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Esclavage et racisme , par Claude RIBBE

Posté par issopha le 18 septembre 2007

Intervention à l’Unesco du 4 décembre 2004

Esclavage et racisme
 

par Claude Ribbe

 

 

Il me paraît vraiment difficile d’aborder les questions du savoir, de l’ignorance et du silence sur l’esclavage sans parler au préalable des relations entre esclavage et racisme. Il semble bien, en effet, que si le silence sur l’esclavage est imposé ou subi dans les pays occidentaux qui l’ont utilisé comme système de production ou dans les pays qui en ont été les victimes -tandis que d’autres tragédies sont plus volontiers évoquées- le racisme ambiant en soit la cause.

Sans m’étendre au-delà de mon propos, je voudrais tout de même préciser que le racisme commence non pas à partir du moment où l’on soutient la prééminence d’un groupe humain par rapport à un autre, mais lorsqu’on pose la notion de race comme une manière pertinente d’isoler un groupe humain. Nous savons depuis au moins trente ans que cette idée de race ne peut prétendre à aucune validation scientifique. Et pourtant, elle continue à hanter jusqu’au discours antiraciste.

L’esclavage est l’une des transgressions les plus radicales du respect que l’homme doit à son semblable, un principe qui se trouve à la base de toute civilisation et constitue le propre de l’humanité. Pour reprendre Rousseau, qui affirmait que renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme, je dirai qu’attenter, par l’esclavage, à la liberté de l’autre, c’est, pour l’esclavagiste, renoncer absolument à son humanité. L’une des questions incontournables qui se posent lorsqu’on rapproche le problème du racisme de celui de la mémoire de l’esclavage est de savoir si c’est la racisme qui a produit l’esclavage ou si le racisme ne serait pas plutôt l’effet de cette criminelle institution. Si c’est le racisme qui a produit l’esclavage, il y a de quoi s’abandonner au désespoir le plus profond.

Le racisme serait alors un « mal radical » inhérent à la nature humaine et les négationnistes auraient beau jeu de disculper ceux qui ont utilisé systématiquement l’esclavage en invoquant la part maudite qui se terrerait au fond de chacun de nous. Si, au contraire, le racisme n’est qu’un sous produit de l’institution esclavagiste, l’espoir demeure, car le racisme, présenté souvent comme une fatalité, non seulement par ceux qui le propagent, mais aussi par ceux qui le combattent, peut être éradiqué.

Ainsi, la lutte que nous menons pour briser le silence et l’ignorance pesant sur la mémoire de l‘esclavage serait légitimée par un enjeu fondamental. En rétablissant la vérité sur l’esclavage, nous voilà donc peut-être amenés à mettre en évidence que le racisme n’est que le produit obligé du crime, un produit particulier qui a l’avantage non seulement de protéger le crime, mais encore, pour que cette protection soit vraiment efficace, de lui survivre, même quand le crime semble avoir disparu, du moins dans sa version officielle.

Mon hypothèse est que le racisme exacerbé visant les Africains, qui a servi de creuset à toutes les formes de racisme, résulte de l’esclavage aux Amériques qui n’aurait pas seulement produit du capital, mais également de l’idéologie. Et c’est bien en cela que l’esclavage transatlantique se distingue radicalement de toutes les formes d’asservissement antérieures qui, à ma connaissance, ne se sont jamais appuyées sur une tentative de légitimation rationnelle telle qu’a pu l’être le discours raciste des Lumières et l’idéologie raciste à visage scientifique qui a empoisonné la pensée du XIXe siècle, largement hypothéqué celle du XXe et qui tente encore de contaminer le XXIe siècle naissant.

C’est cet héritage-là que nous avons à gérer. Si donc, comme je le crois, le racisme n’est qu’un effet de l’esclavage et de la traite, faut-il s’étonner du silence et de l’ignorance de nos contemporains ? Si c’était la fonction du racisme de légitimer la traite et l’esclavage lorsqu’ils étaient reconnus en Europe comme des institutions utiles et acceptables, son rôle est peut-être aujourd’hui d’empêcher toute interrogation sur le caractère criminel et imprescriptible de l’esclavage et d’éluder les questions fondamentales qui ne peuvent manquer de se poser, tant sur les moyens de réparer le crime que sur la désignation des coupables.

A mon avis, la question de la mémoire de l’esclavage est donc la meilleure manière de traquer le racisme, comme le racisme est la meilleure façon d’expliquer l’amnésie des négriers. En rappelant solennellement, en 2002, à l’invitation du président du sénat français, que l’écrivain Alexandre Dumas était le fils d’un esclave d’Haïti, devenu général français grâce à la Révolution, puis persécuté par Bonaparte, à cause de sa couleur de peau, je voulais montrer que Napoléon ne pouvait accéder au trône sans rétablir au préalable l’esclavage, ni ne pouvait rétablir l’esclavage sans instaurer en France, comme il l’a fait, un racisme d’Etat. En démontrant que le chevalier de Saint-George était né esclave à la Guadeloupe, et que sa carrière s’est arrêtée au moment où le racisme s’est développé en France, parce que l’esclavage commençait à y être sévèrement attaqué, j’ai voulu rappeler que l’on ne saurait étudier l’histoire de l’esclavage sans s’occuper aussi de celle du racisme, qui en est l’épiphénomène.

Si mon hypothèse est justifiée, on ne s’étonnera donc pas qu’on puisse honorer la mémoire de Napoléon sans jamais faire référence au fait qu’il tombe moralement sous le coup de la loi de mai 1981 reconnaissant en France la traite et l’esclavage comme crimes contre l’Humanité, sans rappeler qu’il a fait utiliser les gaz et les noyades pour exterminer la population africaine d’Haïti et qu’il a inauguré contre les résistants antillais le système des camps de triage et de concentration. On ne s’étonnera pas non plus que paraissent encore en France des livres à prétention scientifique tendant à expliquer d’une manière franchement révisionniste l’histoire de la traite et de l’esclavage qui deviennent de simples « points de détail ». Est-ce le racisme qui a permis l’esclavage ou bien l’esclavage, comme je le pense, qui a fait le lit du racisme ? Cette question est le préalable obligé pour échapper à ce que Césaire, paraphrasant sans doute Nietzsche, appelait le ressentiment, ressentiment qui, en effet, ne doit pas nous empoisonner ni nous enfermer dans le ghetto du communautarisme.

Publié dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, DU RACISME EN FRANCE, RACISME | 1 Commentaire »

« L’Afrique est vaccinée contre les remèdes miracles »

Posté par issopha le 18 septembre 2007

DIEUDONNE GNAMMANKOU

« L’Afrique est vaccinée contre les remèdes miracles »

 

Historien béninois, Dieudonné Gnammankou a la réputation d’être l’un des analystes profonds des dynamiques de la diaspora africaine. Dans l’entretien qu’il a accordé à Intégr’Afrique*, il donne sa position par rapport aux nouveaux défis qui interpellent le continent africain à l’aune de la mondialisation.

Lire p.2-3.

*INTEGR’AFRIQUE  Trimestriel d’informations et d’analyses sur les dynamiques d’Intégration régionale en Afrique, Yaoundé-Cameroun
N°004, novembre 2001 – janvier 2002 (Une et pages 2-3)

Interview réalisée par Joseph FUMTIM,
Directeur de la publication

Dieudonné GNAMANKOU, depuis quelques temps, on a l’impression que l’Afrique vit une sorte de procès ; qu’elle se regarde dans une espèce de miroir pour mieux diagnostiquer sa situation, qu’elle se réconcilie avec sa mémoire. C’est du moins ce que l’on peut penser face aux récents débats sur l’esclavage à Durban, sur l’UA (ancien OUA) et la nouvelle initiative africaine, sur le Pacte africain contre le terrorisme. Quelles réflexions le Béninois, l’historien, le politologue que vous êtes, portez sur ces questions ?

Il est heureux de constater que l’Afrique s’interroge. Sur elle-même, sur son passé, sur son présent, sur ses relations anciennes et actuelles avec les autres régions du monde, mais aussi et surtout sur son avenir. Ce qui est important, c’est que l’Afrique trouve sa voie en tirant les leçons du passé. Les débats sur l’esclavage à Durban ont d’abord révélé une chose : les opinions publiques en Afrique ont réinvesti le champ de la mémoire historique collective et montré qu’elles étaient conscientes de ses enjeux. A Durban, côté africain, on a entendu deux voix, celle des dirigeants politiques et celle de la société civile. Et on a constaté qu’elles n’étaient pas toujours convergentes. Il y avait parfois un décalage entre les positions exprimées par certains dirigeants et les représentants d’organisations venues de leurs propres pays. Cela montre que les Africains sont libres de dire ce qu’ils pensent de leur passé ou de leur avenir en prenant en compte leurs intérêts.

J’aurais souhaité une telle implication des opinions publiques africaines lorsqu’il a été question de l’Union africaine et de la Nouvelle Initiative Africaine. Car les Africains ont le droit de s’interroger : étant donné les échecs des politiques de développement menées par nos dirigeants dans leurs Etats respectifs, que pouvons-nous attendre d’eux dans le cadre de l’Union Africaine? Pouvons-nous leur faire confiance?

S’il est heureux de voir que nos Etats ont décidé de prendre en main leur destin en élaborant eux-mêmes leurs programmes de développement au lieu de continuer à ingurgiter les potions magiques – très amères – imposées par les institutions financières internationales, il faut aussi être conscient des limites de ces grands projets. Sans une participation effective des populations, ils resteront lettre morte. Quand au Pacte contre le terrorisme, pourquoi a-t-il fallu attendre la tragédie du 11 septembre? De nombreuses populations africaines sont victimes d’actes de nature terroriste et vivent dans l’insécurité absolue depuis tant d’années… Le devoir premier des Etats est de protéger leurs populations contre toutes formes d’agression intérieure ou extérieure. Or combien de citoyens africains en Afrique ou hors du continent ont-ils le sentiment qu’ils peuvent bénéficier de la protection de leurs Etats le jour où leur sécurité serait menacée?

Votre arrivée sur la scène intellectuelle africaine s’est faite de façon fracassante, notamment avec des publications tout à fait iconoclastes sur l’origine africaine et camerounaise de Pouchkine à travers son aïeul noir Abraham Hannibal. Vous avez également été très actif dans l’organisation des manifestations de Ouidah relatives à la célébration du cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage. On peut comprendre que vous faites partie des intellectuels du continent, soucieux de la construction de nouvelles balises pour un meilleur devenir de l’Afrique. Ne trouvez-vous pas que trop souvent on se perd dans une sublimation du passé ? Mieux, ne faudrait-il pas, comme le dit Soyinka, « que le passé parle à son présent » ? Comment donc opérationnaliser ces leçons dans la praxis africaine d’aujourd’hui ?

L’Afrique a trop de problèmes à résoudre, trop de retard à rattraper pour perdre son temps dans l’auto-sublimation. Mais notre passé fait partie intégrante de notre présent et de notre futur. Nous devons donc l’étudier en ayant toujours à l’esprit que si notre histoire doit nous servir à savoir d’où nous venons, elle doit aussi nous aider à préparer notre avenir en tirant les leçons du passé. A quoi cela servirait-il d’étudier aujourd’hui l’histoire de la traite négrière en Afrique par exemple, s’interrogent certains? Je répondrai ceci : tant que les Africains et leurs dirigeants n’auront pas tiré les leçons de cette douloureuse période de notre histoire, on ne pourra pas tirer un trait dessus. Si l’Europe a pu imposer à l’Afrique du XVIe siècle au XIXe siècle l’odieux commerce des hommes qui a dépeuplé et sous-développé notre continent, c’est parce que les Etats africains, les pouvoirs en place et les systèmes politiques de l’époque ont été incapables de protéger leurs territoires et leurs citoyens. Si ensuite, à la fin du XIXe siècle, l’Europe a pu coloniser l’Afrique sauf  l’Ethiopie, c’est aussi pour les mêmes raisons. Pourquoi l’Ethiopie n’a-t-elle pas été colonisée? Parce qu’elle a su résister militairement à l’invasion italienne. L’Afrique est-elle aujourd’hui capable de protéger ses populations?

Cette analyse de notre passé ne nous renvoie-t-elle pas à notre présent? A notre retard technologique? A la question très actuelle de la protection des populations, et donc au Pacte contre le terrorisme dont nous parlions tantôt? A l’émiettement de nos Etats qui fragilise les populations et constitue un obstacle à notre développement, donc au projet d’Union Africaine? Personnellement, je suis partisan d’un projet de fédération ou de confédération des Etats africains. Mais il faut que le processus de démocratisation se poursuive ainsi que le renouvellement profond de la classe politique.

Quelle est finalement la conséquence la plus dramatique, la plus préjudiciable de la colonisation ?

L’Afrique a perdu confiance en elle-même. L’histoire de l’Afrique au XXe siècle montre cependant qu’elle a réussi à trouver la force pour se libérer du joug colonial beaucoup plus tôt que ne l’avaient imaginé les puissances coloniales pourtant solidement installées sur le sol africain. Lorsque survient le moment du doute, tous les peuples du monde se tournent vers certaines périodes de leur passé pour y puiser en toute lucidité des forces et de l’assurance pour transcender le présent et bâtir l’avenir. Aujourd’hui, le miroir de notre passé nous renvoie des raisons d’espérer en notre avenir. C’est pour cela que certains considèrent que nous sommes entrés aujourd’hui dans la phase historique de notre renaissance dont nous seuls pouvons êtres les moteurs.

Dans le contexte de  mondialisation actuel, les leaders africains prennent de plus en plus conscience des enjeux des regroupements régionaux. Mais tout cela se passe dans une grande ambiguïté dans la mesure où les élans sécessionnistes (Cameroun, Congo Démocratique, Sénégal, Soudan, Algérie…) s’activent au jour le jour. C’est ce qui a conduit nombre d’observateurs à dire que la mutation de l’OUA à l’UA n’est rien d’autre qu’un changement sémantique. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Il était temps que les leaders politiques africains s’engagent résolument sur la voie de la création d’ensemble régionaux. On peut cependant regretter que ce soit la conjoncture internationale et l’exemple de l’Union Européenne qui aient accéléré cette prise de conscience du caractère inéluctable de ce processus. Quand on sait que Kwame N’Krumah prônait la création des Etats-Unis d’Afrique à la veille des indépendances et qu’en 1960 Cheikh Anta Diop proposait la création d’un Etat fédéral africain! Pour que la mutation de l’OUA à l’UA ait tout son sens, il faudrait que les citoyens africains jouissent de la plénitude de leurs droits et libertés et que les Etats, au lieu d’être des instruments de confiscation des richesses au profit d’une minorité, soient des instruments de redistribution au profit de tous. Les velléités sécessionnistes ont souvent deux causes : le ressentiment d’une région ou d’une partie de la population à l’égard d’un pouvoir qu’ils accusent de mener une politique d’exclusion de leur groupe, ou au contraire qu’ils accusent d’exercer à leur encontre une politique d’uniformisation culturelle ou religieuse ; deuxième facteur de crise, les frontières héritées de la colonisation. En 1963, en adoptant l’article de la charte de l’OUA sur l’intangibilité des frontières issues de la colonisation, les dirigeants africains de l’époque ont cru qu’ils préserveraient l’Afrique des guerres. L’histoire ne leur a pas donné raison…

En même temps, on a l’impression que le processus de regroupements régionaux évolue à plusieurs vitesses, selon qu’on se trouve en Afrique de l’ouest ou en Afrique centrale, pour ne prendre que ces cas. Qu’est ce qui, à votre avis, explique cette disparité ? Y aurait-il des contraintes propres à chaque sous-région ?

Les disparités entre l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale en termes d’intégration régionale peuvent s’expliquer par différents facteurs dont l’un des plus important me semble être la volonté politique des dirigeants.

Au lendemain des indépendances, il y a eu des rivalités entre différents chefs d’Etat qui ont nui au progrès de l’idée de l’intégration africaine. On se souvient des antagonismes qui ont éclaté au grand jour en Afrique de l’ouest entre Houphouët et Nkrumah ou encore entre le premier et Sékou Touré. D’autres dirigeants se méfiaient du grand Nigéria qui aurait pu avaler leur pays en une bouchée. De plus, l’aliénation née de la colonisation a aussi un certain temps exacerbé des antagonismes linguistiques entre prétendus pays « anglophones » et « francophones » comme si un Yorouba du Bénin était devenu différent du Yorouba du Nigéria du simple fait que l’ancienne puissance colonisatrice parlait anglais ou français. Il est vrai que l’histoire nous apprend qu’au temps de la colonisation, sur les champs de bataille de la première guerre mondiale en Europe à des milliers de km de chez eux, des Africains « allemands » et des Africains « français » s’étripaient entre eux…

Mais les rivalités et les peurs ont été surmontées par la realpolitik qui dicte que de petits Etats sous peuplés ne sont pas viables et qu’il faut construire de grands ensembles régionaux pour se développer. Il y a eu en Afrique de l’Ouest par exemple, la création du Conseil de l’Entente, de la CEDEAO, de l’UEMOA, etc. Je crois qu’en Afrique centrale cette volonté politique s’est affirmée plus tard…Mais l’essentiel aujourd’hui est que le processus soit en marche.

A quel degré situez-vous le rapport entre « La Nouvelle Initiative Africaine » (NIA) des Présidents Wade, Mbeki et Bouteflika et l’intégration africaine ?

L’Union Africaine telle qu’elle a été ratifiée par la plupart des pays africains est la nouvelle forme, disons, structurelle, de l’intégration africaine. La Nouvelle Initiative Africaine est un programme de développement de l’Afrique né de deux projets concoctés par un groupe de chefs d’Etat africains. Le nouveau secrétaire général de l’Union Africaine n’était-il pas le mieux indiqué pour présenter un tel programme au nom de l’intégration africaine? Tous les Etats africains et leurs populations se reconnaissent-ils dans ce programme?

Quelles sont les chances de succès de cette NIA ? Quelles sont les chances de ses initiateurs d’échapper aux désillusions que connurent Boganda, Nkrumah, Hailé Sélasié et bien d’autres encore ?

La volonté de quelques dirigeants éclairés ne me paraît pas suffisante pour engager l’Afrique sur la voie d’un développement durable si les populations ne se sentent pas concernées. La NIA réussira si ses promoteurs parviennent à mobiliser tous les Africains. Pour cela, les hommes politiques au pouvoir en Afrique devront prouver aux populations qu’ils ont enfin compris que leur rôle consiste d’abord à améliorer les conditions de vie réelles du peuple. Dans les nouveaux Etats démocratiques qui se mettent en place un peu partout en Afrique, les hommes politiques doivent savoir qu’ils seront jugés au terme de leurs mandats à l’aune de leurs réalisations : au nombre de villages reconstruits, électrifiés et dotés en eau potable et en centres de santé, à la progression du nombre de médecins pour 1000 habitants, au taux de scolarisation des filles et garçons et au taux d’alphabétisation des adultes dans les langues nationales, au nombre d’emplois nouveaux créés grâce à la transformation locale des ressources agricoles ou minières, au nombre de km de routes bitumées et restaurées, à l’augmentation du PNB par habitant, au respect des libertés individuelles, etc., etc.

Si la NIA parvient à engager très vite les Etats dans un tel processus, alors cette initiative transformera l’Afrique. Dans le cas contraire, on nous proposera dans deux ou trois ans un nouveau projet de développement de l’Afrique. Or l’Afrique est vaccinée contre les remèdes miracles…

Interview réalisée par Joseph FUMTIM, Directeur de la publication.

©Intégr’Afrique, Yaoundé-Cameroun.

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LES AFRICAINS EN EUROPE AVANT LE 20e SIECLE , Par Dieudonné GNAMANKOU

Posté par issopha le 18 septembre 2007

LES AFRICAINS EN EUROPE AVANT LE

XXe SIECLE

par Dieudonné GNAMMANKOU

  

in Le Courrier ACP-UE, Juillet-Août 2001


LES AFRICAINS EN
EUROPE AVANT LE XXe SIECLE

Dieudonné Gnammankou*

Il est impossible de dater les premières migrations de l’Afrique vers l’Europe. En fait, aussi loin que l’on peut remonter dans l’histoire de l’Europe, de l’époque antique au Moyen Age, l’on trouve des témoignages d’une présence africaine.
Au VIIIe siècle, avec la conquête musulmane de l’Europe du Sud, la population noire devient plus nombreuse et plus visible : ce sont des soldats ou des mercenaires mais aussi des chefs militaires.
Au IXe siècle commence la traite transsaharienne de captifs africains vers le monde arabo-musulman, de la Méditerranée à l’Euphrate. Une main d’œuvre servile africaine sera ainsi périodiquement acheminée vers les ports européens riverains de la Méditerranée. Dans les actes notariés, dès cette période, apparaissent des références à la couleur de la peau des esclaves achetés ou vendus. Il faut cependant avoir à l’esprit que les Noirs ne sont pas les seuls à être vendus comme esclaves en Europe à cette époque. Jusqu’au XV et XVIe siècle au Portugal, pour ne citer que ce pays, il y avait parmi les esclaves des Blancs, en particulier des Européens de l’Est, des Juifs et aussi des Arabes. Mais progressivement les Noirs esclaves jusque là minoritaires deviennent plus nombreux.
On estime que de 1450 à 1500, entre sept cents et neuf cents prisonniers africains étaient vendus chaque année dans les ports et villes du Portugal. Mais au XVIIe siècle, ils sont plus de cent mille à vivre dans les villes et les campagnes portugaises. Rien qu’à Lisbonne on estime qu’ils sont 10 470 en 1620. Un nombre non négligeable était cependant libre car il existait des procédures d’affranchissement ou de rachat de la liberté. Au total, on estime à environ cent cinquante mille le nombre de Noirs présents dans la péninsule ibérique à compter du XVIe siècle .

Extension de la présence noire à toute l’Europe :
De Lisbonne située sur la côte atlantique de l’Europe à l’Oural dans l’empire russe, les Africains sont partout : en Espagne, au Portugal, en France, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et dans les pays scandinaves. En Europe ottomane (Bosnie, Serbie, Monténégro…) et dans l’Empire russe. Sait-on par exemple, qu’une petite communauté africaine « de langue haoussa existe encore dans l’ex-Yougoslavie » à Ulcinj au sud-ouest du Monténégro? Ivo Andric (prix Nobel de littérature en 1961) rappelle l’histoire d’un de ces Africains dans son roman Sur le pont de la Drina (1945).

Ambassades africaines en Europe : de nombreuses missions diplomatiques ont été envoyées par des rois africains en Europe. Par exemple, en 1670, le roi Kpayizonoun d’Allada, Dahomey (Bénin), a envoyé son homme de confiance, don Mateo Lopez en France. Lopez est arrivé à Dieppe le 3 décembre 1670, en compagnie de ses trois femmes, de trois de ses fils, d’un trompettiste et de quatre serviteurs. A Paris, il a été reçu par Louis XIV aux Tuileries le 19 décembre1670. De nombreux corps de troupes et la garde d’honneur avaient été mobilisés pour l’accueillir. L’ambassadeur et sa suite furent logés dans le somptueux hôtel de Luynes. Il proposa à Louis XIV une alliance commerciale avec le roi d’Allada. Cette mission fut interprétée en France comme un hommage de l’Afrique au Roi-Soleil.

L’impact de la traite négrière atlantique
Du XVIe au XIXe siècle, le développement de la traite négrière vers les Amériques est à l’origine d’une arrivée plus importante d’Africains en Europe surtout via l’Amérique mais aussi directement de l’Afrique vers l’Europe.
En dehors des esclaves, il y a également des Noirs libres. Au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, de jeunes Africains sont envoyés en France ou en Angleterre par leurs familles pour faire des études, recevoir une formation militaire ou tout simplement pour apprendre la langue française ou anglaise et retourner chez eux. Par ailleurs, des Noirs libres quittaient parfois les colonies pour s’installer en métropole ou y envoyaient leurs enfants pour études.
En France, on dénombre en 1738 quelques quatre mille esclaves noirs bien que les lois interdisent l’esclavage sur le sol français. Vers la fin du XVIIIe siècle, ils sont environ une dizaine de milliers auxquels il faut ajouter quelques milliers de Noirs libres. Un millier d’entre eux servent dans l’armée, dans le Bataillon de Pionniers Noirs – créé sur arrêté de Bonaparte en 1802 – et rebaptisé en 1806 le Régiment Royal Africain.
En Angleterre en 1787 environ vingt mille Noirs vivent à Londres. Ils sont nombreux dans l’armée, en particulier dans le Royal Fusiliers.

Combattants de la liberté : les droits des Noirs en Europe
Au XVI et XVIIe siècle au Portugal et en Espagne, les esclaves africains se regroupent en fraternités religieuses et en associations culturelles. Ils créent des institutions de défense de leurs droits, de rachat de leur liberté et pour la protection des esclaves en fuite.
Etant donné que la législation interdisait la pratique de l’esclavage sur le sol anglais, français ou hollandais, les esclaves qui accompagnaient leurs maîtres en métropole n’hésitaient pas à intenter des procès à ces derniers. Le cas le plus célèbre est celui de James Somerset qui a gagné en 1772 un procès contre son maître.
En France, des Noirs de condition servile qui avaient épousé des Françaises réclamaient et obtenaient parfois leur liberté malgré l’opposition farouche des lobbies de colons. Dès 1716, le maire de Nantes réclame l’interdiction aux Noirs d’épouser des Françaises. Le Conseil Royal d’Etat expose alors la position du gouvernement dans un Edit d’octobre 1716 sur l’entrée des Noirs en France. D’importantes concessions sont faites aux colons. Le mariage mixte n’est pas interdit mais il subit de sérieuses restrictions : aucun esclave ne peut se marier sans le consentement de son maître. Et si le maître consent, l’esclave doit être libéré aussitôt. Mais la Déclaration de 1738 finira par supprimer le droit de l’esclave de se marier en France même avec l’accord du maître.

Les Noirs libres d’Europe furent les premiers à dénoncer l’iniquité de l’esclavage ainsi que l’aberration des préjugés raciaux. A l’exception du théologien Jacobus Capitein, un Africain diplômé en 1742 de l’Université de Leyde, qui fit l’apologie de l’esclavage. Selon lui, l’état de servitude n’était pas en contradiction avec la liberté chrétienne!
Les Noirs libres ont aidé à réveiller les consciences européennes en apportant une contribution politique directe au mouvement abolitionniste. En Angleterre, Olaudah Equiano, ancien esclave, publia en 1789 son autobiographie, The Interesting Narrative of Olaudah Equiano…, révélant les horreurs de la traite négrière et de l’esclavage. Déjà en 1729, le philosophe africain de Halle (Saxe), Anton Amo, avait présenté un texte sur un sujet au titre prémonitoire : Du Droit des Noirs en Europe (1729).

Préjugés raciaux
Aussi surprenant que cela puisse paraître, il semble bien que les Noirs avaient plus de droits en Europe avant la proclamation des droits de l’homme. Au XVIIIe et au XIXe s., on assiste à une dégradation de leurs droits en Europe et à une véritable régression dans les Amériques : en France, un décret royal de 1777 interdit l’entrée du territoire aux Noirs et aux mulâtres libres et esclaves en raison d’un manque chronique de main d’oeuvre dans les colonies. En 1778, un autre décret interdit les mariages entre Noirs (libres ou esclaves) et Blancs en France. Après la libération de St Domingue par les esclaves environ six mille colons français retournent en métropole où ils vont mener une véritable guerre contre les Noirs. Ainsi, la France qui avait été la première à abolir l’esclavage en 1794 peu après la Révolution le rétablit en 1802 sur décision de Bonaparte.
En Angleterre à la même époque, au lieu de mener une véritable politique d’intégration de la population noire qui vit dans des conditions misérables, on préfère les faire partir en Sierra Leone. Cependant le poids politique des Noirs y était plus important qu’ailleurs en Europe.

Avant le XVIIIe s. le fait que des Noirs soient vendus comme esclaves en Europe ne pouvait pas constituer en soi un facteur d’infériorité raciale de ceux-ci dans la mesure où Blancs et Noirs partageaient la même condition servile. Le fait nouveau qui apparaît dès le XVIIe s. et qui devient absolu au XVIIIe et au XIXe s. est que la totalité de la population esclave dans les colonies américaines et antillaises est noire. Tandis que les propriétaires d’esclaves sont des Blancs. Au XIXe s., pour justifier l’institution esclavagiste et préserver la prétendue « pureté raciale », des thèses pseudo-scientifiques sur l’infériorité congénitale des Noirs seront diffusées en Amérique et en Europe. Des intellectuels africains vivant en Europe à l’image d’Edward Blyden ou d’Africanus Horton combattront fermement ce qu’ils appelaient « les fausses théories des anthropologues ».
Mais le racisme antinoir prit de l’essor et ne disparut pas avec les différentes abolitions au XIXe siècle. La liberté retrouvée, les Noirs devaient faire face à toutes sortes de discriminations en Europe, dans les Amériques et aussi en Afrique. L’entreprise coloniale qui succéda à l’esclavage dans la seconde moitié du XIXe siècle avait hérité d’un grand nombre de travers nés au cours des siècles précédents. L’Europe qui était plus forte militairement et industriellement s’autoproclama supérieure à tous les autres peuples. Et les rapports qu’elle a entretenus en tant que puissance impérialiste avec l’Afrique furent inégalitaires.

On a donc réussi à faire oublier que des Africains ont vécu en Europe au cours des siècles antérieurs et qu’ils ont apporté des contributions remarquées à différents époques aux arts et aux sciences. Les Anglais d’aujourd’hui ignorent que plus de trois cents ans avant la seconde guerre mondiale, la population africaine en Grande Bretagne était considérée comme trop nombreuse. L’hostilité contre les Noirs était telle que la reine Elisabeth Ire (1533-1603) ordonna leur expulsion du pays en 1601. La politique d’exclusion et d’expulsion des Africains d’Europe n’est donc pas une invention du XXe siècle. Pourtant, vers 1790, toujours à Londres, la danse africaine allait devenir très populaire. Mais en 1850, un écrivain anglais jugeait impensable l’idée qu’une lady britannique puisse épouser un Noir. Or Othello de Shakespeare avait été écrit près de 250 ans auparavant!
L’étude de l’histoire des Africains en Europe révèle donc de nombreuses contradictions. Elle montre que l’évolution des idées et des attitudes européennes envers les Noirs n’a jamais été linéaire. Et qu’on peut parfois trouver des modèles d’avenir dans le passé.

De toutes conditions sociales.

On le voit, les Africains d’Europe n’étaient pas réduits à la seule condition servile. Des milliers d’entre eux étaient des citoyens européens à part entière. Ils appartenaient à toutes les couches sociales : serviteurs, maîtresses, ouvriers, artisans, galériens, soldats, marins, officiers, généraux, étudiants, philosophes, musiciens, écrivains, peintres, ingénieurs, riches propriétaires terriens, ducs, princes, religieux, saints, sportifs, etc.
Parmi eux, des figures d’excellence ont émergé dans toute l’Europe : ils sont des centaines à avoir été de véritables célébrités à leur époque, du XIIIe s au XIXe s. Et tous ne sont pas connus car la recherche sur ces Africains célèbres de l’histoire européenne ne fait que commencer.
En Angleterre
En 1997 la National Portrait Gallery de Londres a consacré une exposition et des conférences à Ignatius Sancho, ancien esclave africain devenu un homme de lettres célèbre en Angleterre au XVIIIe siècle. Sancho fut dramaturge, critique d’art et de théâtre, compositeur et protecteur de jeunes écrivains. Il a écrit Theory of Music et sa correspondance avec des personnalités anglaises publiée après sa mort en 1780 – Letters of the Late Ignatius Sancho, An African – a été un succès de librairie.
En Italie
Au XIIIe siècle, un Africain, Jean le Noir, protégé de Frédéric II, fut vizir du royaume de Sicile.
Au début du XVIe siècle à Venise, Anne, une femme noire surnommée la Cléopâtre italienne pour sa très grande beauté, fut la maîtresse du cardinal de Médicis (futur pape Clément VII). De cette liaison naquit un fils, Alexandre de Médicis dit le Maure, qui devint le premier duc de Florence.
En Espagne
L’Africain Juan Latino (1516 – vers 1595) était l’un des plus grands poètes et érudits de l’Espagne du XVIe siècle. Il enseigna le latin et le grec à l’Université de Grenade. Son poème en latin l’Austriade, dédié à son protecteur et ami don Juan d’Autriche, vainqueur des Turcs à Lépante (1571), est considéré comme « un des monuments de la littérature espagnole du XVIIe siècle ».
En Allemagne
Originaire de l’actuel Ghana, le philosophe Anton Amo a vécu au XVIIIe siècle en Allemagne. Amo a publié trois ouvrages de philosophie et enseigné dans les Universités de Halle, Wittenberg et Iéna. Il fut conseiller à la cour de Berlin avant de retourner vers 1753 en Afrique.
En Russie
Abraham Petrovitch Hanibal (1696-1781) né à Logone au Cameroun, est l’Africain le plus célèbre de l’histoire russe. Ingénieur savant, auteur en 1725-1726 des traités Géométrie Practique et Fortifications, il fut directeur technique et général en chef de l’armée impériale russe. Il a dirigé pendant de nombreuses années tous les grands travaux en Russie et est le fondateur de la ville d’Elisabethgrad, (Kirovograd, Ukraine). Le plus grand poète de Russie, Alexandre Pouchkine, est son arrière-petit-fils .
En France
Le célèbre Alexandre Dumas était le petit-fils d’une Africaine, esclave à Saint Domingue.

ILLUSTRATIONS

1- Abraham Hanibal, portrait présumé, XVIIIe s. (J.B. van Loo?, Collection privée de Me Meille, Paris) : Hanibal fut général de l’armée russe et le bisaïeul de Pouchkine
Source : Livre de l’auteur Abraham Hanibal, l’aïeul noir de Pouchkine, Paris, Présence Africaine, 1996 (couverture)
2- L’Ambassadeur du roi du Congo Dom Garcia II auprès du gouverneur hollandais du Brésil en 1643, par Albert Eeckout (?). National Museum of Denmark, Department of Ethnography, Copenhagen.
Source : Blacks in the Dutch World, de Allison Blakely, Indiana University Press, 1993, page 122.
3- Un Africain d’ex-Yougoslavie dans les années 1950. Source : Man 58 (revue) année 1958, illustration de l’article de Lopashish
4- Paul, un Noir vivant à Orléans, France au XVIIIe siècle par J.B. Pigalle, 1760
5-Ignatius Sancho, homme de lettres, Angleterre, XVIIIe s., par Gainsborough. Source: Couverture du livre, Letters of the Late Ignatius Sancho, An African, Edition de 1998, Penguin Books

6- La poétesse Phyllis Wheatley, XVIIIe s. (The Moorland-Spingarn Research Center, Howard University, Washington)
Source : General History of Africa, Unesco, vol V, 1992.
7- Dido, une Noire de Londres par J. Zoffany
Source : couverture du livre Black London de Gretchen Holbrook-Gerzina, Rutgers University Press

*Maître de conférences en Etudes Slaves. Sa thèse de doctorat en histoire et civilisation a porté sur l’histoire des Africains en Russie de 1670 à 1917. Il a publié en 1996 une biographie, Abraham Hanibal, l’aïeul noir de Pouchkine (traduite en russe) et dirigé en 1999 l’ouvrage collectif, Pouchkine et le Monde Noir.

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