L’AFFAIRE MUMIA ABU JAMAL

Posté par issopha le 4 octobre 2007

L’AFFAIRE MUMIA ABU JAMAL 

  

Tout le monde ou presque a déjà entendu le nom de Mumia Abu-Jamal. Voilà déjà plus de 20 ans que ce journaliste noir américain est enfermé dans une prison de Pennsylvanie, en attente de son exécution. 20 ans que des milliers de personnes à travers le monde se mobilisent pour obtenir une révision complète de son jugement. Mais pour mieux comprendre les causes de cette mobilisation, souvent reprise d’ailleurs par de nombreux artistes militants, il convient de nous attacher ici à proposer un rappel historique des faits, et de montrer de manière non-exhaustive un certain nombre de contradictions qui devraient en toute logique amener à une révision du procès.

Qui est Mumia Abu-Jamal ?

Wesley Cook est né le 24 avril 1954 dans les quartiers pauvres de Philadelphie, Pennsylvanie. Il grandit donc dans ce milieu ghettoisé, dans lequel une police raciste impose sa loi à une communauté noire complètement mise à l’écart.

Nous sommes dans les années 60, époque de l’arrivée de discours nouveaux concernant la condition des noirs américains, avec les deux grands leaders que sont Martin Luther King et Malcolm X. Le jeune Wesley, devenu Mumia après la rencontre au lycée d’un enseignant kenyan de Swahili qui attribue à ses élèves des prénoms africains, s’engage dans le militantisme. Il faut savoir que le climat de l’époque est particulièrement hostile aux mouvements progressistes. Ainsi, le FBI met en place en 1968 le programme « Cointelpro » (Counter Intelligence Program), dont l’objectif revendiqué est d’anéantir par tous les moyens les aspirations des jeunes révolutionnaires. La même année, alors qu’il n’est âgé que de 14 ans, Mumia se rend à une manifestation lors du meeting pour l’investiture à la présidence de George Wallace, alors gouverneur de l’Alabama, et farouche défenseur des lois ségrégationnistes. Agressé par des blancs, Mumia est également frappé au visage par un policier, dont il dira plus tard : « Je voue une éternelle reconnaissance à ce flic anonyme, car son coup de pied m’a expédié tout droit chez les Panthères Noires ».

En 1969, Mumia fonde en effet la section locale des Black Panthers à Philadelphie, et prend très vite d’importantes responsabilités en en devenant l’un des porte-paroles ainsi que le ministre de la communication. Il rédige également des articles pour l’organe central du parti. Ces nombreuses activités lui valent bien sûr une surveillance accrue de la part des autorités américaines, dont les attaques envers les Black Panthers ne cessent de s’aggraver.

En 1971, Mumia travaille comme journaliste et chroniqueur dans une radio de Philadelphie, ce qui lui vaudra le désormais célèbre surnom de « voix des sans-voix ». Son travail de journaliste est très bien reconnu, et il deviendra d’ailleurs en 1981 président de l’Association des Journalistes Noirs de Philadelphie.

Malgré son degré important d’investissement au sein des Black Panthers, Mumia quitte le mouvement en 1974, dégoûté par la tournure auto-destructive des évènements : les Panthers se tuent entre eux, gangrénées par des rivalités internes. « Je me suis dit avec amertume que jamais je ne rejoindrai une autre organisation ». Il croise alors sur sa route l’organisation MOVE, fondée par John Africa. Il s’attache dès lors à produire de fidèles reportages sur ce mouvement, mélange de groupuscule politique et de communauté libertaire, vouant un culte aux racines africaines, et dénonçant les inégalités et le racisme. Mumia doit faire face aux sévères critiques de ses employeurs d’une part, de la police d’autre part. Ses papiers s’imprègnent peu à peu des thèses de John Africa, mélant radicalité politique, revendication identitaire, et libéralisation des moeurs. Il perd son emploi fixe, reste pigiste mais devient chauffeur de taxi pour survivre…

Que s’est-il passé le 9 décembre 1981 ?

Vers 4h du matin cette fameuse nuit, David Faulkner, officier de police, arrête un jeune noir coupable d’avoir pris une rue en sens interdit. Il s’agit de William Cook, petit frère de Mumia. Une altercation éclate entre les deux hommes. Le policier fait par deux fois appel à des renforts, et frappe Cook de sa lampe électrique pour le maîtriser. Soudain arrive Mumia. Alerté par le bruit alors qu’il était dans son taxi non loin de là, il se rue sur le policier pour défendre son frère. Des coups de feu.

Quand la police arrive une minute plus tard, Mumia est assis, une balle dans la poitrine, son pistolet à côté de lui… il manque 5 balles dans le chargeur. Faulkner quant à lui est déjà mort, achevé d’une balle dans la tête. Mumia est emmené et tabassé par les policiers pour qui sa culpabilité est évidente. Qu’en est-il réellement ?

Témoignages, preuves, et contradictions

Joe McGill, procureur de l’Etat de Pennsylvanie, dispose du soutien de toute la police de Philadelphie et de crédits illimités afin de faire tomber la tête du « tueur de flic », qui doit se contenter d’un avocat commis d’office, et sans aucun moyen financier.

Les balles trouvées dans le corps de Faulkner correspondent au type d’arme que possédait Mumia. Mais aucun test n’est effectué lors de l’interpellation pour savoir si Mumia a des traces de poudre sur les mains. Faute de crédit, ce dernier ne peut engager un expert en balistique, et il ne sera donc jamais établi que les balles provenait de l’arme de Mumia… qui pouvait très bien être à moitié vide avant les faits.

Quatre témoins sont produits par l’accusation. Deux ont simplement vu Mumia courrir vers le policier. Les deux autres auront un rôle majeur dans le verdict.
Cynthia White, prostituée présente sur les lieux, déclare avoir vu Mumia tirer sur Faulkner, et Robert Chobert, chauffeur de taxi garé derrière la voiture de police, affirme que Mumia a achevé le policier à terre.

Mais une autre prostituée, Veronica Jones, déclare au moment des faits à la police avoir vu deux hommes s’enfuir quelques minutes après le meurtre. Convoquée à la barre par l’avocat de Mumia, elle revient sur son premier témoignage, et affirme qu’elle était trop intoxiquée pour avoir un souvenir clair. Deborah Kordansky, une habitante du quartier, a quant à elle vu un homme s’enfuir. Mais la police ne communique pas à la défense les coordonnées des témoins, et cette femme ne pourra pas témoigner au tribunal faute d’avoir été retrouvée…

L’élément décisif vient finalement de la police : deux officiers accompagnant Mumia vers l’hôpital se souviennent l’avoir entendu se vanter du meurtre. Un double témoignage capital, bien que produit… dix jours après les faits ! L’avocat de Mumia demande à faire témoigner Gary Wakshul, policier responsable du transfert vers l’hôpital, qui a écrit dans son rapport : « le nègre ne fit aucun commentaire ». En vain : Wakshul est officiellement parti en vacances…  

  

Le verdict du juge Sabo

Une chose est claire durant ce procès : Mumia refuse de se défendre rationnellement, en restant flou sur sa version des faits, préférant remettre en cause la cour et le système judiciaire tout entier. Son frère ne vient pas témoigner. Autant d’éléments qui l’accablent…

Le 4 juillet 1982, Mumia est reconnu coupable du meurtre de l’officier Faulkner. Reste à définir la peine. Pour cela, il faut déterminer s’il y a eu préméditation : évidemment non, vu les circonstances. Mais le juge en charge du procès, Albert Sabo, invente le terme antinomique de « préméditation instantanée », qu’il voit dans le fait que la victime a été achevée… De plus, Sabo bafoue le droit américain en autorisant le procureur à lire un extrait d’un ancien article de Mumia. En effet,
la Constitution interdit qu’on retienne une opinion politique contre un prévenu. A la question « Que pensez-vous des affrontements avec la police ? », Mumia répondait dans ce texte « Le pouvoir est au bout du fusil ». La lecture complète de l’article aurait montré que cette citation de Mao s’appliquait tout autant aux violences policières… Léger détail supplémentaire : ce texte a été écrit alors que Mumia était âgé de… 16 ans.

Il convient de présenter ce fameux juge Sabo, détenteur du triste record du plus grand nombre d’accusés envoyés dans le couloir de la mort. Il est reconnu par nombre de ses pairs comme un raciste notoire, inéquitable dans ses jugements, adepte de pratiques d’intimidation envers la défense. Onze des condamnations à mort prononcées par Sabo ont été partiellement ou totalement infirmées par des cours d’appels… les onze personnes concernées étaient noires. Nous vous renvoyons à au site du Cosimapp pour en savoir plus sur ce juge et ses méthodes :

Mensonges et manipulations

La liste des éléments anormaux dans ce procès est énorme, voici quelques uns des plus flagrants.

- Gary Wakshul, le policier en charge du transfert de Mumia à l’hôpital le soir du meurtre, était bien chez lui et disponible lors du procès, contrairement à ce qui fut dit par la police au moment du jugement.

- Le médecin légiste avait écrit dans son rapport que Faulkner avait été tué d’un calibre 44, alors que Mumia possédait un calibre 38. Cette partie du rapport ne fut jamais montrée à l’avocat de Mumia lors du procès.

- Cynthia White et Robert Chobert, dont les témoignages jouèrent un rôle capital dans la condamnation de Mumia, étaient sur le coup de poursuites judiciaires, qui furent abandonnées après l’affaire. Veronica Jones, qui s’était rétractée lors de l’audience, revint sur son témoignage en 1996, et affirma avoir subi des pressions policières pour mentir lors de l’audience. Elle fut arrêtée.

Les révélations d’Arnold Beverly

Le 4 mai 2001, Mumia et son frère donnent enfin leur version des faits : Mumia nie avoir tiré, son frère confirme. Le même jour, les défenseurs de Mumia transmettent à la justice les aveux d’Arnold Beverly, tueur à gage, qui affirme avoir été payé par des policiers corrompus pour abattre Faulkner. Une révélation qui change totalement le visage de l’affaire, dévoilant un complot impliquant la police de Philadelphie, et faisant totalement tombée les théories de l’accusation. Mumia ne serait alors qu’un bouc-émissaire, un énième activiste politique gênant le pouvoir et victime (par coïncidence ?) d’un complot. Une théorie plus que crédible quand on sait de quoi ont toujours été capables les autorités américaines…

Conclusion

Il est évident que Mumia Abu-Jamal n’a pas bénéficié d’un jugement équitable, et à ce titre sa condamnation doit être annulée et révisée. En décembre 2001, un juge casse la condamnation à mort, mais il n’est pas question de revoir la culpabilité de Mumia, qui croupit toujours aujourd’hui en prison, dans l’attente que les longues procédures judiciaires arrivent à leur terme. De très nombreuses associations soutiennent au jour le jour son équipe d’avocats. On ne peut donc que souhaiter une révision complète de l’affaire, et que la vérité soit enfin dévoilée.

Il est important de re-préciser que le présent article est très loin d’être exhaustif sur les tenants et aboutissants de cette sombre affaire, mais il permet d’en savoir plus sur Mumia Abu-Jamal et les conditions de sa condamnation. Je vous renvois donc aux sources citées ci-dessous pour aller plus loin… et il y a vraiment matière !

Sources

- http://www.cosimapp-mumia.org : l’indispensable site du COSIMAPP, en français. Vous y trouverez tous les détails de l’affaire tout au long de nombreux dossiers, et une page de liens très fournie.
- Le nouvel observateur daté du 8-14 juin 2000 : article de Laurent Joffrin, titré : « Mumia Abu-Jamal : celui qui ne doit pas mourir ».
 


  

JB
mise en ligne : 07.12.2002 

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»
Mumia Abu-Jamal – En direct du couloir de la mort

LIEN
»
www.cosimapp-mumia.org

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