évoque l’existence de « manifestations ». Du côté revendications, en revanche, on fait plus ou moins du sur-place : « Au cœur des revendications et de la lutte des Guadeloupéens contre la vie chère , toujours le prix des carburants, que le président du Conseil Général a qualifié de véritable scandale ». Quant à la Martinique, elle subit à peu de chose près le même traitement médiatique infligé à la Guadeloupe [16].

- 10 février, 20h : Les déclarations de Fillon et le retour prévu de Jégo sous escorte de deux médiateurs maintiennent l’intérêt de Ferrari pour le mouvement. Pour la deuxième fois, il est annoncé en Une ; c’est même le deuxième titre : « L’annonce du durcissement de la grève générale en Guadeloupe après le refus de François Fillon de subventionner les bas salaires. Yves Jégo doit retourner sur l’île accompagné de deux médiateurs », annonce la présentatrice, quand une incrustation indique, pour appâter le chaland, « Les Antilles sous tension  ». Près de onze minutes après le début du journal, un reportage est lancé. Dans l’ensemble rien de bien nouveau, à part l’envoyé spécial de TF1. Sans rien savoir des raisons qui ont conduit à ce remplacement, on notera un certain infléchissement du ton employé et du point de vue adopté [17], comme en témoigne cette interview :
- Elie Domota : – « Des milliers de Guadeloupéens souffrent depuis des années en silence, et qui aujourd’hui se sont rassemblés pour dire non à l’exploitation, non à la soumission. »
- Le nouvel arrivant : – «  Ils souffrent de quoi ?  »
- Elie Domota : « De tout, de la discrimination raciale, des bas salaires, de l’exploitation, de vivre dans la misère, de vivre dans l’ignorance… »

Il aura donc fallu attendre trois semaines pour que TF1 daigne poser et se poser ce genre de questions… sans pour autant se donner les moyens d’y répondre, au moins dans ses JT : presque aucune donnée chiffrée, aucune perspective globale, pas un mot sur le contexte historique, social, économique, pas une statistique sur le chômage, sur la précarité, la « vie chère », ou les inégalités – et pas davantage de tentative d’explication de ces phénomènes. Aucun temps de parole accordé à un gréviste, à part les quelques mots de leurs porte-parole, aucun autre point de vue sur le mouvement que celui de ses prétendues « victimes », ou celui de journalistes privés de plage. Des non-informations martelées jour après jour, et des informations essentielles passées sous silence ou mentionnées au détour d’une phrase. Une bouillie indigente et pourtant indigeste – et pour tout dire insupportable quand on met en regard de la gravité de la situation sociale, l’importance démesurée accordée à d’autres sujets, qu’on s’abstiendra de mentionner.

La fenêtre entr’ouverte sur les racines d’un mouvement exceptionnel, par son ampleur et sa nature, va-t-elle se refermer avec le « durcissement » annoncé du conflit ? Elément de réponse qui n’incite pas à l’optimisme : depuis le 10 février, on compte déjà quatre reportages consacrés à l’industrie du tourisme « mise à mal », et même « première victime de la crise » [18]

Olivier Poche, le 15 février 2009.

PS : Après les affrontements de la nuit du 16 au 17 février, à 20 h (heure de Paris), Harry Roselmack a respiré un « parfum d’insurrection ».

Notes

[1] NB : nous nous sommes intéressés ici aux reportages, sans tenir compte des brèves

[2] Seul le site de TF1 la mentionne, dans le titre qu’il donne au reportage : « Pouvoir d’achat : une grève générale paralyse la Guadeloupe ». Le lancement de Jean-Pierre Pernaut signale que « toute l’activité économique ou presque est paralysée depuis une semaine [sic], une grève contre la vie chère organisée par une cinquantaine de syndicats et d’associations. Magasins, écoles, entreprises ou stations-service sont fermés . »

[3] qui ne sera démenti que dans le 20h du 29 janvier, par « l’envoyé spécial » de TF1

[4] On notera au passage que le seul témoignage que notre journaliste a déniché pour illustrer cette assertion semble la contredire : « C’est surtout les menaces sur les bateaux en fin de compte, qui est un gros inconvénient, pas la grève en question mais surtout la menace sur les bateaux ».

[5] Selon un commentaire posté sur le site de dailymotion ; voici dans quelles conditions : « Au regret de vous annoncer que cette vidéo n’est pas truquée, car c’est moi qui l’ai filmée ! la scène se passe le 23/01/2009 au pierre & vacances de ste anne a l’heure de midi, […] j’ai contacté canal10 aucunes réponses, j’ai aussi contacté RFO qui m’a fait comprendre que ce n’était pas l’endroit idéal pour diffuser ce reportage ! Gérard Beaufils de TF1 à lui accepté le document, suite a cette vidéo le rédacteur en chef de TF1 a décidé d’envoyer un journaliste en Guadeloupe pour suivre la grève, sinon je pense que vous auriez pu attendre encore ! » (sic)

[6] « Des touristes parfois exaspérés tentent de sortir… » : c’est sans ambiguïté un présent de vérité générale, et non un présent de narration s’appliquant à la scène montrée à l’écran.

[7] Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens, une des principales centrales syndicales de Guadeloupe.

[8] Collectif Lyannaj Kont Pwofitasyon, ou « Union contre l’exploitation », qui est à l’origine de la grève générale.

[9] et peut-être l’interpellation, la veille, de certains députés qui ont critiqué le silence d’Yves Jégo – mais pas le silence des médias.

[10] Dans des phrases témoignant de peu d’enthousiasme pour la grève : « la Guadeloupe vit au ralenti depuis maintenant plus d’une semaine de grève générale. Les guadeloupéens en sont réduits à suivre à la radio les interminables négociations qui opposent les syndicats locaux aux pouvoirs publics, sans grand espoir (un taxi : «  ça ne servira à rien du tout  ») Et effectivement , les discussions sont ce matin au point mort , tout comme la plupart des voitures de l’île. Les stations service ne servent plus depuis maintenant presque dix jours, et le nombre de ceux qui roulent encore diminue d’heure en heure. » Cf également le titre éloquent du reportage : «  la Guadeloupe, de l’île paradisiaque à l’île fantôme . »

[11] Le reportage s’ouvre sur des images de manifestants «  »La Guadeloupe est à nous » chantent ces manifestants sans craindre de sembler épouser les vues indépendantistes », commente lapidairement le journaliste, et « enchaîne » : « Sans oublier non plus le principal motif de colère dans l’île : la cherté de la vie » Ici, des témoignages sur le coût des œufs, des yaourts, de l’eau. Le journaliste reprend : « un collectif rassemblant presque tous les syndicats locaux est à l’origine de cette grève très dure, et ses porte-parole n’hésitent pas à désigner ceux qu’ils considèrent comme responsable : en un mot créole, la « pwofitasyon » », conclut-il en s’essayant au passage à l’accent créole. Apparaît alors Alex Lollia, secrétaire général CTU, qui a le droit à quelques mots : « Et bien c’est… le patron. Le patron qui licencie comme il veut, qui obtient des subventions [une coupe, manifestement]. C’est aussi l’Etat colonial, qui veut imposer par tous les moyens son pouvoir, et nous avons senti hier que nos élus étaient méprisés ». Des licenciements ? Des subventions ? Des élus méprisés hier ? Trop compliqué, changeons plutôt de sujet : « Après plusieurs jours très agités à Pointe-à-Pitre [images de palettes et de voiture brûlées] la situation était paradoxalement plutôt calme aujourd’hui. Dans une ville fantôme [bis], les habitants anticipaient la poursuite de la grève, et semblaient surtout soucieux de s’approvisionner en produits frais auprès des rares commerçants ouverts. » Après ce bilan de la « situation », Marc de Chevigny peut conclure en soufflant le chaud et le froid : « Les Guadeloupéens soutiennent largement les revendications [mais lesquelles ??] de ce mouvement social qui dure ici depuis dix jours. Certains craignent néanmoins que le débat ne se replace très vite sur la question identitaire, voire raciale. » Une « question identitaire, voire raciale », qu’il vaut mieux évoquer « très vite », et dont le téléspectateur, donc, ne saura rien. Il a cependant appris le « large soutien » des Guadeloupéens au mouvement. Mieux vaut tard que jamais. Mais à la différence des autres « informations » (stations-services, commerces fermés…), celle-ci ne sera presque jamais répétée.

[12] Un sujet d’une minute dans lequel le secrétaire général du syndicat de la grande distribution parle pendant 20 secondes, soit 33% du temps.

[13] Titre du reportage sur le site de TF1

[14] Selon le lancement de Pernaut, qui n’est pas homme à voir le mal partout, ce départ s’explique d’ailleurs très naturellement : « Une grève qui prend de l’ampleur aux Antilles : grève générale contre la vie chère en Guadeloupe depuis trois semaines, depuis 5 jours en Martinique, et le mouvement gagne maintenant la Guyane. Le secrétaire d’Etat à l’outre-mer qui était en Guadeloupe a regagné Paris cette nuit pour en parler d’urgence avec le premier ministre.  »

[15] Sans qu’on lui accorde une importance démesurée toutefois : elle ne sera abordée que 13 minutes après le début du journal

[16] « En Martinique aussi les manifestants étaient nombreux [...] 25000 personnes selon les organisateurs. Tee-shirt rouges et drapeau en tête de cortège , alors que les piquets de grève avaient pris position sur des sites stratégiques, comme l’unique raffinerie de l’île . Aujourd’hui Les négociations se poursuivent à Fort-de-France en préfecture, alors que les grandes surfaces et les stations-service demeurent bloquées jusqu’à nouvel ordre. »

[17] Sans que la perspective générale soit foncièrement différente, comme l’illustre la conclusion du reportage : « En attendant le retour d’Yves Jégo […] les manifestations et les piquets de grève continuent sur l’île. Actuellement, un quart de la population est mobilisée [information nouvelle], les rideaux des commerces sont baissés, les stations-services sont fermées, en fait la vie tourne au ralenti pour une période indéterminée [informations anciennes…] »

[18] Selon les titres de deux reportages sur le site de TF1, respectivement au 13h du 13/02 et au 13h du 11/02. Deux reportages portent en outre sur l’économie guadeloupéenne « victime de la grève ».

Qu’est-ce que la « mal info » ?

Un essai de 140 pages, tout à fait dans le format « léger » de notre époque qui n’a le temps de rien, enquête sur le système que forment les médias avec leur public. Car il s’agit bien d’un système, qui fonctionne de façon dialectique : tu me changes, je te change – et pousse la barbichette !

denis-muzet-la-mal-info.1234521497.jpgHier, l’information visait à informer – aujourd’hui, l’information est à consommer.

Hier, le lecteur adulte et citoyen cherchait à comprendre, à se faire une idée – aujourd’hui, l’infantile zappeur absorbe en boulimique et passe d’un fait à l’autre sans jamais s’arrêter.

Hier on prenait confiance dans le savoir et la compréhension – aujourd’hui, l’excès rend méfiant et mal-informé.  

Hier on pensait – aujourd’hui on se shoote.

Telle est l’analyse d’une équipe de sociologue dont Denis Muzet rend compte. Il n’y a plus de lectorat ou de téléspectateur : il n’y a plus que des médiacons (somme à toute heure) – des ‘médiaconsommateurs’. Je me demande s’il n’y aurait pas un lien entre la propension à l’obésité et cette propension à la consinformation. De la malformation à la malinformation, ce n’est après tout que la traduction directe du corps tordu dans l’esprit. Tous deux sont des comportements infantiles, de la névrose boulimique ; tous deux sont des excès dû au tout-consommation.

Comme dans le comportement de malbouffe, il s’agit de grignoter à tout moment. Là un chocolat marketé télé, ici une info formatée télé. Il faut que les deux soient brefs, faciles d’accès, et fassent plaisir. Rien ne doit arrêter le compulsif, à consommer tout de suite. Cela ne peut être que du superficiel – tout ce qui est compliqué, recette gastronomique ou analyse journalistique est trop indigeste ! Fast-food – fast news : l’anglais globish est merveilleux pour réduire les concepts à deux syllabes. Le bol médiatique ainsi traité comme un bol alimentaire s’ingurgite mieux dans les gosiers lassés.royal-mains-jointes.1234521507.jpg

Dès lors, l’info en continu est comme la bouffe en continu : une manie compulsive. Elle vise à se rassurer comme le loupiot qui tète son pouce, l’ado son Coca ou la pétasse sa clope. CNN comme Mars ou Smarties « calme une peur permanente » – celle de ne pas « en être », de ne pas ingurgiter comme les autres au même moment que les autres. Cela pour « appartenir », se sentir de la bande, bien au chaud dans l’infantilisme collectif où chacun se conforte dans ses préjugés et se réconforte du collectif.

Le monde est un « chaos global » et seul la raison humaine lui donne sens. A consommer plutôt qu’à penser, à avaler sans goût ni appétit, à absorber sans réfléchir, on ne comprend plus rien. Pas de quoi être « rassuré » par l’information ! Les médias institutionnels apparaissent peu crédibles – surtout en France où la démagogie des ventes a tiré vers le court, le partisan et le moral à prétention universal-socialiste. Les sociologues cités dans l’essai confirment que la défiance envers ces médias institutionnels est générale, profonde et durable. Chacun préfère son « bricolage » composé de rumeurs de blogs, de sites internet connus, d’encyclopédies ouvertes et de ce-qu’en-disent-les-autres. Rien de fiable pour qui réfléchit un peu…

Être coproducteur de l’information est pourtant un idéal utile. Surtout pour qui se veut adulte et citoyen, parent responsable et humaniste. Pour cela, il faut reprendre de la distance, ne pas écouter en boucle les mêmes scies en continu style CNN ou France-Info (qui finit par dire n’importe quoi à force de répéter le même texte toutes les 7 mn – testez !). Il faut se donner le temps de réfléchir tout seul, de rechercher sur le net des éléments dans des sites fiables, les recouper… En bref un travail – que la flemme ambiante n’encourage pas, de l’Éloge de la paresse d’une ex-fonctionnaire des Postes au je-m’en-foutisme affiché des employés de l’Emploi, de la démagogie nationale d’une Éducation qui nivelle les notations au bac au corporatisme affiché des enfeignants qui refusent d’enseigner parce qu’ils cherchent encore quoi chercher (« une très rare minorité » mais « d’environ 10% » quand même, dit-on « selon des sources proches de l’université »).

Combattre l’obésité qui guette par de l’exercice, de la diététique et un peu de musculation – c’est valable pour la nourriture comme pour l’information. Notre époque hypermoderne a bel et bien réduit le journalisme au marketing et l’info à la conso, sans que l’on s’en soit guère aperçu… C’est tout le mérite de cet essai que de le mettre en lumière.

Denis Muzet, La mal info, enquête sur des consommateurs de media, L’Aube Poche essai, 140 pages, 7.4€

L’internet, talon d’achille du gouvernment des pensées

 L’une des plus belles chansons de la chanteuse et poète brésilienne Adriana Calcanhoto contient ces mots : eu vejo tudo enquadrado / remoto controle ([je vois tout encadré / télécommande]. C’est comme ça que certains gouvernements aiment leurs citoyens : à vision encadrable (mais sans la conscience poétique qu’elle l’est). Ils ont à travers le temps développé un ensemble de moyens et de savoirs-faire auxquels beaucoup ne sont pas outillés pour résister. Le cœur de ces moyens est la capacité à concentrer l’attention pendant des périodes brèves mais intenses et répétées sur des événements, des images ou des mots chargés d’émotion de façon à frapper la pensée de stupeur, tout en laissant l’adhésion ou le rejet diriger les comportements et les opinions.

L’espace public moderne qui se construit sur internet est un antidote précieux dans cette situation. Après divers discours présidentiels récents, il était extraordinaire d’y observer la déconstruction des mensonges, arguments fallacieux, présentations tronquées et facilités émotionnelles. Internet n’est pas toujours le lieu d’origine de ces déconstructions, mais il est le lieu où elles s’amplifient, se perfectionnent et s’échangent. Ceux qui visent à gouverner la pensée par la stupeur l’ont compris, et ils ont engagé une guerre à plusieurs fronts contre le nouvel espace public. Le premier de ces fronts est la pollution, et le second le contrôle et la police.

La pollution consiste à installer dans internet une discrimination en faveur des flux des médias qui propagent la fascination et la stupeur. C’est une stratégie malaisée car internet a été conçu précisément pour être agnostique et équitable par rapport à ce qu’il transporte. Il faudra donc multiplier des stratégies techniques et légales pour parvenir à y installer la discrimination qui règne naturellement au pays de la télévision. Techniquement, on essayera de détruire la neutralité de l’internet en autorisant les opérateurs de télécommunication et les fournisseurs d’accès à des pratiques discriminant entre les types de sources, de contenus ou de protocoles. Fiscalement, on favorisera les sites bientôt labellisés des médias qui ne laissent parler la critique que lorsqu’elle est convenablement encadrée. Judiciairement on créera pour les internautes un régime de responsabilité de diffamation ou autre plus défavorable que celui qui s’applique aux sites de médias “officiels”.

Le contrôle et la police s’institueront par des canaux dérivés : en invoquant la protection des enfants, la lutte contre le terrorisme et last but not least, la défense de la “propriété intellectuelle”.

Chez nos amis italiens, qui ont un gouvernement également mal-intentionné à l’égard de l’espace public démocratique mais nettement moins astucieux, on fait tout ça d’un coup, dans de grandes lois sécuritaires. Chez nous on multiplie les petites touches, chacune liberticide et contraire aux droits, mais pas assez massivement pour mettre dans la rue. Le risque est sans doute plus grand chez nous. Il faudra que ceux qui défendent les libertés ou l’autonomie de la pensée dans d’autres champs, du traitement des étrangers qui est l’étalon des droits à l’indépendance universitaire et de recherche comprennent que leur capacité à gagner sur ses fronts dépend d’une ressource critique, l’espace public informationnel. Il faudra aussi que ceux qui font vivre cet espace public reconnaissent les valeurs communes qu’ils partagent avec d’autres acteurs.

Un journal de France Inter : la hiérarchie de l’information ? Disparue ou molestée…

Publié le 19 février 2009 par Grégory Salle

La guigne a débuté tôt ce vendredi 13 (février 2009) : dès 7h30 exactement, l’heure du journal d’Agnès Bonfillon sur France Inter. Celui-ci n’eut qu’un avantage : accélérer subitement le réveil de l’auditeur ensommeillé. Il assiste en effet médusé à une hiérarchie de l’information sens dessus dessous, noyant pendant douze minutes tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l’information économique, sociale et politique sous une avalanche de faits divers crapuleux ou sordides, dont la surexploitation complaisante est à peu près inversement proportionnelle au volume d’informations proposé.

Les titres annoncés par la présentatrice donnent déjà le ton [1]. Dans l’ordre et sans coupure :

« Peut-être le dénouement dramatique dans l’affaire Ophélie, cette étudiante française disparue il y a deux mois à Budapest. Un corps a été retrouvé sur les berges du Danube hier, une autopsie est en train d’être pratiquée. Vingt ans de prison ferme pour l’agresseur de Shérazade, brûlée à 60% il y a trois ans. Il a été rendu coupable de tentative d’assassinat. « Matinale en direct de la Guadeloupe sur France Inter, vous le disiez Nicolas [Demorand] : Pointe-à-Pitre où les négociations ont été rompues hier soir avec les médiateurs. Quatre semaines de grève générale, qui s’étendent désormais à la Martinique et à la Réunion. Il n’y aurait aucun survivant : un petit avion de ligne s’est écrasé ce matin au nord de l’État de New York sur une maison de banlieue. Nous parlerons également dans ce journal d’un chantage fait aux cafetiers de Carpentras : un corbeau les menace de représailles s’ils servent des habitants d’origine maghrébine ».

Nul ne doute qu’il y ait là des drames affligeants ; reste que cet ordre du jour est déjà en soi fort discutable, d’autant que la seule information politique (sur cinq) est traitée dans l’ensemble de l’émission, cette édition spéciale du « Sept dix » ayant lieu à Pointe-à-Pitre. Ce ne sont pourtant pas les sujets intéressant la collectivité qui manquent, surtout lorsque l’on vit une crise historique du capitalisme dont les effets sociaux désastreux font plus que commencer à se faire sentir. Comme on va le voir, le développement de ces « accroches » n’arrange rien à l’affaire, bien au contraire.

1. L’affaire Ophélie (2’40)

Une retranscription quasi intégrale est ici nécessaire pour faire sentir l’insistance outrancière d’un traitement qui n’en finit plus. Agnès Bonfillon débute en jouant la corde sensible : « Depuis deux mois sa famille vit une attente insoutenable : ces dernières heures sont sûrement pires. Un corps a été retrouvé sur les rives du Danube hier. Il pourrait bien s’agir d’Ophélie, cette étudiante française disparue en décembre dernier ». Elle lance alors un reportage qui passe la parole à une consœur qui a manifestement été spécialement dépêchée pour l’occasion à Budapest :

« C’est jeudi soir à 18h heure de Paris que la police hongroise a été alertée. Des bateliers ont aperçu un corps de femme sur les bords du Danube, le long de l’île de Csepel, qui se trouve à environ 6 km au sud de Budapest. Selon la police, ce cadavre pourrait être celui d’Ophélie Bretnacher, l’étudiante française de 22 ans, disparue dans la nuit du 4 décembre dernier dans la capitale hongroise. Ophélie avait passé la soirée dans une discothèque du centre de Budapest avec des amis, et était repartie seule à pied. Selon les premiers éléments recueillis, il semblerait que les vêtements du corps retrouvé correspondent à ceux qu’Ophélie portait le soir de sa disparition. Mais la police ne peut rien confirmer pour l’instant. La seule chose visible, a déclaré le commandant de police Gabor Toth, c’est que le corps a séjourné dans l’eau pendant plus de deux mois. La police hongroise a demandé une autopsie à des médecins légistes, et des tests ADN vont être effectués pour déterminer si le corps retrouvé est bien celui d’Ophélie. »

Allant au-delà de ce qui est requis pour comprendre la situation, la journaliste ne nous épargne donc aucun élément circonstanciel, même le plus trivial au regard du drame. On verra par la suite que des informations d’une toute autre ampleur n’auront pas droit à une telle profusion de détails. La présentation n’évite pas non plus les redondances – cela ne fait pourtant que commencer – ce qui est d’autant plus problématique que le tout est largement gorgé de conditionnel.

Or, le dossier n’est pas clos. Pour bien se faire entendre des auditeurs sans oreilles ou sans cœur, Agnès Bonfillon reprend la parole pour rajouter une couche… d’émotion bien plus que d’information : « Attente insoutenable pour la famille d’Ophélie mais également pour ses amis, ses proches, et les étudiants de son école de Reims qui depuis deux mois se sont mobilisés pour retrouver la jeune fille. Tous attendent les résultats de l’autopsie avec une grande inquiétude ». La journaliste passe la parole à un autre journaliste, qui embraye : « À Budapest comme en France, pas de réactions définitives, mais beaucoup d’émotion. On reste dans le non-dit ; Guillaume connaît bien Ophélie, il est lui aussi étudiant Érasmus en Hongrie, il s’est beaucoup mobilisé. Il a distribué des photos de la jeune fille, affiché des portraits ; hier soir il restait très prudent  ». Prudente, la rédaction de France Inter l’est beaucoup moins : son filet d’information déjà incertain s’amenuise à vue d’œil.

C’est donc autour de l’amie de la victime putative (on l’a entendu, la chose n’est pas sûre ce matin-là [2]) de parler : « Ce que j’ai compris, c’est qu’il fallait bien faire une autopsie pour voir qui était la fille, c’est tout ce que je sais. Une jeune fille, donc, qui doit correspondre à la description à mon avis d’Ophélie, donc après j’en sais pas plus pour le moment [suit un extrait difficilement audible dans lequel on comprend que le jeune homme attend pour se prononcer] ». Aucune information supplémentaire donc.

Le journaliste reprend (« En France aussi on attend l’autopsie. Le comité de soutien d’Ophélie a multiplié les démarches : rassemblements à Paris, marches silencieuses, chaînes humaines, réseaux sur Internet ») avant de laisser s’exprimer le Président du comité de soutien d’Ophélie. Ce dernier livre en une phrase l’essence du reportage, celle d’un quasi vide : « Un petit peu comme tout le monde, on est un peu sous le choc de cette annonce, il y a pas plus d’informations pour l’instant que ça , mais on est clairement sous le choc. Le premier sentiment qu’on a, c’est que tout ça est bizarre, tout ça malheureusement est bizarre. Si d’aventure c’était elle, c’est clair que aujourd’hui notre première pensée va pour la famille, qui est dans l’attente depuis deux mois et demi et qui va encore l’être en attendant le résultat de l’autopsie. On continue quoi qu’il arrive d’espérer… ».

Alors que l’on tourne en rond depuis le début du reportage sur le même manque d’éléments concrets et confirmés, ce qui est étrange pour une affaire placée en « une », le journaliste répète à nouveau des choses qui ont déjà été dites : « Les faits sont troublants : la jeune fille retrouvée porte le même type de vêtements qu’Ophélie, son corps est resté plus de deux mois dans l’eau ; selon la police, il y a de grandes chances que ce soit l’étudiante rémoise  ». Agnès Bonfillon termine : « La police hongroise, qui a prévu de donner une conférence de presse dans la matinée ». On est alors saisi d’une idée incongrue : et si les journalistes avaient attendu cette conférence de presse avant de faire durer 2’40 sur un contenu si fragile ?

2. L’affaire Shérazade (12’’).

Le journal enchaîne sur la condamnation à vingt ans de prison ferme de l’agresseur de Shérazade. Le fait divers, même s’il a été largement médiatisé, n’est nullement anecdotique : l’homme avait arrosé d’essence puis brûlé la jeune femme, son ancienne petite amie parce qu’elle refusait de l’épouser. Mais on en saura pas plus : aucune information, si ce n’est le fait que les jurés ont suivi les réquisitions du procureur. Shérazade a donc droit, elle, à un peu plus de dix secondes, en deuxième position tout de même de l’information nationale.

3. Une « information France Inter » : gang et tortures (1’40)

Vient le tour d’une « information France Inter » – on sait qu’il faut parfois se méfier de se genre d’exclusivité [3]. À nouveau un fait divers… et à nouveau beaucoup de conditionnel : « Cinq personnes ont été arrêtées mardi dernier dans le 19e arrondissement de Paris : toutes sont soupçonnées d’appartenir à un gang qui aurait agressé neuf personnes depuis septembre dernier, à chaque fois dans ce quartier sensible de la capitale. Parmi les victimes, certaines ont été torturées… ». Viennent les précisions d’un journaliste, qui évoque surtout le pistage de la police judiciaire à partir de la plainte de deux victimes, avant de laisser la parole à l’une d’entre elles en précisant au préalable : « agressé alors qu’il sortait d’un cinéma du 19e arrondissement, il est traîné dans une cave d’un immeuble voisin. Objectif des agresseurs : voler sa carte bleue et obtenir par tous les moyens ses codes bancaires ».

C’est au tour du récit de la victime. En tendant l’oreille, on entend les coupures du montage : ce n’est donc pas tout à fait une parole brute qui s’exprime. Une nouvelle fois, on a droit aux détails éprouvants du passage à tabac [4] Récit légitime d’une victime ? Sans doute. Mais exposition complaisante, flattant une curiosité malsaine, tout autant.

On réentend le journaliste (« Bilan : colonne vertébrale abîmée, fracture du plancher orbital et quelques gros hématomes. De son côté le gang s’enfuit avec trois cents euros… »), puis on passe à l’avocat de la victime. Il évoque ce que l’auditeur avait déjà compris tout seul : une « série d’agressions en bande avec des violences qui sont absolument inouïes au regard du butin », révélant un « mépris manifeste pour l’intégrité physique et la vie d’autrui ». Le journaliste termine sur la garde à vue et la mise en examen probable des suspects. Pour l’instant, beaucoup de victimes et de policiers ; en revanche, aucune information économique, politique ou sociale.

4. Un nouveau fait divers… (22’’)

Après bientôt cinq minutes de faits divers criminels, peut-être allons nous passer à une information nationale d’ « intérêt général » ? Peine perdue. Le sillon est si bien tracé qu’Agnès Bonfillon continue sur sa lancée : « Nous vous parlions hier de la disparition d’une grand-mère et de son petit-fils de trois ans (…). Hier les deux corps ont été retrouvés dans la voiture de la septuagénaire (…). Aucune piste n’est écartée par les enquêteurs, y compris celui du suicide, sachant qu’il y a dix-neuf ans le fils de la famille s’était tué de la même façon, au même endroit, et que les gendarmes n’ont relevé aucune trace de freins ».

5. La grève générale en Guadeloupe et Martinique (2’40)

Après un petit jingle, sans doute pour se remettre de ses émotions après un tel déluge de cadavres, enfin une information : la grève générale en Guadeloupe. Bien évidemment, celle-ci « paralyse totalement l’île ». L’enlisement des négociations est évoqué, puis la vie chère « au cœur du problème », avant qu’un reportage précise, « pour comprendre l’équation », les spécificités d’une économie antillaise « sous perfusion ». Après le reportage, assez détaillé et qui a le mérite de traiter économiquement du problème en signalant notamment que « les richesses tiennent en peu de mains » (blanches), Agnès Bonfillon reprend : « Quatrième semaine de grève générale en Guadeloupe donc, de paralysie [5] ; idem en Martinique depuis une semaine (…) Autrement dit le mouvement commence à faire tâche d’huile… ». L’enjeu est donc de taille : va-t-on par conséquent avoir droit à la parole d’un protagoniste ?

Oui… et non. C’était trop beau : voilà qu’on nous fait pleurer sur le sort des professionnels du tourisme en métropole, « très inquiets ». À qui offre-t-on le droit de s’exprimer publiquement ? Pas à un gréviste, bien évidemment, mais au Président du syndicat national des agences de voyage. Qui entonne une complainte prévisible : « On ne connaît que des annulations et des reports. Autrement dit, c’est plus de 10000 ou de 15000 personnes qui sont retenues par… cette non possibilité de donner des services de qualité. Économiquement, c’est aussi dramatique parce que c’est une chute du chiffre d’affaires qu’on peut chiffrer entre 10 et 15 millions d’euros. Il faudra des mois pour rattraper cette image de marque. Pour le touriste potentiel, nos amis antillais sont en train de scier la branche du tourisme sur laquelle ils auraient pu reposer une part de leur avenir ». Sans commentaires. L’émission entière étant consacrée à cette question, espérons qu’il y ait eu quelques effets de compensation…

6. Au fait, un détail (52’’) : récession économique, licenciements et patrons voyous

C’est à une sixième position peu honorable qu’on retrouve ce qui pouvait légitimement prétendre au rang d’information majeure, méritant éclaircissements et approfondissement (le PIB français recule !) : la récession économique en France. « Christine Lagarde prononce désormais ce mot, jusqu’ici tabou », nous explique-t-on, pour mentionner ensuite la « baisse des prévisions » de la ministre, euphémisme poli pour désigner (et dénier) des effets d’annonce notoirement manipulateurs.

Si la question sociale n’est certes pas complètement évacuée, son cadrage est soigneusement contrôlé : « De nombreux secteurs sont touchés de plein fouet par la crise, et puis, comme ArcelorMittal, il y a des investisseurs étrangers qui malgré des bénéfices préfèrent retirer leurs billes. C’est le cas de l’américain Atmel : vingt millions d’euros de profits et le géant américain de composants électroniques veut se débarrasser de son site à Rousset dans les Bouches du Rhône. 1400 salariés sont concernés. Le groupe avait pourtant touché des subventions pour venir s’installer dans la commune et [fut] même exonéré de taxe professionnelle pendant dix ans, on en reparle dans le journal de 8h. Au chapitre plans sociaux, selon Le Parisien, Air France envisage la suppression d’au moins 1000 postes ». Certes, on ne s’attendait pas à un exposé percutant et encore moins subversif des dommages sociaux créés par l’accumulation du capital. Mais tout cela est un peu juste pour qui ne peut attendre « le journal de 8h », sans compter la banalisation de ces expressions dévoyées devenues faussement « naturelles » (« plans sociaux ») qui appellent un chat un chien. On ne parle ici ni de délinquance (économique), ni d’insécurité (salariale), termes dont on connaît par ailleurs la fortune médiatique. Et la chose ne mérite, semble-t-il, que 52 secondes. De plus, là encore, les licenciés n’ont pas voix au chapitre. Cette lacune est particulièrement flagrante quand on la rapproche de la pluralité des prises de parole au cours du premier sujet de la matinée.

7. Mais revenons à l’essentiel… les faits divers : « Un corbeau à Carpentras » (1’30)

Pour qui espérait un crescendo qualitatif dans le traitement de l’information, la déception est rude. C’est en effet un nouveau fait divers, assurément peu glorieux, qui prolonge cette tranche d’information déjà édifiante. Il s’agit cette fois d’un « corbeau raciste » à Carpentras. « Depuis plusieurs jours, des patrons de bar reçoivent des lettres de menaces, d’intimidation : on leur demande (…) de ne plus servir les clients d’origine maghrébine ». Reportage : «  »Pour l’identité française » : c’est le titre de cette missive rédigée dans un français châtié, entrecoupé d’injures racistes… ». La journaliste donne la parole à une patronne de bistrot qui a reçu une telle lettre : « Ben y avait beaucoup de propos malveillants, des menaces, que si on servait les magh… la société maghrébine, on devrait s’attendre à des représailles ». Puis – journalisme d’investigation oblige – on tend le micro au patron du café d’en face, légitimement choqué par les propos racistes qu’il a aussi reçu. Puis vient le tour d’Hakim, « un habitué », « accoudé au comptoir », lui aussi « indigné ».

On piste enfin « l’émotion » jusqu’à la mairie, dont le premier adjoint est « issu de l’immigration ». Il a lui aussi reçu des lettres anonymes. Mais son indignation, ou en tout cas ce qu’en ont conservé les journalistes, s’exprime en termes très peu politiques et très marchands : « C’est détestable que des gens n’aient pas évolué, c’est détestable dans le sens où la population issue de l’immigration, c’est une clientèle comme une autre et qu’elle consomme ». Discours marchand… redoublé d’un discours un tantinet policier, à propos des « mesures à prendre » : « On est attentifs. On va prendre des mesures spécifiques pour surveiller chaque bar, mais on surveille l’ensemble des commerces de la ville ». Surveiller les commerces pour combattre le racisme, voilà qui est novateur et promet d’être efficace. En complément, les lettres ont été envoyées à la police scientifique pour analyse. Tout ceci ayant déjà duré 1’30, on se demande bien combien durera le reportage le jour où les résultats seront connus.

8. Un crash aérien sur une maison de banlieue (15’’)

L’auditeur qui serait déjà en manque de chair fraîche peut se rassasier de l’information suivante : un crash aérien sur une maison de banlieue aux Etats-Unis. On ne sait pas combien de passagers comptait l’appareil, mais on sait qu’il n’y a aucun survivant. Cela fait donc beaucoup de morts, mais étrangers : ils comptent moins, la queue de peloton du journal suffira. Leur place est du reste plus enviable que celle concédée à la politique étrangère.

9. La politique étrangère ? Bien sûr ! Seize secondes.

Vraiment, trois fois rien : Abdelaziz Bouteflika est candidat à sa propre succession. Hélas, il n’y a « aucun suspense », sa réélection est « évidente ». Pourquoi donc perdre du temps en faisant davantage qu’expédier en une phrase le fait que l’opposition boycotte le scrutin ? Sans doute ne faut-il pas chercher querelle à un régime ami. Rien sur la situation politique en Algérie, donc. Il est bien plus important de traiter d’un sujet d’urgence, qui permet de boucler la boucle…

10. Déjà en manque de sang ? C’est l’heure de… « Crim’ expo »

… « Les séries télévisées sur la police scientifique font un tabac ! » exulte Agnès Bonfillon sans dissimuler son plaisir. Cette déclaration de la plus haute importance permet d’enchaîner sur l’exposition « Crim’expo » à la Cité des sciences. Incontestablement, depuis dix minutes de journal, le thème criminel avait été dramatiquement négligé. La journaliste est ravie : « Jusqu’en janvier 2010, vous pouvez, quel que soit votre âge, endosser le rôle d’un policier chargé de résoudre un meurtre…  ». Le reportage, placé sous le signe ludique de Sherlock Holmes et rythmé par des voix d’enfants, permet de faire passer la pilule policière.

Le journal se termine sur la musique de Psychose, pour accompagner une plaisanterie d’Agnès Bonfillon  : « Et dire qu’on est vendredi 13 ! Tremblez, tremblez, tremblez… ». Hélas, l’auditeur, croyant avoir composé le numéro de la police plutôt qu’écouté les informations sur une grande chaîne de radio publique, est trop hébété pour avoir envie de rire.

Grégory Salle

Notes

[1] Précisons que celle-ci n’est mentionnée ici que parce qu’elle incarne des routines dont elle est loin d’être la seule responsable.

[2] Depuis, les analyses ADN ont confirmé que le corps retrouvé est bien celui de la jeune femme française.

[3] Voir notamment « Tripatouillages sur « l’ultra gauche », en direct de France Inter », suivi des « excuses ».

[4] « Pour bien être sûr que je donnais les bons codes, ben ils m’ont torturé pendant ces deux longues heures, donc à trois sur moi, s’acharner, coups de crosse de revolver sur le crâne… Puis ils m’ont brûlé des cigarettes, enfin une cigarette sur la peau, ils m’ont tordu le doigt, ils ont failli le casser d’ailleurs, j’ai pas encore récupéré toute la mobilité de mon doigt. Ils m’ont aussi foutu quasiment à poil à quatre pattes… avec une tentative de viol. Ils ont simulé mon exécution à l’arme à feu en me pointant le canon du revolver sur la tête sur la nuque. Donc du coup au bout d’un moment, voilà on reçoit des centaines de coups, mais en fait on les sent plus vraiment quoi ; on est un peu un sac à patates au sol et puis on attend que ça se passe quoi.  »

[5] On pourrait discuter des connotations péjoratives de ce motif de la « paralysie », qui suggère l’inactivité ou l’inertie là où il se déroule au contraire, d’une certaine manière, une intense activité.

        

 

La journée du 29 janvier (3) : Et, bien sûr, Jean-Pierre Pernaut…

Publié le 10 février 2009 par Henri Maler

Pour tout savoir sur une « journée noire » finalement « plutôt gris clair », il suffisait de regarder les JT de 13 h. de TF1 et de suivre leur guide…

Mercredi 28 janvier, JT de 13 heures sur TF1
Tempête sous un crâne

Après la minute rituelle consacrée à la météo, Jean-Pierre Pernaut hiérarchise l’information : «  Dans un instant bien sûr les suites de la tempête dans le Sud-ouest avec tous nos envoyés spéciaux et une situation toujours aussi difficile ce matin pour des centaines de milliers de gens. Mais d’abord [sic – la suite, en détachant bien les mots] la question que se posent tous [re-sic] les parents d’élèves aujourd’hui : le service minimum d’accueil sera-t-il assuré comme le veut la loi demain matin dans les écoles. Journée noire avec la grève dans l’éducation et dans tous les services publics. C’est pas facile à organiser en tout cas ».

En deux reportages – que le site de TF1 intitule ainsi : « Un service minimum d’accueil pas facile à organiser » et « Grève : Comment se rendre à son travail jeudi ? » – Bref, tout ce que vous vouliez savoir sur la « journée noire ».

«  Mais d’abord la question que se posent tous les parents d’élèves aujourd’hui : le service minimum d’accueil sera-t-il assuré […] » Suit alors un reportage réalisé à Saint Sébastien sur Loire.

Que se passe-t-il à Saint Sébastien sur Loire ? Si vous voulez le savoir, suivez la note [1]et vous bénéficierez d’informations de portée nationale et peut-être même internationale.

Et JPP enchaîne : « Voilà en tout cas, pour demain. Renseignez-vous bien établissement par établissement, car la situation sera très différente d’un endroit à l’autre, car les employés municipaux seront peut-être en grève aussi. Tous les syndicats appellent à cette journée d’action, SNCF, Education bien sûr, mais SNCF, RATP, réseau d’autobus, Aéroports, Journée noire [bis – voir plus haut] aussi pour les transports en commun. Ca a commencé d’ailleurs ce matin à Nancy, journée de grève dans les transports en commun pour réclamer des augmentations de salaire […] pas plus de 20 à 30 % des bus étaient en circulation. Demain ce sera donc pire dans toute la France, pour l’ensemble des transports en commun, et il va falloir s’organiser pour aller travailler . » Quant aux grévistes…

Suit alors un second reportage (d’1 mn 45 environ) qui s’ouvre sur des témoignages de non-grévistes : « J’ai un employeur extrêmement compréhensif, qui m’a dit de bosser chez moi , j’ai de la chance » – « Ben moi, sincèrement, je pense que je vais prendre une journée de RTT » – - « Demain, je vais venir, je viens en voiture le matin, et j’essaierai de repartir le soir en train. »« J’y serai pas, j’ai pris des congés donc voilà ». Reportage suivi d’un long commentaire sur les difficultés attendues dans les transports. Il débute ainsi : « Ils ont pris leurs précautions et ils ont raison, la journée s’annonce noire dans les transports. » Commentaire enrichi, à grand renfort de tableaux chiffrés, de précisions sur toutes les « perturbations » attendues.

Jean-Pierre Pernaut : – « Et ce matin au conseil des ministres Nicolas Sarkozy a évoqué cette journée de demain. Le gouvernement, a-t-il dit, est attentif et à l’écoute des problèmes des Français, mais il est déterminé à poursuivre toutes les réformes engagées. Venons-en, je vous le disais tout à l’heure, aux suites de la tempête […]  »

Et c’est tout : PAS UN MOT sur les motifs et les objectifs de la journée de grève et de manifestations. [2]

« Venons-en, je vous le disais tout à l’heure, aux suites de la tempête […]  » La tempête dans le Sud-Ouest, pas la tempête qui secoue le cerveau de Jean-Pierre Pernaut à chaque mobilisation d’ampleur (Voir « Annexe »)…


Jeudi 29 janvier, JT de 13 heures sur TF1
Un « Jeudi pas si noir »

Après la météo – « comme d’habitude et ça reste très important » – JPP enchaîne : « L’emploi, le pouvoir d’achat, la défense du service public, une journée nationale de mobilisation de tous les syndicats, c’est rare. Dans un instant on fera le point sur les grèves et les manifestations. Une journée très particulière en tout cas dans tous les départements touchés par la tempête. A Eauze dans le Gers… »  :

JPP présente ainsi un reportage que le site de TF1 intitule « Dans le sud-ouest la solidarité l’emporte sur la grève » (durée : 1 minute 30). La place accordée à ce reportage – en début de journal et avant de « faire le point sur les grèves et les manifestations » n’a rien d’anodin : la solidarité malgré la grève vaut mieux que la solidarité dans la grève. Le reportage lui-même est un véritable conte moral. Pour en profiter suivre la note [3]

- Jean Pierre Pernaut : – « On reparlera bien évidemment dans quelques minutes de la situation dans le Sud-ouest. Mais sur cette grève ailleurs en France autre son de cloche, mais en tout cas pas de chaos dans les transports en commun, pas d’énormes bouchons dans les villes. En revanche [sic], des manifestations, plus de 200 sont prévues aujourd’hui pour réclamer de nouvelles mesures face à la crise… »

Suit alors un reportage que le site de TF1 intitule « Grève : paroles de manifestants »
En régions, les manifestants se sont donnés rendez-vous dès jeudi matin. Une grande mobilisation dans les villes comme Marseille : « crise économique, remise en cause de l’âge de la retraite, suppression de postes, tous partagent les mêmes inquiétudes et veulent faire entendre leurs revendications  ». Mais sur TF1 on n’en entendra pratiquement aucune…

Tournée en images, habituelle un jour de grèves et de manifestation, mais qui ne dissimule pas l’ampleur de celles-ci : « A Lyon la mobilisation est plus forte que prévue, inattendue au point qu’organisateurs et forces de l’ordre ont été débordés, le cortège est parti avec beaucoup de retard et personne ne se risque à une estimation – A Clermont-Ferrand, il faut remonter à 2003 pour voir une telle manifestationAutre fait marquant de ces défilés, la forte mobilisation des salariés du privé. »

« Paroles de manifestants », ainsi que l’annonce le site de TF1 ? Les voici en version intégrale :

- Un mégaphone : « Carla, une chanson, une chanson »
- Des manifestants chantent en rond : « Nicolas, si tu savais, ta réforme… »
- Un manifestant : « Aujourd’hui, il est plus que temps de se bouger, de se mobiliser, sinon, quand est-ce qu’on va les arrêter ? »
- Un autre : « Quand on mégote quelques centimes pour les salariés, et qu’on donne sans contrôle, sans contrôle aucun, quelques milliards de fonds publics aux banques, c’est de l’indécence »
- Des manifestants défilant en criant : « Sarko, ça se voit, on est dans la rue ! »
- Un manifestant : « Pour le mois de février je travaillerai 4 jours, et pour le mois de mars je travaillerai 6 jours. J’ai une perte de salaires de plus de 500 euros mensuels (le journaliste : « Depuis combien de temps ? »).
Ca fait 3 ans que je chôme »

Avec ce reportage de 2 minutes, tout est dit sur les grèves et les manifestations, leurs motifs et leurs objectifs. Tous les reportages qui suivent sont consacrés aux effets de la grève sur les « usagers ».

- Jean Pierre Pernaut : « Oui et des manifestations très suivies (…) dans les villes de l’Ouest (…) Quant à la manifestation parisienne elle devrait être la plus importante. (…) On y attend beaucoup de monde, des fonctionnaires, des enseignants, mais aussi des salariés du privé que les syndicats appellent à défiler. Je vous l’ai dit , pas de chaos dans les transports, mais d’autres services publics sont très touchés par le mouvement . Quels en sont les effets dans une petite ville, par exemple Orchies dans le Nord ? »Ici commence une série de quatre reportages, finement présentés par JPP, et consacrés aux effets de la grève dans les écoles dans et à l’organisation de la garde des enfants (3 reportages qui prennent ensemble 3 minutes 30), ainsi qu’aux effets de la grève dans les transports (1 reportage d’1 minute 45). Où l’on apprend qu’une quarantaine d’enfants ont été accueillis à Saint-Léonard-de-Noblat grâce au service-minimum-d’accueil-désormais-obligatoire, que « c’est vraiment galère » pour un couple de parents brestois, qu’une usagère du RER B ne sera pas payée et qu’une autre va rater son concours à cause des grèves. Pour ceux qui voudraient davantage de précisions, rendez-vous en annexe.

Après le quatrième reportage, et malgré l’absence de « scènes de panique » dans les aéroports, JPP n’est pas totalement soulagé : « Voilà puis je vous rappelle ce chiffre : 25% de gréviste à La Poste je vous l’ai dit, et 23% à EDF selon les directions [des chiffres pas « archaïques » ceux-là : voir plus loin]. Aucun chiffre pour l’instant de l’impact des appels à la grève dans les entreprises privées. Et puis il y a une autre grève qui continue, elle aujourd’hui, grève générale en Guadeloupe. »

JPP vient de lancer ainsi un reportage que le site de TF1 intitule, à l’usage des touristes métropolitains, « La Guadeloupe, de l’île paradisiaque à l’île fantôme ». Il commence par un commentaire qui va directement à l’essentiel : « Ils avaient quitté au matin l’hiver parisien pour des vacances en manches courtes, et ils se réjouissaient de fuir sous les cocotiers guadeloupéens les grèves en métropole. Mauvaise pioche . Car à l’atterrissage à Pointe-à-Pitre, le paradis tropical avait baissé le rideau (…) Ceux-ci arrivent, et ont encore le cœur à rire, quoiqu’un peu jaune. Ceux-là repartent »

Une fois encore, PAS UN MOT sur la situation économique ou politique de l’île, les causes ou les revendications de cette grève pourtant « générale ». Et pour cause, le reportage est presque entièrement consacré aux touristes (de métropole). Les quatre phrases de fin [4] se souviennent, certes, de l’existence de « Guadeloupéens », mais sans donner plus d’informations…

Et JPP peut enfin passer aux effets de la tempête dans le sud-ouest.


Vendredi 30 janvier, JT de 13 heures sur TF1
Ouf ! C’est fini.

Après la météo (40 secondes), une grave question d’actualité, agrémentée d’un reportage, ouvre le journal : la « disparition des billets de 100 F Delacroix ce soir » (2 minutes). Puis les conséquences de la tempêtes dans le Sud-Ouest bénéficient de plusieurs reportages qui totalisent près de huit minutes, suivis d’un autre sur les inondations d’avant Noël sur la côte d’Azur. (1 mn 52) [5]

Le journal est commencé depuis 12 minutes 30 quand il est temps d’évoquer : « les manifestations et la grève de la veille ». Une évocation de trente-sept secondes.

Jean-Pierre Pernaut : – « Un million de manifestants pour le ministère de l’intérieur, 2 millions et demi pour les syndicats : les années passent et ce vieil archaïsme des querelles de chiffres continue. En tout cas, une forte mobilisation contre la crise, et quelques incidents après la manifestation parisienne du côté de la place de l’opéra [La suite illustrée par des images], entre un petit groupe de casseurs et les forces de l’ordre, feu de poubelles, victimes brisées, et une douzaine d’interpellations. Des incidents aussi en fin de manifestation à Saint Nazaire, il y a eu 8 blessés. Hier soir après cette journée de grève Nicolas Sarkozy évoquait l’inquiétude légitime des Français sur l’emploi notamment. Le chef de l’Etat a confirmé qu’il rencontrerait les syndicats dans quelques jours en février. »

Nous le savions déjà : JPP n’aime pas les querelles de chiffres. Le mardi 28 mars 2006, journée de grèves et de manifestations contre le CPE, on avait déjà perçu un certain agacement : « Deux fois plus de manifestants en général que la semaine précédentes qu’il s’agisse des chiffres donnés par les préfectures ou de ceux des syndicats : des chiffres que je ne vous donnerai pas car ils sont très différents donc n’ont pas d’intérêt . [6] Na-na-nère…

Le commentaire de 2009 reprend et complète celui de 2006. Ces « querelles » seront donc décrétées « archaïques ». En quoi ? On se le demande encore, surtout quand c’est le spécialiste des traditions qui se perdent qui s’indigne. Mais un jour sans doute, les journalistes de TF1 disposeront des moyens de faire eux-mêmes leurs propres comptes On se contentera donc, pour l’instant, de cette évaluation : « forte mobilisations ». Mais encore ?

Et surtout, « forte mobilisations » sur quels objectifs  ? « Contre la crise ». Et pourquoi pas « contre le mauvais temps » ? L’expression choisie dépolitise soigneusement les enjeux du conflit, alors que les manifestants ont clairement exprimé par leurs pancartes, leurs slogans, leurs discours (non-entendus sur TF1), le rejet d’une politique. Pour le saisir, il aurait suffi de diffuser les bonnes images, et non celles des affrontements de fin de manifestation.

37 secondes dédiées à la journée de grèves et de manifestations de la veille. 37 mots sur la mobilisation, 51 mots sur les incidents : ce petit décompte est une contribution à « ce vieil archaïsme des querelles de chiffres ». Il est vrai que Nicolas Sarkozy n’a eu droit qu’à 31 mots.

Et, c’est tout.

***Dans son court traité de psychiatrie – Média paranoïa –, Laurent Joffrin (« l’un de nos plus grands professionnels », ainsi que le proclame la quatrième de couverture), félicite TF1 : « La chaîne emploie des journalistes nombreux et compétents. Ils rechignent à jouer les supplétifs du pouvoir ». Et il poursuit : « Quant aux présentateurs, Patrick Poivre d’Arvor, Claire Chazal, Harry Roselmack ou Laurence Ferrari, contrairement à une idée reçue, ils ne font pas profession de veulerie politique ». Avoir oublié Jean-Pierre Pernaut dans cet éloge est parfaitement désobligeant, voire insultant.

Henri Maler

- Grâce aux transcriptions d’Eric et Olivier.

P.S. En honneur de Jean-Pierre Pernaut, voir aussi _ – « 10 juin 2003, 13 heures : le Journal de TF1 pris en otage pas les usagers », 16 juin 2003. – La tambouille de Jean-Pierre Pernaut sur TF1 (20 et 21 mars 2006), 30 avril 2006. – Vous reprendrez bien un peu de Pernaut ? (JT des 27 et 28 mars 2006), 19 avril 2006.



Annexe
- 29 janvier 2009 : Un « jeudi noir » plutôt « gris clair »

Pour, un reportage consacré aux grèves et aux manifestations (2 minutes, voir plus haut), quatre reportages dédiés aux usagers « face à la grève » (5 minutes 15).

- Et c’est parti pour un premier reportage intitulé « Les petites communes face à la grève ».

Commentaire : « A Orchies, petite commune de 7000 habitants, la journée commence dans le froid, il fait moins deux degrés, et sur le quai de la gare. Coup d’œil sur les écrans : pour Lille, il y a un TER sur deux… » Témoignage : « J’en ai marre, parce que c’est constamment, parce que je le prends depuis 20 ans le train, et c’est constamment… » Commentaire : « 7h 21, le train arrive, mais les voyageurs ne savent pas comment ils vont rentrer ce soir. Côté école, certaines sont complètement fermées, d’autres sont ouvertes, mais à moitié ! (…) D’autres ont choisi la formule « grand-parent » pour garder les enfants. (…) En centre-ville, le trésor public compte 50% de gréviste, mais à La Poste, tout fonctionne. » Une passante « Oui, La poste… ça va, comme d’habitude quoi, toujours du monde, mais comme d’habitude quoi ». Conclusion : « Comme partout en France, une journée pas comme les autres à Orchies, mais pas de jeudi noir non plus »

- Jean Pierre Pernaut : « La Poste où selon la direction y’avait 25% de grévistes dans toute la France ce matin. (…) Et dans toutes les écoles en tout cas on se demandait si le service minimum d’accueil désormais obligatoire serait organisé, pourrait être organisé. Dans une commune de Haute-Vienne, Saint-Léonard-de-Noblat… »

- Et c’est parti pour un deuxième reportage que le site de TF1 intitule : « Quel service minimum dans les écoles ? » qui nous apprend que… certaines écoles sont fermées et d’autres ne le sont pas, avec ces précisions inoubliables : « Une école maternelle quasi déserte… [une classe reste ouverte] Pratiquement aucun élève non plus à l’école primaire …[3 élèves présents] Journée très calme également du côté du collège et du lycée [37 élèves sur 600 sont présents] »

- Jean Pierre Pernaut : « Et puis à noter qu’à Rodez dans l’Aveyron le maire de la ville était confronté au même casse-tête pour organiser un service d’accueil. Symboliquement, il avait réquisitionné le préfet, l’inspecteur d’académie, les élus locaux, pour garder les enfants, ça n’a pas vraiment marché et d’ailleurs y’avait très peu d’enfants. Dans beaucoup d’écoles en tout cas, surtout les écoles maternelles, des directrices elles-mêmes se sont organisées pour que les parents ne soient pas dans l’embarras , à Brest, par exemple… »  :

- Et c’est parti pour un troisième reportage que le site de TF1 intitule : « Grève : une directrice de maternelle improvise… ». On y apprend ce qui s’est passé dans une petite école maternelle : « Trois classes sur cinq touchées par la grève, difficile pour les parents de ces élèves de maternelle de s’y retrouver ce matin. A 9h00, plusieurs familles n’avaient toujours pas trouvé de solution de garde pour leurs enfants » – Témoignage : «  On n’a plus de jour d’enfant malade, on n’a plus rien (…) pour nous c’est vraiment galère quoi  ». Commentaire : « Alors la directrice improvise (…) Anne Noyer [Directrice] aurait bien rejoint ses collègues grévistes, pour protester contre les réformes, mais pas question pour elle de laisser les parents dans l’embarras . » La directrice parle : « On a choisi après une épidémie de grippe et de gastroentérite de ne pas en rajouter, quand les parents ne pouvaient pas faire autrement et d’accueillir leurs enfants et de dépanner ceux qui étaient vraiment dans la galère. » Emouvant…

- Jean Pierre Pernaut : – « Donc, on s’organise. Du côté des transports je vous l’ai dit, on s’attendait à une journée noire, elle est plutôt gris clair , certes il y a des perturbations […]  ». Et JPP d’égrener les pourcentages d’autobus, de TGV, de trains Corail, de trains régionaux en circulation, ainsi que le pourcentage de grévistes (selon la direction, mais cela n’est pas précisé). Exhaustif, JPP qui poursuit : « Même chose dans la région parisienne, 80% des métros, des bus et des tramways roulent normalement. Seule la ligne B du RER est bloquée. Le point… » :

- Et c’est parti pour un quatrième reportage que le site de TF1 intitule « Grève : un jeudi pas si noir sur l’Ile-de-France » : « Mauvaise surprise ce matin dans cette gare de banlieue parisienne, sur le RER B le trafic est presque paralysé » – Témoignages : «  On va encore perdre une journée, et on sera pas payé, pis voilà, c’est génial  », « de toute façon, je passe un concours, donc c’est raté pour cette année. J’ai pas de train, je peux pas aller au concours, et je ne pourrais pas passer la suite des épreuves  » « je me suis levé, il était 5h30, faut espérer qu’on va pouvoir rentrer, surtout, c’est ça » – Suit un résumé de la situation dans les TGV, les trains régionaux, le métro. Et pour finir : « Dans les aéroports, pas non plus de scènes de panique (…) et aux abords des grandes agglomérations pas de bouchons interminables ». Soulagement…

Notes

[1] « Ici demain et les parents d’élèves le savent grâce à cet affichage, aux journaux et aux mots distribués depuis quelques jours dans les cahiers, le service minimum d’accueil sera bien mis en place, pour les enfants n’ayant pas d’autre solution. Mais toutes les écoles maternelles et primaires de Saint Sébastien ne seront pas ouvertes, loin de là. Un regroupement a été organisé par la mairie dans quatre des dix écoles. » Pourquoi ? Parce qu’elle ne dispose pas de personnels municipal suffisant pour ouvrir un accueil dans toutes les écoles. Le reportage nous mène alors au « Service enfance ». Commentaire : « Les appels des parents concernent aussi les repas, ils seront chauds en maternelle, mais pour les plus grands prévoir un pique-nique. » Seulement, voilà : « En mairie, on avoue qu’appliquer cette loi de service minimum d’accueil est un exercice très compliqué ». Pourquoi ? Parce que la mairie ne sait pas combien d’enfants lui seront confiés. Commentaire final  : « Puisqu’il est obligatoire, le service minimum d’accueil va donc exister à Saint Sébastien avec du personnel municipal, non gréviste et habituellement habilité à s’occuper d’enfants. Lors de la dernière grande grève dans l’éducation, il avait été utile ici pour 20 pour cent des enfants scolarisés dans les écoles primaires publiques. »

[2] A comparer avec le JT du lundi 27 mars 2006, veille de la journée de grèves et de manifestations contre le CPE. Un JT également entièrement dédié à la prévision d’un « mardi noir : « Vous reprendrez bien un peu de Pernaut ? ».

[3] « Dans le sud ouest la solidarité l’emporte sur la grève » – « Cette école ouvre ses portes pour la première fois depuis la tempête, un soulagement pour les parents (…) Dans cette commune de 4000 habitants, il n’y a donc aucune grève, les professeurs des écoles sont présents, ils peuvent accueillir jusqu’à 170 enfants. “Je suis gréviste par rapport à la politique appliquée à l’Ecole publique, mais bon vu la situation d’Eauze, vu la situation catastrophique de certains parents, on est là pour aider les parents, les soulager, que les enfants puissent venir” A quelques km de là même constat il faut encore réparer, 25 km de lignes et 1500 transformateurs, dans le Gers, 13000 foyers n’ont toujours pas d’électricité. “On va faire le maximum pour envoyer le courant le plus rapidement possible. Il n’y aura pas du tout d’heures de grève aujourd’hui.” A la Poste les facteurs continuent aussi leur tournée, depuis samedi ils rendent visite aux personnes isolées. “ Le coin est très endommagé, on est tous très inquiet par rapport à ça. Après, la grève, on comprend hein, mais on a notre tête, notre estomac même, est vraiment localisé. Voilà.” “On était solidaire mais on est obligé de passer chez les gens, ils nous attendent un peu comme le messie, c’est triste à dire.” Au milieu de la matinée un rassemblement a tout de même eu lieu sur la place du marché, mais dans le Gers, la priorité aujourd’hui reste d’aider les personnes encore isolées. »

[4] « la Guadeloupe vit au ralenti depuis maintenant plus d’une semaine de grève générale. Les Guadeloupéens en sont réduits à suivre à la radio les interminables négociations qui opposent les syndicats locaux aux pouvoirs publics, sans grand espoir (un taxi : « ça ne servira à rien du tout »). Et effectivement, les discussions sont ce matin au point mort, tout comme la plupart des voitures de l’île. Les stations service ne servent plus depuis maintenant presque dix jours, et le nombre de ceux qui roulent encore diminue d’heure en heure. »

[5] Voici la liste de ces reportages selon les titres donnés par le site de TF1 : « Derniers jours pour échanger les billets de 100 francs » – « A Sabres, les habitants constatent encore les dégâts » – « Les artisans sont débordés en Aquitaine » – « Des élevages de volailles ont été décimés par la tempête » – « Les peupleraies de Haute-Garonne ont été ravagées » – « Le Lavandou pleure encore plus d’un mois après les inondations ».

[6] « Vous reprendrez bien un peu de Pernaut ? ».

Laisser un commentaire

 

Kabylie News |
Ensemble, Préservons Rognac... |
Elections 2008 Municipales ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Transferring the UNITED NAT...
| l'Algérie au quotidien
| Yüzyıla Ağıt