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Dépolitiser les chiffres du chômage

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

Dépolitiser les chiffres du chômage

 

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Le fétichisme autour du taux de chômage permet aux gouvernements d’occulter le sous emploi et la précarité. Entretien avec Thomas Coutrot du collectif « Les autres chiffres du chômage » à la veille de ses Etats Généraux.

Quand le collectif « les autres chiffres du chômage » est né il y a six mois, notre objectif était double : sortir par le haut de la polémique sur le chiffre du chômage et les radiations qui commençait à tourner en rond ; et imposer le thème du sous emploi et de la précarité dans la campagne électorale. Sur ce deuxième point, on ne peut pas dire que nous ayons remporté un franc succès… En revanche, avec les Etats généraux des chiffres du chômage et de la précarité que nous organisons le 29 mai, nous allons enfin débattre des nouveaux indicateurs nécessaires pour refléter le marché du travail et ses mutations. Le taux de chômage publié toutes les fins de mois reflète de moins en moins la réalité des problèmes de l’emploi. Et s’appuyer sur un chiffre unique pour rendre compte de l’insécurité sur le marché du travail n’a aucun sens. Depuis le début des années 90 en réalité, le niveau chômage est resté à peu près stable, oscillant autour de 9 à 10%. Mais au fond, les vrais changements de l’emploi en France ne sont pas là. Il faut observer plutôt ce qu’on appelle « l’emploi inadéquat » : les bas salaires, les contrats précaires, les conditions de travail dégradées, l’emploi sous-qualifié… c’est dans ces réalités-là, masquées par les batailles autour du chiffre du chômage, que se jouent les vraies transformation de l’emploi. Ce qui, bien sûr, ne veut pas dire que la question du chômage n’est pas importante : c’est justement le maintien d’un chômage de masse, autour de 10%, qui favorise la déstructuration de la norme d’emploi, l’éclatement des statuts, la flexibilisation des horaires…

Ce fétichisme autour du taux de chômage publié chaque mois n’est pas nouveau. Dès l’explosion du chômage dans les années 70, il est devenu un chiffre central dans les débats politiques et économiques, commenté mois après mois dans les médias. Quand le nombre de demandeurs d’emploi passait à 500.000, puis à un million et un million et demi… ces chiffres traduisaient évidemment une transformation profonde de la société. Mais dès la moitié des années 80, des statisticiens ont commencé à dire qu’on ne pouvait se contenter de surveiller le taux de chômage, un indicateur imparfait et insuffisant. Déjà, à l’époque, on comprenait mal pourquoi les chiffres du chômage BIT et les chiffres de l’ANPE ne suivaient pas la même évolution… La polémique d’aujourd’hui n’est donc pas nouvelle ! En 1986, suite à ces difficultés, le rapport Malinvaud (alors directeur général de l’Insee) proposait de modifier le mode de calcul du chômage (ce qui a été en partie fait) et de diversifier les indicateurs pour mesurer l’évolution du marché de l’emploi (ce qui reste à faire…). Depuis 20 ans, donc, les lacunes des chiffres officiels sont bien connues. Et les pouvoirs publics n’ont toujours pas réformé les modes de production des statistiques. Pour une raison simple : pour un gouvernement, le chiffre du chômage est un indicateur sur lequel il peut agir, notamment grâce au traitement statistique du chômage : des modifications « techniques » dans la gestion des demandeurs d’emploi par l’ANPE, qui font soudainement baisser le nombre officiel de chômeurs, par un jeu d’écriture. Les gouvernements successifs ne veulent surtout pas perdre le monopole de ce chiffre et bloquent toute tentative de réforme. Ce serait perdre un puissant outil de communication sur lequel ils ont une influence… « Tout ce passe comme si », comme aurait dit Bourdieu, il y avait une sorte de consensus entre droite et gauche pour maintenir le statu quo.

Quelques exemples. En 1992, c’est à dire quelques mois avant les législatives de 1993, Martine Aubry, Ministre du Travail, décide de « s’attaquer » au chômage de longue durée. Elle fait alors convoquer 900.000 chômeurs de longue durée par l’ANPE, pour que celle-ci leur propose un emploi, un stage, une formation. Effet collatéral immanquable : 5 à 10% d’entre eux ne se présentent pas au rendez-vous, se font radier et donc disparaissent des chiffres officiels. Entre 1998 et 2000, pour des raisons administratives encore non élucidées, on observe un déplacement massif de demandeurs d’emploi inscrits sur les listes de l’ANPE en catégorie 1, celle que met en avant la statistique officielle, vers les catégories 2 et 3, moins visibles. A nouveau depuis le mois de juin 2005, les innovations se sont multipliées dans la manière de gérer les chômeurs : les licenciés économiques signataires d’une Convention de reclassement personnalisé (CRP) ou d’un Contrat de transition professionnel (CTP) sont glissés vers la catégorie 5 ; l’ANPE a réduit le temps donné aux chômeurs pour actualiser leur situation dans les premiers jours du mois, ce qui accroît les radiations pour « absences au contrôle » ; la réforme de l’Unedic réduit la proportion de chômeurs indemnisés, et donc l’incitation des chômeurs à rester inscrits à l’ANPE… Tous ces arrangements font que la baisse du chômage tout au long de l’année 2006 a été largement artificielle. Quand l’Insee va recaler les chiffres de l’ANPE sur son enquête emploi [1] , à l’automne – ce qu’il aurait dû faire dès mars, mais l’invocation de « problèmes techniques » lui a servi à repousser cet ajustement après les élections – le taux de chômage sera très probablement réévalué à près de 9%.

Les chiffres de l’ANPE ne sont donc pas « truqués », mais leur évolution reflète souvent tout autre chose que l’évolution du chômage. Il faut donc réclamer plus de transparence sur la manière dont la gestion administrative des chômeurs impacte le nombre de demandeurs d’emploi inscrits. Il faut dépolitiser ces chiffres : ils sont un enjeu politique excessivement chargé, comme l’a montré ces dernières années l’habitude prise par les ministres – et même le président de la république ! – de « griller » l’embargo en annonçant le chiffre mensuel avant même sa publication officielle. La fabrication des chiffres du chômage doit redevenir une affaire technique et non politique. Il faudrait que l’Insee, l’ANPE et la Dares travaillent ensemble en toute transparence et en rendant régulièrement des comptes au CNIS [2] . Peut-être aussi devrait-on recaler les chiffres de l’ANPE sur l’enquête emploi de l’Insee tous les trimestres, et non plus seulement chaque année. Pourquoi ne pas publier les chiffres mensuels du chômage avec un intervalle de confiance, c’est à dire une fourchette ? Bien sûr les médias n’aiment pas ça : un taux de chômage « entre 8.7 et 9.1% », c’est moins parlant qu’un chiffre unique de 8,9%. Mais la « fourchette » fait apparaître l’absurdité de commenter des évolutions mensuelles du chômage de 0,1 ou 0,2 points, qui n’ont souvent pas de signification réelle.

Le taux de chômage est un indicateur important, mais insuffisant. Il faut lui adjoindre quelques indicateurs bien choisis. Lesquels ? Il faut construire un consensus dans la société autour de ces nouveaux indicateurs : que veut on mesurer et par quel moyen ? L’insécurité sur le marché du travail ? Mais selon quelles dimensions ? Le statut d’emploi ? Les conditions de travail ? Les qualifications ? Par exemple, la construction d’un indicateur sur ce dernier thème permettrait de montrer l’augmentation des phénomènes de déclassement professionnel : l’écart entre le niveau de formation des personnes et le niveau des emplois auxquels ils sont affectés. On verrait alors que cet écart s’est accru dans les années 90. Alors que les politiques de l’emploi visent à favoriser les emplois non qualifiés, la France produit parallèlement des salariés de plus en plus diplômés. C’est une source d’insatisfaction croissante, on l’a bien vu ave le mouvement contre le CPE où les jeunes étudiants ont montré qu’ils ne voulaient pas d’emplois « au rabais ». Il existe évidemment une résistance à la mise en place d’indicateurs alternatifs. Ainsi pour l’indicateur de déclassement professionnel : les décideurs politiques ne sont pas forcément favorables à ce qu’un tel indicateur soit rendu public et deviennent un élément fort du débat social, dans la mesure où il permet de soulever les contradictions des politiques menées. De même, quand un gouvernement développe des emplois aidés ou instaure le CNE ou le CPE, il ne souhaite pas forcément que ces contrats viennent gonfler un nouvel indicateur de « précarisation de l’emploi ».

Toute mesure statistique repose sur des conventions. Aujourd’hui, il faut débattre et adopter des conventions qui permettent enfin de mesurer et donc de mettre en visibilité les phénomènes de sous-emploi et d’insécurité sur le marché du travail. Le taux de chômage BIT lui aussi, repose sur une convention : ainsi il ne faut pas avoir travaillé une seule heure dans la semaine précédant l’enquête pour être comptabilisé comme chômeur. Cela peut paraître absurdement restrictif, mais c’est une condition qui a été discutée, largement acceptée d’abord par les statisticiens, puis dans le débat public. Aujourd’hui, il faut se mettre d’accord politiquement et techniquement sur ce qu’est un bas salaire, un emploi précaire, un travail insoutenable… si l’on veut vraiment faire de la précarisation un enjeu politique et social majeur. Sinon, on risque de favoriser la validation de politiques pour « l’emploi à tout prix » qui ne feront qu’aggraver la question sociale.



Propos recueillis par Sonya Faure

P.-S.

Etats généraux des chiffres du chômage et de la précarité : Paris, 29 mai, 13h30-18h00. Sur inscription à : chiffresduchomage@gmail.com

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Thomas Coutrot


 

Thomas Coutrot, 51 ans, est économiste, membre du Conseil scientifique d’Attac et du Réseau d’alerte sur les inégalités, auteur de « L’entreprise néolibérale, nouvelle utopie capitaliste ? » (La Découverte, 1998), « Critique de l’organisation du travail » (La Découverte, 2002), « Démocratie contre capitalisme » (La Dispute, 2005). Il est membre et cofondateur du Collectif ACDC qui ont dénoncé pendant la campagne la manipulation des chiffres officiels du chômage.

Pourquoi ce texte?

A l’occasion des Etats généraux des chiffres du chômage et de la précarité, le 29 mai, Thomas Coutrot membre du collectif de statisticiens ACDC (Les autres chiffres du chômage) revient sur le fétichisme politique et médiatique qui entoure le taux de chômage mensuel. Ce chiffre monopolise les débats… et permet au pouvoirs public de ne pas parler d’autre chose, de la précarité ou du déclassement par exemple. Thomas Coutrot donne quelques pistes pour que chiffres et statistiques publiques reflètent plus justement la réalité du marché du travail. Etats généraux des chiffres du chômage et de la précarité : Paris, 29 mai, 13h30-18h00. Sur inscription à : chiffresduchomage@gmail.com

Notes

[1] Chaque année, en principe au mois de mars, les chiffres du chômage, qui ont été estimés au fil des douze mois précédents grâce aux données de l’ANPE, sont réévalués sur la base des résultats de l’Enquête emploi de l’Insee. C’est ce « recalage » qui a été repoussé par l’Insee à octobre, car l’enquête ne montrait aucune baisse du chômage entre 2005 et 2006.

[2] Conseil national de l’information statistique : un organisme abrité par l’Insee, où siègent les représentants des partenaires sociaux, et qui est garant de la qualité et de la pertinence des évolutions du système statistique public.

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« Le dévoilement de la domination va peut-être permettre de lutter contre cette domination

Posté par issopha le 28 septembre 2007

« Le dévoilement de la domination va peut-être permettre de lutter

contre cette domination »

 

Inaugurée en 1964 avec la publication (avec Jean-Claude Passeron) des Héritiers, l’analyse de l’école constitue un des éléments centraux de l’œuvre de Pierre Bourdieu. Cet entretien avec une jeune agrégée de sciences économiques et sociales interroge directement la capacité de la sociologie à dépasser le simple constat d’une école, instance de reproduction des inégalités sociales, pour davantage offrir les instruments de lutte contre la violence symbolique dont l’institution scolaire est le cadre. Ce sont ainsi les pertinences, mais aussi les limites (inhérentes notamment à un certain misérabilisme), de la sociologie critique de Bourdieu qui sont ici soulignées.

Mouvements : Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Karine B. : Je suis agrégée de sciences économiques et sociales. J’ai fait l’inverse de la majorité des professeurs : j’ai commencé dans des lycées assez bourgeois, et maintenant, depuis deux ans, j’enseigne dans des lycées de ZEP. Les sciences économiques et sociales (SES) ne s’enseignent qu’en lycée d’enseignement général. Elles s’enseignent maintenant sous forme optionnelle en seconde – ceci dit, c’est une option que choisissent quand même une majorité d’élèves. Ensuite, ça s’enseigne de manière plus approfondie dans la filière ES.

M. : Bourdieu est-il officiellement au programme ?

K. B. : Oui. Il y a une vraie reconnaissance institutionnelle de Bourdieu, il fait partie des auteurs qu’on étudie en première et en terminale. En revanche, il n’est pas officiellement au programme en seconde.

M. : À quelle occasion évoquez-vous Bourdieu dans votre enseignement ?

K. B. : Je parle beaucoup de Bourdieu en première quand on analyse la stratification sociale, est-ce qu’il y a encore des classes sociales ? etc. J’en parle aussi en seconde quand j’essaie d’expliquer les inégalités scolaires aux élèves. Les inégalités scolaires ne sont pas au programme en seconde, mais ça me semble quelque chose d’extrêmement important, d’autant que 80 % des élèves de seconde ne feront plus de sociologie après. Donc, et même si ce n’est pas officiellement au programme, je l’aborde à partir du thème de la famille. La famille est le seul thème de sociologie que l’on ait en seconde, et pour illustrer la socialisation familiale je prends l’exemple des inégalités scolaires.

Pour moi, un des objectifs de l’enseignement de la sociologie au lycée, c’est de faire comprendre aux élèves la notion – même si après on la discute, on la nuance, etc. – de déterminisme social. Les élèves ont a priori l’idée que chacun est libre de construire son destin, que le destin social des individus ne naît que de leur intelligence, de leur volonté, de leur travail… Ils sont vraiment très rétifs devant cette idée de déterminisme. Et pour le coup, les inégalités scolaires, c’est une façon – un peu violente, d’ailleurs – de leur montrer que ce déterminisme existe, et que chacun n’a pas les mêmes chances, au départ, de réussir à l’école. En général, quand je traite des inégalités, j’organise un débat sur les inégalités de revenus et il apparaît assez vite que, pour beaucoup d’élèves, ces inégalités sont justifiées parce qu’elles reflètent les inégalités de diplômes. Et que, comme elles reflètent les inégalités de diplômes, il est normal que les personnes qui ont beaucoup travaillé à l’école soient plus rémunérées que celles qui n’ont pas travaillé à l’école. Donc, c’est important de leur montrer que, pour ceux qui ont des hauts revenus et des hauts diplômes, ce n’est pas vraiment de l’ordre du mérite personnel, mais plutôt que tout le monde n’a pas des chances égales au départ.

Mon métier, je le fais dans un sens très militant. C’est-à-dire que la neutralité professorale, je m’assois dessus tranquillement… Je ne suis pas du tout un cas isolé, et beaucoup d’enseignants voient leur métier comme ça. La majorité des enseignants de SES du secondaire que j’ai rencontrés sont très influencés par la pensée de Bourdieu, et plutôt marqués à gauche. Et c’est vrai que là, pour le coup, il y a une vraie influence de Bourdieu dans l’idée que le dévoilement de la domination va peut-être permettre de lutter contre cette domination. Il y a cette idée là qui guide mon travail quand j’enseigne la sociologie. Après, ce qu’il est intéressant de savoir, c’est justement si ce mécanisme de dévoilement de la domination fonctionne.

M. : Alors ?

K.B. : Eh bien, oui et non. Ça fonctionne de manière pratique pour certains élèves, mais ça ne fonctionne pas dans le sens d’une conscientisation politique. Il y a trois fonctions dans ce cours. Vous avez d’abord la fonction d’explication de la réalité sociale, comme dans tout cours de sciences économiques et sociales. Vous avez ensuite la fonction presque de conscientisation politique, de faire connaître cette domination au profit d’une lutte collective contre cette domination, mais ça je ne l’ai pas vu encore fonctionner ; le jour où ça m’arrivera ça sera une grande victoire ! Et puis vous avez la troisième fonction, qui est une fonction pratique, c’est-à-dire « vous êtes en échec scolaire – parce que la plupart sont en échec scolaire – je vais vous expliquer en partie pourquoi vous êtes en échec scolaire, et peut-être qu’en vous l’expliquant vous allez comprendre où sont vos problèmes et du coup vous allez pouvoir y remédier ». Et ce qui est assez intéressant, c’est que parfois ce troisième objectif est atteint. Pour certains élèves, le fait de leur expliquer que le langage attendu à l’école est différent du langage qui est pratiqué chez eux, c’est une sorte de découverte. Déjà, ils commencent à saisir où ça pèche. Je leur explique qu’il y a un système de normes scolaires auquel il faut qu’ils se conforment, et qu’ils peuvent très bien s’y conformer en prenant de la distance par rapport à ce langage. Je leur dis : « finalement, le langage attendu à l’école c’est presque une langue étrangère. Donc il faut que vous fassiez une opération de traduction : au lieu de paie, vous écrivez salaire, au lieu de travail vous écrivez emploi, etc ». Et pour certains élèves, il y a une délivrance au niveau du langage. Il y a toujours un ou deux élèves dans la classe – dans le secondaire, un ou deux élèves dans une classe, c’est énorme – qui ont un déblocage. Après, ça peut être plus ou moins maladroit, mais au moins ils ont compris qu’il y avait une exigence de forme. Je ne pense pas que Bourdieu ait pensé à l’opérationalité du dévoilement dans ce sens-là, qui est vraiment une opérationalité enseignante.

Malheureusement, l’idée avancée par Bourdieu que le dévoilement des mécanismes de la domination peut permettre la lutte contre cette domination, pour moi, ça ne marche pas. Parce qu’on vit dans une société où les enfants sont essentiellement intéressés par la réussite personnelle, par l’argent. Ce sont des enfants très individualistes, à des milliards d’années-lumière de toute action collective. Ceci dit, grâce à ce cours sur les inégalités scolaires, je crois que beaucoup comprennent qu’on ne peut pas raisonner en termes de culpabilité individuelle, de responsabilité individuelle, mais d’inégalités sociales.

M. : Vous venez vous-même d’un milieu populaire, et votre trajectoire est en contradiction avec la théorie de la reproduction. Comment avez-vous reçu les analyses de Bourdieu ?

K. B. : Je me souviens de m’être dit que Bourdieu, c’était génial, quand j’étais étudiante, parce que ça abordait la domination hors économie. Je sentais confusément qu’on vit dans une société où la domination n’est pas seulement une domination par l’argent, que ça se passe autre part, et pour moi, c’est aussi l’apport de Bourdieu, que j’ai compris comme un enrichissement d’une approche marxiste trop économiciste. En même temps, je n’ai jamais vécu douloureusement ma trajectoire sociale : pour moi ça a toujours été un bonheur, une source de richesses incroyable. Moi, Annie Ernaux, par exemple, je ne comprends pas. Les gens qui se plaignent à longueur de journée, ou à longueur d’œuvre, sur « mon Dieu, c’était horrible, je me sentais exclue, je sentais que je n’appartenais pas à ce monde, etc. », c’est quelque chose que je n’ai jamais ressenti. Quand j’étais à Sciences-po, je sortais avec de riches bourgeois qui m’invitaient au restaurant, au cinéma. J’étais très contente, ça me faisait assez rire de jouer le rôle de la fille de prolétaire, c’était quelque chose avec quoi je prenais assez de distance. À part la différence d’argent, donc de possibilités matérielles, je ne l’ai jamais vécu douloureusement. J’ai toujours vécu comme un bonheur d’avoir la chance d’accéder à un autre milieu, et en même temps, dans cet autre milieu, d’être plus riche que les gens de ce milieu. C’est-à-dire qu’il y a des plaisirs que, pour moi, les bourgeois n’auront jamais.

Et puis il y a des formes de sociabilité, des formes de relations entre les gens complètement différentes selon les milieux sociaux. Pour moi il y a quelque chose dans les milieux populaires, surtout au sein des familles, qui est beaucoup plus politique que dans les familles bourgeoises. Ce qu’avance Gaxie sur l’incompétence politique des classes populaires, c’est de la connerie. Parce que je me dis que Gaxie n’a jamais assisté à un mariage ou à un baptême ou à un repas de famille chez les classes populaires. Moi, toute diplômée de Science-po ou toute agrégée de sciences sociales que je suis, quand je retourne dans ma famille, ma mère, mon frère, ma tante, mes cousins me font tranquillement des cours d’économie, ou des cours de science politique ! Ça ne les gêne absolument pas de m’exposer leur vision du fonctionnement des choses. Il y a une domination et en même temps non, parce qu’il y a une remise en cause fondamentale chez les classes populaires des personnes diplômées. Et ma mère a une expression assez rigolote pour dire ça, quand on n’est pas d’accord sur un sujet elle me dit « de toute façon, toi, tu parles comme les livres ». Ça veut dire « tu as lu trop de livres, donc tu ne connais pas la réalité, donc ton discours n’est pas légitime ». Je trouve que les écrits de Bourdieu ou consorts présentent souvent les classes populaires comme complètement tétanisées devant les personnes qui ont un capital culturel élevé et n’osant pas exprimer leur point de vue, ce que je n’ai jamais vécu. Il y a une irrévérence vis-à-vis du savoir, de la culture.

M. : Ce que répondrait un bourdieusien orthodoxe c’est qu’il n’empêche que si on confronte la vision « légitime » du monde qui est celle des classes dominantes et la version « sauvage » des classes populaires, il y en a une qui a davantage les moyens de s’imposer à l’autre.

K. B. : Oui, sauf que… légitime pour qui ? Pour certaines personnes des classes populaires, la vision « dominante » n’est absolument pas légitime.

M. : Mais est-ce que ce n’est pas une remise en cause de la légitimité qui ne peut se faire que dans l’entre-soi des classes des populaires ? L’exemple, c’est justement à l’école, où un tel discours sera illégitimé d’emblée.

K.B. : Bien sûr. C’est pour ça que je ne remets pas en cause globalement le mécanisme de la domination. Ce que je remets en cause dans la domination décrite par Bourdieu et les bourdieusiens, c’est leur refus de prendre en compte qu’il y a un espace de liberté de parole extrêmement important au sein des classes populaires. Mais effectivement, le malheur, c’est que cette remise en cause n’a lieu que dans l’espace privé.

Maintenant, pour en revenir à ma profession, ce qui me pose problème c’est la tension justement entre ma volonté de lutter contre la domination et le fait que je suis en même temps un agent de cette domination. C’est la tension que vit tout professeur qui a lu Bourdieu et qui donc cherche, en utilisant Bourdieu, à remédier aux inégalités scolaires mais qui, en même temps, est un agent de cette domination, qui participe à la reproduction sociale…

M. : … qui exerce une violence symbolique…

K.B. : Bien sûr. C’est assez compliqué à vivre. Une fois que vous avez dit que la culture populaire était éloignée de la culture scolaire, qu’est-ce que vous faites ? C’est ça le problème. C’est tout le débat entre le relativisme culturel et l’élitisme. J’enseigne Bourdieu, mais en même temps je continue à penser qu’un exercice comme la dissertation est un exercice extrêmement formateur. Même si je sais que la dissertation défavorise beaucoup plus les enfants des classes populaires que les enfants des classes plus favorisées. Ce que je demande, c’est qu’on me laisse le temps et qu’on me donne les moyens d’apprendre aux enfants à acquérir ce mécanisme-là. Parce que c’est possible. Si on y passe beaucoup beaucoup de temps, si on les fait beaucoup beaucoup s’entraîner, ils y arrivent – plus ou moins bien, mais ils y arrivent. La meilleure chose à faire, c’est de maintenir un niveau d’exigence, un niveau de culture élevé. À condition qu’on nous en donne les moyens, si on a beaucoup d’heures de cours, si on a des effectifs réduits, je suis sûre qu’on peut y arriver.

Ceci dit, je culpabilise parfois parce qu’il y a des élèves qui n’y arrivent pas. Parce que je les sélectionne aussi sur le niveau de leur expression écrite, etc. C’est vraiment difficile, par exemple quand on les oriente vers des filières techniques ou professionnelles : quand on voit les conditions de travail et de rémunération des ouvriers… Ce qui est aussi vraiment difficile à gérer, c’est le problème des élèves qui ont intériorisé un certain destin social, qui vous disent tout de suite « moi je ne veux pas faire de longues études, je veux faire une première technique, etc ». Parmi ces élèves-là, certains auraient les capacités de suivre une filière générale. La difficulté apparaît si vous commencez à dire à quelqu’un « mais enfin c’est bête que tu ailles dans la filière technique, tu as les capacités d’aller en filière générale ». Ça veut dire que vous présentez la hiérarchisation filière générale/filière technique comme une hiérarchisation en termes de capacité, ce qui peut être gênant pour les autres. Ensuite, vous allez expliquer à un élève, qui n’a, lui, que les capacités d’aller en enseignement technologique : « tu sais, ce n’est pas du tout que tu es plus idiot que les autres, c’est que tu as une forme d’intelligence plus concrète, etc. » C’est l’horreur, vous avez l’impression d’être tout le temps de mauvaise foi.

Ensuite, si vous incitez un gamin qui n’a pas d’ambition, ou qui a en fait des ambitions conformes à celles de son milieu social à aller dans une filière générale, c’est un grand pari : s’il a son bac d’enseignement général, et qu’après il va à la fac et qu’il se plante, qu’est-ce qu’il va faire ? Est-ce qu’il ne vaut pas mieux qu’il ait un bac professionnel ou technique, qu’il fasse un bon BTS ? Il trouvera plus facilement un emploi sur le marché du travail que s’il se retrouve avec une licence de psychologie… Participer à ça, c’est vrai que c’est assez atroce. Ce sont des questions qu’on se pose tous.

Publié dans PIERRE BOURDIEU, POUVOIR ET DOMINATION : Mécanismes de contruction et lé, SAVOIR C'est déjà  POUVOIR | Pas de Commentaire »

« Une censure bien visible »

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

« Une censure bien visible »

 

Les analyses que Pierre Bourdieu – et plusieurs sociologues de son école – a produites du monde des médias ont donné lieu à de vives polémiques. Les plus véhéments de ses contempteurs, occupant souvent les positions les plus en vue du champ journalistique, ont dénoncé comme relevant d’une « haine des médias » ce qui était avant tout une critique de l’hétéronomie grandissante d’un univers soumis aux exigences de rentabilité des grands groupes de presse. L’entretien qui suit, réalisé auprès d’une jeune journaliste, valide largement les analyses bourdieusiennes en soulignant l’influence délétère de la dépendance économique et de la précarité de l’emploi sur la production de l’information.

Mouvements : Quel a été votre parcours ?

Caroline Pollet : J’ai fait un bac éco, un DEUG de lettres modernes, avant de passer le concours de Sciences-po. J’avais envie de faire du journalisme et c’est souvent les IEP qui préparent le mieux aux écoles de journalisme. En fait ça date, j’ai commencé à faire des stages en journaux à seize ans, on peut presque parler de vocation. Et pourtant, j’en ai aujourd’hui vingt-sept et je ne suis plus sûre d’en avoir envie ! Enfin si, j’ai toujours envie, mais avec un peu de désillusion.

M. : C’est-à-dire ?

C. P. : Eh bien c’est un ensemble de choses. Par exemple, j’ai fait des stages dans des journaux élitistes, qui ne me payaient pas. Le système veut que quand vous avez le prestige de la publication, vous n’avez pas de sous. Et quand vous avez besoin de vivre vous êtes obligée de bosser pour des médias qui ne sont pas reconnus par les pairs, voire pour des agences de communication et de publicité. C’est ce que j’ai dû finir par faire… Et aujourd’hui, si j’en ai encore le titre, je ne suis plus vraiment journaliste. J’essaie de trouver la faille, le moyen de trouver un statut, mais à chaque fois que j’ai les moyens d’être vraiment journaliste, c’est-à-dire de faire mon travail de journaliste, un travail d’investigation et de recherche, je ne gagne plus que 3 000 francs par mois.

M. : Est-ce que la lecture de Bourdieu, à Sciences-po, vous avait préparée à travailler dans le champ du journalisme ?

C. P. : J’avais lu deux trois trucs, dont les Actes de la recherche en sciences sociales sur l’emprise du journalisme. Il y avait effectivement des clés : le milieu très fermé, ou encore le fait qu’on est imbibé par un habitus de classe… en l’occurrence un habitus bourgeois. D’une manière générale, les journalistes viennent d’un milieu bourgeois : j’en fais partie. On vient avec des références culturelles, on vient avec une certaine idée de ce boulot, surtout à mon âge. Et puis on est confronté à ce que dénonce Bourdieu, l’imposition des règles, les contraintes économiques, le fric qui bouffe l’espace de parole, la liberté du journaliste.

M. : Ça s’exprime comment ?

C. P. : Ça s’exprime tous les jours. En revanche, ce qui me paraît important c’est que ce n’est pas une censure invisible. C’est une censure bien visible. Dans le choix de l’info du jour par exemple. On dit que le sujet en finance aujourd’hui ce sont les chiffres de Vivendi. Il faut trouver un moyen d’en parler sans se « griller ». On tient compte des annonceurs, des gens qui détiennent les groupes de presse, sans parler du reste de la presse… On est aussi dans la chasse au scoop, dans comment se démarquer, comment être original. À propos de l’insécurité par exemple, tout le monde en parle, donc on est bien obligé de parler de l’insécurité, même si on sait qu’il y a un phénomène médiatique, que ça n’existe pas vraiment, que c’est une réalité qui a été créée par les médias, etc. Ce qui est amusant, c’est qu’en fait on est complètement conscients de toutes ces censures, de toutes ces contraintes – c’est pour ça que je ne suis pas trop d’accord avec Bourdieu quand il parle de « grande manipulation », je trouve ça un peu ridicule. On n’est pas manipulés, enfin si, on est manipulés mais on est conscients de cette manipulation. C’est tous les jours : quand je veux parler de x sujet dans x média je suis obligée de tenir compte de mes employeurs, de la ligne éditoriale du canard dans lequel je bosse, qui m’empêchent finalement de parler. Alors j’essaie de trouver des moyens détournés de parler d’un sujet sans me griller, c’est un peu délicat.

Moi, je crois être à peu près consciente de tout ce qui forme mon habitus de classe, de tout ce qui fait que j’ai une vision spéciale en lisant la presse, en écoutant ce qui se passe, en écoutant la radio, et j’ai beau prendre conscience de mon habitus, j’ai beau prendre conscience de toutes les contraintes qui pèsent sur mon boulot, etc., ça ne m’aide pas plus. Enfin si, ça m’aide, parce que c’est important d’avoir un minimum de recul par rapport à sa pratique du journalisme. Parce qu’il y a quand même des moments où ça nous aide à contourner les règles, à essayer de manipuler ce qui nous manipule et d’essayer de faire quand même notre boulot correctement. Mais finalement on se fait toujours un peu rattraper, notamment quand on a un statut précaire. Je ne parle pas seulement de moi, je parle de tous les gens autour de moi qui ont un peu le même parcours que moi. Ils sont pour la plupart au chômage parce qu’ils ont refusé de se compromettre, parce qu’ils ont voulu garder la tête haute. Du coup ils en sont réduits à faire des petits boulots par-ci par-là, et puis ils publient de temps en temps un bon article dans une bonne revue. Sinon, il y a ceux qui, comme moi, ont un peu ravalé leur fierté et qui bossent parfois pour la communication, l’édition et la pub. Ce n’est plus du tout du journalisme, mais pour le coup, là, les règles sont très claires.

M. : Dans quels journaux avez-vous travaillé ?

C.P. : J’ai d’abord bossé dans la presse quotidienne régionale pendant quatre ans, j’étais tous les étés correspondante pour le Dauphiné libéré. C’est la presse la plus critiquée mais finalement je trouve que c’est une des presses où tu as le plus de liberté, parce que chaque journaliste imprime plus ou moins sa patte au journal. Il y a vraiment une ouverture des directeurs de publication et de rédaction à la proposition. En plus, dans la presse quotidienne régionale, la moyenne d’âge est assez âgée, donc ils sont contents quand des jeunes viennent remuer un peu le canard et proposent d’autres sujets : « là il y a une manif, pourquoi on n’en parle pas ? ». On en discute dans la conférence de rédaction. Sur le moment je me disais « merde on est pris dans des réseaux d’influence, on est potes avec le maire donc il faut faire attention, c’est vraiment pourri comme système ». Et puis mes autres stages en presse parisienne – France Inter, Le Monde, Le Journal du Dimanche – m’ont permis de voir que les réseaux d’influence existent aussi mais de façon moins grossière. Ce n’est plus « attention, on est potes avec le maire tu ne dois pas dire ça », mais « pour ce sujet, va voir machin parce qu’on le connaît bien, on s’échange des informations ». Et tu t’aperçois que machin en question a une idée très très précise de l’angle du sujet… C’est la source d’information principale et finalement ce type gouverne complètement la façon dont on va traiter le sujet parce que c’est lui qui me donne les clés, les gens à interviewer, etc. Alors qu’il aurait fallu prendre le temps de trouver d’autres interlocuteurs, de confronter, de vérifier les sources, etc.

Après Sciences-po je suis partie en Angleterre parce que je voulais faire de l’image, du documentaire, je voulais être dans un sujet pendant six mois, rencontrer les gens, comprendre et puis sortir les images. C’était vraiment mon but. Vu que je bossais sur le documentaire, je voulais bosser sur la télé. Je ne voulais plus faire de télé mais je voulais bosser sur la télé. Donc je suis entrée au Nouvel obs dans le supplément Télé-obs.

M. : Vous aviez quel statut ?

C. P. : J’étais pigiste J’ai toujours été pigiste Je n’ai jamais réussi à signer un contrat. Ce ne sont que des contrats oraux, c’est « OK tu bosses pour nous, on fait un essai, si ça marche tu continues ». C’est très contraignant parce que je n’ai pas de mutuelle, ni de congés payés. Quand je prends des vacances ce sont des congés sans solde, etc. En même temps, je me barre quand je veux, du jour au lendemain. Ce que je ne fais jamais pour ne pas me « griller », car encore une fois les informations circulent vite dans la bulle médiatique. Après l’Obs, et deux/trois boulots alimentaires, j’ai trouvé deux boulots, un dans une agence de presse où je faisais un magazine de cinéma pour Gaumont, donc ce n’était pas du journalisme, c’était de la com. Et un autre poste de pigiste dans un site qui s’appelait Canoë.fr, un journal uniquement sur Internet. C’était assez étrange comme expérience. En agence, j’écrivais sur le cinéma pour le compte d’un client, donc je me limitais à servir la soupe en racontant l’histoire de façon neutre ou positive. À Canoë, je bossais parfois sur les mêmes films, et là je pouvais en faire une véritable critique. En l’occurrence des critiques souvent plutôt assassines parce qu’on me mettait surtout sur les bouses américaines. J’allais donc voir un film et je sortais deux discours radicalement différents. Un discours construit et surtout assez militant sur ce qu’est le cinéma indépendant et pourquoi on nous impose un cinéma débilitant, et un tout autre type de discours « oh oui allez voir ce film d’action c’est vraiment du beau spectacle ». Autant dire que je rentrais chez moi le soir complètement schizophrène.

Et puis les deux boîtes ont fait faillite. Chômage à nouveau. C’est là que je suis rentrée chez Vizzavi, le portail Internet de Vivendi/Vodaphone. J’y ai fais un boulot au cœur des contraintes économiques. Je faisais des alertes, des petites brèves de cent soixante caractères, toute la journée, donc l’info la plus chaude possible, et je les envoyais à des gens qui s’étaient abonnés à ce service sur leur portable. Il s’agissait de sélectionner une info parmi plein d’autres infos, en tenant compte des JT du matin, de la presse du matin. D’où surveillance, paranoïa, chasse au scoop, en plus de la contrainte de temps : je devais, quoi qu’il arrive, envoyer mon alerte info à 16 heures, et si l’info du jour débarque à 16 h 05 c’est trop tard. Mes sources étaient principalement les organes de presse, je relayais une info déjà sélectionnée à travers leur propre filtre : c’était biaisé. L’autre contrainte était économique. Vizzavi, c’est Vivendi ; Vivendi, c’est plein de boîtes dont on ne peut parler qu’avec des pincettes. Le conflit Canal + par exemple. Il y a de l’info, la bascule de Pierre Lescure par exemple. L’angle évident concerne Messier. Mais les contraintes explicites m’empêchent de présenter l’info sous cet angle, je ramène donc l’info à sa plus simple expression, sans analyse, sans esprit critique.

M. : Chez Bourdieu il y a aussi l’idée que le journalisme est un univers extrêmement concurrentiel, qu’on s’épie les uns les autres, et que, de ce fait, il y a une très faible solidarité, et pour créer une force collective – syndicale ou autre – de résistance à toutes ces contraintes, notamment économiques, de censure ou d’autocensure, c’est difficile. C’est quelque chose que vous ressentez ?

C. P. : Bien sûr. J’ai voulu créer une agence de pigistes avec une copine parce qu’on s’est dit qu’il y avait une espèce de système de coopérative à faire. Aujourd’hui dans notre génération, on est 70 % de journalistes précaires, c’est-à-dire des pigistes, qui n’ont ni statut auprès des ASSEDIC, ni carte de presse, ni mutuelle, ni tickets resto, qui n’ont rien. Les 30 % restant sont salariés en CDD, dans le meilleur des cas en CDI, mais je n’en connais même pas. Parmi tous ces précaires, on est évidemment en concurrence les uns avec les autres puisque dès qu’il y a une petite place qui se libère on saute dessus. Pour contrer ça on s’est dit qu’on pouvait réunir nos compétences en faisant une espèce de coopérative, avec un revenu moyen pour tous et une répartition du boulot disponible. Ce qui permet à la fois de vivre correctement, c’est-à-dire d’avoir le SMIC tous les mois, et puis surtout de se refiler les trucs : « moi on m’a proposé ce boulot, je n’ai pas le temps de le faire, tiens, fais-le parce que toi tu es bon dans ce domaine là ». On a tous intérêt à faire ça, on a tous intérêt à être solidaires, à partager nos revenus, à partager nos sources, à partager nos pistons, on a vraiment intérêt à créer une solidarité, mais finalement c’est dur à réaliser. C’est triste, mais les gens ne croient pas tellement à ce genre de truc, même si ça paraît évident parce qu’aujourd’hui dans le journalisme si tu veux réussir à vendre le sujet sur lequel tu bosses depuis six mois, si tu ne connais personne c’est impossible. Donc, il faut connaître des gens, et pour connaître des gens il faut se mettre en réseau, et plus le réseau est solidaire, mieux ça marche. Ce sont des échanges de services. En fait, je crois que les gens veulent bien faire des échanges de services mais surtout pas dans une forme collective. C’est-à-dire : « je veux bien échanger un service avec toi mais vraiment il faut que ça reste individuel, ponctuel, et je ne veux pas rendre de comptes ». Les gens sont méfiants. Alors pourquoi cette concurrence acharnée, et pourquoi surtout ce manque de solidarité, je ne sais pas. J’ai l’impression que les gens se disent « je galère, je suis précaire mais le jour où il y a une faille, une brèche, je me mets dedans, et là, je ne veux surtout pas avoir un boulet, je ne veux surtout pas avoir quelqu’un à qui rendre des comptes ». Il y a aussi une méfiance pour le collectif d’une façon générale. Et dans le journalisme, c’est exacerbé, parce que c’est un boulot individualiste, on bosse chacun pour soi. C’est à celui qui va trouver le scoop, qui va être le plus rapide, c’est à celui qui va avoir les meilleurs informateurs. Et les gens sont méfiants, ils se disent « si je dois partager mes sources ça veut dire que je n’aurai plus le monopole sur tel ou tel truc, ça veut dire que je dois partager mes informateurs ». Ils veulent farouchement garder leur indépendance. C’est bizarre, car quand vous êtes précaires, vous êtes logiquement bien revenus de la notion d’indépendance et du bon fonctionnement du libéralisme !

Publié dans AU SUJET DES MEDIAS, DE La FABRIQUE DE L'OPINION ET DU CONSENTEMENT, PIERRE BOURDIEU | Pas de Commentaire »

Politique de l’engagement sociologique

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

Politique de l’engagement sociologique

 

 

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La question de l’efficacité de la critique est prise entre la croyance de l’impuissance et dans l’illusion démocratique. Sa réception et son appropriation sont cependant possibles, sous certaines conditions sociales.

« Les gouvernements sont intéressés à faire en sorte que la société ne soit pas éclairée car s’ils éclairaient la société qu’ils gouvernent, il ne faudrait pas beaucoup de temps avant qu’ils soient anéantis par cette société qu’ils auraient éclairée »

Thomas Bernhard

« Nous travaillons aujourd’hui dans l’incertitude et l’ignorance du bien exact (du mal aussi hélas !) que nous pouvons faire »

Jacques Bouveresse



De même que, selon Sartre, l’écrivain « est dans le coup, quoi qu’il fasse », on peut considérer que la sociologie et, de façon plus générale, les sciences sociales, peuvent collaborer à l’exercice de la domination ou contribuer à sa critique (transgressant le principe wébérien de « neutralité axiologique », renonce-t-on pour autant à « la scientificité » de la sociologie ? Sans entreprendre de justifier cela ici, on peut considérer à l’inverse que la sociologie est d’autant plus « scientifique » qu’elle est plus systématiquement critique [1]). Le travail de gardien de l’ordre symbolique consiste, pour l’essentiel, à conforter la vision dominante du monde social (en renvoyant, par exemple, « les classes » et leurs « luttes » aux « poubelles de l’histoire »), à clôturer le champ des avenirs possibles (en prophétisant « la fin de l’histoire » et en claironnant urbi et orbi que « le néolibéralisme » est l’horizon indépassable de notre temps). Bref, elle consiste à renforcer l’orthodoxie, en particulier en faisant accéder la doxa à l’état d’opinion et en la créditant de la légitimité accordée à la science ou à ses apparences : « La force de l’autorité scientifique qui s’exerce sur le mouvement social et jusqu’au fond des consciences des travailleurs est très grande. Elle produit une forme de démoralisation. Et une des raisons de sa force, c’est qu’elle est détenue par des gens qui ont tous l’air d’accord entre eux – le consensus est en général un signe de vérité », déclarait Pierre Bourdieu lors de la séance inaugurale des états généraux du mouvement social [2]. Elle consiste à rationaliser l’exercice de la domination symbolique, grâce à l’usage des instruments de connaissance construits par les sciences sociales [3] ou de simulacres qui permettent de s’attribuer les bénéfices de la légitimité scientifique [4]. Dans la perspective inverse, il s’agit de dévoiler les mécanismes [5] et les stratégies de domination [6] et de contribuer ainsi à les contrecarrer, en libérant les forces potentielles de résistance et de refus neutralisées par la méconnaissance.

La sociologie supplétive de l’ordre symbolique, peut céder d’autant plus facilement à l’illusion de sa toute-puissance, que l’orthodoxie a partie liée avec le bon sens, le sens commun, la doxa : « les pouvoirs intellectuels ne sont jamais aussi efficients, écrit Pierre Bourdieu, que lorsqu’ils s’exercent dans le sens des tendances immanentes de l’ordre social [7] », redoublant symboliquement les rapports de forces sociales. Mais quelle peut être, à l’inverse, la force de la critique sociologique ? Quels peuvent être les effets de révolutions opérées dans l’ordre des mots sur l’ordre des choses ? Peut-être ne s’agit-il pas tant aujourd’hui de dénoncer les fantasmes d’omnipotence d’intellectuels qui rêvaient de « refaire le monde », que de démystifier la croyance symétrique à l’impuissance qui justifie toutes les démissions. Passés les excès de confiance dans les pouvoirs des discours, peut-être s’agit-il de lutter contre les excès de défiance ? Quoi qu’il en soit, le renoncement aux illusions de la logothérapie reste un préalable nécessaire à l’analyse des conditions sociales de l’efficacité de la critique.

Les illusions de la « logothérapie »

L’illusion d’omnipotence des intellectuels « engagés [8] » repose sur une forme spécifique d’ethnocentrisme et sur la méconnaissance corrélative de la force des choses. Cet ethnocentrisme scolastique peut se décliner, selon Pierre Bourdieu, de quatre manières : la croyance aux vertus de la discussion, une vision enchantée des rapports de force politiques, l’illusion constructiviste et l’optimisme populiste.

La vision enchantée d’univers scolastiques où les contraintes sociales seraient réduites à des contraintes logiques [9] et l’immersion prolongée des intellectuels dans une activité réglée de discussion et de justification des énoncés, permettent d’expliquer la croyance – aveugle ou sceptique, mais en tout cas suffisante pour continuer de participer au jeu – aux vertus de la discussion, de rendre compte de l’idéal logique et moral – inégalement intériorisé mais toujours honoré, sinon respecté – et de l’illusion démocratique. Mais cette croyance en la toute puissance du discours ignore les conditions économiques et sociales indispensables pour que puissent s’instaurer des délibérations publiques susceptibles de conduire à un consensus rationnel. Contre cet angélisme scolastique, il faut s’interroger sur les conditions d’efficacité d’une Realpolitik de la raison qui tienne compte de l’inégalité réelle dans l’égalité formelle [10]. L’illusion démocratique a pour corollaire une vision enchantée des rapports de force politiques réduits à des rapports de communication, de « dialogue ». Elle est également solidaire de l’illusion constructiviste qui tend à faire du monde social un pur produit d’une construction performative : de ce point de vue, changer le langage, c’est changer la réalité, dont on ignore ou veut ignorer qu’elle est aussi inscrite dans l’objectivité des institutions, des choses et des corps.

Quant à l’optimisme populiste qui ne connaît de « dominés » que « résistants [11] », il confond le rapport intellectuel (c’est-à-dire scolastique) aux conditions dominées et le rapport dominé à cette condition : vision populiste du peuple comme lieu de résistance, sinon de subversion, qui fonde les attentes de l’affranchissement politique de l’effet automatique de « la prise de conscience » (contre « la fausse conscience »). Ignorant que « l’ordre institué tend toujours à apparaître, même aux plus défavorisés, comme allant de soi, nécessaire, évident, plus nécessaire, plus évident en tout cas, qu’on ne pourrait le croire du point de vue de ceux qui, n’ayant pas été formés dans des conditions aussi impitoyables, ne peuvent que les trouver spontanément insupportables et révoltantes [12] », l’optimisme populiste ignore du même coup que la force des arguments n’a guère d’efficacité contre les dispositions et la force des choses [13]. Parce que les structures cognitives mises en œuvre sont les produits de l’incorporation des structures du « monde vécu », l’habitus fonctionne comme force de rappel au « topos d’origine » (si chacun « s’y retrouve », « se sent chez lui », c’est parce que ce topos est en lui) et « tend à réduire les dissonances entre les anticipations et les accomplissements en opérant une fermeture plus ou moins totale des horizons [14] ». L’adhésion à l’ordre établi, « la soumission », « le conformisme » résultent de l’intériorisation durable, sinon indélébile, des structures sociales sous la forme de schèmes de perception (haut/bas, masculin/féminin, blanc/noir, etc.), de dispositions et de croyances qui échappent à l’emprise de la conscience. « Cette soumission, écrit Pierre Bourdieu, n’est pas un acte de conscience, une simple représentation mentale susceptible d’être combattue par la seule force intrinsèque des idées vraies, mais une croyance tacite et pratique rendue possible par l’accoutumance qui naît du dressage des corps [15] ». Elle explique la facilité, à certains égards déconcertante, avec laquelle, tout au long de l’histoire, mises à part quelques situations de crise, les dominants imposent, sans coup faillir leur domination. En d’autres termes, ce qui fait problème, c’est que, en dehors d’exceptionnelles situations de crise, l’ordre établi ne fait pas problème. C’est pourquoi il est vain de croire à une possible transformation des rapports de domination par la vertu d’une simple « conversion des esprits » (des dominants ou des dominés) à l’issue d’une logothérapie collective qu’il appartiendrait aux intellectuels d’organiser. En fait, écrit Pierre Bourdieu, « l’action symbolique ne peut, par soi seule, et en dehors de toute transformation des conditions de production et de renforcement des dispositions, extirper les croyances corporelles, passions et pulsions qui restent totalement indifférentes aux injonctions ou aux condamnations de l’universalisme humaniste [16] ». La croyance aux vertus thérapeutiques de la seule critique sociologique est d’autant plus vaine que ces exhortations à « la prise de conscience » entravent la perpétuation de l’illusion sur soi qui permet de sauvegarder une forme tolérable de « vérité subjective » et que l’ethnocentrisme scolastique méconnaît les coûts matériels et symboliques de la révolte. « Du fait notamment que l’ordre établi, même le plus pesant, procure des profits d’ordre qu’on ne sacrifie pas à la légère, l’indignation, la révolte et les transgressions (dans le déclenchement d’une grève par exemple) sont toujours difficiles et douloureuses et presque toujours extrêmement coûteuses, matériellement et psychologiquement », écrit Pierre Bourdieu [17]. Accepter – ou découvrir – la vérité dépend au moins pour partie de l’intérêt au dévoilement. Mais l’intérêt à la vérité n’a rien d’universel, ne serait-ce que parce qu’il contrecarre les intérêts à l’aveuglement.

Ces obstacles structuraux à l’appropriation de la critique sociologique sont par ailleurs redoublés par les entraves mises à sa diffusion au-delà d’un cénacle d’initiés [18], par sa difficulté intrinsèque et par l’inégale distribution du capital culturel (de sorte qu’elle est virtuellement possible pour ceux qui y sont le plus farouchement hostiles et particulièrement improbable pour ceux qui y ont objectivement intérêt), sans compter la résistance opposée par les porte-parole des groupes dominés à ce qu’ils perçoivent comme une menace d’« hégémonie savante » et par les différentes formes d’anti-intellectualisme populaire etc. Comment, dans ces conditions, ne pas souscrire au pessimisme de Jacques Bouveresse qui considère que « pour vaincre cette inertie de dispositions qui tiennent à ce que Pascal appelle la “ coutume ”, c’est-à-dire pour Bourdieu, à l’éducation et au dressage des corps, il faut bien autre chose que la “ force des idées vraies ”, qu’elles viennent de la sociologie ou d’un autre secteur quelconque de la connaissance [19] ».

L’aire de la doxa

Pourtant, si « l’extraordinaire inertie qui résulte de l’inscription des structures sociales dans les corps [20] » n’incite guère à croire aux vertus de la « prise de conscience », la sociologie ne peut pas pour autant ignorer les grèves, les révoltes ouvrières et paysannes, les révoltes étudiantes (de la critique de la famille et de l’université à celle de l’ordre social), les conflits de générations au sein des différents champs de l’espace social, entre « détenteurs » (portés à l’orthodoxie) et « prétendants » (portés à l’hérésie), les révoltes féministes etc., les résistances individuelles et collectives, ordinaires et extraordinaires, durables et ponctuelles, passives et actives, bref les ruptures – au moins temporaires – avec « l’ordre des choses ». Comment est-il possible de se soustraire à la violence symbolique, de s’arracher à l’évidence silencieuse de la doxa ? Comme le note Jacques Bouveresse, « Pierre Bourdieu a toujours cherché […] à la fois à expliquer pourquoi [les choses] sont si difficiles à changer et à montrer comment elles peuvent ou pourraient changer ». En fait, les instruments conceptuels construits par Pierre Bourdieu (habitus, champ, violence symbolique etc.) qui permettent d’analyser la reproduction, l’inertie de l’ordre social, permettent également d’étudier sa remise en cause [21].

L’analyse des conditions sociales de réceptivité à la critique sociologique passe par l’analyse sociologique différentielle des rapports au monde social ou, plus précisément, des variations de l’étendue de l’aire de la doxa, donc aussi de celle des opinions hétérodoxes. S’il est vrai que les représentations du « monde des autres [22] » à travers les schèmes de perception de l’ethos populaire (la dialectique « jalousie/fierté » décrite par Florence Weber [23]) peuvent, sous certaines conditions, susciter l’indignation, sinon la révolte, que l’expérience réitérée des écarts entre prestations et rétributions peut, dans certaines conjonctures, éveiller un sentiment d’injustice, que les écarts entre discours et pratiques, entre promesses et réalités ou les incohérences logiques trop manifestes peuvent engendrer la colère, que les atteintes à la dignité, au sens de l’honneur peuvent provoquer la rage, à l’inverse, le sentiment d’impuissance, le rappel à l’ordre de la nécessité et le stoïcisme corrélatif imposent un refoulement plus ou moins durable, plus ou moins efficace de l’indignation morale, des révoltes logiques ou de la colère : d’où l’instabilité, l’imprévisibilité de l’humeur des dominés à l’égard des appels à la révolte. Parce que ces révoltes supposent des instruments d’expression et de critique qui sont inégalement distribués, les professionnels du travail d’explicitation peuvent, dans certaines circonstances, se faire les porte-parole de dominés réduits au silence : détournement, transfert de capital culturel qui leur permet d’accéder à la mobilisation collective et à l’action subversive contre l’ordre symbolique établi.

De façon générale, l’étude des sensibilités différentielles à l’ordre et au désordre renvoie à celle des degrés d’intégration de l’habitus. Les habitus clivés, déchirés, portent sous la forme de tensions et de contradictions la trace des conditions de formation contradictoires dont ils sont le produit : les situations de « double contrainte » (« ethos de l’entre soi/discipline d’usine », « classe d’origine/classe d’appartenance », « pays d’émigration/pays d’immigration » etc.) font les habitus déchirés, livrés à la contradiction et à la division contre soi-même (« clivage du moi »), la multipositionnalité induit la distance au rôle opposée aux habitus « unidimensionnels » des oblats et des apparatchiks etc.

De même, « être à sa place », « tenir son rang », « rester à sa place », cela suppose l’ajustement des dispositions aux positions, la coïncidence des espérances et des chances objectives, l’homologie de l’habitus et de l’habitat : les décalages, les discordances, les ratés font les habitus « déconcertés ». Or l’homologie entre l’espace des positions et l’espace des dispositions n’est jamais parfaite : c’est pourquoi il existe toujours des agents « en porte-à-faux », « déplacés », « mal dans leur place » et « mal dans leur peau ». On peut supposer que « se sentir déplacé » incline à l’objectivation et à la critique, sinon à la lucidité. De façon générale, les habitus déconcertés naissent de l’écart, vécu comme surprise positive ou négative entre les attentes et l’expérience : écarts liés à l’inertie des habitus (dont Don Quichotte livre le paradigme) ou, à l’inverse, au changement du mode de génération des nouvelles générations, aux déplacements, ascendants ou descendants, inter ou intra-générationnels qui confrontent les habitus des « parvenus » et des « déclassés » à des conditions d’actualisation distinctes de celles dans lesquelles ils ont été produits, ou encore au désajustement structurel des espérances subjectives et des chances objectives lié au déclassement structurel produit à la fois par la généralisation de la scolarité et la dévaluation des titres scolaires qu’elle induit et par la généralisation de l’insécurité salariale [24].

Le désajustement des espérances et des chances ouvre ainsi une marge de liberté à l’action politique. Du point de vue de la réceptivité à la critique de l’ordre établi, l’écart optimal entre espérances subjectives et chances objectives se situe sans doute dans cette zone d’incertitude située entre l’assurance de la réussite (« à tous les coups l’on gagne ») et la certitude de l’échec (« à tous les coups l’on perd ») : l’anéantissement des chances (« no future ») induit, en effet, le plus souvent celui des défenses psychologiques, une désorganisation générale et durable de la pensée oscillant entre onirisme et démission. « La possession des assurances minimales concernant le présent et l’avenir, qui sont inscrites dans le fait d’avoir un emploi permanent et les sécurités associées est […] ce qui confère aux agents ainsi pourvus les dispositions nécessaires pour affronter activement l’avenir [25] ».

On peut enfin s’interroger sur les conditions de possibilité d’un affranchissement temporaire des injonctions muettes de l’ordre symbolique, d’une mise en suspens de la domination, d’une « épokhé de l’attitude naturelle » (Schütz) : tel est le cas de l’existence temporairement affranchie de la domination des situations de crise (mai 1968), des jours de grève ou de la skholè temporaire des vacances, « existence libérée du temps, parce que libérée de l’illusio, de la pré-occupation, par la mise en suspens de l’insertion dans le champ, donc dans la concurrence – on parle communément de « faire le vide » ou de « décrocher » – et, le cas échéant, par l’insertion dans des univers sans concurrence, comme la famille ou certains clubs de vacances, univers sociaux fictifs souvent vécus comme libérés et libérateurs [26] ». S’il est vrai que « la reprise [27] », « le traintrain », renvoient au passé, aux souvenirs, c’est-à-dire à l’inconscient, ces expériences d’affranchissement temporaire, faisant oublier ainsi que l’expérience du monde comme allant de soi, que l’adaptation « naturelle », « automatique » aux positions dominées est un rapport socialement construit, l’existence même de ces expériences refoulées ouvre virtuellement la possibilité de les réactiver.

Que faire ?

S’il est vrai que tout projet de réforme de l’entendement optimise ses chances de réception auprès d’habitus clivés, déchirés, déconcertés, désajustés, dans des situations d’exception (grèves, mouvements sociaux, etc.) ou de crise structurale (désajustement structural des espérances et des chances), quels peuvent être les enjeux, les stratégies, les tactiques de la critique sociologique ? Une Realpolitik de l’universel implique d’abord « une lutte politique permanente pour l’universalisation des conditions d’accès à l’universel [28] », favorisant partout et par tous les moyens l’accès de tous aux instruments de l’universel. Dans cette perspective, s’il est vrai que « les programmes nationaux, écrits ou non-écrits, produisent des cerveaux nationalement programmés [29] », il faut inscrire l’hétérodoxie au programme. Parce que le pouvoir sur les instruments incorporés de connaissance (schèmes de perception et d’appréciation, principes de division) est un pouvoir de faire voir et de faire croire, le projet de subvertir l’ordre des choses implique une « politique de la perception » visant à transformer les catégories à travers lesquelles il est perçu, les mots dans lesquels il est exprimé.

La critique sociologique peut également tenter de réactiver « l’inconscient social » et de combattre le refoulement de tout ce qui touche la réalité sociale, lutter contre toutes les entreprises de « naturalisation » du social, travailler au retour du refoulé, rompre le cercle enchanté de la dénégation collective, « opérer la mise en suspens de la mise en suspens du doute sur la possibilité que le monde social soit autrement qui est impliquée dans l’expérience du monde comme allant de soi [30] ». De façon générale, l’imagination et l’action novatrices ne peuvent réussir que pour autant que, « agissant comme des déclics ou, mieux, des déclencheurs symboliques capables de liciter et de ratifier, par la vertu de l’explicitation et de la publication, des malaises ou des mécontentements diffus, des désirs socialement institués plus ou moins confus, elles parviennent à réactiver des dispositions que les actions d’inculcation antérieures ont déposé dans les corps [31] ». Dans cette perspective, une politique de l’engagement sociologique peut mobiliser la critique historique [32], la transgression symbolique [33], le Witz enfin qui peut exercer un effet de catharsis exprimé dans un rire libéré et libérateur. Car s’il est vrai que le regard sociologique de Pierre Bourdieu est parfois désenchanteur, il peut aussi contribuer à bâtir « un monde où chacun pourrait regarder l’autre en riant ».

Gérard Mauger


 

Sociologue

Notes

[1] Voir, par exemple, Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », in Questions de sociologie, Minuit, 1980, p. 19-36 ; « Pour un savoir engagé », in Contre-feux 2, Raisons d’agir, 2001, p. 33-41 ; « Science, politique et sciences sociales », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 141-142, mars 2002, p. 9-10 ; « Les chercheurs et le mouvement social », in Interventions 1961-2001. Science sociale et action politique, Marseille, 2002, p. 465-469. Voir également le débat engagé sur ce thème dans l’ouvrage collectif dirigé par Bernard Lahire, À quoi sert la sociologie ?, La Découverte, 2002.

[2] « Les chercheurs, la science économique et le mouvement social », in Contre-feux, Liber Raisons d’agir, 1998, p. 58-65.

[3] Cf. l’usage des sondages comme instruments de démagogie rationnelle (Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », in Questions de sociologie, op. cit., p. 222-235 ; « Remarques à propos de de la valeur scientifique et des effets politiques des enquêtes d’opinion », in Choses dites, Minuit, 1987, p. 217-224 ; Patrick Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Minuit, 1990).

[4] Cf. l’usage de la « consultation » comme instrument d’illusionnisme politique (Gérard Mauger, « La Consultation nationale des jeunes. Contribution à une sociologie de l’illusionnisme social », Genèses, n° 25, décembre 1996, p. 91-113).

[5] C’est-à-dire mettre en évidence « la violence fondatrice qui est occultée par l’accord entre l’ordre des choses et l’ordre des corps » (Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, 1997, p. 224).

[6] Et en particulier « la contribution que la connaissance rationnelle peut apporter à la monopolisation de fait des profits de la raison universelle » (Pierre Bourdieu, Ibid., p. 99-100).

[7] Pierre Bourdieu, op. cit., p. 11.

[8] Sur les différentes modalités de l’engagement des intellectuels, cf. Gérard Mauger, « L’engagement sociologique », Critique, n° 589-590, 1995.

[9] Mais quiconque y a séjourné assez longtemps ne peut pas complètement méconnaître un fonctionnement souvent beaucoup plus prosaïque…

[10] Sur ce sujet, voir Lilian Mathieu, « La politique comme compétence : Pierre Bourdieu et la démocratie », Contretemps, n° 3, février 2002.

[11] Le pessimisme symétrique déplore leur « résignation ».

[12] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 207.

[13] Les dispositions initiales (« l’habitus primaire ») sont incorporées au sein d’un groupe familial socialement et spatialement situé, au cours d’une expérience précoce et prolongée d’interactions habitées par les structures de domination. « L’enfant incorpore du social sous formes d’affects, mais socialement colorés, qualifiés », écrit Pierre Bourdieu ( Méditations pascaliennes, op. cit. , p. 200) et c’est ainsi que l’ordre social s’inscrit dans les corps, « sous la forme de dispositions qui […] s’expriment et se vivent dans la logique du sentiment ou du devoir, souvent confondus dans l’expérience du respect, du dévouement affectif ou de l’amour, et qui peuvent survivre longtemps à la disparition de leurs conditions sociales de production » (ibid., p. 215).

[14] Ibid., p. 275. Parce que le point de vue de l’habitus est nécessairement « local », on peut s’interroger sur les effets d’un élargissement de l’horizon social : la sociologie a, entre autres vertus, celle de tenter d’appréhender toute situation « dans son ensemble ».

[15] Ibid., p. 205.

[16] Ibid., p. 215.

[17] Ibid., p. 274.

[18] « On ne peut évidemment pas compter sur les patrons, les évêques ou les journalistes pour louer la scientificité de travaux qui dévoilent les fondements cachés de leur domination et pour travailler à en divulguer les résultats », écrivait Pierre Bourdieu (« Prologue », in Questions de sociologie, Éditions de Minuit, 1980). Mais, comme tout autre empire, celui de la communication n’est pas sans failles : d’où l’importance du repérage et d’un usage contrôlé de ces « maillons faibles ».

[19] Jacques Bouveresse, « À Pierre Bourdieu, la philosophie reconnaissante », in Eveline Pinto (dir.), Penser l’art et la culture avec les sciences sociales. En l’honneur de Pierre Bourdieu, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 13-20.

[20] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 206.

[21] « La fécondité de cette conception de l’action tient à ce qu’elle s’attache à penser le changement et la conservation avec les mêmes instruments », notent Lilian Mathieu et Violaine Roussel (« Pierre Bourdieu et le changement social », Contretemps, n° 4, mai 2002).

[22] Richard Hoggart, La culture du pauvre, Minuit, 1970.

[23] Florence Weber, Le travail à-côté. Études d’ethnographie ouvrière, INRA-EHESS, 1989.

[24] Pierre Bourdieu, « Classement, déclassement, reclassement », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 24, 1978.

[25] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 266.

[26] Ibid., p. 250.

[27] Hervé Le Roux, Reprise, Calman-Lévy, 1998 (récit de l’enquête-tournage du film dont il est le réalisateur).

[28] Ibid., p. 100.

[29] Ibid., p. 41.

[30] Ibid., p. 207.

[31] Ibid., p. 277.

[32] « Seule la critique historique, arme majeure de la réflexivité, peut libérer la pensée des contraintes qui s’exercent sur elle quand, en s’abandonnant aux routines de l’automate, elle traite comme des choses des constructions historiques réifiées », écrit Pierre Bourdieu (Ibid., p. 218).

[33] « La transgression symbolique d’une frontière sociale a par soi un effet libérateur parce qu’elle fait advenir pratiquement l’impensable. Mais elle n’est elle-même pensable, et symboliquement efficiente, au lieu d’être simplement rejetée comme un scandale […], que si certaines conditions objectives sont remplies. Pour qu’un discours ou une action (iconoclasme, terrorisme, etc.) visant à mettre en question les structures objectives ait une chance d’être reconnu comme légitime […] et d’exercer un effet d’exemplarité, il faut que les structures ainsi contestées soient elles-mêmes dans un état d’incertitude et de crise propre à favoriser l’incertitude à leur propos et la prise de conscience de critique de leur arbitraire et de leur fragilité », écrit Pierre Bourdieu (Ibid., p. 279).

 

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La critique féministe et La domination masculine

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

La critique féministe et La domination masculine

 

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Retour sur les apports et les limites de la sociologie de Bourdieu dans l’étude des rapports sociaux de sexe et de genre et sur la question de l’articulation de la démarche scientifique et de l’action politique dans la posture critique.

Mouvements : Au moment où La domination masculine est sorti, il semble que nombre de réactions ont en réalité davantage porté sur Bourdieu lui-même que sur ce qu’il avait effectivement écrit. Quatre ans plus tard, et alors que Bourdieu a disparu, un autre regard semble possible. Nous vous proposons donc de réagir à La domination masculine, maintenant que le texte peut être mieux dissocié de la personne de Bourdieu et de la réception de l’œuvre de Bourdieu.

Éric Fassin : Il me semble que le livre a participé d’un changement. Jusqu’alors prévalait en France l’idée que le féminisme n’était guère scientifique, qu’il était difficile d’être à la fois sociologue et féministe. La tension entre logique politique et logique scientifique se manifestait donc de manière particulièrement forte à propos du féminisme. J’ai l’impression que la question ne se pose plus tout à fait dans les mêmes termes aujourd’hui : lorsqu’en sciences sociales on parle de genre, on est moins sommé de justifier le caractère politique de son travail. Le livre de Bourdieu peut servir de repère pour appréhender ce déplacement : il manifeste et en même temps accélère cette évolution.

Helena Hirata : Je ne sais pas si on peut dire que le livre de Bourdieu a marqué le tournant de la non-respectabilité vers la respectabilité du féminisme en tant que théorie et en tant que mouvement. Il est important de rappeler le contexte de parution du livre, avec deux éléments majeurs. D’une part le débat sur la parité, et d’autre part l’émergence de toute la question de la virilité, de la masculinité, du regard du point de vue masculin. On peut notamment évoquer le livre de Christophe Dejours, La souffrance en France [1], dont chaque chapitre comporte un sous-chapitre sur la virilité, et d’autres qui sont sortis au même moment. Ce contexte a favorisé la répercussion de l’ouvrage, qui a été amplifiée par les mouvements et par les débats autour de la parité et de la virilité. Car, en réalité, le livre reprend des travaux antérieurs de Bourdieu, notamment son article dans Actes de la recherche en sciences sociales [2] et des interventions qui ont suivi, en particulier un séminaire du GEDISST en 1994 [3].

É. F. : En même temps, la demande sociale et politique nouvelle autour du féminisme ne rend pas entièrement compte de la relative légitimité scientifique à laquelle le féminisme est en train d’accéder. Ce sont deux phénomènes qui ne sont pas sans rapport, mais qu’il faut distinguer.

Ilana Löwy : Il est vrai que Bourdieu parle beaucoup de la virilité dans La misère du monde [4] et surtout dans son article de 1990, mais le sujet principal de son livre n’est pas réellement la domination masculine : c’est le mode de reproduction de la situation de dominée, plus que de la masculinité.

Catherine Marry : Malgré tout, son hypothèse selon laquelle c’est par l’apprentissage des rapports de domination entre eux que les hommes perpétuent leur domination sur les femmes met bien au centre la question de la virilité, sinon de la masculinité, qui se crée dans la socialisation. Pour revenir à la réception du livre, je soulignerai son succès « populaire » : il a touché un certain nombre de gens qui ne lisaient peut-être pas Bourdieu avant – je parle notamment de femmes – et qui ont lu ce livre, avec plaisir : des enseignant-e-s l’ont étudié avec leurs élèves. D’autre part, un certain nombre de gens déjà sensibilisés par l’engagement militant de Bourdieu, notamment dans l’anti-mondialisation, ATTAC, etc. ont pu apprécier cette autre dimension de sa critique en lisant le livre parce que c’était Bourdieu. Ce qui m’a frappée, c’est ce succès auprès de ce public-là au regard d’une réception plus mitigée dans le milieu des féministes, militantes et/ou scientifiques. Les auteurs de la controverse autour du livre, publiée dans le premier numéro de la revue Travail, Genre et Sociétés en 1999 – Beate Krais, Marie Duru-Bellat, Michelle Perrot et Yves Sintomer [5] – reconnaissaient tous leur dette à l’égard de Bourdieu, notamment quant à cet effet de légitimation. Personne ne pouvait nier que c’était très bien qu’un homme de cette stature s’empare de ce sujet, lui donne cette visibilité. En même temps, ils étaient déçus par le livre. Tout le monde s’accorde à dire que pour nous, féministes scientifiques, ce livre apporte peu en comparaison avec d’autres écrits de Bourdieu. La domination masculine n’est en tout cas pas le meilleur de ses livres et n’a pas fait faire un progrès décisif aux réflexions des féministes scientifiques. Le plus frappant, c’est son succès médiatique général du point de vue de la critique sociale, beaucoup plus que son apport de légitimité scientifique au féminisme.

É. F. : Mais donner de la légitimité scientifique au féminisme n’implique pas de convaincre les féministes que c’est scientifique.

Anne-Marie Devreux : Il est certain que la parution de ce livre a été reçue avec une certaine ambivalence chez les chercheuses féministes, en particulier chez les sociologues féministes. D’une part, un sociologue reconnu rendait visible un champ d’analyse du fonctionnement social qui se voyait refuser sa légitimité depuis des décennies par tous les niveaux de nos institutions (en termes d’accès aux publications, d’enseignements, de carrière). Mais en même temps, il y avait une forte irritation à voir sous la plume d’un homme, parce qu’il s’appelait Bourdieu, le culot de faire comme si ces décennies de travaux n’existaient pas, de reprendre les résultats d’auteures qui pour nous sont des fondatrices sans y référer, de « découvrir » enfin l’importance du champ de la domination masculine et du rôle qu’y jouent les systèmes de représentations et les effets de catégorisation, toutes choses établies scientifiquement bien avant l’article des Actes de la Recherche écrit près de dix ans avant le livre et qui constitue sa plus grande part. On avait quand même un peu l’impression que de tels manquements aux règles du monde scientifique auraient valu à l’étudiant Bourdieu de sévères remontrances par ses professeurs s’il avait présenté un mémoire dans un tel état de méconnaissance du champ.

La domination masculine dans la pluralité des rapports sociaux

M : Que dire de l’homme qui se présente comme porte-parole des femmes ? Est-ce un problème différent de celui, par exemple, du professeur qui se présente comme porte-parole des pauvres, des miséreux ?

C. M. : L’un des arguments de Bourdieu – pour dire qu’il parlait particulièrement bien, en tant qu’homme, de la domination masculine – était que les dominées, donc les femmes, adhèrent à la vision et, lorsqu’elles en parlent, tiennent sur elles-mêmes le discours des dominants.

A-M. D. :… et les dominants oublient de se situer comme dominants, c’est d’ailleurs le propre des dominants de parler en termes soi-disant « neutres », « objectifs » et universaux. Et c’est ce qui arrive à Bourdieu qui oublie, dans ce livre-là, de se situer socialement comme un homme détenteur d’un fort pouvoir symbolique, son « capital » dans l’institution, et d’ailleurs aussi dans les médias qui, depuis La Misère du monde, l’utilisaient comme un « expert es domination ».

I. L. : Quelle serait la spécificité de la domination masculine par rapport aux autres types de domination ? Car effectivement, quand on parle de misère, on n’est pas forcément miséreux. Mais quand on parle de genres, théoriquement on est soit homme soit femme, sinon biologiquement, du moins socialement.

É. F. : Il n’est pas certain que le terme de domination décrive bien l’ensemble des rapports d’inégalité, mais aussi de pouvoir. On peut partir de la domination, et poser qu’elle se décline sous différentes espèces : domination de genre, de race, de classe, etc. Mais il existe une autre possibilité : on peut aussi se dire qu’il y a des types de rapports de pouvoir qui ne diffèrent pas seulement par leur objet, c’est-à-dire leur point d’application, mais aussi par leur nature, c’est-à-dire leur fonctionnement. Soit on rapporte tout à LA domination, soit on pose une pluralité de rapports de pouvoir : selon l’hypothèse de départ, la question de l’articulation ne se pose pas dans les mêmes termes.

I. L. : Bourdieu attache une très grande importance à la violence symbolique dans certains types de rapports de domination. Or, d’autres types de rapports sont malgré tout traversés par d’autres violences, plus matérielles, économiques.

C. M. : Cela a moins d’importance pour Bourdieu, y compris dans les rapports entre les femmes, ou par exemple, dans son analyse des inégalités scolaires. Les aspects matériels de la domination sont un peu minorés par rapport aux aspects du discours ou de la violence symbolique. Il a d’ailleurs été critiqué sur ce point, notamment à propos de son analyse de la reproduction des inégalités sociales par le biais de l’école. Des travaux récents comparant, sur le siècle, les évolutions des inégalités sociales d’accès à l’éducation dans plusieurs pays montrent l’étonnante résistance de ces inégalités mais observent aussi qu’elles ont diminué dans les pays qui ont le mieux su réduire aussi les inégalités économiques de revenus comme la Suède par exemple [6]. Et que les inégalités matérielles, de revenu, tout bêtement, sont parfois absolument cruciales pour expliquer les inégalités scolaires.

I. L. : C’est aussi vrai pour les inégalités de santé.

C. M. : De même, La domination masculine n’aborde que très peu la question du travail. Les sociologues du travail ont été déçus par ce livre : un changement radical dans la place des femmes dans la société, tout de même non négligeable, c’est qu’elles travaillent. Elles ont toujours travaillé, certes, mais d’une génération à l’autre, on est passé de 40 % à 80 % des femmes dans ce qu’on nomme la population active.

H. H. : Ce livre est dans des registres de temporalité très différents. Il pense la permanence de la réalité de la vision sexuée du travail. C’est vraiment une analyse qui se situe dans une temporalité étendue.

É. F. : On gagne à distinguer deux usages stratégiques du mot « symbolique ». D’un côté, Bourdieu définit la logique symbolique par opposition à une logique économique, en réaction à des lectures qu’il juge simplistes du marxisme – par exemple en matière de culture. D’un autre côté, il définit la violence symbolique par contraste avec la violence physique. Cet usage n’est pas moins important pour la réflexion féministe. Dans les deux cas, l’insistance sur le symbolique amène inévitablement à accorder moins de place aux réalités économiques ou physiques de la domination. Mais c’est aussi le moyen de comprendre leurs médiations : les analyses de la juriste féministe Catharine MacKinnon sur la pornographie participent d’une réflexion sur la violence symbolique – dans un continuum avec la violence physique. Pour moi, la notion de violence symbolique permet de rendre visible la domination sexuelle au quotidien, la domination « ordinaire » (comme on parle de « racisme ordinaire »).

C. M. : Il est important d’insister sur cette découverte de la violence symbolique, qu’il faut sans arrêt creuser. Il faut rappeler sans cesse l’extraordinaire capacité que l’on a à s’aveugler sur ses formes les plus sournoises et les plus incorporées. Cette idée d’incorporation, d’inscription dans le corps est fondamentale. Tout ce qui va sans dire, tout ce qui marche tout seul et justement, tout ce qu’on ne peut pas voir puisque c’est tellement évident que ça va de soi.

É. F. : L’intérêt et la difficulté de cette notion, c’est son caractère paradoxal. La sociologie de Bourdieu est fondée sur la posture du dévoilement ; or, il s’agit ici de dévoiler ce qui est évident – de rendre visible ce que nous ne voyons pas tellement c’est visible, à la manière de La lettre volée d’Edgar Poe.

A-M. D. : Je suis d’accord avec Catherine Marry sur l’importance de la découverte de la violence symbolique : cette piste est souvent très heuristique dans l’étude de la reproduction des rapports sociaux, en particulier les rapports sociaux de sexe, mais cette découverte éblouit en quelque sorte Bourdieu lui-même. En faisant l’analyse d’une partie des matériaux qui sont les siens, j’ai montré dans ma contribution à L’invention du naturel [7] ce que Bourdieu ne voit plus du fait de cet éblouissement par la violence symbolique : l’oppression matérielle, le poids matériel de ce que portent les femmes dans leur double fonction de productrices et de reproductrices, poids qui les oblige tout à fait concrètement à courber l’échine ; et comment, quand ce poids disparaît et que les femmes sont disponibles à elles-mêmes, leur corps se redresse pour se rapprocher ainsi de la posture de l’honneur que Pierre Bourdieu prête aux hommes comme un attribut qui leur serait propre.

M : Comment pensez-vous que se fait l’articulation avec d’autres modalités ?

C. M. : Je trouve que dans La domination masculine, Bourdieu ne fait pas très bien l’articulation avec l’économique et avec les rapports de classes, et il tombe dès lors dans le piège classique : il parle des femmes en général mais elles ne sont pas socialement situées. Je n’ai relevé que quelques notes de bas de page.

É. F. : Oui, il y a une note fameuse, car rapide, où Bourdieu dit : « j’ai conscience qu’il faudrait prendre en compte » l’effet des différenciations sociales sur les différenciations sexuelles – et inversement. Le problème, c’est bien de penser l’articulation, en l’occurrence de croiser classe et genre. Mais si la domination masculine, comme le pose d’emblée Bourdieu, n’est que « l’exemple par excellence » de la domination, dont varient seulement les points d’application, la question de l’articulation ne se pose plus vraiment : au fond, on est toujours, je le disais tout à l’heure, dans LA domination. En revanche, si on part d’une pluralité de concepts, la question se pose différemment. Je pense à Foucault qui distingue, dans les rapports de pouvoir, la domination (par la loi), l’exploitation (au sens marxiste) et l’assujettissement (par la norme). À mon sens, « la domination masculine » se comprend mieux si l’on croise les trois logiques sans les fondre en une seule pour les articuler.

H. H. : Il est vrai aussi que cela ne met en scène que les différences masculin/féminin, et par exemple, la question ethnique est complètement éludée. Cela pourrait devenir beaucoup plus complexe, en évoquant par exemple la domination des femmes blanches sur les hommes noirs, ce qui est assez courant dans une analyse des pays du Sud. Actuellement, dans la plupart des régions du Brésil, les hommes noirs gagnent en moyenne systématiquement moins que les femmes blanches. On n’a pas cette hiérarchie du masculin sur le féminin. Il faut dire que ce n’est pas conceptualisable à l’intérieur du schéma de la domination masculine parce que c’est effectivement une domination qui se superpose à toutes les autres et qui annule les autres possibilités des rapports asymétriques.

É. F. : Partir de la question de l’universalité de la différence des sexes ou de la domination masculine, en la posant en surplomb, contribue à effacer ces différences. En revanche, pour montrer comment les mêmes personnes sont prises dans une multiplicité de rapports de pouvoir, parfois contradictoires, en fonction de critères de sexe, de classe, d’ethnicité, etc., il faut un autre parti pris théorique.

I. L. : Si l’on part du matériel, on aboutit à la théorie, et si l’on part de la théorie, on aboutit au matériel, on n’a pas le choix.

Parlez-moi d’amour

C. M. : Sauf quand il n’y a rien de matériel, comme dans le post scriptum sur l’amour.

M : Dans Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme [8], François de Singly dit que ce n’est pas par hasard que Bourdieu met l’amour en post scriptum : c’est parce que pour lui, l’amour est « en dehors » de « tout ça », entre parenthèses, comme dans une suspension des rapports sociaux. Bozon pense, lui, que les rapports amoureux ne peuvent pas rester en-dehors des rapports sociaux. Il propose une théorie de l’amour pratique où il définit l’amour comme une « remise de soi » : dans l’amour, on remet à l’autre : des informations, son temps, son corps, etc. Chacun est prêt à s’investir plus ou moins, à aller plus ou moins loin dans le don de soi ; mais comme chacun sait, le plus souvent, les femmes sont prêtes à « se remettre », à « donner » davantage que les hommes ; il compare avec l’investissement de l’espace domestique : les femmes s’y consacrent et les hommes l’utilisent. Je ne sais pas dans quelle mesure cette théorie permet de rendre compte des rapports de domination. Du moins réintègre-t-elle l’amour dans les rapports sociaux.

É. F. : On peut se dire que le post scriptum de Bourdieu fait une place à l’amour dans les sciences sociales : tout est social, même le genre, même la sexualité, même l’amour. « L’amour pur », il le rappelle, a une histoire (récente, dit-il). À l’inverse, on peut penser qu’il dessine là un espace utopique qui échappe à l’empire du sociologue : « l’île enchantée » de l’amour, c’est l’image en miroir du « désenchantement » sociologique. On dirait un étonnant retour de l’illusio, comme pour compenser la désillusion savante.

H. H. : C’est une chose de penser que ce serait bien, d’un point de vue utopique. Mais de là à dire que les rapports de domination sont réellement évacués dans un rapport amoureux…

É. F. : Je suis d’accord ; je crois que Bourdieu, sur ce point, ne fait que refléter une croyance partagée par tout le monde.

A-M. D. : Je vais peut-être paraître décidément irrespectueuse, mais je me souviens que lorsque j’ai lu ce post scriptum, je me suis dit « ce n’est pas possible, il doit être amoureux ! ». Sinon pourquoi lâche-t-il tout à coup sa ligne de conduite de mise à distance de l’objet, de rupture avec les clichés du sens commun ? Mais en même temps on reste dans le sujet et dans son interprétation de la domination masculine : ne dit-il pas que l’attachement à « l’amour pur » existe « surtout chez les femmes » ? Dans certains passages, on n’est pas loin de l’idée de consentement des dominées critiquée par Nicole-Claude Mathieu à propos des analyses de Maurice Godelier.

H. H. : C’est curieux de la part de quelqu’un dont la démarche consiste à déconstruire toutes les croyances.

I. L. : Il parle pourtant, ailleurs, de libido dominante. Il fait donc une différence entre amour et libido, ce n’est évidemment pas la même chose, mais le problème, en français, c’est qu’il n’y a qu’un mot : l’amour.

É. F. : C’est comme si, dans le tableau de la sociologie, il incluait avec ce romantisme inattendu dans une sociologie réputée désabusée un motif qui oblige à s’interroger sur l’ensemble de la construction.

M : C’est le seul point « miraculeux » de la sociologie de Bourdieu.

I. L. : Il y a aussi la science.

É. F. : Pour Bourdieu, la science n’échappe pas aux déterminations sociales (la vérité scientifique est le produit d’un travail historique) ; mais elle ne s’y réduit pas. En revanche, l’amour apparaît chez lui comme l’envers, sinon la négation, de la société.

C. M. : Il me semble qu’ailleurs il dit plutôt le contraire, que l’amour est la forme suprême de l’illusion, l’opium des femmes.

É. F. : C’est justement l’une des critiques faites au féminisme classique que d’avoir contribué à une démystification de l’amour. Pour les féministes, le romantisme est une arnaque.

H. H. : Dans le cadre d’un couple lié par un rapport amoureux, il est difficile de dissocier amour et travail domestique. Bourdieu évacue complètement le travail domestique, tout ce qui est de l’ordre de la matérialité, justement, des rapports sociaux dans un groupe ou dans la famille, pour dire : il y a quelque chose qui échappe à tout ça.

A-M. D. : Cela me rappelle la formule de Monique Haicault. Au temps de l’Atelier Production-Reproduction et de sa recherche sur les pratiques d’articulation du travail professionnel et du travail domestique des ouvrières de l’électronique, elle disait « les rapports sociaux entre les sexes fonctionnent à l’amour » : l’amour comme vecteur, comme condition de la domination masculine, en tout cas de l’exploitation du travail de la femme par l’homme dans la vie domestique.

É. F. : Il faut bien distinguer entre l’évocation de l’amour, et les analyses sur le mariage, le célibat, la famille – où il est question de stratégies, et non d’enchantement. L’amour apparaît ainsi, dans la lignée d’une tradition érotique occidentale vénérable, comme l’envers de l’institution sociale du mariage.

H. H. : Oui, il s’agit sans doute de moments, ce n’est même pas une temporalité, ce sont des instants.

C. M. : Il parle du sentiment amoureux…

I. L. : Virginia Woolf, à laquelle il se réfère, a pourtant écrit des choses magistrales justement sur la façon dont le sentiment amoureux des femmes peut être utilisé pour grandir les hommes, qui profitent non seulement du travail domestique, mais aussi d’un travail émotionnel, à travers l’amour.

É. F. : Il me semble que nous ne sommes pas condamnés à parler des pratiques pour contourner les sentiments amoureux : le désir aussi est objet de sciences sociales ; l’amour aussi résulte d’une construction sociale. C’est bien pourquoi il est un enjeu politique.

Des sciences sociales à l’action politique

M : Nous voudrions revenir sur ce qu’il dit, et qui me semble beaucoup moins convaincant, au sujet des mouvements gay et lesbien. Car nous avons maintenant derrière nous le débat autour du PACS, sur la parenté homosexuelle…

É. F. : Lorsque Bourdieu parle des mouvements homosexuels comme d’une « avant-garde » théorico-politique pour les mouvements sociaux, il a conscience de sacrifier à « l’utopisme ». Beaucoup le lui ont reproché – et même les gays et les lesbiennes étaient plutôt embarrassés par un tel hommage. Ne serait-ce que parce que l’avant-garde est une notion militaire…

I. L. : Et même à l’intérieur de chacun de ces groupes, gays et lesbiennes, il y a une telle variété, de telles contradictions, des conflits…

A.-M. D. : Je pense que compte tenu du sujet du livre et de son back-ground, à savoir l’énorme travail des féministes dans la mise au jour de l’oppression des femmes par les hommes, dans lequel les féministes lesbiennes n’ont pas été en reste, cet additif de Bourdieu n’est pas un hasard. D’une certaine façon, les débats à l’intérieur du féminisme font partie du paysage intellectuel dans lequel s’inscrit ce livre et c’est plus à ce niveau-là qu’à propos de la sexualité que Bourdieu se doit d’intervenir. Son livre n’aurait pas été « complet » sans ce positionnement. Malheureusement, là aussi, il oublie parfois les règles de la méthode, par exemple quand il fait de la sociologie à la petite semaine (je veux dire sans apporter d’autres éléments objectifs que son avis personnel) sur les couples homosexuels. Mais il reste que le traitement social de la sexualité et des préférences sexuelles fait partie du fonctionnement de la domination masculine et que, comme nous y invitent les féministes lesbiennes, il y a lieu de réfléchir sociologiquement à la contrainte à l’hétérosexualité.

É. F. : Je crois qu’on retrouve le même parti pris que j’évoquais tout à l’heure : si la domination est une, les mouvements sociaux doivent être pensés, tout compte fait, au singulier – le mouvement social. C’est alors qu’on peut penser les rapports entre ses composantes en termes d’avant-garde (ou d’arrière-garde) : tous ces mouvements relèvent d’une même logique. A l’inverse, si on part de la pluralité des mouvements, et non de leur unification potentielle, on voit combien il est légitime qu’existent convergences et divergences. Les alliances ont vocation à être provisoires : elles ne sont pas données, ni même masquées – elles sont à construire, autour d’intérêts communs. Ce qui ne saurait occulter les intérêts différents, parfois contradictoires : les gays et les lesbiennes ont des logiques politiques pour une part convergentes, pour une part divergentes. De même, ouvriers et immigrés. Bref, je crois qu’on a intérêt à ne pas gommer ces tensions, mais à les prendre en compte, pour éviter que les contradictions ne deviennent trop contre-productives.

I. L. : La référence, c’est plutôt l’avant-garde du prolétariat, au sens où si l’on a une théorie générale comme le marxisme, on est à l’avant-garde.

É. F. : C’est reprendre une manière de penser comparable à celle qu’il rejette au départ.

I. L. : Ce qui fait la difficulté, c’est la tentative de Bourdieu de faire une théorie globale. Ce que les gens trouvent intéressant, ce sont peut-être les points plus spécifiques…

É. F. : C’est une logique intellectuelle que l’on peut critiquer – ce que je fais. Mais comme c’est de l’ordre du postulat, il vaut mieux se demander d’une part ce qu’on voit grâce à ce point de départ, d’autre part ce qu’on ne voit pas à cause de ce parti pris.

I. L. : Il a attiré l’attention sur un certain nombre de choses, qui sont profondément intériorisées, tellement dans le privé, dans le quotidien que c’est important de le dire. Parce que ça ne se voit pas, c’est très important de le dire. Et à cet égard, Bourdieu fournit des outils d’analyse très importants.

C. M. : La posture critique de Bourdieu est stimulante et heuristique. Je définirais ma recherche comme située dans une posture critique de Bourdieu, mais c’est à partir de cela que je réagis.

M : Revenons sur la question de l’articulation entre position scientifique et position militante.

H. H. : Là-dessus, je suis tout à fait d’accord avec ce qu’a dit Ilana Löwy au colloque de Toulouse [9] : faire une certaine critique des sciences d’un point de vue féministe n’est pas neutre.

I. L. : Cela peut fournir des outils et des approches aux militants. Mais il ne faut pas exagérer : dans une chaire universitaire ou au sein du CNRS, on ne milite pas.

É. F. : On peut dire que ce n’est pas un travail de militant, mais il me semble que parler de la domination masculine, c’est quand même politique, même si on le fait scientifiquement.

A-M. D. : Oui, dans tous les cas parler de la domination masculine, en scientifique ou non, c’est politique. Mais, pour moi, dans tous les cas aussi, produire de la connaissance, dans le champ de la domination masculine ou ailleurs, c’est intervenir sur la société, et, en ce sens, cela a une dimension politique. Ce qui ne veut pas dire militant au sens de l’action politique proprement dite.

I. L. : On n’a pas à associer complètement les travaux militants et le travail scientifique ou universitaire. Mais on parle toujours de quelque part, même en science, et comme on ne peut jamais extraire la politique de tout ce qu’on fait, mieux vaut savoir quelle politique on fait et comment. Donc de ce point de vue, si je me considère comme féministe, même en faisant de l’histoire des sciences, j’intègre le point de vue féministe. Moi, je fais la distinction entre ça et le militantisme, et je pense que Bourdieu – si j’ai bien compris – faisait aussi la distinction entre ce qu’il faisait en tant que chercheur et ce qu’il faisait en tant que politique, militant. Mais Bourdieu pense que les sciences permettent malgré tout une position de vérité scientifique hors contexte. Et je ne suis pas d’accord.

É. F. : D’une part, je ne crois pas que Bourdieu décontextualise la science : il propose une sociologie de la science qui fasse une place à l’autonomie scientifique – et donc à la possibilité d’une vérité qui ne se réduise pas à la démystification pseudo-foucaldienne du jeu entre savoir et pouvoir. Pour lui, il s’agit donc de dégager, comme dans les Méditations pascaliennes [10], « les fondements historiques de la raison ». D’autre part, si l’accent est d’abord mis dans sa pratique des sciences sociales sur l’autonomie de la science qu’il s’agit de conquérir ou préserver contre les empiétements de la demande sociale (c’est vrai à l’époque du Métier de sociologue [11], en 1968), dans les années quatre-vingt-dix, il repense la figure de l’engagement : à partir de La Misère du monde, la priorité a changé – on le lui a d’ailleurs parfois reproché. Il critique l’ « escapisme », la « neutralité axiologique » ; pour lui, dans cette période, la « tour d’ivoire » laisse la place aux appropriations conservatrices du savoir, médiatisées par les essayistes. « Pour des raisons qui tiennent sans doute à moi, et surtout à l’état du monde, j’en suis venu à penser que ceux qui ont la chance de pouvoir consacrer leur vie à l’étude du monde social ne peuvent rester, neutres et indifférents, à l’écart des luttes dont ce monde est l’enjeu ». D’où l’importance de « l’intellectuel collectif [12] ». C’est la figure de « l’engagement sociologique » analysée dès avant décembre 1995 par Gérard Mauger [13].

I. L. : Je me réfère à Science de la science et réflexivité [14] qui date de 2001. L’épistémologie « classique » légitime le statut exceptionnel de la science et sa capacité à générer une vérité universellement valable par l’adhésion des scientifiques à la « méthode scientifique » et par la formalisation croissante des connaissances ; l’approche à la Merton légitime ce « statut d’exception » par l’« ethos scientifique » et par le fait que les chercheurs aspirent à découvrir la vérité sur le monde. Bourdieu, en bon sociologue pragmatique, sait bien que les scientifiques n’adhèrent pas de façon rigide à une quelconque méthode, que leurs motivations ne sont pas toujours très pures, et que la production des connaissances scientifiques implique un travail pas très « propre ». Mais il veut quand même « sauver » le statut exceptionnel de la science comme « un lieu historique où se produisent des vérités transhistoriques [15] » Il explique donc que la structure spécifique du champ scientifique – une structure ancrée dans l’histoire du domaine – agit comme une « main invisible » qui génère la rationalité. L’élément clé, pour Bourdieu, est la fermeture du champ scientifique et le fait que « les producteurs tendent à n’avoir pour clients que leurs concurrents à la fois les plus rigoureux et les plus vigoureux », ce qui explique que « la science peut avancer sans cesse vers plus de rationalité sans être obligée de faire appel à une sorte de miracle fondateur [16] ». Les scientifiques acceptent tacitement « l’arbitrage du réel » – tel qu’il est rendu par leurs connaissances et instruments – et adhèrent à une vision idéalisée de la science (une « fiction collective ») que tout le monde sait inexacte mais qui « continue à constituer la norme idéale des pratiques [17] ». Ces éléments n’auraient pourtant pas suffi à générer le progrès de la rationalité : l’art ou la loi aussi ont leurs fictions collectives largement partagées, telles « la beauté » ou « la justice » – mais Bourdieu n’affirme pas pour autant qu’une « main invisible » assure le progrès linéaire des valeurs esthétiques ou l’évolution vers une société plus juste. L’élément clé qui assure le statut unique de la science, c’est la structure de champs « à l’intérieur desquels les rapports de force symboliques et les luttes d’intérêt qu’ils favorisent contribuent à donner sa force au meilleur argument [18]. » Mais l’argument « structurel » de Bourdieu repose sur deux prémices que je considère comme totalement fausses : que la science est un champ clos [19] ; et qu’en même temps elle laisse à toutes les personnes un accès à tous les objets [20]. Cette description peut éventuellement s’appliquer à de toutes petites fractions de l’activité scientifique, dans des domaines comme les mathématiques théoriques ou la physique des hautes énergies. Mais évidemment pas à la science dans son ensemble : elle produit des exclusives, dresse des barrières, contribue aux entreprises militaires, industrielles ou coloniales. La critique féministe ou post-coloniale des sciences aurait pu aider Bourdieu à réfléchir sur la prétendue « production de l’universalité » et des valeurs trans-historiques de la science. Mais même la lecture attentive de son écrivain préféré, Virginia Woolf, aurait suffi : dans Trois guinées, n’explique-t-elle pas que “science is a man, a father, and is infected too” ?

M : Le parcours de Bourdieu nous interroge sur la question plus générale de l’articulation entre le scientifique et le politique. Et ce que son parcours nous dit, c’est qu’évidemment, il ne se pose peut-être pas de la même façon selon la position que l’on a dans le champ scientifique. Lui-même, ayant une position assez importante dans le champ scientifique, a fait de la politique d’une façon qui tendait vers le militantisme ou en tout cas vers des formes qui pouvaient être appelées comme cela. Au colloque de Toulouse, on a pu être frappé par l’aspect générationnel marqué. Certaines choses n’ont pas tellement changé – il y a toujours aussi peu d’hommes mais en revanche, la confrontation entre les anciennes militantes et de jeunes chercheuses était intéressante. Les jeunes chercheuses sont dans la reconnaissance vis-à-vis des aînées. Et elles disent : « en faisant de la recherche on fait un travail politique qui ne prend pas forcément la forme du militantisme ».

C. M. : Je suis s’accord : le clivage avec le militantisme est beaucoup moins marqué chez les jeunes chercheuses. Ce qui est nouveau aussi, c’est qu’elles ont une vraie formation en recherche sur les rapports hommes-femmes, les rapports de genre. Elles ont à manier des concepts, des outils, des recherches intellectuelles etc., et on ne sait même plus lesquelles sont militantes ou pas. Mais, en même temps, au sein de l’institution, les résistances demeurent, et mieux vaut pour une chercheuse ne pas s’afficher comme féministe, si l’on veut éviter de déclencher des réactions épidermiques.

M : Malgré tout, si on veut être reconnue, il ne faut pas avoir le chapeau de féministe ou de chercheuse en histoire des femmes : avant d’être historienne des femmes, il faut être historienne du travail, sociologue du travail…

C. M. : C’est moins vrai, je crois, aujourd’hui.

A-M. D. : Il me semble qu’il y a deux choses dans ce que vous dites. Si on peut davantage aujourd’hui se présenter comme chercheuse en histoire des femmes ou comme sociologue du genre par exemple, il ne fait toujours pas bon se positionner comme chercheuse féministe. Mais, en même temps, si l’approche féministe est valide, il faut bien admettre qu’elle doit en quelque sorte irradier chaque champ disciplinaire et non pas revendiquer un territoire disciplinaire spécifique. Cette question a d’ailleurs été au cœur du débat intergénérationnel au colloque de Toulouse, si on peut parler comme ça sans trop se vieillir !

E. F. : Cela aussi mérite d’être historicisé. J’ai vraiment l’impression qu’aujourd’hui, les gens ricanent moins sur ces sujets. Je le vois à l’afflux d’étudiants qui arrivent avec des sujets sur « genre et sexualité », et à la reconnaissance nouvelle dont ces sujets bénéficient : financements, publications, recrutements même.

C. M. : C’est ce que disait Christian Baudelot avec assez de pertinence en conclusion du colloque Genre et politique à Sciences-Po de mai 2002 : la reconnaissance des recherches sur le genre est en quelque sorte inversement proportionnelle au statut de la discipline dans les sciences sociales : la plus aboutie en sociologie et en psychologie, disciplines les plus « dominées » ; beaucoup moins au niveau des science politiques, du droit et de l’économie.

H. H. : À Toulouse, on a beaucoup parlé de la question de la transmission et dans mon atelier, il y a eu une discussion : c’est très français, d’une certaine manière, cette préoccupation de la transmission des concepts du féminisme. Et les Canadiennes, les Américaines, les Québécoises disaient : « Pourquoi les Françaises parlent-elles tant de transmission et si peu d’innovation ? nous, les jeunes, nous voulons inventer d’autres choses, pas celles que les plus anciennes nous transmettent ».

A-M. D : Pour le coup, il me semble que c’est en effet une question d’histoire, de décalages historiques entre l’état des sciences féministes ici et là. Pour les Québécoises en particulier, la question de la transmission est beaucoup moins pressante puisqu’elles ont acquis de leurs institutions, et même si ce n’est que partiel, la mise en place de voies de transmission au sein des cursus de formation, bien plus tôt et de manière bien plus pluridisciplinaire que nous. Par ailleurs, on peut sans doute dire que le souci de la transmission des concepts est une affaire bien française : d’une certaine façon, c’est ce qui nous reste à nous, la conceptualisation, tant qu’on n’a pas les moyens de mettre en pratique politique les acquis de nos connaissances, tant qu’on n’a pas de féminisme d’état. On avance là où on peut…

M : Il y avait une autre Américaine aussi qui disait au contraire qu’elle était très frappée de voir à quel point la mémoire se perd.

É. F : Aux États-Unis, les féministes dans les années quatre-vingt ont acquis une vraie légitimité, et un vrai pouvoir. Il y a des revues, des livres, des colloques, des congrès. En France, au même moment, le féminisme a été relativement marginalisé dans l’institution universitaire. Donc la question de la transmission ne se pose pas du tout dans les mêmes termes : les étudiantes (ce sont surtout des femmes) qui, aux États-Unis, aujourd’hui, arrivent pour faire des thèses sur le genre, sont un peu écrasées par le poids de la transmission. Comment marquer une originalité dans un domaine déjà tellement investi ? En France, c’est tout à fait différent : les étudiantes (même s’il y a aussi des hommes) qui font des thèses aujourd’hui dans ces domaines se disent : « Il faut renouer avec l’héritage de celles qui nous ont précédé »… Il y a donc aujourd’hui une demande, surtout parmi les jeunes. Je trouve révélateur de ce regain d’intérêt que paraisse en 1998, la même année que La domination masculine, le recueil de Christine Delphy L’ennemi principal (1) [21], qui rassemble des textes des années soixante-dix.

Anne-Marie Devreux


 

Sociologue

Catherine Marry


 

Sociologue

Eric Fassin


 

Sociologue

Helena Hirata


 

Sociologue

Ilana Löwy


 

Historienne des sciences, directrice de recherche INSERM. Elle vient de publier « Pour en finir avec la domination masculine de A à Z » (avec Catherine Marry) au Seuil/ Empecheurs de Penser en Rond ; et l’année dernière, « L’emprise du genre », à La Dispute. Ilana Löwy est membre du comité de rédaction de Mouvements.

Pourquoi ce texte?

La critique féministe occupe une place centrale dans la critique sociale, en interrogeant la spécificité des rapports sociaux de sexe dans le cadre d’une pluralité des rapports de domination. Mais c’est tardivement que Pierre Bourdieu a travaillé précisément sur cette question, en publiant en 1998 La domination masculine, livre dont l’important retentissement médiatique contribua à diffuser le thème dans l’espace public. Mais l’accueil des spécialistes sur le genre et des militantes féministes a été beaucoup plus mitigé. Avec plusieurs de ces chercheur-e-s, nous revenons sur les apports et les limites de la sociologie de Bourdieu dans l’étude des rapports sociaux de sexe et de genre, ce qui permet d’appréhender la question de l’articulation de la démarche scientifique et de l’action politique dans la posture critique. Cet article est paru dans le numéro 24 de Mouvements, novembre-décembre 2004.

Notes

[1] La souffrance en France, Le Seuil, 1998.

[2] P. Bourdieu, « La domination masculine », Actes de la recherche en sciences sociales, 1990,2.

[3] GEDISST : Groupe d’Études sur la Division Sociale et Sexuelle du Travail, équipe du CNRS créée en 1983, devenue en 2001 GERS, Genre et Rapports Sociaux. Le texte de ce séminaire, publié en 1994 dans le n° 11 du Cahiers du GEDISST ancienne série, sera republié dans le prochain numéro du Cahiers du Genre.

[4] P. Bourdieu, La misère du monde, Le Seuil, 1993.

[5] Travail, Genre et Sociétés, 1999,1.

[6] Y. Shavit, H.-P. Blossfeld (éd.), Persistent inequality. Changing educational attainment in thirteen countries ; Boulder, Westwiew Press et M. Duru-Bellat, Les inégalités sociales à l’école, Genèses et mythes, Presses universitaires de France, octobre 2002.

[7] D. Gardey, I. Löwy (dir.) L’invention du naturel. Les sciences et la fabrication du féminin et du masculin, Éditions des archives contemporaines, 2000.

[8] J. Laufer, C. Marry, M. Maruani (dir.), Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme, Presses universitaires de France, 2001.

[9] Troisième colloque sur les recherches féministes francophones, tenu à Toulouse du 17 au 22 septembre 2002.

[10] « Liber » 1997.

[11] P. Bourdieu, J.-C. Passepon, J.-C. Chambaredon, Les métiers de sociologue, Mouton-Bordas, 1968.

[12] P. Bourdieu, Contrefeux 2, Raisons d’Agir, 2001, p. 7.

[13] G. Mauger, “L’engagement sociologique”, Critique, numéro spécial Pierre Bourdieu, août/septembre 1995, 579-580, pp. 674-696.

[14] Raisons d’agir, 2001.

[15] Ibid., p. 136.

[16] Ibid., p. 106.

[17] Ibid., p. 153.

[18] Ibid., p. 161.

[19] Ibid., p. 136.

[20] La domination masculine, p. 123.

[21] C. Delphy, L’ennemi principal, Syllepses, 2 tomes 1998 et 2001.

Mots clés La critique féministe et La domination masculine dans PIERRE BOURDIEU cle

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L’accumulation financière à l’ère de la globalisation

Posté par issopha le 28 septembre 2007

Rubrique Fabrique des idées

L’accumulation financière à l’ère de la globalisation

 

 

Par

FABRIQUE DES IDEES—Les conflits entre pouvoir financier et pouvoir politique émaillent l’histoire des sociétés occidentales. Le processus actuellement en cours est-il nouveau ? 27 juillet 2007.

Un regard sur l’histoire du capitalisme nous montre que les économies occidentales ont connu par le passé, notamment dans la seconde moitié du XIXe siècle, des périodes de grande mobilité internationale de capitaux. Les conflits entre pouvoir financier et pouvoir politique émaillent également l’histoire des sociétés occidentales. Quelle est alors la nouveauté du processus en cours, si nouveauté il y a ?

Pour répondre à cette question, on peut se référer à l’expérience française des années 1924-1926 avec le cartel des gauches. C’est à cette époque que l’expression du « Mur de l’argent » a été pour la première fois utilisée en France pour caractériser les conflits entre le pouvoir politique et le pouvoir financier. Cette confrontation a en effet provoqué la défaite du pouvoir politique à deux reprises, par la chute des gouvernements Herriot et Caillaux. Cette expression a été également abondamment employée durant les années 1930, et plus particulièrement durant les années 1936-1938, sous le Front populaire qui devait finalement mettre un terme à ces conflits répétés en modifiant le statut de la Banque de France.

Ce qui mérite de retenir notre intérêt ici, ce sont les modalités précises de cette confrontation. Sous le cartel des gauches, l’endettement de l’État avait pris la forme d’une détention de bons du Trésor massive par les banques. C’est en raison de cette détention que le gouvernement s’est retrouvé progressivement à leur merci. Cette situation devait provoquer les célèbres heurts d’E. Herriot avec ce qu’il dénonçait, à l’époque, comme étant le mur de l’argent [1]. Précisons un peu plus le nœud du conflit. La faiblesse du Trésor vis-à-vis des banques trouvait, à l’époque, sa source en partie dans le fait qu’il existait non des mises aux enchères des bons du Trésor, mais des négociations directes avec les banques. À l’époque, certains ont dit que les banques avaient pratiqué un « chantage » [2] sur le gouvernement en jouant sur les quantités de bons qu’elles pensaient souscrire, cherchant par là une hausse significative de leur rémunération.

La leçon que l’on peut tirer de ces évènements, propres à l’histoire de France, est particulièrement instructive. Dès que des banques, notamment les plus importantes, sont capables de s’organiser entre elles, de former un « marché interbancaire », où les négociations se mènent de gré à gré, leur puissance est littéralement décuplée. Cette force se manifeste tout d’abord par rapport au banquier central dont les actions en matière de fixation de taux d’intérêt ou de réglage de la liquidité deviennent largement subordonnées. Cette puissance se traduit ensuite sur l’économie réelle par les mouvements de capitaux que les banquiers sont en position de générer (fuite à l’étranger, spéculation sur la monnaie nationale). Enfin, les enjeux sont parfois si considérables que cette finance concentrée et organisée n’hésite pas à chercher la confrontation avec le pouvoir politique dès que ses intérêts vitaux lui paraissent être menacés (par des mesures fiscales, par exemple).

Évoquant dans cet article le « nouveau » mur de l’argent, nous voulons essayer de démontrer au lecteur que l’histoire monétaire et financière que la France a connue sur son sol entre les deux guerres est malheureusement aujourd’hui en train de se répéter, mais, cette fois-ci, à l’échelle mondiale. La finance mondiale a conquis son nouveau pouvoir et le maintient actuellement par des processus analogues : importance des marchés interbancaires de gré à gré (notamment du marché des swaps), exercice d’un pouvoir de marché sur la formation des taux d’intérêt et sur les commissions perçues ; enfin relégation des banques centrales à un rôle second dans la régulation des marchés monétaires et financiers mondiaux.

Un autre facteur, celui-ci nouveau, démultiplie le pouvoir des grandes banques internationales : leur influence s’étend aujourd’hui aux principales sociétés de gestion de fonds internationales qui investissent l’essentiel de leurs avoirs dans les firmes cotées en bourse. Cela leur ouvre non seulement la possibilité de tirer des revenus de la valeur actionnariale, mais également d’exercer un pouvoir d’allocation des capitaux à l’échelle internationale.

Finalement, face à ce mur de l’argent qui s’élève actuellement et dont la dimension est évidemment planétaire, la question de savoir si la confrontation politique avec les citoyens de la planète – et si oui, sous quelle forme – se pose de façon cruciale. Peut-on imaginer un pouvoir de régulation qui soit opposable à cette finance globalisée ?

L’ampleur de la globalisation financière

Est-on vraiment, à partir des années 1995, en présence d’un « mur de l’argent » à l’échelle internationale ? Observons tout d’abord que personne ne conteste que, par leur libéralisation et leur globalisation, les marchés monétaires et financiers ont acquis, durant les années 1990, une autonomie relative par rapport à la sphère de l’économie réelle. Cet affranchissement aurait été probablement sans conséquences majeures si la dimension prise par ces marchés avait été cantonnée dans des proportions acceptables et raisonnables. Mais cela n’a pas été le cas.

En effet, le développement proprement phénoménal des marchés du financement – et surtout de la couverture de ce financement – a créé une situation entièrement nouvelle, dont il est urgent de prendre l’exacte mesure, tant les problèmes posés par la puissance de la finance libéralisée sont devenus aujourd’hui nombreux et même inquiétants par leur ampleur même.

La plupart des travaux qui s’intéressent à la finance globalisée se heurtent à une difficulté redoutable : disposer des données qui puissent offrir une vision cohérente du fonctionnement des marchés monétaires et financiers internationaux. Cet handicap ne permet pas de se faire une idée précise de la place effective de ces marchés au sein de l’économie mondiale actuelle. De même, cette absence de quantification minimale est une gêne considérable pour analyser le type d’interaction qui peut surgir entre la sphère monétaire et financière d’un côté, et la sphère de l’économie réelle de l’autre.

Un des objectifs de cet article est de rappeler comment une quantification des flux qui traversent, à l’échelle internationale, la sphère monétaire et financière internationale peut être conduite. Les données monétaires et financières ainsi rassemblées, une fois mises en cohérence et confrontées aux données réelles, donnent véritablement le vertige. Leur ampleur justifiera que l’on puisse établir, de façon synthétique, un premier constat économique, celui d’une sphère financière qui pèse de tout son poids – qui est considérable – sur l’économie réelle.

L’unité de mesure : le téra-dollar

Dès que des grandeurs économiques dépassent un certain montant, on entend souvent dire que les chiffres dont il est question n’ont plus aucune signification. Chacun d’entre nous a déjà probablement fait sienne cette remarque. Par exemple, qui n’est pas plongé dans des abîmes de réflexion dès que l’on évoque, pour des chefs d’entreprise ou certaines stars sportives, des salaires s’élevant à plusieurs dizaines de millions d’euros annuels ?

Les mêmes limites se rencontrent aussi chez des analystes ou des hommes d’entreprise lorsqu’il leur faut raisonner sur des dizaines voire des centaines de millions de dollars ou d’euros. Dans sa pratique quotidienne, chacun raisonne avec les données de son environnement habituel. Avec, à chaque fois, un horizon au-delà duquel la vue se brouille, les représentations s’estompent, et finalement la signification disparaît.

Mais cela est également vrai des responsables gouvernementaux dont l’univers chiffré et comptable peut atteindre des paliers encore plus importants. Pour les grands pays industriels, ces responsables doivent s’habituer à comptabiliser les grandeurs économiques – dont ils sont pour partie les gestionnaires – en milliards, voire en dizaines de milliards d’euros (ou de dollars). Ces ordres de grandeur sont ainsi le lot quotidien des ministres de l’économie et des finances lorsqu’ils gèrent par exemple l’affectation des enveloppes budgétaires aux différents départements ministériels ou bien encore lorsqu’ils doivent prendre des décisions pour refinancer la dette publique de leur pays.

C’est aussi le lot quotidien des banquiers centraux, mais à une échelle encore plus grande, lorsque, par exemple, ceux-ci sont conduits à intervenir sur le marché des changes ou bien lorsqu’ils cherchent à évaluer le montant de la masse monétaire et son évolution prévisible afin d’orienter la politique monétaire de leur pays. Dans ce dernier cas de figure, il faut pouvoir assimiler des grandeurs qui se chiffrent parfois en centaines de milliards de dollars ou d’euros.

A ce stade, il faut comprendre que, même pour des acteurs chevronnés de la gestion du bien public, il existe des réalités économiques ou financières encore plus globales, plus « astronomiques » si l’on ose dire, celles qui sont liées précisément à la globalisation financière.

Pourquoi alors est-il nécessaire de se représenter correctement ces grandeurs ? Est-ce vraiment utile ? La réponse à ces questions devient en réalité urgente. Non seulement, la perte de sens s’accroît chaque jour davantage pour le citoyen de la planète-terre, mais le manque de compréhension et surtout le manque de réactivité des principales autorités gouvernementales du monde ne laisse pas d’inquiéter au regard des dangers et des défis, devenus extrêmement concrets, que pose la globalisation financière. Mais que recouvre précisément ce champ qu’il convient d’explorer ?

Puisque nous venons de mettre en évidence plusieurs niveaux d’appréhension et d’interprétation possibles du jeu des forces économiques et des grandeurs susceptibles de les mesurer, il faut maintenant franchir le dernier niveau, qui est celui de la globalisation financière proprement dite. Le vocable de « Téra » va nous y aider, car nous prendrons en effet comme unité de compte pour la mesure de grandeurs économiques liées à cette globalisation le Téra-dollar (T$), c’est-à-dire le millier de milliards de dollars.

Le volume des transactions et des règlements internationaux (flux 2002)

L’observation et la mesure, à l’échelle internationale, des transactions sur les marchés globaux de la finance et du marché des biens et services peuvent alors fournir une première évaluation de la liquidité qui circule sur une période donnée. Nous avons opté pour cette mesure l’année 2002.

La sphère économique mondiale

(Unité : Téra-dollar, année 2002)

Transactions sur dérivés 699,0
Etats-Unis (dollars) 405,7

 [3]

Comme ce tableau l’indique clairement, la liquidité qui transite sur les marchés globaux de l’argent remplit aujourd’hui quatre fonctions (colonne de gauche du tableau). Elle sert à régler les transactions de couverture (achat de produits dérivés), les transactions d’une monnaie en une autre (échange de devises), les transactions sur le marché du financement (achat de titres financiers) ; mais la liquidité intervient aussi dans le règlement d’autres transactions, celles que l’on observe sur le marché des biens ou des services.

Le point très important à noter est le suivant : qu’il s’agisse des marchés de la sphère financière, ou bien des marchés de la sphère réelle, toutes ces transactions font l’objet de règlements monétaires, c’est à dire de règlements dans une monnaie donnée, et par conséquent dans une zone monétaire parfaitement délimitée (colonne de droite du tableau). La liquidité nécessaire pour ces échanges est ainsi fournie, in fine, par la banque centrale de la zone monétaire correspondante, sur un marché particulier : le marché interbancaire, où s’effectue et se consolide l’ensemble des règlements. Le tableau cherche ainsi à mettre en rapport les transactions réelles (celles qui portent sur les biens et services), avec celles qui relèvent de la finance globalisée. Il réalise cette jonction en mettant, face à face, les transactions tous types confondus, réelles et financières, d’un côté, avec les zones monétaires de règlement, de l’autre.

Un trait frappe aussitôt : les transactions relatives à l’économie réelle n’occupent qu’une part infime du total des transactions. En effet, qu’il s’agisse des transactions relatives aux biens et services (soit 32.3 T$ le PIB mondial de l’année 2002), celles-ci ne se montent qu’à un peu moins de 3% des paiements monétaires de la planète [4] : c’est évidemment très peu ; ou bien qu’il s’agisse des transactions commerciales internationales, même constat : celles-ci, soit 8 T$, ne s’élèvent qu’à 2 % des transactions qui se réalisent sur le marché des changes [5]. La somme des transactions réelles de la planète (production + échanges commerciaux internationaux), soit 40,3T$, peut maintenant être comparée par exemple à celle qui recense, sur le même espace et pendant la même période, l’ensemble des transactions interbancaires, soit 1.155 T$. Le rapport entre ces grandeurs est de 1 à 28, ce qui apparaît, dans une première approche de cette confrontation, proprement vertigineux.

Cette présentation de données exprimées en « Téra » inspire plusieurs ordres de réflexion.

La première est de nature pédagogique. Il apparaît clairement que le choix de cette nouvelle unité permet de faire des comparaisons immédiates et compréhensibles grâce notamment à la simplification des données. On observe ici, par exemple, que les transactions qui ont relevé de l’économie réelle sur une année (soit le PIB mondial de cette année) ont été nettement plus faibles, en valeur absolue, que celles qui ont été générées par le seul marché des changes (32,3 T$ contre 384,4 T$), soit un rapport de 1 à 12.

La seconde considération est d’ordre plus analytique. Alors que ces deux dernières données reflètent bien, toutes les deux, des flux (et non pas des stocks), une différence tout à fait essentielle les sépare cependant. Dans un cas, le PIB mondial, soit en réalité la somme des PIB de 199 pays, ne transcrit aucune réalité économique globalement organisée à l’échelle mondiale : on juxtapose, en les sommant, des grandeurs économiques relativement autonomes (ces grandeurs sont cependant indirectement liées, mais pour une part seulement, à la division internationale du travail que traduit, par exemple, le commerce international). De plus, ces produits concernent des milliers de biens et de services spécifiques. La formation des prix de ces biens et de ces services obéit, par conséquent, à chaque fois à des logiques différentes (marchés nationaux / internationaux, biens publics / biens privés, produits en concurrence / produits monopolistiques, etc.).

Dans l’autre cas, au contraire, le marché des changes est une entité qui possède explicitement sa propre forme d’organisation ainsi que ses propres règles de fonctionnement ; le résultat de cette organisation et de ces règles est, par exemple, un taux de change euro/dollar que chacun peut connaître à tout moment, et en n’importe quel point de la planète.

Ces réflexions ne peuvent qu’accentuer le vertige de la comparaison. À une grandeur de valeur « financière » dont on peut saisir l’unité de construction et dont les acteurs savent qu’ils peuvent interagir, par leurs arbitrages, et en principe à tout moment (sauf problème de liquidité), sur les segments qui la composent, s’oppose un agrégat « réel » dont l’hétérogénéité est extrême en raison à la fois de la nature de ses composants, du mode de leur production, enfin des conditions de leurs échanges ou de circulation. C’est en raison de la très forte asymétrie de composition et de dimensionnement de ces deux grandeurs, mais aussi en raison du mode de déploiement du jeu des acteurs autour de chacune d’elles, que nous défendons l’idée de la capacité de la finance d’écraser, par son poids, l’économie réelle.

Ne voit-on pas les conclusions que l’on peut tirer déjà d’une telle analyse ? Par leurs masses et l’organisation dans lesquels elles s’insèrent, certaines variables de la finance libéralisée apparaissent comme des variables globales, et semblent désormais en capacité d’exercer une influence décisive sur les variables de l’économie réelle, précisément en raison du spectre « global » de leur action.

La troisième observation porte sur les marchés financiers au sens strict du terme, c’est-à-dire sur les marchés où se réalisent les achats-ventes d’actions et d’obligations sur l’ensemble des places financières du monde. Là aussi, l’ordre de grandeur est frappant puisque seulement 3,4% des règlements monétaires sont consacrés à ces marchés, alors qu’ils sont pourtant considérés comme les marchés de capitaux par excellence.

Pour ce qui est du reste des opérations – soit 93,2 % -, celles-ci sont consacrées soit à des opérations de couverture, soit à des opérations de spéculation ou d’arbitrage ; nous allons voir un peu plus loin que les opérations de couverture utilisent des produits dérivés pour se protéger, à terme, des risques liés à des variations de prix ; quant aux opérations spéculatives, elles prennent notamment en charge les risques que les opérations de couverture transfèrent, mais pas seulement ; elles peuvent aussi s’enchaîner dans des spirales complexes ; les opérations d’arbitrage enfin sont celles qui jouent sur des différentiels de rendement instantanés entre différents marchés. Toutes ces opérations sont des opérations financières ; il est malheureusement impossible, dans les statistiques, de distinguer entre ces différentes catégories. Ces opérations se répartissent pour un peu plus d’un tiers sur le marché des changes d’une part, et pour le reste, les deux tiers, sur le marché des produits dérivés d’autre part.

Il reste enfin à observer que l’essentiel des règlements monétaires relatifs à ces transactions (voir la colonne de droite du tableau) est très largement imputable aux pays de la triade, Etats-Unis, Zone euro, et Japon puisque ces pays et leurs zones monétaires concentrent 84.1% des règlements mondiaux [6].

Finalement, comme nous pouvons le ressentir intuitivement, l’énormité des chiffres laisse pantois, surtout si on les rapporte aux données de l’économie réelle ! Sur les marchés interbancaires, lieux par lesquels passent toutes les transactions, il ne faudrait plus déjà faire l’évaluation de ces échanges en Téra-dollars (T$), mais en Peta-dollars (P$) ! c’est-à-dire en milliers de milliers de milliards de dollars (ou pour simplifier … si l’on peut dire, en millions de milliards de dollars…). Le chiffre de 1.155 T$ (ou 1,15 P$) dépasse évidemment l’entendement ordinaire ; il signifie cependant qu’à chaque seconde d’une journée de 24 heures, il s’échange, sur les marchés particuliers de la finance, pratiquement 50 millions de dollars…

Dans ces échanges, un des éléments qui surprend le plus est la hiérarchie des marchés révélée ainsi. Certes, comme nous venons de le voir, les marchés interbancaires centralisent l’ensemble des règlements, d’où leur volume considérable. Mais, à l’autre extrémité, les marchés financiers (ou marché des capitaux) apparaissent, par leur montant, d’un poids très modique. Pourtant, sont recensées ici l’ensemble des transactions de l’année 2002 sur les marchés boursiers – actions et obligations – de la planète financière mondiale.

Quant au marché des changes, on connaissait son importance ; les transactions qui s’y déroulent sont ainsi plus de 9 fois supérieures à celles du marché des capitaux. Mais le fait véritablement frappant est l’importance prise par les transactions sur les marchés des produits dérivés. Elles dépassent dorénavant, en volume, et de loin, les transactions du marché des changes et cette supériorité n’est pas prête, comme nous le verrons ultérieurement, de faiblir, bien au contraire. Cette hiérarchie des marchés est symptomatique, au sein de la finance globalisée, de la très forte aversion au risque des intervenants puisqu’une grande part des transactions (celle relative aux produits dérivés) est destinée à se couvrir contre le risque … lié aux transactions monétaires ou financières.

On peut retirer de ce premier examen des grandeurs de la finance globalisée une double impression. Le gigantisme de certains chiffres peut tout d’abord provoquer un profond sentiment d’inquiétude, surtout en ce qui concerne le segment lié aux transactions relatives aux produits dérivés. N’est-ce pas là le signe probable, au-delà des opérations de couverture, d’une intense activité de spéculation pure ? L’autre sentiment est celui d’un citoyen soucieux de savoir si ce développement vertigineux de la finance est véritablement maîtrisé par les autorités qui sont en charge normalement de le réguler ; bref, qui est dans le poste de pilotage ? Se poser ces questions, c’est malheureusement déjà entrevoir la réponse.

Les logiques d’expansion de la finance libéralisée

Quels sont les facteurs qui aboutissent à ériger, selon une logique expansive, mais aussi une ligne inquiétante, le mur d’une finance libéralisée ? Autre question majeure : l’expansion de ce mur ne finit-elle pas par peser d’un poids considérable sur l’économie réelle. Si oui, comment ? et par quels canaux ?

Les facteurs de l’expansion de ce mur sont au nombre de trois : il y a tout d’abord la dynamique très particulière de la « valeur actionnariale » qui, tout en façonnant la sphère de l’économie réelle, opère des prélèvements d’un genre nouveau – et tout à fait redoutables – au profit de la sphère financière. En second lieu, il faut insister sur l’amplitude atteinte actuellement par les gains spéculatifs liés au fonctionnement des marchés dérivés ; leur coût pour la sphère de l’économie réelle est devenu exorbitant. Enfin, il faut examiner le nouveau rôle des taux swaps dans le financement de l’économie mondiale ; leur « contrôle » par les grandes banques internationales est certainement, pour la sphère de l’économie réelle, facteur de coûts croissants. Ces facteurs produisent, à chaque fois, un impact caractéristique sur la sphère réelle, sous forme de prélèvements. Nous nous proposons d’examiner les uns et les autres.

La valeur actionnariale : une redoutable dynamique de façonnage de la sphère réelle

Le mur qui se dresse actuellement est tout d’abord alimenté par la « valeur actionnariale ». Mais que faut-il précisément entendre par cette notion ? Il s’agit essentiellement de l’extraction d’une valeur au sein des firmes qui va bien au-delà du profit considéré comme étant normal. La production de cette « survaleur » est imposée par les actionnaires, et en réalité par un certain type d’actionnaire seulement : les investisseurs institutionnels et plus précisément ceux qui gèrent des ressources pour le compte de tiers. Par leur nombre et par la puissance de leurs participations dans le capital des firmes cotées, ces investisseurs sont en mesure d’imposer aux directions des firmes un certain nombre de normes en matière de gouvernance d’entreprise. Parmi ces normes, il en est une qui, en quelque sorte, surplombe toutes les autres : c’est la norme financière.

Avec l’exigence d’une rentabilité financière sur fonds propres de 15%, cette norme est devenue le standard international à atteindre pour toutes les firmes qui souhaitent voir dans leur capital la présence de ces grands investisseurs [7]. L’introduction de cette norme est récente. Elle s’est diffusée dans le monde entier à partir de la fin des années 80 sous l’influence des fonds de pension américains. Le point capital à noter est par conséquent le suivant : les firmes sont actuellement soumises, par cette norme financière, à une obligation de résultat. Cela bouleverse complètement leur gestion, car précédemment elle devait seulement réaliser, si l’on peut dire, le meilleur résultat possible (obligation de moyen), et non pas un objectif quantitatif (15%) imposé à l’avance et de l’extérieur. Or, atteindre un tel objectif est par définition très difficile lorsque l’on sait que la croissance de l’économie mondiale tourne aujourd’hui autour de 4% environ.

Une fois produite, cette survaleur doit revenir bien évidemment aux actionnaires comme toute valeur supplémentaire créée par la firme. Selon l’expression consacrée, il faut donc la faire « remonter », soit par le biais de dividendes, soit par des mécanismes plus subtils comme la « relution ». Cette dernière opération consiste pour la firme à racheter ses propres actions pour les détruire et donc en réduire le nombre. Non seulement ces rachats peuvent avoir un impact positif sur le cours de bourse et permettre ainsi aux actionnaires d’engranger des gains spéculatifs, mais surtout, une fois le capital de la firme diminué de cette façon, le dividende par action versé aux actionnaires se trouve mécaniquement accru, puisque le même bénéfice est réparti sur un nombre d’actions diminué.

Ces nouvelles pratiques liées à la valeur actionnariale aboutissent non seulement à révolutionner le mode de management des entreprises, mais aussi à opérer des transferts de risques massifs sur les entreprises, et, par ricochet, sur le monde du travail : il faut « flexibiliser » le marché du travail ainsi que l’organisation du travail. Les transferts de risque concernent également les pays émergents, comme cela a été observé au moment des crises financières de la fin des années 1990.

La gestion spéculative des risques par effet de levier : un coût de couverture exorbitant

L’extraction de la valeur se poursuit ensuite par « l’innovation financière » produite notamment par les plus grandes banques internationales. Celles-ci sont à l’origine des instruments de couverture qui circulent sur les marchés organisés, ou encore, des contrats forward ou swaps qui se concluent de gré à gré. Le but affiché de ces nouvelles pratiques est de gérer les risques de toutes sortes, mais principalement ceux qui sont produits par les marchés monétaires et financiers eux-mêmes [8].

La contrepartie à ces contrats dérivés sera, à chaque fois, un investisseur financier qui fait un pari inverse à ceux qui cherchent à se couvrir ; cet investisseur spécule ainsi et espère, au bout de cette période, tirer un profit du contrat. Il y a par conséquent deux contreparties par exemple dans un contrat future : celle qui cherche à se couvrir (une firme ou un producteur) contre une évolution défavorable du prix du sous-jacent (une hausse pour la firme, une baisse pour le producteur) ; et l’autre partie (un investisseur financier) qui contracte le future dans l’espoir, au contraire, de voir le prix du sous-jacent évoluer en sens inverse.

Une firme peut également vouloir se protéger contre la volatilité des taux d’intérêt. Lorsqu’elle contracte un crédit à taux variable ou bien emprunte sur le marché obligataire, elle fait face à un risque de taux d’intérêt ; en effet si le taux d’intérêt correspondant à son échéance augmente, le service de sa dette va, lui aussi, augmenter. Mais, même si le taux auquel elle emprunte est fixe, elle peut subir un préjudice si les taux d’intérêt baissent. Le même raisonnement peut s’appliquer lorsque la firme fait du commerce international. Elle doit alors faire face au risque de change. Une variation du change entre le moment de la négociation d’une opération internationale et le moment de son paiement peut entraîner de moindres recettes, ou même des pertes, si le taux de change de la monnaie de paiement varie entre temps. La production et la gestion de produits de couverture (contre les risques de change, et surtout contre les risques de taux) sont alors autant d’occasions de prises de risque pour ceux qui acceptent d’en être les contreparties. La spéculation est ainsi intimement liée au développement des produits dérivés. Les gains spéculatifs peuvent être ici considérables en raison des effets de levier que les marchés organisés de ces produits autorisent. En effet, sur ces marchés, il n’est pas nécessaire de disposer intégralement des ressources normalement exigibles, par exemple pour effectuer des actes d’achat. Avec le développement explosif des marchés des produits de couverture et de spéculation, les occasions de prélèvement (grâce à chaque fois aux coûts de transaction liés à ces opérations) se multiplient et deviennent d’autant plus importantes que ces marchés se développent de façon exponentielle.

Alors que ces marchés étaient pratiquement insignifiants durant les années 80, leur volume actuel ne cesse d’interroger (1000 T$ en 2005). Certes, la montée des incertitudes, elle-même liée à la libéralisation des marchés monétaires et financiers, explique en partie ce formidable développement. Mais ce n’est pas tout. Derrière chaque opération de couverture, il y a toujours un opérateur qui accepte de se charger du risque à venir. C’est la définition même du spéculateur. Par exemple, sur le marché du gré à gré des contrats swaps, ce sont les banques qui acceptent de prendre le risque en concluant de telles opérations. Mais, elles-mêmes cherchent à se couvrir contre les risques qu’elles prennent ainsi, par d’autres contrats swaps, créant de ce fait des chaînes de couvertures mutuelles, qui génèrent à chaque fois des foyers de risques systémiques.

Les taux swaps « sous contrôle » des grandes banques : un coût de financement croissant

Enfin, avec un levier plus considérable encore, la valeur peut être extraite de la sphère réelle, et contribuer à élever encore un peu plus le mur de l’argent, quand certains acteurs sont en capacité de maîtriser les conditions de financement d’une économie. Mais, quand cette économie s’appelle l’économie mondiale, on comprend alors que les enjeux deviennent ici considérables.

Or, les plus grandes banques internationales sont en mesure aujourd’hui de peser sur l’évolution des taux d’intérêt grâce aux « taux swaps » qu’elles proposent à leurs clients (sur des marchés de gré à gré). qui ne sont pas autre chose que le taux fixe du contrat swap proposé par la banque. Ce point fondamental mérite d’être précisé. Le marché des swaps est un marché délocalisé, c’est à dire non organisé dans une bourse ; les contrats se réalisent de gré à gré, essentiellement avec les banques. Ces contrats restent par conséquent confidentiels alors que les opérations sur produits dérivés négociés en bourse sont publiques. Étant donné que les contrats swap ne sont pas standardisés, les contreparties peuvent adapter les flux de trésorerie à leurs besoins.

Or, les swaps sont devenus tellement importants que, depuis plusieurs années (une dizaine environ), ce sont leurs taux d’intérêt qui sont retenus dans les analyses des marchés et des évolutions des taux d’intérêt. Ainsi, pour le calcul d’un forward, on prendra le taux d’un swap au lieu du taux « théorique » d’un placement sans risque à durée équivalente [9]. Les swaps sont devenus ainsi le moteur de l’activité financière du monde industrialisé. L’activité du marché des changes, par exemple, est constituée pour deux tiers environ de swaps (et plus particulièrement de ceux sur taux d’intérêt). Mais voici le point déterminant. La courbe des taux swaps (c’est à dire la gamme des taux fixes que proposent dorénavant les banques) est devenue, depuis quelques années seulement, la référence quasi-exclusive des marchés monétaires et financiers internationaux, aux dépens notamment de la référence que constituaient auparavant les taux d’intérêt pratiqués sur les titres d’Etat.

Le marché de gré à gré des swaps est ainsi dominé par un petit groupe de banques (notées au moins AA/Aa [10]) qui offrent une large gamme de produits sur mesure et assurent la liquidité des contrats standards [11] . Dans le cadre d’un échange de taux, ce sont ces grandes banques internationales qui arrêtent, après négociation, les taux fixes contre eurodollars. Ces pratiques se sont développées en raison de la liquidité réduite des titres d’Etat ; en effet ces derniers titres, parce qu’ils sont d’une garantie totale (par exemple notés AAA par l’agence de notation Standard & Poor’s), circulent très peu ; ils sont conservés systématiquement dans le portefeuille des investisseurs. En raison de la faible liquidité de ces titres (notamment américains, mais pas seulement), les banques ont été obligées de rechercher des instruments plus efficaces comme les contrats d’échange [12]. Le segment des contrats d’échange de taux en euros est actuellement l’un des plus importants et des plus liquides du monde.

La courbe des taux de ces contrats s’impose alors comme référence sur les marchés financiers en euros.

Certes, les Banques centrales, et notamment la Fed, peuvent continuer à donner l’illusion de maîtriser les taux d’intérêt les plus courts, et notamment les taux au jour le jour. Mais nul n’ignore que ces taux subissent de plus en plus nettement les influences de marchés, et notamment des marchés dérivés. À l’autre bout du spectre, les taux longs ont fini par s’émanciper de toute tutelle, et notamment de celle, indirecte, de la Fed ; ils ne sont donc soumis qu’aux seules forces du marché (principalement le marché obligataire américain). Mais là aussi ces emprunts sont de plus en plus « swapés » pour reprendre un jargon professionnel.

Mais, entre les taux les plus courts et les taux longs s’intercalent plus directement les taux swaps qui sont soumis, pour l’essentiel, au pouvoir de marché des plus grandes banques internationales. Celles-ci sont aujourd’hui en mesure d’influencer la formation des taux d’intérêt à l’échelle planétaire puisque leurs taux sont devenus aujourd’hui, comme nous venons de le voir, les « taux référents » des marchés.

Ici, le mur de l’argent prend malheureusement toute sa signification. La libéralisation financière a permis aux taux d’intérêt de s’émanciper de la tutelle des États ; la globalisation financière va beaucoup plus loin ; elle permet aujourd’hui à des pouvoirs privés, celui des grands groupes bancaires internationaux, de fixer en grande partie l’évolution de ces mêmes taux.

De nouveau, les taux d’intérêt ne sont plus vraiment « libres ». Avant l’indépendance des banques centrales, ils étaient largement sous l’influence des « autorités monétaires », c’est-à-dire, en clair, essentiellement sous l’autorité des gouvernements à travers les ministres de l’économie et des finances. A l’époque, les mécanismes relatifs à l’encadrement du crédit permettaient de maîtriser à la fois le volume des crédits alloués à l’économie et en même temps de contrôler les taux d’intérêt, souvent maintenus en termes réels, il est vrai, à des niveaux artificiellement bas. La puissance publique pouvait pleinement exercer sa souveraineté monétaire dans un cadre macroéconomique national.

Ce temps est bien révolu. Les frontières monétaires et financières ont volé en éclat. Les taux d’intérêt subissent aujourd’hui le pouvoir d’un oligopole extrêmement puissant qui s’est installé dans le poste de commande du financement de l’économie mondiale. Ce pouvoir-là est tellement incommensurable qu’il justifie, ici, et à lui seul, l’appellation d’un « nouveau mur de l’argent » dont les pouvoirs grandissants ne peuvent qu’impressionner et inquiéter. Le poids de ce mur écrase aujourd’hui l’économie réelle par les prélèvements exorbitants qu’il opère.

Tel est l’environnement, totalement nouveau, dans lequel le financement des firmes est actuellement conduit. Ce contexte s’ajoute à la pression continue et puissante qu’elles subissent en raison de la financiarisation de leur gestion.

Pour conclure

Lorsque l’on cherche à cerner les forces dirigeantes qui sont à l’œuvre dans le nouveau régime d’accumulation, une réalité émerge fortement, depuis une dizaine d’années : le pouvoir devenu considérable des plus grandes banques internationales. Celles-ci sont le plus souvent à l’origine de l’innovation financière liée aux produits dérivés ; elles dominent le marché des swaps au point d’exercer un pouvoir de marché sur la formation de leur taux, taux qui sont aujourd’hui les taux référents de l’ensemble des marchés monétaires et financiers ; enfin, depuis peu, elles ont pris le contrôle des sociétés qui gèrent les fonds d’investissement pour le compte de tiers, qui sont à l’origine de la valeur actionnariale et, par conséquent, de la financiarisation de la gestion des firmes. En raison de leur petit nombre d’une part et de leurs profits financiers considérables d’autre part, nous défendons l’idée que ces banques forment aujourd’hui un oligopole particulièrement puissant à l’échelle internationale. Reléguant les banques centrales au second plan, c’est-à-dire les cantonnant à de simples pourvoyeuses de la liquidité dont il a besoin, cet oligopole est le véritable régulateur des marchés monétaires et financiers mondiaux. C’est lui qui est le maître d’ouvrage du mur de l’argent qui se bâtit sous nos yeux.

Cet oligopole n’est évidemment soumis ni à un contrôle politique, ni a fortiori à un contrôle démocratique. Tout juste est-il contraint par des règlements prudentiels de portée limitée et élaborés pragmatiquement a posteriori, ou encore par des normes issues d’une autorégulation professionnelle, une fois que les difficultés ou les catastrophes ont été malheureusement constatées.

La question qui se trouve désormais posée est donc bien celle d’une régulation des activités de cette finance globalisée et de ce noyau oligopolistique. Comment produire les contre-pouvoirs efficaces face aux tentations hégémoniques de cette sphère et de ses principaux acteurs, dont le résultat est une croissance des inégalités et une instabilité chronique [13] ?

Ce n’est pas non plus du côté des politiques économiques nationales qu’il faut trouver le remède à cette situation. De ce point de vue, la pertinence de la macroéconomie, comme discipline cherchant à comprendre les ressorts d’une économie nationale, atteint, dans le contexte actuel de cette globalisation financière, rapidement ses limites. Quelle peut être en effet l’efficience de politiques économiques menées dans le seul cadre national (et dans une moindre mesure à l’échelle plus grande de blocs régionaux) ? Que devient la policy mix qui articulait traditionnellement politique monétaire et politique budgétaire ? Qui ne voit pas le choc durable que peut provoquer l’irruption de variables globales (comme les taux de change, le niveau des taux d’intérêt à long terme, ou encore celui des taux des contrats swaps) dans la conduite des politiques économiques ? Poursuivons. L’impuissance des politiques économiques, si elle est avérée, ne peut que conduire à mettre en cause également, sur un plan plus large, la cohérence et l’efficience des politiques publiques. N’y a-t-il pas là une des causes, sans doute majeure, des impuissances gouvernementales à gérer les équilibres économiques et sociaux de nos sociétés ?

Nous touchons avec cette dernière question, le contenu potentiellement explosif des rapports entre cette finance globalisée et la démocratie.

On peut en faire le constat : d’un côté, des sociétés démocratiques en Europe, mais aussi un peu partout dans le monde, voient se succéder des majorités alternantes, avec souvent des basculements forts, qui traduisent des mécontentements profonds (comme en atteste également l’installation durable d’extrémismes nationalistes) ; on y dénonce l’absence de projets, ou lorsqu’il y en a un, celui-ci se borne à demander « l’accompagnement », jugé inévitable, de la mondialisation économique ; il faut par conséquent « s’adapter » à cette nouvelle donne par des « réformes indispensables ». De l’autre côté, une finance libéralisée et son noyau oligopolistique de plus en plus puissants, avec ses propres codes et ses propres valeurs, ne rencontrent guère d’obstacles sur leur chemin. Certes, des bulles et des scandales émaillent son expansion ; mais, l’adaptation des règles prudentielles, l’adoption de chartes de bonne gouvernance, ou le renforcement des autorités de régulation ont pour objectif de pallier les erreurs de parcours qui sont jugées seulement regrettables.

La question redoutable posée par cette expansion est donc en définitive de savoir si la finance globale n’exerce pas des effets dissolvants sur nos sociétés démocratiques.

Compte tenu de la disparition progressive des cadres macroéconomiques traditionnels, de l’impuissance constatée des politiques économiques et publiques, de la montée des déséquilibres économiques et sociaux, il est légitime de se demander si cette globalisation financière n’est pas une des causes directes de ce qu’il faut bien appeler la crise du politique que traversent nos sociétés démocratiques [14]. Cette crise ne se nourrit-elle pas de l’absence de projet en raison précisément de l’absence de moyens ou de marges ? N’alimente-t-elle pas aussi la dissolution du lien social en raison du repli général sur des valeurs individuelles ?

Pour refonder une démocratie basée tout aussi bien sur des valeurs de solidarité que sur des valeurs individuelles, ne faut-il pas penser désormais autrement pour agir autrement ? Peut-on laisser des pouvoirs privés, aussi concentrés et puissants, dans le poste de commande de la finance globalisée ? Faut-il continuer à laisser faire ? Pour faire front, la question qui se pose aujourd’hui est bien certainement celle de la mise en place d’un contre-pouvoir effectif, face à ce nouveau mur de l’argent. La réponse ne peut pas être seulement partielle comme, par exemple, la taxe Tobin. Celle-ci ne s’intéresse qu’aux flux de capitaux à court terme qui transitent sur le marché des changes, soit un compartiment très particulier de l’un des marchés de cette finance globale. À question globale, ne faut-il pas une réponse globale ? D’où une proposition évidente pour une nouvelle architecture de régulation : la création, au sommet de ce système, d’un régulateur global, qui sera en capacité de faire face à cette finance internationale, non pas à travers un seul de ses compartiments, aussi important fût-il, mais conjointement à l’ensemble de ses activités.

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1 Message

  • L’accumulation financière à l’ère de la globalisation

    20 août 15:48, par Savant ?

    Article très intéressant. Mais pourquoi devoir imaginer un régulateur mondial (contrôlé politiquement et démocratiquement par qui ? ) ? N’est-ce pas admettre une fois pour toute que la globalisation financière est un fait acquis, naturel, non-politique, sur lequel il serait impossible de revenir ? La souveraineté du ou des peuples trouve-t-elle à s’exercer au niveau mondial ? Ne faut-il pas rétablir des frontières politiques et financières. Re-compartimenter le secteur financier ? Favoriser des systèmes de financement de l’activité économique et social dans un cadre plus « local » ?

    Répondre à ce message

François Morin


 

Economiste, professeur émérite à l’Université de Toulouse I (Lereps).

Pourquoi ce texte?

Cet article est tiré d’une conférence prononcée le 14 novembre 2006 au séminaire « hétérodoxies » du groupe de recherche Matisse-Ysis, à l’Université de Paris I – Panthéon Sorbonne. Les organisateurs de cette conférence souhaitait que celle-ci soit consacrée à développer les thèmes principaux du dernier ouvrage de François Morin : « Le nouveau mur de l’argent : essai sur la finance globalisée », Editions du Seuil, sept. 2006.

Notes

[1] La formule fut utilisée par Edouard Herriot, Président du Conseil après la victoire du Cartel des gauches en 1924 pour dénoncer les forces d’opposition qui renversèrent son gouvernement en 1925. L’expression fut reprise par des commentateurs et par les historiens.

[2] Sur ce sujet précis, voir la thèse de Pierre Cyrille Hautcoeur : « Le marché boursier et le financement des entreprises françaises : 1850 – 1939 », Paris I, 1994, p.380.

[3] Ces tableaux ont été établis à partir des données du FMI (Key financial center), de la Banque mondiale (Quick Query), de la BRI, de la Banque centrale européenne (Target), de la Federal Reserve (Fedwire), de la Banque du Japon, du réseau CLS.

[4] Très exactement à 2.8 % : ce chiffre correspond au rapport entre 32.3 T$ (PIB mondial) et 1155,0 T$ (total des transactions).

[5] Le chiffre de 2% est calculé comme le rapport des transactions commerciales internationales, soit 8 T$, et des transactions sur le marché des changes, soit 384.4 T$.

[6] Les autres règlements sont réalisés dans d’autres monnaies dont certaines sont très importantes : livre sterling, franc suisse, dollar canadien, dollar australien etc.

[7] Sur ce sujet, la littérature commence à être abondante. Un des derniers ouvrages sur le sujet est celui de Patrick Artus et de Marie-Paule Virard : « Le capitalisme est en train de s’autodétruire », Editions La Découverte 2005. Les auteurs examinent l’origine de l’exigence de ces taux élevés de rentabilité des fonds propres (qui aujourd’hui peuvent être portés à 25% dans certaines firmes, comme à la Deutsche Bank, par exemple) ; ils mettent en évidence surtout les effets ravageurs de ces taux en raison de la vision court termiste qu’ils impliquent.

[8] Pour une présentation des principaux produits dérivés, le lecteur est invité à ce reporter à l’annexe 4 de cet ouvrage.

[9] On appelle spreads swap-cash l’écart entre le taux swap et le taux public de référence.

[10] La notation AA est celle de l’agence de notation Standard & Poor’s, et la notation Aa est celle de l’agence Moody’s ; ces notes correspondent au deuxième degré de bonne notation. Les meilleures notes sont respectivement AAA et Aaa.

[11] Cf. les Bulletins Trimestriels de la BRI de mars 2001 et de décembre 2002.

[12] Toutefois, au-delà de deux ans, les marchés des contrats d’échange ne sont pas aussi liquides que celui des titres d’Etat (sur ce point, cf. le Bulletin Trimestriel de la BRI de mars 2003).

[13] Nous sommes ici en accord avec le diagnostic posé par R. Boyer (2004) selon lequel « le phénomène le plus préoccupant est sans doute que, pour la plupart des pays, l’activité économique dépasse largement le territoire national, domaine de la souveraineté, du contrôle démocratique et de la politique économique, sans que, symétriquement, se recomposent au niveau international les instances politiques qui permettraient de piloter la phase actuelle de la mondialisation », p. 212.

[14] La vision de J. E. Stiglitz (2004) est particulièrement tranchée sur cette question : à ses yeux, dans de nombreux pays du monde, (…) « les points de vue des marchés financiers dictent des politiques, voire déterminent, l’issue des élections », p.16

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Les sept péchés capitaux de Sarko

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

Les sept péchés capitaux de Sarko

 

 

Par

Ivan du Roy

Journaliste à Témoignage Chrétien, membre de l’association Alter-médias et collaborateur du magazine en ligne Basta !

Pourquoi ce texte?

À écouter Nicolas Sarkozy, le sursaut économique viendra de la fin du « matraquage fiscal ». Ce discours s’appuie sur des idées reçues, en grande partie fausses. Les propositions fiscales de Sarkozy ne profiteront pas aux salariés même s’ils travaillent plus, mais aux plus riches qui, eux, sont certains de s’enrichir davantage en spéculant. Décryptage de l’une des plus grandes escroqueries de la campagne.

Notes

[1] Le Snui vient d’éditer un livre : Quels impôts demain ? état de l’impôt et réformes fiscales (Syllepse, 8EUR).

[2] Taux applicable aux PME dont le chiffre d’affaires n’excède pas 7,6 millions d’euros et réalisant des bénéfices inférieurs à 38 000 euros.

[3] Selon les chiffres établis par Alternatives économiques (septembre 2006) à partir des rapports annuels des entreprises.

Mots clés Les sept péchés capitaux de Sarko dans LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY cle

partage des richesses politique fiscale Présidentielle 2007

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Les propositions fiscales de Sarkozy ne profiteront pas aux salariés même s’ils travaillent plus, mais aux plus riches qui, eux, sont certains de s’enrichir davantage en spéculant.

L’impôt va mal. Des réformes successives l’ont rendu incompréhensible pour le commun des mortels sans en améliorer l’équité. Il entraverait le développement économique et la création d’emplois. Il ferait fuir de nombreux créateurs d’entreprises vers des cieux, et surtout des taux, plus cléments. Il empêcherait des parents, après une vie de dur labeur, de léguer à leurs enfants maison familiale et pécule financier patiemment mis de côté. Face au discours ambiant alimenté par les pieux mensonges sarkozystes, nous avons jugé urgent, avec la précieuse aide de Vincent Drezet, secrétaire général du Syndicat national unifié des impôts (Snui) [1] , de rétablir quelques vérités fiscales pour que ceux qui s’apprêtent à voter pour le candidat de l’UMP, notamment dans les classes populaires et moyennes, aient pleinement conscience des conséquences de leur acte. « L’impôt est l’ami de la cohésion sociale et n’est pas l’ennemi de l’activité économique. Moins d’impôts, ce n’est pas forcément plus d’emplois. Tout dépend de l’affectation des dépenses », tient à préciser le syndicaliste. L’enjeu fiscal cache un véritable choix de société. « Une année de scolarisation en collège coûte 7 400 euros par an selon les estimations de l’OCDE. Qui pourrait payer si cela était privé ?, illustre Vincent Drezet. /Tout le monde bénéficie de l’impôt, en particulier les entreprises, donc il est normal que chacun y contribue ».

La teneur du débat présidentiel n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Les lieux communs foisonnent, rarement les questions de fond. Vaut-il mieux supprimer l’impôt sur la fortune (ISF) ou réduire la TVA sur plusieurs produits de première nécessité, tels les médicaments ou l’eau ? Quid des impôts locaux ? Comment intégrer une fiscalité écologique qui ne nuit pas aux ménages les plus modestes ? « /L’impôt ne peut pas tout, mais ne doit pas rester à l’écart de tels enjeux. La fiscalité vient en appui des politiques. Il y a des écueils à éviter, comme dire/ « il suffit de » /ou/ « il faut taxer cela ». /Si, par exemple, on taxe davantage les plus-values, comme le proposent plusieurs candidats de gauche. Quand survient un crack boursier, adieu les plus-values et donc les taxes. Comment fait-on pour équilibrer le budget ? Il n’y a pas d’assiette miracle, mais une question de choix sur la manière de répartir l’impôt/ ». Un véritable débat serait salutaire. À moins de considérer comme légitimes les inégalités actuelles, et l’instauration durable, deux siècle après l’abolition des privilèges, d’une aristocratie de patrimoine divin, qui ne se définirait non par son titre de noblesse mais par les sept, huit, neuf voire dix chiffres caractérisant son patrimoine. C’est cela que propose Sarkozy.

Mensonge n°1 : « L’impôt est un frein à l’emploi »

Qui n’a pas entendu cette lancinante rengaine ? En France, les bénéfices des entreprises sont théoriquement imposés à 33,3 %. Comme tous les autres pays d’Europe de l’Ouest, ce taux a considérablement baissé en vingt ans. Il était de 45 % en 1986. Sur la même période, le chômage n’a pas vraiment diminué. Au contraire ! Des entreprises moins imposées ne créent donc pas forcément plus d’emplois. Aucun dispositif n’existe pour qu’une entreprise qui réinvestit ses bénéfices soit moins taxée. Que les profits servent à financer la recherche, à créer des emplois ou à rétribuer des actionnaires, la taxation est la même. Appliquer un taux d’imposition moindre sur les bénéfices réinvestis est tout à fait envisageable. « /Encore faut-il définir ce qu’est un réinvestissement productif, pour éviter que cela serve au rachat d’actions/ », prévient Vincent Drezet.

Le taux de l’impôt sur les sociétés demeure très théorique. Les PME réalisant de petits bénéfices profitent d’un taux d’imposition de 15 % [2] . Moins compréhensibles sont les taux appliqués de fait aux entreprises du Cac 40. Leurs bénéfices cumulés ont frôlé la barre des 100 milliards d’euros en 2006. Ces fleurons de l’économie française auraient dû rapporter à eux seuls 33 milliards d’euros à la collectivité au sein de laquelle elles ont prospéré. Or, cet impôt a ramené en tout 41 milliards d’euros dans les caisses au titre des 2,6 millions d’entreprises installées sur le territoire. Celles-ci, particulièrement les plus importantes, ne paient pas 33,3% d’impôt. Sur la période 2004-2005 (le taux était alors de 35%), BNP-Paribas s’est par exemple acquittée d’un taux de 25% comparé à ses bénéfices, 23,1% pour le cosmétique L’Oréal, 19,3% pour le groupe pharmaceutique Sanofi-Aventis, 12,3% pour le voiturier Renault ou encore 9,2% pour les communicants de Publicis [3] …

Comment est-il possible que des entreprises extrêmement florissantes ne s’acquittent que partiellement de l’impôt sur les bénéfices ? « Ce sont les miracles de la comptabilité », sourit Vincent Drezet. « Les grandes entreprises transfèrent une partie de leur compte et donc de leurs bénéfices à l’étranger ». Exemple ? Un groupe français détient une filiale en Suisse. Celle-ci fournit des prestations surfacturées à la maison mère. Ces surfacturations sont déductibles des bénéfices, et donc de l’impôt, en France mais entrent dans le calcul des bénéfices globaux de l’entreprise. Les actionnaires applaudissent. « Ces pratiques sont difficiles à combattre pour nous, vérificateurs, qui intervenons trois ou quatre ans après. Et nous devons avoir des comparatifs pour prouver qu’une prestation a été surfacturée. Cela a aussi des incidences sociales, car la mise en place de ce système implique des restructurations pour réorganiser les sociétés ». Comment éviter de telles dérives ? « Par une harmonisation des bases – l’assiette sur laquelle est perçu l’impôt – au niveau européen et un engagement de ne plus baisser les taux pour ne pas entretenir la concurrence fiscale. Pour l’instant, chaque État joue solo ».

Mensonge n°2 : « Travailler plus pour gagner plus »

Sarkozy martèle ce slogan à l’envi. Il oublie qu’en France mieux vaut être très à l’aise financièrement et… ne rien faire. Ou plutôt se contenter de percevoir les dividendes de son patrimoine financier, via un plan épargne-action ou un fonds commun de placement. « Quelqu’un qui tire l’essentiel de son revenu de son patrimoine financier sera imposé au maximum à 27% », précise Vincent Drezet. Et ce, grâce aux défiscalisations ou aux réductions d’impôts appliquées à certains types d’épargne. « Cela permet de bénéficier du barème proportionnel et non progressif. Le salarié, lui, est imposé au barème progressif. Avec les niches fiscales, à revenu égal et après impôt, la fiscalité est favorable à l’actionnaire ». Cette inégalité profite aux 3% des Français les plus riches qui possèdent 36% du patrimoine financier (alors que les 75% les moins riches en possèdent 19%). Coût de ces mesures dérogatoires : 13 milliards d’euros, bien plus que le déficit de la sécurité sociale. Elles profitent d’abord aux gros détenteurs du capital plutôt qu’aux modestes souscripteurs d’un livret A. Salariés et actionnaires sont aussi inégaux devant la fraude. Un salarié qui fraude est vite repéré alors que le contrôle d’une personne suspectée de placer son argent au Luxembourg nécessite des moyens beaucoup plus importants. L’une des solutions, selon Vincent Drezet, serait de « développer une assiette large où tous les revenus soient imposés au barème progressif ». Sur le modèle de la CSG par exemple, seule contribution sociale à être payée par tous les types de revenus.

Mensonge n°3 : « Les crédits d’impôt profitent à tous les contribuable »

Les crédits d’impôt, en particulier sur l’emploi d’une personne à domicile, ont eu des effets positifs. « Les classes moyennes qui emploient quelqu’un à domicile quatre heures par semaine ont pu le déclarer, ce qui permet à l’employé de bénéficier d’une protection sociale et d’un droit à la retraite. Il faut donc maintenir une réduction », reconnaît Vincent Drezet. Mais le plafond donnant droit à une réduction, fixée en 2005 à 15 000 euros, bénéficie, encore une fois, aux plus aisés. Exemple : un couple avec deux enfants, déclarant des revenus annuels de 70 000 euros, soit un revenu mensuel frôlant les 6 000 euros net (moins de 10% des ménages les plus riches disposent d’un tel niveau de revenus, selon l’Insee) emploie une personne à domicile à plein temps au Smic. Grâce au crédit d’impôt de 7500 euros (50% du plafond), ce couple est exonéré de l’impôt sur le revenu. « Comble de la mesure : dans le même temps, le salarié à domicile aura été, lui, imposable… », souligne le Snui. « La réduction moyenne d’impôt liée à l’emploi à domicile est de 2 300 euros. Si nous avions un plafond donnant droit à une réduction de 5000 euros au lieu des 15 000 actuels, on maintient l’effet d’aubaine et on récupère un milliard d’euros », explique son secrétaire général.

Cet exemple pose la question des multiples niches fiscales : 400 en 2005 ! Exonérations d’impôt sur l’épargne, aides aux propriétaires immobiliers (dispositif « Robien »), dons aux oeuvres (déduction de 66%), investissements dans les Dom-Tom… Ces niches représentent un manque à gagner pour l’Etat de 50 milliards d’euros, dont 30 milliards au titre d’exonération de l’impôt sur le revenu. Leurs principaux bénéficiaires ont les moyens de se payer les conseils avisés de cabinets spécialisés dans la finance. « Dans certains cas, il vaut mieux supprimer une niche fiscale et redonner des moyens à la politique publique. On peut récupérer entre 7 et 15 milliards en fonction des niches que l’on déciderait de supprimer ou de réduire », propose Vincent Drezet. À elles seules les réductions d’impôt liées aux investissements outre-mer représentent 300 millions d’euros. Sans aucun contrôle sur leurs effets en matière de développement.

Mensonge n°4 : « Consacrer plus de la moitié de ses revenus à payer des impôts est scandaleux »

Depuis 2006, un « bouclier fiscal » plafonne la somme des impôts à payer – impôts locaux (taxe foncière et d’habitation), impôt sur le revenu et ISF – à 60 % des revenus d’un contribuable. Cette mesure du gouvernement Villepin n’a pas suscité de grandes vagues de protestation. « Les gens projettent sur leur situation personnelle un discours qui ne les concerne pas », observe Vincent Drezet. En France, le revenu médian est de 1 800 euros. Payer 50% d’impôt dans cette situation serait bien évidemment scandaleux. « Les quelques contribuables qui gagnent quinze millions d’euros par an peuvent supporter une imposition à 75%. Ceux qui ont les moyens d’entretenir leur patrimoine peuvent s’acquitter de l’impôt. Sinon, ils en vendent une partie. Les impôts sur les stocks (ISF, taxes foncières) diminueront d’autant ».

La mise en place de ce bouclier fiscal coûte chaque année 400 millions d’euros à la collectivité. « Dont 350 millions d’euros profitent à 16 000 personnes », précise le fonctionnaire de Bercy. Le Trésor public vient ainsi de rembourser à un particulier un trop perçu de… 820 000 euros. On est très loin des montants de la prime pour l’emploi ! L’heureux gagnant – pardon, bénéficiaire – avait versé 848 000 euros au titre de l’ISF. Ce contribuable possède de nombreux biens immobiliers. Ayant, en 2006, investi dans des travaux et des acquisitions, ses bénéfices après impôts ont été beaucoup plus faibles que d’habitude. Il s’est donc vu rembourser la quasi-totalité de l’ISF. « Quelqu’un qui crée une entreprise, et donc investit plus qu’il ne perçoit, va être provisoirement exonéré, mais sortira ensuite du dispositif. Ceux qui restent dans le bouclier fiscal sont ceux qui, soumis à l’ISF, profitent déjà de son plafonnement ». Soit 5 000 personnes environ, dont les deux tiers ont un patrimoine net supérieur à 6,9 millions d’euros. Nicolas Sarkozy propose de porter le bouclier fiscal à 50 % en y intégrant les contributions sociales. On appelle cela la rupture.

Mensonge n°5 : « L’ISF est un impôt injuste »

Pauvres riches ! Le syndrome « île de Ré » a fait couler beaucoup d’encre. À cause de l’augmentation du prix du foncier, des îliens se sont retrouvés soumis à l’ISF malgré des revenus modestes. Les pourfendeurs de l’ISF en ont profité pour dénoncer son caractère inique. Face à quelques situations ubuesques, qui peuvent faire l’objet d’une demande de recours gracieux auprès du fisc, faut-il supprimer l’ISF ? « On peut s’en passer si on impose progressivement les revenus, y compris les revenus du patrimoine, propose Vincent Drezet. L’ISF n’est pas spécialement juste. La moitié de ses contribuables paie moins de 2 300 euros. Et 90 % des contributeurs n’excèdent pas 5 000 euros. Les vrais gagnants de sa suppression ne seront pas ceux qui possèdent un patrimoine de 700 000 euros, mais ceux qui ont dix fois plus ». L’ISF pose en fait la question de l’imposition du patrimoine, rarement abordée. Le patrimoine des ménages représentent 8 000 milliards d’euros. Les 10% les plus riches en détiennent 46%, soit 3800 milliards. Les 50% les plus pauvres n’en détiennent que 9%. Le patrimoine est le reflet des inégalités qui se creusent. La mise en place d’un impôt progressif intégrant les oeuvres d’art, les forêts et les biens professionnels – aujourd’hui exonérés – pourrait même permettre de baisser le taux d’imposition.

Mensonge n°6 : « L’impôt sur l’héritage est abusif ».

Quel impôt plus impopulaire que celui sur les droits de succession ? Pourtant, un quart de la population seulement s’en acquitte quand survient le décès d’un parent. En 2006, cela concernait 144 000 successions imposables sur 537 000 décès. « Les gens ont l’impression qu’on leur pique ce qu’ils ont patiemment mis de côté, mais la plupart ne sont pas concernés. En général, ceux qui ont constitué un patrimoine pendant leur vie sont exonérés », insiste Vincent Drezet. La moitié des héritiers perçoit moins de 55 300 euros. Quant au patrimoine moyen transmis, il avoisine les 100 000 euros. Ces héritages se font pour l’essentiel en ligne directe. Grâce aux abattements, ils ne sont donc pas imposables, ou très peu. Reste les grandes fortunes accumulées et léguées au conjoint ou aux enfants. « Personne ne constitue une richesse tout seul dans son coin. Il s’enrichit dans le cadre d’une société et bénéficie d’une action publique efficace. Il est donc normal qu’on laisse une part de son patrimoine, notamment s’il est hérité de plusieurs générations », argumente Vincent Drezet.

Mensonge n°7 : « Les riches fuient la France »

Selon le rapport du sénateur Philippe Marini, 649 personnes redevables à l’ISF ont quitté la France en 2005. Soit deux par jour. À ce rythme, il faudra quand même plus de 600 ans pour que la France se vide de ses riches. Mais pour Vincent Drezet, les motifs de départ, variables selon les destinations, ne sont pas si évidents. « Selon une mission du Sénat sur la fuite des cerveaux, les raisons personnelles et professionnelles prévalent. La fiscalité arrive après. Vers la Belgique, où l’impôt sur le revenu est plus élevé, ce sont des entrepreneurs qui partent à la retraite et ne veulent pas être imposés sur leurs plus-values ni payer l’ISF. Vers la City de Londres, ce sont plutôt des jeunes couples qui s’installent pour des raisons professionnelles. Quand ils ont des enfants, ils reviennent en France pour bénéficier des services publics ». L’étude de Philippe Marini ne prend pas en compte que les départs. « Combien de gens reviennent ? Combien d’étranger s’installent ? Sur 100 000 Britanniques résidant en France, tous ne sont pas des RMIstes ni des fraudeurs du fisc ! », s’agace Vincent Drezet. « Nous demandons une enquête qui soit vraiment exhaustive ». Une telle étude dira combien de personnes s’installent en France avec bagages et comptes en banque pour bénéficier de ses services publics et de sa protection sociale, en partie financés par l’impôt.



Cet article a été publié originellement sur le site du magazine Basta ! http://www.bastamag.org/journal/

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3 Messages de forum

  • Les sept péchés capitaux de Sarko

    23 juillet 17:22

    Je suis à 100% d’accord avec les propos de Mr Drezet, et pourtant je suis un (tout petit) patron !…

    Répondre à ce message

  • Les sept péchés capitaux de Sarko

    23 juillet 18:33

    Ca c’est un proçès d’intention car comment reprocher quelqu’un -en occurence Sarkozy- de remettre la France en selle sur le plan économique après les gestions désastreuses de la gauche. Jusqu’à preuve du contraire il fait ce qu’il dit et pas sans talent. En effet il choisit une voie plus libérale car elle est créatrice de richesses et non pas une politique interventionniste et d’asistanat proposé par l’opposition. Il est fort à parier qu’il arrive à ses fins car il adopte des stratégies incitant à la création de richesse de façon non artificielle c’est-à-dire avec l’omni-présence intervenante et injectrice de capitaux de l’état. Sachez que le secteur privé s’en tire fort bien et souvent du service public qui lui est de plus en plus délégué, etc. L’analyse de ces 7 pêchés est assez politicienne car on ne lui propose pas d’idées opposées moins partisanes. M^me si Libé est un journal dit de gauche, publierez-vous cette aproche-ci ? Cela pourra créer un débat.

    Répondre à ce message

    • Les sept péchés capitaux de Sarko 5 septembre 17:27, par durito

      Libé un journal de gauche, laissez moi rire..Si Laurent Joffrin était de gauche, ça se saurait….Quand à l’opposition dont vous parlez, désolé mais je ne la connait pas…

      Comme le dit cet article, avec des arguments que vous ne réfutez pas dans cette tirade vide, la politique de Sarkozy et de l’UMP est avant tout destiné à enrichir une minorité d’ultra riches, rentiers pour la plupart, et pas les travailleurs…

      Relance-t-il la croissance comme vous dites ? Pour l’instant, et après 5 ans de politique de droite et de cadeaux aux riches, on ne peut pas dire que ça soit très concluant, et que ça s’améliore, vu le récent krach boursier..

      Cette croissance jutement qui est en train de détruire la planète, et qui épuise toutes ces ressources (d’ou la crise économique qui commence, nous puisons bien les richesses de quelque part…)….Depuis des dizaines d’années, on nous présente en plus la croissance comme la solution à tous les problèmes, la pauvreté, le chomage, l’exclusion, etc, etc…

      Or nous avons été en croissance durant toute cette période, et le chomage a explosé, les richesses jamais plus mal distribuées que maintenant….A l’echelle française et internationale…Tout en oubliant la planète dont nous sommes issus.

      Les vrais assisté sont tous ces rentiers qui profitent du travail des autres. Permettre à son prochain de survivre, quand les richesses le permettent, c’est le bon sens le plus élémentaire pour des membres d’une société. Sinon, cette société n’a plus lieu d’être….

      J’ai dit : Survivre et non pas vivre, ou même vivre dignement, parce qu’avec le rmi n’allez pas croire qu’on puisse faire autre chose que survivre…

      Voir en ligne : http://www.le69-3.org

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Le « Bizness » : une économie souterraine

Posté par issopha le 28 septembre 2007

  

  

  

Le « Bizness » : une économie souterraine

 

 

 

Par

LIVRES—Enquête à Mantes-la-Jolie auprès de jeunes pratiquant recel et vente à la sauvette : les dimensions marchandes et non marchandes de l’économie souterraine s’entremêlent inextricablement. 22 juillet 2007.

Pour son travail sur le bizness, Nasser Tafferant a reçu le prix « Le Monde de la recherche universitaire », cuvée 2006. A la suite d’une enquête réalisée à Mantes-la-Jolie, auprès de jeunes adultes engagés dans des activités de recel et de vente à la sauvette de produits non stupéfiants, l’auteur part du sens que ces derniers donnent de leur pratique et fait coexister dans l’analyse les dimensions marchande et non marchande de l’économie souterraine (en lien avec l’École, la famille, les loisirs, les croyances religieuses et l’amitié).

L’écriture à la première personne témoigne de sa proximité avec son objet. Ainsi que l’explique Gérard Mauger dans sa préface : « Nasser Tafferant appartient à cette nouvelle génération de sociologues des « quartiers sensibles », qui en renouvellent profondément l’approche » (p. XI). La familiarité avec le thème, ses acteurs, ses lieux, a bien sûr favorisé l’accès à un terrain difficile à pénétrer, de même qu’elle a nourri l’observation et l’analyse d’une « sensibilité » particulière. Mais elle aurait pu aussi être un piège et toute la première partie de l’ouvrage, « l’enquêteur enquêté », rend bien compte du travail d’objectivation et de distanciation à soi qu’il a fallu fournir afin que ce ne soit pas le cas. L’identité « trouble » de « l’intello indigène » (p. 15) se rend intelligible dans un savant équilibre entre détention d’un capital symbolique important (économique, culturel, viril) et mise en scène de l’attachement au quartier d’origine. Cette dualité habite le sociologue au-delà de l’enquête, et on la retrouve dans l’écriture : académique dans le corps du texte qui analyse les faits sociaux comme des choses, plus libre dans les extraits de journal de terrain qui racontent un premier niveau d’observation inscrit dans l’expérience.

La deuxième partie de l’ouvrage est organisée en typologie mêlant portraits d’enquêtés et analyses de leurs pratiques économiques quotidiennes.

1. Les jeunes « en rupture » mettent à distance les lieux de l’encadrement de la jeunesse pour s’approcher de la figure de l’adulte. Dénigrant la docilité (à l’égard de l’École et de toute forme d’apprentissage), ils s’inscrivent dans des activités et des postures qui leur permettent d’acquérir et de mettre en scène autonomie et virilité : au travers notamment de la sape « à l’ancienne », la fréquentation de lieux situés en dehors du contrôle des animateurs, la confrontation avec la police, et la pratique du bizness. Cette dernière leur apparaît comme une promesse d’indépendance financière à l’égard de leurs parents. Elle ne leur est pour autant pas aisée : le manque de capital relationnel délinquant et la très fréquente désapprobation familiale dont elle fait l’objet les exposent à de maigres bénéfices économiques, un risque important de se faire prendre et des conflits de moralité difficiles à résoudre.

2. Les « étudiants biznessmen », plus âgés et depuis plus longtemps familiarisés non seulement avec la pratique du bizness mais aussi souvent avec le commerce légal au sein de leur famille, cumulent les profits symboliques associés à leur double appartenance – le quartier et l’université – qui imprime le sens de leur rapport à l’économie illégale : « aussi surprenant que cela puisse paraître pour l’opinion commune, les étudiants biznessmen ont recours à une pratique déviante afin de se projeter un devenir social et professionnel normal et dans le respect des lois. Inversement, ils mettent à profit leur expérience durable des études et de l’insertion sur le marché du travail légal dans la gestion de leur activité délictueuse. » (p. 114) Accordant une grande importance au travail (scolaire, commercial), ils se perçoivent non comme des receleurs mais comme des hommes d’affaires. Par opposition au voyou sans qualité, l’« étudiant biznessman » disposerait d’une culture (lisant Le Figaro plutôt que Le Parisien), d’une éthique (discrétion et prodigalité), et d’un savoir-faire spécifiques. Là encore, la démonstration de virilité constitue un enjeu central ; les modèles en la matière sont les riches patrons qui « baisent » leurs concurrents et les gangsters cinématographiques à l’honneur chatouilleux et à la sentimentalité circonspecte.

3. Enfin, les « jeunes darons » (en argot, les « jeunes pères ») « reproduisent les manières d’être des pères immigrés de la première génération » (p. 115) : durs à la tâche, privilégiant les dépenses utilitaires, fréquentant les salons de thé du quartier, ils parlent projets d’installation et fiançailles, échangent leurs souvenirs du « bled », et rêvent, comme les « étudiants biznessmen », de passer du bizness au business. Mais, contrairement à eux, ils disposent de très peu de capital scolaire et sont exclus du marché du travail légal : leur bizness est avant tout un bizness de subsistance. Leur capital, c’est « le quartier », où ils effectuent la grande majorité de leurs ventes, jouant sur la connaissance des lieux et des gens, et s’exposant du même coup à la difficulté de mêler relations affectives et relations marchandes, ainsi qu’à un risque plus grand de se faire repérer par la police locale.

En forme de conclusion, la dernière partie de l’ouvrage répond à la question suivante : « Si la loi pénale ne constitue pas une force de légitimation suffisamment influente pour les dissuader de pratiquer le bizness, et inscrire dans leurs mentalités la morale juridique qui repose sur l’adéquation illégal/déviant et légal/normal, quelles sont les forces sociales de légitimation qui influencent le bien-fondé de la pratique illégale ? » (p. 143) Des conflits de loyauté se font jour : entre allégeance aux parents, à la morale religieuse, aux règles du commerce musulman (la tijara), à la loi française… Et chacun de (tenter de) résoudre ces conflits à sa façon : dans une utilisation différenciée de l’argent gagné en fonction de sa source (légale ou illégale), dans des « stratégies de rédemption » (p. 155) visant à remettre à plus tard et à une plus grande maîtrise de la religion la pratique d’un business « hâllal », c’est-à-dire défait de toute souillure, rendu accessible financièrement par le passage par un bizness « harâm », c’est-à-dire impur (recel de produits volés et/ou de produits dont la consommation est interdite, comme le shit, les cigarettes, l’alcool, etc.). Un retour détaillé sur chaque enquêté et son système de justification montre comment les biznessmen se bricolent une bonne conscience au travers de « jeux de moralité » subtiles.

En définitive, si l’on peut parfois regretter une rapidité du propos, très probablement due à des exigences d’édition, la démonstration est des plus convaincantes. Puisant dans les expériences individuelles, l’auteur parvient à démonter les jugements hâtifs qui pèsent sur l’économie souterraine : 1) « le bizness, ce n’est pas faire de l’argent facile » ; 2) « le bizness n’est pas l’apanage exclusif des marginaux » ; 3) « l’appât du gain n’est pas [s]a seule motivation » (cf. introduction).

Outre des extraits d’entretiens et de journal de terrain, le texte comprend des encadrés ciblés sur des thèmes particuliers :

— les stratégies d’occupation des halls d’immeuble pour s’y faire accepter (p. 25).
— les différentes formes de salutations entre jeunes et adultes, et leur signification (p. 25-26).
— zoom sur des expressions argotiques : « foutage de gueule » (p. 27), « vieux » (p. 30), « dossier » (p. 31)
— le travail intérimaire (p. 29).
— le métier d’animateur (p. 44).
— le bizness féminin (p. 109).

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« C dans l’air » se charge de « réformer » la France

Posté par issopha le 27 septembre 2007

« C dans l’air » se charge de « réformer » la France

Marie-Anne Boutoleau

   

Le 4 juillet 2007, l’émission « C dans l’air » diffusée sur France 5 – alors présentée par Thierry Guerrier, le double estival d’Yves Calvi – nous a livré un grand cru en matière de « débats faussement vrais et vraiment faux », avec une émission intitulée « Les réformes au banc de l’Assemblée ». Ce fut une nouvelle fois l’occasion pour les protagonistes présents sur le plateau – éditorialistes multimédias et intellectuels multicartes – de faire œuvre de « pédagogie » afin de promouvoir les « réformes » du gouvernement auprès du téléspectateur, tout en affichant morgue et mépris à l’égard des mobilisations et des luttes sociales.

Le dispositif d’encadrement du « débat » … et du consensus

« C dans l’air », émission phare de « débats » de France 5, est mise en scène de telle manière que jamais le « débat » ne sorte des limites définies – de manière certes informelle mais néanmoins très efficace – par les gardiens médiatiques de l’ordre libéral. Intitulés aguicheurs, casting d’invités (toujours les mêmes) garantissant un pluralisme de façade ; accord entre eux sur le fond et divergences à la marge garantissant une impression de « débat » ; présentateur « pédagogue » et inquisiteur pour ses adversaires (ou supposés tels [1]) ; thématiques pré-définies et introduites par de courts reportages-prétexte ; mascarade de démocratie avec la séquence des « questions SMS » par le biais desquelles les téléspectateurs peuvent – modestement – prendre part au « débat » (voir en Annexe) : tout ceci permet d’escamoter le « débat » tout en donnant l’impression qu’il a lieu. Le 4 juillet dernier, l’émission nous a offert un cas d’école en la matière.

Encore une fois, l’équipe de « C dans l’air » a en effet constitué un plateau dans lequel le « pluralisme » était garanti. Il suffit pour en juger de dresser la liste des invités : René Silvestre, un patron de presse (PDG du groupe L’Etudiant) ; Jacques Marseille, sarkozyste patenté, qui se présente comme un « historien économiste » ; Pascal Perrineau, un « politologue » de droite et directeur du CEVIPOF (un centre de recherches de Sciences-Po) et Laurent Joffrin, lui aussi patron de presse (PDG de Libération). Dès lors, le « débat » peut commencer, entre « libéraux de droite » et « libéraux de gauche », tous soucieux de « ne pas juger » mais d’« expliquer » (Laurent Joffrin).

Les seules divergences qu’il y a entre Laurent Joffrin et ses comparses n’occupent que les marges du « débat » sur les « réformes », par exemple sur les « modalités » (Joffrin) d’application des « réformes » et la « méthode » [2] utilisée pour les faire passer, et nullement sur leur bien-fondé.

Les « divergences » entre eux sont si grandes que pendant le premier quart d’heure de l’émission, nos éminents « intellectuels » s’écharpent – avec virulence – sur la question de savoir si le gouvernement mène des « réformes de riches […] ou pour les riches » (Thierry Guerrier). Question subversive s’il en est, puisque Perrineau juge utile de répondre par une pirouette : « Oui, non, enfin ça n’a pas de sens de dire ça comme ça ! La réforme des universités une réforme de riches alors nos enfants, les étudiants, les étudiantes qui peuplent les universités seraient des gosses de riches, voyons ça ne… ça n’a pas… ça n’a pas de sens […] [3] » Comme si une « réforme de riches » ne devait concerner que les « riches » et ne pas avoir de conséquences sur les autres classes sociales !

A peine le débat a-t-il commencé que nos zélateurs du libéralisme envisagent déjà de le clore. René Silvestre s’empresse donc de renchérir, à propos de la « réforme » des universités : « Ce n’est pas une réforme de riches bien sûr, pour moi ! […] On ne peut pas dire qu’au niveau de l’Université elle favorise les riches… Bon heu, évidemment pas. » C’est si « évident » qu’il hésite à le dire… Quant à Jacques Marseille, il juge dès le départ que « plutôt que de se balancer des riches ou des pauvres à la tête », mieux valait s’intéresser à une « vraie question » [4] : « comment on fait pour sortir ce pays de son mal-être dans lequel il est englué depuis une vingtaine d’années » ? Face à un « débat » d’une telle vivacité, Thierry Guerrier finit par s’écrier à un quart d’heure environ de la fin : « enfin vous dites tous la même chose, quoi ! » Quelle lucidité !

La thèse : des réformes « nécessaires », « symboliques » et « modernes »

Pour les « débatteurs », ce qui compte n’est pas tant le fond que la forme des « réformes ». Ce n’est donc pas tant leur « efficacité » ou non qu’il convient ici de discuter, mais bien plutôt leur caractère « symbolique » (ou « psychologique »). Car toute l’« efficacité » est dans le « symbole », et vice-versa [5] !

D’ailleurs, comme l’explique avec conviction René Silvestre, l’exonération d’« un certain nombre de choses » [des droits de succession] « c’est pas une mesure économique directe. Faut pas y voir une mesure sur les droits de succession. (sic) Faut y voir une mesure de… C’est pour attirer la confiance, en fait des gens. C’est une mesure psychologique, là. Elle n’est pas économique, elle est purement psychologique. » Et de renchérir (suivez bien le raisonnement) : « Mais il ne faut pas oublier ce qu’est la France. La France c’est un pays de culture – je n’ai pas dit d’ »économie » aujourd’hui – mais de « culture » paysanne. C’est-à-dire de culture de la terre. […] Nous on est cette culture. […] Donc on a cette culture. Et la culture, c’est quelque chose de fort. Et quand on prend des décisions politiques […] on prend des décisions qui ne sont pas toujours bonnes économiquement mais qui sont bonnes psychologiquement et qui vont entraîner un réflexe. Je ne suis pas sûr que les droits de succession soient bons ou justes économiquement, mais je pense que c’est une notion, ça correspond à notre État français. »

« Symboles », « psychologie », « pédagogie » et même « culture »… autant de poncifs bien utiles pour camoufler des « réformes » régressives sous le masque vertueux de la « modernité ». Des réformes fiscales destinée aux riches ? Pas du tout, puisqu’il s’agit, en favorisant les riches, de venir en aide aux pauvres : en effet, qui va leur venir en aide si les riches s’appauvrissent ? Thèses banalement libérales que personne – c’est là que le bât blesse – n’était présent pour contredire réellement.

La preuve par les sondages

Il serait cependant absurde de considérer que parce que le « débat » est vide, les « débatteurs » n’ont pas d’idées à défendre. Au contraire : il s’agit pour tous de montrer que les « réformes » sont « nécessaires » et qu’elles servent l’intérêt général. Une fois ceci admis (mais il faut le dire et le redire au peuple-téléspectateur ignorant), plusieurs méthodes peuvent servir à justifier cette thèse : en appeler aux sondages, montrer que même vos adversaires sont d’accord avec vous, faire référence à des exemples douteux, retourner les arguments négatifs en arguments positifs, etc.

Les sondages, tout d’abord. Marseille sait les utiliser quand il s’agit de ridiculiser ses adversaires politiques en montrant que finalement, ils sont d’accord avec lui. Sourire en coin, il explique : « Quand vous faites des sondages – alors je sais bien que ce ne sont jamais que des sondages mais vous avez en moyenne 70 à 80 % de la population française qui dit “on est d’accord”. … Je vais prendre l’exemple du service minimum, sur le service minimum c’est encore plus drôle il y a 51% des électeurs communistes qui disent « on est d’accord avec le service minimum ». » Et il ajoute : « Nicolas Sarkozy a déclaré le 24 avril que le service minimum ça voulait dire trois heures de transport en continu le matin – en gros 6h-9h du matin – et trois heures de transport en continu le soir : 17 heures à 20 heures. Ill y a 53% des Français qui ont dit… ont voté pour lui en faisant ce… cette promesse, 75% des Français sont d’accord, et 51% des électeurs communistes. » Ainsi, résultats électoraux et sondologie ont la même valeur aux yeux de Marseille, pour prouver que les Français soutiennent largement les réformes libérales de Nicolas Sarkozy. Et il conclut : « donc la question c’est : est-ce qu’ on peut se permettre, est-ce que le gouvernement peut se permettre, de louvoyer sur cette question qui a la… l’adhésion d’une immense majorité de Français. » « On » ? « Le gouvernement » ? Apparemment aucune différence dans l’esprit de notre « économiste ».

Quant à Pascal Perrineau, il va plus loin. Inutile de s’encombrer de chiffres : le « politologue » de Sciences-Po prétend connaître les attentes et les « angoisses » des Français dans leur ensemble. Ainsi, selon lui, la « réforme des universités » et celle sur les « droits de succession » répondent à « cette angoisse des Français sur l’intergénérationnel », « c’est-à-dire des Français qu’ont intériorisé la crise pour eux mais qui se disent pour nos enfants, il faut que ça s’améliore. » Et de préciser : « Je crois qu’il y a là, je crois qu’il y a là … quelque chose de très symbolique, et qui répond aux angoisses des Français tels qu’ils se sont exprimés pendant des mois et des mois dans la campagne de l’élection présidentielle. » « Les Français […] se sont exprimés » ? N’est-ce pas plutôt les sondomanes du CEVIPOF (et d’ailleurs) qui se sont exprimés en faisant croire que leur parole reflétait l’opinion des Français ?

La preuve par les mandarins

Vous êtes encore sceptique ? Les intellectuels médiatiques présents sur le plateau de « C dans l’air » se chargent de vous convaincre en vous montrant leur propre bonne volonté et en se donnant en exemple, ce qui est d’autant plus aisé qu’eux-mêmes ne sont pas menacés par les réformes en cours, ou que l’application des mesures qu’ils proposent ne leur coûtera rien tout en leur apportant un surcroît de bonne conscience.

Ainsi, René Silvestre qui, pour prouver qu’il n’est pas élitiste, propose de faire payer 500 euros de frais d’inscription à tous les étudiants, explique, avec tout le mépris de classe dont il est capable : « Je trouve scandaleux politiquement et socialement qu’on ne fasse pas payer mon fils, si vous voulez ! C’est scandaleux ! C’est scandaleux ! Alors (inaudible : « c’est proprement » ?) scandaleux, et… et parce que qui paye ? Et bien c’est… Monsieur et Madame Michu qui n’y a pas droit pour des tas de raisons d’ailleurs. Hein, y a pas… Y a pas droit socialement ! » Vous avez bien lu : au lieu de permettre aux enfants de « Monsieur et Madame Michu » d’accéder comme les autres aux études supérieures, il suffit de se contenter de dispenser leur parents de payer les études des « riches » (ou supposés tels, des origines sociales aisées n’empêchant la précarité) au motif qu’il n’ y ont « pas droit socialement », sans que cette « interdiction » pose en soi problème.

Promu par Thierry Guerrier au rang de « sociologue », le patron de presse René Silvestre ne craint pas de déclarer plus tard dans l’émission : « Mais un autre problème beaucoup plus important et politiquement très important ! Parce qu’on oublie… Pourquoi on fait pas payer les universités ? Selon un grand principe qui est Jules Ferry : l’école est gratuite et obligatoire ! C’est ça, Jules Ferry ! Et laïque. Mais, l’Université, enfin l’enseignement supérieur à ma connaissance n’est pas obligatoire. Donc déjà y a un problème. Pourquoi serait-il gratuit ? Mais le deuxième problème c’est que qui paye ? Alors là le problème est grave ! On parlait tout à l’heure de… les riches, les pauvres, etc. Mais aujourd’hui, qui paye l’enseignement supérieur français ? C’est l’ensemble des Français ! Avec entres autres la TVA ! On nous a beaucoup parlé de la TVA sociale, et bien y a une TVA universitaire ou une TVA de l’enseignement supérieur qui finance l’enseignement supérieur de qui ? De 30% d’une population qui est composée essentiellement je dirais pas de « riches » comme dit… Joffrin, mais quand même de classes aisées puisque on sait très bien que dans l’enseignement supérieur universités comprises il y a très peu de fils d’ouvriers, une petite classe moyenne, et plutôt des gens aisés. Donc en définitive c’est l’ensemble de Français plutôt de classe moyenne qui paie pour une classe plutôt riche. Donc faire payer des droits d’inscription serait justice sociale !  » [6].

Quant au modèle de financement qu’il convient de retenir, c’est celui des « grandes écoles de gestion » (Silvestre) et de « Sciences-Po » (Guerrier) – deux types d’écoles que nos « élites » connaissent bien – que les entreprises financent en partie. Pour Laurent Joffrin, rien de « choquant » à cela, du moment qu’ « il y a une sorte de muraille de Chine entre les bailleurs de fonds et puis l’organisation de l’élite de l’enseignement, dès lors qu’on a définit un projet global. »

Et le même de tancer les profs : « je voyais le reportage sur la Grande-Bretagne alors on souriait entre nous en disant mais les profs sont jugés comme d’autres catégories. Moi ça ne me choque pas. Dans ma profession de journaliste quand on fait un mauvais article … c’est un problème. Le rédacteur en chef il le corrige, ou bien il demande qu’il soit refait. Et puis si les articles sont toujours, toujours mauvais, ça finit par poser un vrai problème. Je ne vois pas pourquoi les professeurs seraient abstraits de ce genre de jugements. » Heureusement pour lui, Joffrin est son propre rédacteur en chef… Et de citer de nouveau Sciences-Po en exemple : « Moi j’ai enseigné par exemple à l’Institut d’Etudes Politiques, que Perrineau connaît bien. Enfin j’étais maître de conférences. À la fin de l’année, on faisait passer un questionnaire chez mes étudiants et ils me mettaient une note. Ca ne m’a jamais choqué, moi je trouve ça normal. » D’autant plus normal et facile à accepter qu’à notre connaissance l’avis des élèves n’a, en pratique, aucune incidence sur le contenu des cours ou sur la composition du corps enseignant.

Et Pascal Perrineau d’ajouter que dans « le système anglais que l’on voyait tout à l’heure il y a une autorité administrative totalement indépendante qui évalue à la fois l’enseignement et qui évalue la recherche, et qui met comme disait notre jeune collègue allemande tout à l’heure, « la pression » ! La pression en effet sur les enseignants et les chercheurs ! Mais c’est tout de même assez normal, hein qu’on mette la pression. » CQFD ! [7]

Convaincus d’être d’excellents professeurs, Jacques Marseille et Pascal Perrineau attendent tous deux avec impatience la mise en place d’un système d’évaluation des enseignants, afin de gagner plus sans travailler plus. Laissons-les à leurs rêves…

- Marseille : – Non ce qui serait moderne ce n’est pas d’évaluer les universités sur les pourcentages de reçus aux examens c’est sur le pourcentage de leurs étudiants qui ont une formation par la suite et qui trouvent un métier par la suite. C’est ça qui serait moderne.
- Guerrier : – Et évaluer les profs vous dites hein.
- Marseille ( ?) : – Bien sûr ! Mais absolument !
- Guerrier : – Alors on change de sujet, une autre question SMS…
- Perrineau : – Et ensuite rémunérés de manière différente. Vous savez le système britannique, pour un même poste selon que vous êtes dans une… une université de pointe ou non le salaire peut varier de un à trois !
- Guerrier (outré ?) : – Alors qu’en France tous les profs d’Université ont les mêmes salaires !

La preuve par les absents

Certains ayant l’outrecuidance de critiquer – voire de refuser – ces thèses mal argumentées, il convient de désamorcer toute velléité protestataire en jetant le discrédit sur l’adversaire. Chose d’autant plus aisée qu’aucun « contestataire » n’est présent sur le plateau : Laurent Joffrin, sommé d’y représenter la voix de la « gauche », étant d’accord sur presque tout avec ses comparses de droite, et allant même parfois au-delà de leurs propres espérances en matière de « réformisme » [8]. Car s’il est une chose qui fait horreur aux gardiens du consensus, c’est bien les mouvements sociaux !

Pour tenter de discréditer les absents, tous les moyens sont bons. On peut par exemple, comme Jacques Marseille, toujours souriant, prendre un malin plaisir à souligner le manque de représentativité des syndicats français tout en ayant l’air de s’en désoler, « parce qu’ils ne représentent que 8% de la population… des populations salariées. Et que c’est 5% dans le secteur privé. C’est-à-dire que, en France, il y a un million quatre-vingts mille syndiqués – je rappelle d’ailleurs qu’y a un million huit cent quatre-vingt mille patrons, si on fait l’équilibre. » [9] On peut aussi, toujours dans la même veine et avec le même personnage, noter malignement que les syndicats volent l’argent public : « Vous avez en France des syndicats qui sont peu représentatifs et qui ne vivent que de l’argent public en plus ! Ils n’ont aucune ressource propre. Donc … C’est quand même un peu gênant, quoi, pour faire des négociations. » Mensonge éhonté, mais qu’importe ! [10]…

On peut enfin, comme Thierry Guerrier, se moquer des échecs électoraux de certains partis de « gauche » (ici, des Verts et du Parti communiste), ou comme Laurent Joffrin insister sur leur inutilité, par une fine analyse politique : « Je pense que la division… historique du mouvement ouvrier n’a plus lieu d’être dès lors que l’U.R.S.S. a disparu c’est-à-dire il y a un certain temps déjà, et que donc le congrès de Tours ayant consacré une scission entre socialistes et communistes à cause des conditions posées par Lénine – vous voyez que ça remonte à longtemps. Je pense qu’il y a plus besoin de ça et que le parti communiste ne sert à rien ! Et qu’on ferait mieux… qu’’il ferait mieux de fusionner avec le parti socialiste : comme ça y aura un peu plus d’ouvriers au parti socialiste, ça lui ferait pas de mal. Et… donc voilà, voilà ma thèse sur le mouvement …sur la gauche française ! »

Dès lors, il ne reste plus qu’une chose à faire : haro sur les mouvements sociaux ! Et en particulier sur les mouvements étudiants, qui terrorisent Silvestre et pour lesquels il affiche le plus grand mépris :

- Silvestre : – Si y a un domaine où c’est totalement incontrôlable, c’est les étudiants. Parce que le dialogue avec les étudiants – il existe aujourd’hui, il a existé d’ailleurs avant !
- Guerrier :- Il a reçu toutes les centrales syndicales étudiantes [
11].
- Silvestre : – Ah il les a reçues, il les invite même à bouffer, donc c’est pour vous dire ! (Guerrier ricane) Ils sont très contents. Ils vont peut-être …
- Guerrier : – C’est pas interdit, hein !
- Silvestre : – … Peut-être que Bruno Julliard va s’acheter un costard… J’en sais rien mais bon. Quoi qu’il en soit, … Je veux dire, c’est très bien ! Il y a le dialogue. Et il y a même le compromis puisqu’il a lâché les deux choses que demandaient les syndicats on y reviendra tout à l’heure. Mais… C’est pas les syndicats… C’est pas l’UNEF qui fait les manifs, hein.
- Guerrier : – Ah bon.
- Silvestre : – Ah non !… Ils ne les contrôlent pas non plus. Sinon ça se saurait ! Les manifs elles démarrent toujours par … l’extrême-gauche qui…
- Guerrier (qui est journaliste, il faut le rappeler) : – Oui mais elles sont entretenues par des responsables syndicaux quand même, on sait bien que tout ça…
- Silvestre : – Ah non ! Elle est rattrapée ! Elle est rattrapée ! Elle est rattrapée ! La CGT, la CFDT, les syndicats je dirais… classiques peuvent arrêter un mouvement, le contrôler, le rattraper, pas dans le milieu étudiant sinon encore une fois ça se saurait ! Tous les mouvements qui se sont développés en milieu les étudiant, les autres ont suivi les mouvements et…
- Guerrier : – Bon ça c’est une marmite après on va y revenir mais …
- Silvestre : – Regardez l’an dernier au CPE c’est parti de Rennes, de l’université de Rennes II, complètement incontrôlé !
- Guerrier : – Attendez. On va revenir aux étudiants parce que on a l’impression que la culture du compromis n’est pas possible dans ce secteur…
- Silvestre (en même temps) : – Je ne dis pas que ça va se passer. Je ne dis pas que ce n’est pas possible, mais je dis qu’il faut faire attention. D’ailleurs la Cinquième République depuis De Gaulle on sait très bien que… Tous les gouvernements ont été mis en danger uniquement par les mouvements étudiants et sur l’école. Uniquement, hein ! Trois millions de chômeurs ça ne vous a jamais viré un ministre du travail…
- Guerrier : – Culture…
- Silvestre : – …10000 morts avec la canicule, il n’y a pas eu un ministre de la santé viré, par contre les mouvements étudiants et les mouvements sur l’école ont été les seuls qui en ont viré.

… Et Thierry Guerrier de s’écrier : « c’est 95 qu’on ne veut pas revoir, hein, c’est décembre 95 ! » « On » ?

Mais heureusement, le « sociologue » de service, René Silvestre, nous rassure : « Mais on est dans une logique de compromis. Et ce qui est très intéressant c’est de voir qu’en ce moment les Français considèrent de plus en plus que l’espace de l’affrontement devient marginal et que l’espace du compromis doit être privilégié. Dans un sondage qui va sortir demain de la Sofres c’est très net le mouvement, la pédagogie du compromis, de la négociation… Alors parfois plus rapide, parfois plus longue – la négociation avec les syndicats jusqu’à la fin de l’année – est en train de passer dans l’opinion et les Français commencent à aimer une France qui substituerait le compromis à l’affrontement. C’est une nouveauté. Parce qu’on est plutôt dans une culture qui clive, dans une culture de l’affrontement, dans une culture des rodomontades où gauche et droite s’affrontent comme des petits coqs dans la cour [12]… Là il y a une nette évolution depuis un mois. » Enfin les Français vont devenir des Allemands comme les autres [13] ! Manière élégante d’enterrer le « débat » en réduisant, à l’instar de Marseille, toute contestation aux symptômes d’un « mal-être » qu’il convient se soigner à grands coups de mesures « psychologiques ».

D’autres voix se sont-elles fait entendre ? Non. Auraient-elles été audibles ? Rien n’est moins sûr.

Marie-Anne Boutoleau



- Annexe : Du bon usage des SMS

Comme il serait dommage de priver le citoyen-téléspectateur de l’honneur d’interroger lui-même les « lumières » en présence, l’émission a mis en place le système des « questions SMS », simulacre d’agora démocratique où le peuple peut interroger les « élites » qui prétendent « penser » pour lui. Ce procédé présente au moins un avantage : il permet tout d’abord d’éviter les questions pièges que pourraient poser à l’antenne des téléspectateurs indisciplinés. D’autre part, il participe du « racisme de l’intelligence » dont font généralement preuve les « élites » médiatiques à l’égard du peuple-enfant. C’est d’ailleurs une constante chez Guerrier : par les formules « je voudrais comprendre » ou « j’arrive pas à comprendre », il fait mine de se mettre à la place du téléspectateur supposé ignorant des « arguments » développés. Il est même tellement soucieux de donner la parole aux téléspectateurs, qu’il lui arrive de reformuler leurs questions s’il ne les juge pas assez explicites.

Ainsi de cette question à destination de Joffrin : «  »L’UNEF refuse-t-elle – c’est la question SMS – l’UNEF refuse-t-elle les réformes universitaires par conservatisme ou par divergence d’opinions politiques », c’est-à-dire par idéologie ? » Car tout « refus » des « réformes » est « idéologie », les « réformes » elles-mêmes étant forcément idéologiquement neutres… Une autre « question SMS » suscite l’étonnement de Guerrier, qui remarque, comme si ce n’était pas fait pour : « C’est… C’est… La question est dans la droite ligne de ce que vous venez de nous dire. »

Quelques minutes plus tard, il a, à ce sujet, un échange croustillant avec Laurent Joffrin :
- Joffrin : – Oui, je veux… Oui justement c’est une bonne question en fait, parce …
- Guerrier : – Toutes les questions SMS sont bonnes.
- Joffrin : – Elles sont toutes très bonnes, oui. (rires)
- Guerrier : – Non, non ! Mais oui parce que parce que… C’est les questions qui se posent quand on nous écoute, quand on vous écoute.
- Joffrin : – Si je dis le contraire ça va faire baisser l’audimat alors c’est emmerdant. (rires)
- Guerrier : – Pas du tout, pas du tout.

Flatter le peuple-téléspectateur sur la forme, tout en le méprisant sur le fond : voilà le principe même la « pédagogie » de « C dans l’air ».

_________________________________________________

[1] Ici Laurent Joffrin, officieusement promu porte-parole de la « gauche » et des « syndicats » par Guerrier.

[2] Joffrin explique ainsi au cours de l’émission : « Il faut espérer effectivement que le gouvernement ne passe pas trop en force et qu‘il fasse celles des réformes pour lesquelles il a été mandaté, même si je les critique pour certaines, mais du point de vue de la méthode démocratique il vaut mieux que ça se passe comme ça c’est clair. »

[3] Cela a si peu de sens que Silvestre dira précisément le contraire plus tard dans l’émission : soutenant que les étudiants sont en majorité d’origine « aisée » – et donc, sous-entendu, aisés eux-mêmes – et qu’il serait quand même normal qu’ils paient pour étudier…

[4] Marseille est obsédé par les « vraies questions ». En un peu plus d’une heure d’émission, il prononce le terme « question » pas moins de vingt-neuf fois, dont huit occurrences de « la vraie question » et une de « la véritable question ».

[5] Les termes « symbole(s) » et « symbolique » reviennent pas moins de sept fois pendant la première demi-heure d’émission, dans les bouches de Joffrin (deux fois), Perrineau (deux fois), Marseille (une fois), Silvestre (une fois) et Guerrier (une fois) : un bel exemple de pluralisme ! De plus, pour Perrineau et Silvestre, le(s) « symbole(s) » est/sont « important(s) », et pour le premier, il y a même dans les « réformes » gouvernementales et en particulier celle concernant les droits de succession « quelque chose de très symbolique ».

[6] En gras, ici comme dans la suite : souligné par nous. On a bien noté au passage « ensemble des Français » = « plutôt de classe moyenne »  : sic ! Concernant l’origine sociale des étudiants, le syndicat SUD-Etudiant note dans sa brochure 2004-2005 : « on compte seulement 13% d’enfants d’ouvrier-es en première année, qui ne sont plus que 5% en troisième cycle » (voir sur le site de SUD-Etudiant). Quand on sait que cet « écrémage » est en partie dû au coût des études (en particulier longues) et au fait que les étudiants les plus modestes sont contraints de travailler pour financer leurs études (ce qui entraîne chez eux un taux d’échec aux examens bien plus important que dans le reste de la population estudiantine), on mesure le caractère odieux des « propositions » de Silvestre et de Marseille, pour qui au contraire ce qui se passe à l’étranger, les droits d’inscription en France ne sont pas « décents ». Au sujet de la difficulté à concilier études et vie professionnelle, lire le rapport de l’Observatoire de la Vie Etudiante (OVE) sur la précarité et la pauvreté en milieu étudiant dirigé par C. CRIGNON et datant de 2003, p.14-15, sur le site de l’OVE.

[7] Le reportage diffusé pendant l’émission sur l’ « autonomie » des universités montre pourtant les limites et les effets pervers de cette « autonomie ». Le commentaire explique : « d’ailleurs, les universités sont des entreprises. Les professeurs sont recrutés par des chasseurs de têtes. […] Les professeurs ont la pression dans une culture du résultat où l’étudiant est d’abord un client ». Une professeure allemande y déclare même que les profs sont soumis à des « exercices » pour les évaluer qui lui rappelle « franchement les exercices d’autocritique dans les systèmes communistes ». Selon elle, on ne donne que des bonnes et des très bonnes notes aux « clients ». Qu’à cela ne tienne, nos chantres de la privatisation des universités françaises réussissent le tour de force de retourner cela en points positifs.

[8] S’il lui arrive de contester la volonté gouvernementale de favoriser les « riches » par son « paquet fiscal », Joffrin, quand il ne joue pas au conseiller stratégique du gouvernement, soutient en revanche contre Marseille que l’« autonomie des universités » est souhaitable pour favoriser une meilleure « gestion », alors que Marseille nie qu’il existe un lien de cause à effet entre les deux choses. Il se défend d’autre part à plusieurs reprises de vouloir donner raison aux syndicats, étudiants notamment.

[9] La comparaison – et non « l’équilibre » – exige que l’on compare ce qui est comparable : autrement dit, le taux de syndicalisation chez les salariés et chez les patrons, ou le nombre de salariés et le nombre de patrons (ce qui aurait permis à Marseille de constater qu’à l’échelle de la population française, les premiers étaient plus « représentatifs » que les seconds).

[10] Ce que dit Marseille est en effet mensonger, car les syndicats ont aussi des ressources provenant des cotisations de leurs adhérents ou de dons divers. Mais cela n’a aucune importance.

[11] « Il » ? Nicolas Sarkozy serait-il à ce point omnipotent que ses zélateurs ne prennent même plus la peine de citer son nom quand ils parlent de Ses actions ?

[12] Plus loin, ce sont les syndicats du CNRS qui se « dressent sur leurs ergots », dixit Thierry Guerrier.

[13] Thierry Guerrier a en effet répliqué à cette remarque : « Je voudrais comprendre. Est-ce qu’on est en train d’inventer une culture du compromis à la française ou est-ce qu’on est en train de plaquer la culture du compromis à l’allemande par exemple ? »

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Lobbying patronal : des médias corrigent les manuels de sciences économiques et sociales

Posté par issopha le 27 septembre 2007

Lobbying patronal : des médias corrigent les manuels de sciences

économiques et sociales

Henri Maler

   

Ce n’est pas la première fois (ni sans doute la dernière …) que les chefs d’entreprises interviennent publiquement pour dénoncer des programmes, des manuels et des enseignements qui ne sont pas conformes à leurs vœux. Déjà, en 2003, l’Institut de l’entreprise, une filiale du Medef, réunissait, en présence du Ministre de l’Education nationale de l’époque (Luc Ferry) une université d’automne, inscrite au plan national de formation et destinée à 200 professeurs de sciences économiques et sociales [1]. Les protestations des patrons contre ce qu’ils nomment la « politisation » (eux-mêmes étant rigoureusement « apolitiques »…) bénéficient généralement d’une couverture médiatique d’une grande complaisance. Nouvel exemple…

Le petit lobby et son gros tract

En cette rentrée 2007, c’est une association (de 10 personnes, selon l’aveu de son Président…) qui, comme on dit, « défraie la chronique ». « Positive Entreprise », c’est son nom, se définit ainsi sur son site : « Positive Entreprise est une jeune association [liée au Medef, ndrl] qui vise à favoriser le rapprochement entre les jeunes et les métiers de l’entreprise, par réalisation de publications, par l’organisation de conférences, de séminaires, de réunions et par l’organisation d’ actions d’informations ou de lobbying . » Principaux outils de ces actions de propagande : des sondages d’opinion et des « études ».

Dernière en date de ces « études » : « L’entreprise dans les programmes scolaires », que vous pouvez télécharger sur le site du lobby qui la présente ainsi : « « Dans sa nouvelle étude, Positive Entreprise dénonce l’image de l’entreprise – pessimiste, incomplète, réductrice et idéologiquement orientée – dans les manuels de Sciences économiques et sociales ou comment les programmes scolaires cultivent une image négative de l’entreprise. Constat sévère mais néanmoins exact. L’analyse objective du contenu et des explications, des exemples donnés, des termes employés, des questions posées aux élèves et du recensement des « oublis » conduisent en effet à cette conclusion. »

En vérité, cette « étude » (de 15 pages, en gros caractères, tout compris…) est une compilation, présentée en langue sarkozyste, d’exemples hétéroclites et non sourcés [2] : une compilation qui ne distingue même pas les « documents » proposés aux élèves et les chapitres proprement dits. Le titre de quelques paragraphes (1 page d’« étude » pour chaque aspect…) résume le propos : « Un programme plus sociologique qu’économique » – « Un hommage au grand capital de Marx ? » – Les salariés, de la « chair à patrons » – « La valeur travail mise à mal » – « Entrer dans la vie professionnelle est une galère » […] – « Le rapport de force patron-salarié omniprésent ». L’ampleur du scandale est patente.

Cette « étude » méritait, à n’en pas douter, que des médias, s’en emparent. C’est difficile à admettre, mais admettons… Mais pour dire quoi ?

L’action de lobbying et son succès médiatique

1. Dès le 30 août 2007, 20 minutes, publie un article (consultable en ligne) dont le titre même avalise la prétendue « étude » : « Les manuels scolaires n’aiment pas assez les entreprises ». On peut y lire ceci : « L’association Positive entreprise a décortiqué [sic] les livres de classe et a publié vendredi un rapport [re-sic] épinglant “une image pessimiste, incomplète, réductrice et idéologiquement orientée de l’entreprise”. »

Et, mêlant ainsi les propos du Président de Positive Entreprise, citations et commentaires du journaliste, l’article poursuit : « “Chômage, licenciements, opposition entre patrons et ouvriers : il n’y a presque que des schémas anciens, comme si l’économie s’était arrêtée dans les années 80 ”, regrette le président de l’association. Le rapport regorge de citations caricaturant l’entreprise du type : “Il ne suffit plus désormais de bien faire son travail, il faut le faire mieux que les autres, quitte à écraser ses collègues pour qu’ils deviennent moins compétents”. Et de questions malvenues  : “Le salaire du PDG d’une grande entreprise est combien de fois plus élevé que celui d’une caissière ?” ».

Peu importe si la première citation est probablement celle d’un témoignage et si la seconde question n’est pas si « malvenue » que ça…

Bilan de l’action de lobbying sur 20 minutes  ? « Positive »…

2. Le 4 septembre, c’est RTL qui s’y colle à 7h30 dans le journal de Christophe Hondelatte [3] (et de Sophie Aurenche)

- Voici la version sonore


Format mp3 – Durée : 1’ 31″ – Téléchargeable ici

- Voici sa transcription.

- Sophie Aurenche ( ?) : – « Les Français n’ont pas une bonne image des patrons, du monde de l’entreprise en général et apparemment, ça commence dès les manuels scolaires. Armelle Lévy, il y a un fossé entre l’école et l’entreprise ? »
- Armelle Lévy : – « L’entreprise, c’est l’horreur avec ses salariés kleenex et ses patrons voyous. Ces mêmes clichés, Thibaut Lanxade et le président de l’association Positive Entreprise les a retrouvés dans plusieurs manuels scolaires. »
- Thibaut Lanxade : – « Avant que l’on parle de l’entreprise, on aura abordé le chômage, les licenciements, le déclassement, le harcèlement… L’entreprise est vraiment montrée sous son angle le plus noir. On a le sentiment que ces manuels se sont arrêtés dans les années 80 voire même 70. On est sur une opposition à bloc, patrons contre ouvriers. On a complètement oublié que le secteur tertiaire avait complètement explosé. L’entreprenariat, l’épanouissement dans le travail, ça, c’est absolument pas montré. »
- Armelle Lévy : – « Thibaut Lanxade a trouvé aussi des exercices un peu surprenants. »
- Thibaut Lanxade : – « C’est un syndicaliste, qui s’appelle Jean Robert, qui travaille dans une grande entreprise agro-alimentaire, qui fait une grève pour revendiquer une augmentation de salaire. La grève prend, il négocie avec la direction, la direction plie et alors après, on demande à l’élève pourquoi ça a été couronné de succès. Et la grève est considérée comme un succès. »
- Armelle Lévy : –
« Alors pour rééquilibrer les choses, afin que les jeunes n’aient pas peur d’entrer dans la vie active, l’association propose que les chefs d’entreprise participent à l’élaboration des programmes au ministère de l’Education nationale. »

Cette « tribune libre » n’est assortie d’aucune prise de distance. Bien au contraire : le commentaire la renforce. On verra que l’exemple qui scandalise Thibaut Lanxade et qui « surprend » notre journaliste est repris dans les interventions suivantes du Président.

Bilan de l’action de lobbying sur RTL ? « Positive »…

3. France Inter et France Culture ont pris le temps d’enquêter : ce n’est que le 17 septembre que les deux stations diffusent, presque simultanément, dans leurs journaux du matin le même reportage de Sonia Bourhan, spécialiste des questions d’éducation sur France Inter.

Sur France Inter, à 8 heures, en ouverture du journal, le « sujet » est « lancé » ainsi par Nicolas Demorand : « Faut-il revoir les manuels scolaires de science éco ? L’Association Positive Entreprise, qui a pour but de rapprocher les jeunes du monde de l’entreprise, dénonce après enquête la vision très sombre des manuels de seconde sur le monde de l’entreprise. »

Sur France Culture, presque au même moment, le même sujet bénéficie d’une présentation légèrement différente : « Restons à gauche, avec les manuels scolaires de sciences éco. Oui, à gauche, si l’on en croit l’enquête que vient de mener l’Association Positive Entreprise. Son but, à cette association, est de donner aux jeunes le goût d’entreprendre. Or, d’après elle, c’est tout le contraire qui est enseigné dans les manuels de seconde. Reportage signé Sonia Bourhan. »

- Voici la version sonore


Format mp3 – Durée : 1’ 52″ – Téléchargeable ici

- Voici sa transcription.

- Sonia Bourhan. : – « Obsolètes, idéologiquement orientés, le constat est sévère. Thibaut Lanxade président de Positive Entreprise, a découvert dans les manuels de sciences économiques et sociales une vision de l’entreprise très négative. »
- Thibaut Lanxade : – « Le travail et vécu comme une aliénation et absolument pas comme un épanouissement personnel. Un exemple qui me vient à l’esprit : on parle d’un syndicaliste qui décide de faire la grève, d’entraîner ses camarades pour des revendications purement salariales. Il bloque l’usine, finalement il y a négociation et il obtient, en partie, ce qu’il réclamait. Mais après on demande à l’élève pourquoi il a eu raison de faire grève, en quoi il a fait plier l’entreprise et en quoi ça a été un succès pour les salariés. »
- Sonia Bourhan. : – « Pour ce chef d’entreprise, il faudrait un juste équilibre , mais pour Guy-Robert Ennesilou (orth ?), professeur de sciences économiques et sociales, ces critiques ne sont pas justifiées. »
- Guy-Robert Ennesilou (orth ?) : – « Je comprends le souci des chefs d’entreprise, qui aimeraient peut-être qu’on puisse tous être sur le même diapason. Or il s’avère que nous sommes là pour former des esprits beaucoup plus critiques. Si les salariés qui sont, reconnaissons-le, en position de dominés dans cette structure qu’est l’entreprise, et que les salariés ont cette possibilité de recourir à ce droit de grève pour se faire entendre, et chaque fois qu’ils ont gain de cause, pourquoi ne pas le dire ? Vous savez, ceux qui parlent mieux des entreprises ne sont pas dans les entreprises. Et comme le dirait Durkheim, on étudie les faits de l’extérieur. »
- Sonia Bourhan. : –
« Difficile de concilier ces deux mondes. Il suffirait peut-être de rédiger les manuels scolaires avec des enseignants et des chefs d’entreprise. »

Reportage apparemment équilibré (parole à l’accusation, parole à la défense). Quelques mots en caractères gras ci-dessus signalent des biais. Mais le plus stupéfiant, c’est la proposition qui conclut le reportage. Une rédaction des manuels scolaires par concertation ? Cette proposition est d’autant plus incongrue que les salariés et leurs syndicats – évidemment – ne sont pas invités à cette rédaction commune des manuels. Mais surtout elle reprend à son compte et sans le dire la revendication de la mini-association patronale (dont on se garde bien de dire précisément ce qu’elle est) qui concluait ainsi son gros tract :

« Parmi les mesures susceptibles d’être envisagées, Positive Entreprise propose :
D’introduire des représentants de l’entreprise dans les rédacteurs ou commissions [...]
De créer un comité élargi de validation des manuels scolaires (photos, exemples et illustrations) […] − Et, d’un point de vue général, de promouvoir davantage une vision positive du monde du travail, de l’entreprise, de son organisation et de l’entreprenariat. »

Bilan de l’action de lobbying sur le service public ? « Positive »…

Henri Maler

Transcriptions : Diane Gilliard – Ingénieur du son : Ricar – Et merci au corespondant qui nous a signalé, point de départ de cet article, le reportage diffusé sur France Inter.

PS. Il vaut la peine de comparer cette « couverture médiatique » avec l’article beaucoup plus contrasté publié le 4 septembre sur son site par l’Association pour l’emploi des cadres (Apec), dont on imagine le caractère subversif. A noter également l’article publié par Rue89.

_________________________________________________

[1] Lire, à ce propos : « Le Medef, maître d’école » sur le site d’Attac-France.

[2] Si l’on excepte la mention générique du titre de quatre manuels dans la « bibliographie ».

[3] « Le prime-time de RTL est confié à Christophe Hondelatte, qui allie charisme, dynamisme et détermination. Il est le chef d’orchestre de cette session dont les mots d’ordre sont plus d’info, plus de débats et plus d’échanges avec les auditeurs. » annonce le site de l’émission.

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