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Le Monde contre « les critiques antimédias », antidémocrates et antisémites

Posté par issopha le 16 septembre 2007

Le Monde contre « les critiques antimédias »,

antidémocrates et antisémites

Henri Maler

   

« Le journalisme au-delà du mépris » : c’est le titre d’une « critique » d’un livre de Géraldine Muhlmann – Du journalisme en démocratie - que l’on peut lire dans l’édition du 2 avril du Monde des livres (p. VIII). Un éloge sans nuances dans lequel Nicolas Weill enrôle la vindicte au service de l’ignominie.

Il est des articles qu’il vaut mieux résumer, avant de les lire et de les commenter : tout simplement parce que c’est la fin qui nous apprend où nous conduisaient les glissement successifs, ainsi que les allusions péjoratives et les insinuations polémiques disséminées tout le long du trajet. C’est le cas ici. Il faut donc résumer : selon Nicolas Weill, la critique des médias est discrètement antidémocratique et secrètement ou potentiellement antisémite. Et ses auteurs – Halimi, Bourdieu, Bouveresse -, le sont aussi.

Pour parvenir à extraire ce condensé, il faudrait suivre l’article dans tous ses méandres, car celui-ci est tellement fuyant et retors qu’il n’est pas possible d’en saisir le sens et la visée sans le citer complètement. On essaiera de tracer au plus court.

La critique antimédias

Le titre même de l’article dit assez de quelle souffrance Nicolas Weill veut libérer le journalisme : « Le journalisme au-delà du mépris ». Car telle est la question qui le taraude : « Comment sortir du mépris dans lequel sont de plus en plus tenus journalistes et journaux sans tomber dans une complaisance aveugle ? ». Et le mépris, il est vrai, est souvent méprisable : mais à commencer par le mépris du peuple (notamment quand il est mobilisé) qui s’étale dans certains médias.

En cours de route, on apprendra que le journalisme est une « profession dépréciée », victime d’une « condamnation radicalisée », dictée par « la haine des journalistes ». En attendant, dès la phrase suivante, la question posée se transforme en « réflexion » ( ?) et l’ouvrage de Géraldine Muhlmann est encensé : « A cette réflexion, Géraldine Muhlmann, [...] apporte une contribution qui pourrait bien se révéler indispensable à toute intelligence future des liens tumultueux que cette profession dépréciée entretient avec la démocratie. ».

Passons sur l’éloge emphatique d’une « contribution qui pourrait bien se révéler indispensable à toute intelligence future » [1]. Nicolas Weill « explique » : « Avec finesse, l’ouvrage passe au crible les présupposés philosophico-politiques qui sous-tendent l’art florissant de la critique antimédias. »

La critique des médias serait donc « antimédias », comme la critique de la mondialisation est « anti-mondialisation », la critique de la politique des Etats-Unis « antiaméricaine », et la critique de la politique de l’Etat d’Israël… « antisémite ». En quoi la critique est-elle « antimédia » ? Peu importe, puisqu’elle constitue « un art florissant ». Quels en sont les artistes ? Et quelles sont leurs œuvres ? C’est ce que nous apprend la phrase suivante :

« L’auteur part du constat que la plupart de ces offensives, qu’elles proviennent d’un professionnel en révolte comme Serge Halimi (Les Nouveaux Chiens de garde, éd. Raison d’agir), de Pierre Bourdieu (Sur la télévision, éd. Raison d’agir) ou du philosophe Jacques Bouveresse (Schmock ou le triomphe du journalisme, Seuil), ont en commun une tendance non assumée à l’antidémocratisme. » [2]

Antidémocratique …

La « critique antimédia » s’est incarnée sous nous yeux dans « les critiques antimédias » dont nous connaissons désormais les noms emblématiques : Serge Halimi, Pierre Bourdieu, Jacques Bouveresse. « L’art florissant » – sans que l’on sache où ces cent fleurs s’épanouissent – s’est mué en « offensive » : sans que l’on sache de quelle offensive il s’agit, sinon qu’elle repose sur une « tendance non assumée à l’antidémocratisme ». En quoi est-elle antidémocratique, nous allons l’apprendre… bien qu’elle ne soit qu’une « tendance », de surcroît « non assumée ». Autrement dit, si la « critique antimédia » est du même coup antidémocratique, c’est secrètement : une tendance sournoise et perverse en quelque sorte… Comme le sont d’autres tendances « anti » : l’antisémitisme, par exemple. Un commentaire qui extrapole ? On verra que non.

A quoi reconnaît-on cette tendance non assumée ? A ceci qui nous en fournit l’explication :

« Car si la condamnation radicalisée du journalisme constitue souvent la recette d’un succès… médiatique, elle fait aussi bon marché d’un fait utilement rappelé par Géraldine Muhlmann : « La démocratie moderne s’est construite en dégageant, à côté de la scène des actions, un lieu d’observation du peuple par lui-même. » »

Passons rapidement sur cette « tendance non assumée » à la bêtise qui resplendit pourtant quand, selon la « recette » bien éprouvée, elle transfigure l’acharnement médiatique contre la critique des médias en… succès médiatique. C’est vrai : on la lit, l’entend et la voit partout … « la critique antimédia » !

Le plus important reste la « preuve » de l’antidémocratisme sournois. Pour appuyer une accusation aussi grave, on ne trouve qu’un maigre argument : nos trois critiques feraient « bon marché » (sic) d’une découverte scientifique stupéfiante attribuée à Géraldine Muhlmann : « La démocratie moderne s’est construite en dégageant, à côté de la scène des actions, un lieu d’observation du peuple par lui-même. »

« Attribuée », car l’auteure du livre n’a pas de chance avec son laudateur : la citation est tronquée. Il faut lire : « (…) un lieu d’observation du peuple par lui-même, un lieu où le peuple se fait « public ». » Ce qui est, somme toute, un peu différent. Car à prendre la première expression au pied de la lettre, comme le fait notre détecteur de tendances perverses, l’espace médiatique serait une sorte de pur miroir dans lequel le peuple pourrait se contempler. Le journaliste ne serait donc rien d’autre que celui qui renvoie au peuple sa propre image… Qu’importe alors si le peuple ne se reconnaît guère dans le miroir qu’on lui tend et qui le rend méconnaissable. Qu’importe si l’observatoire du peuple par lui-même est surtout un miroir où quelques journalistes dénués de « complaisance aveugle » viennent satisfaire leur narcissisme… et naïvement tenter d’oublier que les journalistes ne vivent pas en situation d’apesanteur sociale, que « l’observatoire » est placé sous la tutelle de ses possesseurs et maîtres, qu’il est un miroir déformant et déformé par toutes les formes de connivence et de censure, visibles et invisibles. Bref, oublier toute analyse critique des médias, pour ne pas être « antimédias » et « antidémocrates ».

Au point où nous en sommes, une récapitulation provisoire s’impose : le journalisme, méprisé et déprécié, fait l’objet d’une condamnation radicalisée par une critique antimédia dont l’art florissant se résume aux productions de trois artistes – Halimi, Bourdieu, Bouveresse – et bénéficie d’un redoutable succès médiatique. Cet art est le fait d’imprécateurs qui déversent des tombereaux d’injures, au lieu de se mirer dans le miroir du peuple : « Sous couvert de déverser des tombereaux d’injures sur les journalistes  [3], accusés d’être les serviteurs des puissants, il se pourrait bien que ce soit donc l’ordre même de la liberté qui soit remis en question dans ces critiques.  »

Et Nicolas Weill de poursuivre : « Géraldine Muhlmann montre comment toute une stratégie d’évitement permet aux imprécateurs de ne pas aborder la question des relations entre l’espace public et le journalisme, ce point aveugle constituant au contraire le centre de gravité de son livre. »

Ainsi, « il se pourrait bien que » – prudence affectée et insinuation effective – l’antidémocrate se révèle à ce dont il ne parlerait pas : « la question des relations entre l’espace public et le journalisme ». Vraiment ? Jusqu’à présent nous avions découvert, chez les auteurs mentionnés, le souci de mesurer concrètement et rigoureusement les déformations que les médias dominants font subir à l’espace public, avec pour effets, par exemple, d’ignorer la « misère du monde », d’occulter l’insécurité sociale et de célébrer les seules vertus du marché, de la concurrence et des « réformes ». Il est vrai qu’en observant les médias qui prétendent observer le peuple, c’est un peuple étonnant qu’on y découvre !

La suite de l’article « élève le débat », pour bien nous faire mesurer l’inanité intellectuelle de la « critique antimédias ». Pour atteindre la haute altitude qui lui convient, Nicolas Weill résume et enrôle l’ouvrage qu’il encense, avec si peu de discernement qu’il vaut mieux lire l’original que la copie pour les mettre tous deux en discussion. C’est ce que nous ferons.

Mais « il se pourrait bien que » – pour parler comme notre journaliste du Monde – le sens de l’article se révèle dans son paragraphe final.

… et antisémites

Celui-ci est, pour Nicolas Weill, l’occasion d’en venir – enfin ! – à l’ignominie qu’il retient depuis de trop nombreuses lignes : on a affaire à des antisémites !

Cela se présente comme une critique historique : « L’analyse n’a pas été poussée jusqu’au point où la critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre phénomène : celui de l’antisémitisme, le journalisme étant chez certains considéré comme la profession par excellence des juifs, supposés inaptes aux métiers « créatifs ». »

Il faut reconnaître à Nicolas Weill une « tendance non assumée » à aller jusqu’au bout de sa remarque : il s’arrête au XIXe et au début du XXe siècle. Mais tout le monde a compris : la critique des médias est une variété d’antisémitisme – ou une « tendance non assumée » à l’antisémitisme -, « car il n’est pas interdit de penser que sur ce point aussi, la haine du journalisme épouse celle de la démocratie et des Lumières symbolisés par l’émancipation des minorités. »

Nicolas Weill, pourtant, sait fort bien que l’insinuation fait partie de la rhétorique … antisémite : peu lui importe. Le Monde sait fort bien que certaines imputations d’antisémitisme sont des ignominies : c’est bien pour cela qu’il en use et en abuse [4].

Henri Maler

PS :

Lire aussi, dans Le Monde diplomatique de mai 2004,  » Un « scoop » « .

 » (Nicolas Weill) pourfend Pierre Bourdieu, Jacques Bouveresse et Serge Halimi.
Leur crime ? Avoir mené contre les médias des « offensives » ayant – selon lui – « en commun une tendance non assumée à l’antidémocratisme. (…) Sous couvert de déverser des tombereaux d’injures sur les journalistes, accusés d’être les serviteurs des puissants, il se pourrait bien que ce soit donc l’ordre même de la liberté qui soit remis en question dans ces critiques ». Suivent quelques variations sur ce thème éculé, qui permettent à Nicolas Weill d’emboîter les procès d’intention (« sous couvert de », « il se pourrait que »…) avec autant de dextérité qu’un enfant construit son premier jeu de cubes.
Le scoop surgit en fin d’article. Débordant le livre qu’il encense, le journaliste écrit : « L’analyse n’a pas été poussée jusqu’au point où la critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre phénomène : celui de l’antisémitisme, le journalisme étant chez certains considéré comme la profession par excellence des juifs. »
Nicolas Weill serait-il aussi un pseudonyme de Renaud Camus ? Cet écrivain, on s’en souvient, s’était intéressé à la proportion de juifs travaillant pour certaines émissions de France-Culture. Le Monde s’offusqua de ce genre de comptabilité – et consacra à l’affaire plusieurs dizaines d’articles.
Les temps changent, apparemment. Les Torquemada de l’inquisition intellectuelle n’hésitent plus à reprendre à leur compte les poncifs de la propagande antisémite pour disséminer leurs imputations d’antisémitisme à l’encontre de quiconque les gêne. Du « lobby juif » aux « médias juifs »… « 

(note d’Acrimed, juin 2004).

_________________________________________________

[1] Cette flagornerie sans « complaisance aveugle » est confortée par l’énoncé des titres de l’auteure – « Géraldine Muhlmann, qui cumule les diplômes de l’école de journalisme de la New York University et l’agrégation de sciences politiques [...] » – et par le rappel, en note, du prix qu’elle a obtenu en 2003 pour un précédent ouvrage, édité par les PUF et… Le Monde :  » le prix Le Monde de la recherche universitaire « .

[2] Le chapeau résumait et annonçait triomphalement : «  Géraldine Muhlmann analyse les relations entre journalisme et démocratie et montre comment l’ordre même de la liberté est remis en question par les critiques antimédias »

[3] Celui ou celle qui nous dira ce que signifie « sous couvert de déverser des tombereaux d’injures » a gagné un abonnement gratuit au Monde des livres.

[4] Lire notamment :
-
« La face cachée du Monde » (3) : la contre-attaque préventive de Spinoza
-
« La face cachée » : judéophobie contre francophobie ?
- Deux lettres sans écho de Serge Halimi au médiateur du Monde
- Deux précisions de Daniel Schneidermann.

Voir également, sur le site du Réseau Voltaire : « Pour « Le Monde », critiquer les médias relève de l’antisémitisme ».

Publié dans CRITIQUE DES MEDIAS, LA FRANCE DE NICOLAS SARKOZY | Pas de Commentaire »

D’imaginaires « théories du complot » comme arguments de propagande

Posté par issopha le 16 septembre 2007

D’imaginaires « théories du complot » comme

arguments de propagande

 

 

 

Serge Halimi et Arnaud Rindel

   

Le texte dont nous publions ici une version écourtée est paru sous le titre « La conspiration : Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias » dans Jean Bricmont et Julie Franck (sous la direction de), Chomsky, Cahier de L’Herne, Paris, 2007, 356 pages, 39 €. Il est disponible dans sa version intégrale sur le site de l’Homme moderne (Acrimed)

Pour expliquer le fonctionnement des médias de masse, nous ne recourons à aucun moment à l’hypothèse d’une conspiration. (Noam Chomsky et Edward S. Herman) [1]

[Les] pensées intentionnalistes et « conspirationnistes », de Chomsky à PLPL […] tendent à faire de l’intentionnalité malfaisante de quelques Puissants dans l’ombre (adossés aux Médias) le principal dans les modes d’oppression (Philippe Corcuff) [2]

J’avoue que depuis quelques temps il m’arrive parfois d’entendre et de voir des choses que personne n’a jamais vues ni entendues (Nicolas Gogol, Le journal d’un fou, 1835).

Vouloir transformer toute analyse des structures de l’économie et de l’information en « théorie du complot » ne constitue pas une falsification ordinaire. Elle s’inscrit dans une logique d’ensemble.

Depuis un quart de siècle, la contre-révolution néolibérale, la décomposition des régimes « communistes » et l’affaiblissement des syndicats ont concouru à la renaissance puis à l’hégémonie d’une pensée individualiste. Les institutions collectives sont démantelées ; celles que l’on édifie sur leurs décombres privilégient le consommateur désaffilié, l’« individu sujet ». Dorénavant perçues comme « marxistes » et donc dévaluées à l’égal des régimes qui se prétendaient tels, les analyses structurelles de l’histoire, de la politique et des médias sont par conséquent dédaignées. Le refus de postuler que la spontanéité des « acteurs » et l’élan impétueux des « droits de l’homme » seraient les principes essentiels guidant la mondialisation expose au risque d’être qualifié d’archaïque, d’extrémiste ou de paranoïaque. Et la trappe de la « fin des idéologies » condamne à la pendaison les « grands récits collectifs » construits autour d’une histoire sociale conflictuelle. […]

L’appétit à traquer partout les fragments d’une pensée individualiste en consonance avec l’air du temps, l’acharnement à secourir des penseurs prestigieux de leurs égarements supposés n’épargnent plus ni Marx ni Proudhon [3]. Certains intellectuels et journalistes, autrefois issus de la gauche contestataire et qui dorénavant convoitent d’autres espaces politiques, plus moelleux, n’ont en effet de cesse de reconstruire les références qui les ont structurés politiquement pour pouvoir ensuite prétendre être demeurés fidèles à leurs engagements passés, mais une fois ceux-ci compris avec un surcroît de maturité — et digérés. Néanmoins, quand les « classiques » de la contestation demeurent encore en vie, la relecture dé-radicalisée de leurs travaux requiert leur concours (Toni Negri, Jürgen Habermas). Chaque fois que l’assistance de ce dernier n’est pas acquise — ou quand il est certain que sa récupération sera impossible — le recyclage manipulateur doit céder le pas à l’opposition frontale. Et alors, à la guerre comme à la guerre : contre les pourfendeurs de la « complexité », la fin justifie les moyens.

C’est dans ce contexte général qu’il convient de replacer la stigmatisation de quiconque — Chomsky ou un autre — entreprend d’étudier un ensemble de contraintes systémiques, donc collectives, pour tenter d’en déduire le comportement vraisemblable des agents d’un champ donné (économique, culturel, médiatique) [4]

L’idée que des pesanteurs sociales produisent des effets distincts de ceux qu’enfanterait la seule volonté des individus incommode assez naturellement tous ceux qui privilégient des déterminations privées plus ou moins dépolitisées : choix du sujet, aptitude à l’« éthique » salvatrice qui protège le système contre ses « excès ». A travers cette grille de lecture strictement individualiste, la critique d’une institution ne peut qu’apparaître comme une mise en cause de la moralité des individus qui la compose ; un dysfonctionnement général – autre que ponctuel – ne saurait exister s’il n’a été intentionnellement et collectivement planifié. La multiplication des critiques formulées à l’encontre des grands médias a donc été traitée par ces mêmes médias comme un supposé « retour des théories du complot ». Leur intérêt affiché pour ce thème a, comme souvent, « spontanément » coïncidé avec une recrudescence des essais diffusés en librairie [5]. L’ensemble s’est traduit par l’assimilation de plus en plus fréquente de toute critique de l’institution médiatique à des conspirations imaginaires [6]

- I -

D’emblée, il faut souligner le paradoxe de la plupart des attaques contre « Pierre Bourdieu » ou « Noam Chomsky » [7] . On reproche à ces deux auteurs de ne pas reconnaître le caractère presque spontané de la transformation économique du dernier quart de siècle, liée à des phénomènes posés comme « naturels » et détachés d’une intention politique et sociale (« mondialisation », « révolution technologique »). Néanmoins, on les pourfend simultanément pour avoir énoncé que des déterminations collectives contraindraient la volonté individuelle.

La juxtaposition de ces deux reproches aboutit à suggérer que l’homme serait autonome vis-à-vis de son groupe social, mais la société des hommes impuissante contre le marché. Déduire les comportements des particuliers de leur socialisation (y compris par l’information, plus ou moins biaisée, qu’ils reçoivent sur leur environnement) et chercher à expliquer des politiques économiques par les intérêts d’une classe au pouvoir oblige à devoir se défendre de croire en un « ordre né d’un complot à la manière d’un nouveau protocole des Sages de Sion » [8] .

C’est imputer une vision sociale bien naïve, pour ne pas dire enfantine à des intellectuels radicaux. Plutôt que née dans le cerveau de « Chomsky » ou de « Bourdieu », on la croit volontiers produite par celui d’un adolescent projetant sur eux ses fantasmes nés d’une fréquentation trop exclusive des romans d’espionnage et des séries télévisées [9].

En 1988, l’économiste Edward S. Herman et le linguiste Noam Chomsky publient un ouvrage devenu l’une des références de la critique radicale des medias, Manufacturing Consent. Political economy of the mass media (La fabrication du consentement. L’économie politique des médias de masse) [10]. Les auteurs y argumentent que les entreprises médiatiques, loin d’éclairer la réalité du monde social, véhiculent une image de ce monde conforme aux intérêts des pouvoirs établis (économiques et politiques).

Les réactions de la plupart des journalistes en vue sont à l’image du commentaire de Tom Wolfe, écrivain américain – et père du « nouveau journalisme ». Il tranche avec dédain : « C’est la vieille théorie de la cabale qui veut que quelque part autour d’un bureau feutré une bande de capitalistes tire les ficelles. Ces bureaux n’existent pas. Je regrette d’avoir à le dire à Noam Chomsky » [11]. Depuis lors, le linguiste n’a cessé de répéter que son analyse ne reposait sur aucune forme de conspiration. Et qu’il avançait « exactement l’inverse » de la caricature que Tom Wolfe lui prêtait.

Ce qui pouvait à la rigueur passer pour un malentendu en 1988 est devenu, en général sous des plumes infiniment moins talentueuses et divertissantes que celle de Tom Wolfe, un procédé de disqualification ordinaire. Il est d’autant plus courant quand ses utilisateurs, situés sur l’espace progressiste de la comète politique, perçoivent en Chomsky un empêcheur de moraliser en rond.

En France, pays où cette campagne ne paraît connaître aucun répit, ce sont donc surtout des périodiques et des intellectuels catalogués à « gauche » qui se sont acharnés à falsifier les travaux et les conclusions du linguiste américain afin de maintenir vivace sa « mauvaise réputation » [12] .

Dès la rédaction de Manufacturing Consent, Chomsky et Herman pressentaient l’orage à venir. « Les critiques institutionnelles, telles que celle que nous présentons dans cet ouvrage sont souvent discrédités par les commentateurs de l’establishment comme étant des “théories du complot” [13] ». Pour tenter d’y remédier, ils prenaient soin de préciser, dès la préface : « Pour expliquer le fonctionnement des médias de masse, nous ne recourons à aucun moment à l’hypothèse d’une conspiration ».

Cette double précaution aurait dû paraître inutile. Aux yeux d’un lecteur normalement constitué, l’analyse proposée dans Manufacturing Consent a en effet à peu près autant de chances de passer pour une théorie du complot qu’un champ de tournesols pour une batterie de casseroles. Le propos du livre souligne que les forces qui conduisent les médias à produire une information politiquement et socialement orientée, loin d’être enfantées par l’amoralité de certains individus, tiennent avant tout à des mécanismes inscrits dans la structure même de l’institution médiatique son mode d’organisation et de fonctionnement en particulier.

Selon Chomsky et Herman, ces mécanismes opèrent sous forme de « filtres », de «  facteurs institutionnels qui fixent les limites à ne pas franchir dans la diffusion des faits et leur interprétation, au sein des institutions à caractère idéologique [14]  ».

Le premier filtre tient à la nature des propriétaires des médias dominants. Détenus par des oligopoles privés, ces moyens d’information et de communication sont mus par la logique du profit maximum.
Le second filtre renvoie aux sources de financement des grandes entreprises médiatiques. Leurs recettes proviennent principalement de leurs clients les annonceurs auxquels elles vendent des taux d’audience.
Le troisième filtre concerne les sources d’information privilégiées par les journalistes.
Le quatrième correspond aux protestations adressées aux responsables de la presse, lesquelles contribuent à apprécier les limites de ce qui est diffusable sans risque.
Le dernier filtre est celui des présupposés idéologiques dominants, intériorisés par les journalistes et qui guident leur interprétation de l’actualité comme le compte rendu qu’ils en font. Dans les années 80, le présupposé dominant était l’idéologie anticommuniste. Il est désormais «  surpassé par une force idéologique plus puissante encore, celle de la croyance dans le “miracle du marché” (selon l’expression de Reagan) [
15]  ».

Ce cadre d’interprétation général détermine le traitement réservé aux politiques, gouvernements et interlocuteurs « orthodoxes ». Ils sont systématiquement valorisés et leurs erreurs, voire leurs crimes, paraissent toujours moins atroces que ceux que commettraient des « dissidents » au système de croyance dominant.

Ces cinq filtres ont une particularité commune. Tous favorisent le contrôle et l’orientation de l’information dans un sens conforme aux intérêts privés. «  Les mêmes sources de pouvoir sous jacentes qui possèdent les médias et les financent en tant qu’annonceurs, qui jouent le rôle de “définisseur primaire” des “nouvelles”, qui produisent les “tirs de barrage” et les experts orthodoxes, jouent également un rôle clé dans la définition des principes de base et des idéologies dominantes [16]  ».

- II -

Sorti à Paris en 1993 sous le titre Chomsky, les médias et les illusions nécessaires, le documentaire de Peter Wintonick et Marc Achbar (Manufacturing Consent : Noam Chomsky and the media) a permis de constater que, malgré les précautions des auteurs, l’assimilation de leur travail sur les médias à une « théorie du complot » est aussi ancienne que récurrente. Pas une réunion publique filmée par les réalisateurs ne semble se tenir sans qu’un participant n’entreprenne de demander des comptes à Chomsky sur les délires paranoïaques qui lui sont imputées. Alors, de débats en conférences, le linguiste répète. « Une des données structurelles du capitalisme entrepreneurial est que les “joueurs” doivent accroître leurs profits et leurs parts de marchés – s’ils ne le font pas, ils seront éliminés de la partie. Aucun économiste ne l’ignore : ce n’est pas une théorie du complot de le souligner, c’est simplement prendre en compte un fait caractéristique de cette institution Noam Chomsky in Peter Mitchel et John Schoeffel, Understanding Power, op. cit., p.26.]]  ».

Mais rien n’y fait. En 2002, l’éditorialiste Philippe Val, patron d’un hebdomadaire satirique longtemps classé à gauche, Charlie Hebdo, inquiet de l’influence radicale de Noam Chomsky, entreprend de la contrecarrer dans trois éditoriaux successifs, d’autant plus vindicatifs qu’ils fourmillaient d’erreurs. La transcription en français d’une des conférences du linguiste, donnée onze ans plus tôt [17] a suffi à Philippe Val pour aboutir à ce verdict : «  Pour lui [Chomsky], l’information […] n’est que propagande [18] ». Une fois de plus, Chomsky rabâchera alors : « Je n’ai jamais dit que tous les médias n’étaient que propagande. Loin de là. Ils offrent une grande masse d’informations précieuses et sont même meilleurs que par le passé […] mais il y a beaucoup de propagande [19] ».

Il n’est pire sourd… Au même moment, Daniel Schneidermann, journaliste spécialisé dans l’observation des médias, « résume » à son tour « la thèse [...] du linguiste Noam Chomsky  » : « Asservis au lobby militaro industriel, obéissant au doigt et à l’œil à des consignes politiques, ils [les médias] n’ont de cesse de débiter des futilités au kilomètre, pour empêcher « la masse imbécile » de réfléchir à l’essentiel [20].  »

En 1996, Edward Herman avait pourtant lui aussi précisé les choses : « Nous avons souligné que ces filtres fonctionnement essentiellement par l’intermédiaire des actions indépendantes de nombreux individus et organisations, qui peuvent parfois, mais pas toujours, avoir des points de vue similaires et des intérêts communs. En bref, le modèle de propagande décrit un système de traitement et de régulation décentralisé et “non-conspiratonniste” s’apparentant à un système de marché, bien que le gouvernement ou un ou plusieurs acteurs privés puissent parfois prendre des initiatives et mettre en œuvre une action coordonnée des élites sur un sujet précis [21] ».

« Si je parlais de l’Union Soviétique, complétait Chomsky, et que je disais, “regardez, voici ce que le bureau politique a décidé, et ensuite le Kremlin a fait ça”, personne ne qualifierait cela de “théorie conspirationniste” – tout le monde comprendrait que je parle seulement de décisions planifiées. Seulement voilà, ironisait le linguiste, « ici, personne ne planifie jamais rien : nous agissons guidés uniquement pas une sorte de bienveillance universelle, en trébuchant de temps en temps ou en faisant parfois des erreurs. […] Dès que vous décrivez des réalités élémentaires, et attribuez une rationalité minimale aux pouvoirs en place […] c’est une théorie conspirationniste. [22]  »

C’est peine perdue. En 2004, Géraldine Muhlmann publie Du journalisme en démocratie. Le livre, qui lui vaut aussitôt un déluge de critiques louangeuses, résume les 400 pages de Manufacturing Consent en une douzaine de lignes attribuant doctement aux deux auteurs un « schéma public innocent / journalistes malfaisants, le premier étant pris en otage par les seconds [23]  ».

Au nombre des louanges que lui vaut ce résumé particulier, Géraldine Muhlmann reçoit ceux de Philippe Corcuff. Cet universitaire lyonnais a fait de la « complexité » une de ses marques de fabrique (au point qu’il est sans doute l’un des seuls au monde à avoir compris le sens et l’intérêt du concept, assurément complexe, de « social-démocratie libertaire » dont il est l’auteur). Il découvre pourtant à son tour en Pierre Bourdieu, en Noam Chomsky (mais aussi en Acrimed et en PLPL) une « rhétorique du “complot”  » qui valorise «  l’intentionnalité de quelques acteurs “puissants” » [24]. Il a fallu assurément que Philippe Corcuff empile tous ses talents de maître de conférences en science politique, de militant de la LCR et de membre du conseil scientifique d’Attac pour que l’analyse « structurelle » des médias se voit ainsi ramenée à la « rhétorique de quelques acteurs ». Cette prouesse lui a valu d’être à son tour encensé par Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, qui désormais s’inquiète lui aussi de « cette vision du monde » dans laquelle « il n’y a place que pour des machinations individuelles  » [25].

- III -

Ces charges incessantes présentent une caractéristique commune : elles se limitent toutes à déprécier les conclusions de Chomsky, sans jamais évoquer les preuves qui viennent les étayer.

Examiner les faits rapportés par les auteurs avant de prétendre trancher sur leur interprétation devrait constituer un préalable à toute discussion sérieuse. Mais on perçoit aussitôt le problème qui naîtrait de tels scrupules. Il faudrait alors se frotter à la masse d’observations – rigoureuses et détaillées – présentées par Chomsky et Herman pour fonder leurs analyses. Et si au terme d’un tel examen, on devait admettre la réalité des déformations rapportées, il ne suffirait plus de discréditer l’explication avancée par les auteurs : il deviendrait urgent d’en proposer une autre. La tentative de ramener cette désinformation ordinaire à des « emballements » extra-ordinaires ou à des « imperfections inévitables » ne saurait suffire – surtout après que chacun ait signifié à quel point le rôle de l’ « information » constituait un marqueur fondamental entre démocratie et dictature.

La dénonciation de la prétendue théorie du complot de Chomsky – et de ceux qui en France, recourent au même type d’analyse institutionnelle – se limite donc, sagement, à marteler un reproche infondé. Aux yeux de la masse des non-lecteurs des travaux incriminés, la répétition de la même imputation vaudra confirmation de sa véracité – et invitation à ne pas s’abîmer dans une lecture présentée comme aussi fruste.

Les assauts répétés contre la critique radicale des médias dévoilent par ailleurs une contradiction intellectuelle. D’une part, les assaillants reprochent aux deux critiques de défendre l’idée d’une conspiration ourdie dans l’ombre. Mais, au même moment, ils relèvent que cette « théorie du complot » a recours à des documents publics, à des citations de presse, preuve que cette critique se réfute d’elle-même, et que la couverture médiatique des sujets controversés serait en réalité adéquate.

Pourtant, dès lors que, de l’aveu même de ses adversaires, la critique radicale s’appuie sur des documents publics, des intérêts transparents et publiquement énoncés, comment pourrait-elle renvoyer à des comploteurs tapis dans d’obscurs « bureaux feutrés » ? La réponse est déjà trouvée : puisque que la critique des médias est une « théorie du complot », la transparence des logiques qu’elle éclaire… prouve son ineptie ! Nicole Bacharan, chargée de cours à l’Institut d’études politiques de Paris, explique ainsi, matoise : « Ce qui à mon sens [...] défait totalement la théorie du complot à cet égard, c’est que c’est très, très clair. Les intérêts [...] ne sont pas cachés, il n’y a pas besoin d’aller soulever des coins d’ombre [26] ».

Il vaut ici de noter que la chargée de cours est également une commentatrice, aussi omniprésente que peu reconnue par ses pairs universitaires, de la politique américaine dans les médias français. La surface journalistique est d’ailleurs en général proportionnelle à la disposition à fustiger… le simplisme de la critique radicale du journalisme. Qu’on ne cherche nulle « théorie du complot » dans cette remarque ancrée dans une observation psychologique tout à fait ordinaire : un système qui fait appel à vous (et qui vous rémunère, vous promeut) ne saurait jamais être tout à fait mauvais.

Odieux quand on croît le débusquer sous la plume de Chomsky (qui n’y a jamais recours), l’usage, usuel, d’un champ lexical « conspirationniste » ne provoque en revanche aucune protestation quand on le retrouve dans la bouche ou dans les textes des avocats du système social.

Ainsi, lors des grèves du printemps 2003, le ministre de l’éducation nationale français de l’époque, le philosophe médiatique Luc Ferry, s’indignait du comportement des enseignants en dénonçant à plusieurs reprises «  une campagne de désinformation [27] ». Deux ans plus tard, les lycéens en colère lui parurent « manipulés » par leurs professeurs [28] . Curieusement, nul ne reprocha à l’essayiste-ministre de propager une image simpliste et uniforme d’un corps de métier, ou une vision « conspirationniste » d’un mouvement social.

De même, Géraldine Muhlmann n’est pas souvent soupçonnée de défendre une théorie du complot, d’exagérer le caractère secret et les ressorts inavoués des dynamiques sociales quand elle s’interroge sur l’utilité du journalisme qui devrait davantage « aller voir où en général personne ne va, dans les lieux cachés [29] ». Le même reproche ne fut pas non plus opposé à Laurent Joffrin lorsqu’il s’exclama qu’« évidemment, les pouvoirs cachent les choses [30] », pas plus qu’à Daniel Schneidermann au moment où le chroniqueur du Monde écrivait : « Etre journaliste, c’est ne croire rien ni personne, savoir que tous mentent, qu’il faut tout vérifier en permanence [31] ». Désinformation, tromperies, vérités cachées, mensonges, complicité… quel critique des médias, même radical, emploierait impunément un tel vocabulaire ? [32]

Comme les pourfendeurs de l’« analyse institutionnelle » sont en peine – et pour cause – d’expliquer en quoi celle-ci constituerait une vision « conspirationniste », ils procèdent par amalgame. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… Ainsi, se penchant sur le terreau ayant favorisé l’irruption de Thierry Meyssan [33] sur la scène médiatique, Daniel Schneidermann a associé dans un même passage X-files, Michael Moore, David Vincent (héros d’une série télévisée des années 60 ayant pour thème l’invasion extra-terrestre), le film JFK d’Oliver Stone (attribuant l’assassinat de Kennedy à un complot) et « la thèse depuis de longues décennies du linguiste Noam Chomsky [34]  ».

Si le camp des paranoïaques est délimité avec énormément de générosité, les arrière-pensées qu’on lui prête sont plus étroites. Pour Géraldine Muhlmann, la critique radicale qui « n’est pas claire sur ses implicites [35]  », aurait tendance à «  glisser, parfois, sur une pente antidémocratique [36]  ». Nicolas Weill, journaliste au Monde, félicita aussitôt la philosophe amie des médias d’avoir perçu cette «  tendance non assumée à l’antidémocratisme  ». Il regrettait cependant que « L’analyse n’a[it] pas été poussée jusqu’au point où la critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre phénomène : celui de l’antisémitisme [37] ».

On le voit, des élites intellectuelles et médiatiques reprochent à l’analyse institutionnelle tout et son contraire, exigent d’elle qu’elle respecte des principes qu’ils n’appliquent pas aux autres, la réduisent à une vague opinion en occultant toute la part d’argumentation rationnelle qui fonde sa légitimité, n’informent pas sur cette critique (et ne s’informent sans doute pas eux même à son sujet), limitent leurs seuls « arguments » à des amalgames enfantins, des insinuations diffamatoires et des imprécations sans réplique. Ces attaques recèlent par conséquent toutes les caractéristiques de la propagande…

Serge Halimi & Arnaud Rindel

janvier 2006

- Version intégrale sur le site de l’Homme moderne (Acrimed)

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[1] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, New York, (1998) 2002, p.IX.

[2] Philippe Corcuff, « Gauche de gauche : le cadavre bouge encore », octobre 2004 . Philippe Corcuff est un universitaire français, par ailleurs chroniqueur à Charlie Hebdo au moment de ses attaques contre Bourdieu, Chomsky et, plus généralement, contre la critique radicale des médias – dont PLPL (Pour lire pas lu) était, avec le site Acrimed (Action Critique Média), l’un des principaux organes. Au nom d’Acrimed, le sociologue Patrick Champagne a répliqué au chroniqueur de Charlie Hebdo dans « Philippe Corcuff, critique “intelligent” de la critique des médias ».

[3] Voir par exemple la récente biographie de Karl Marx (Jacques Attali, Karl Marx ou l’esprit du monde, Fayard, 2005), de laquelle l’essayiste, ancien conseiller de François Mitterrand, puis banquier, retient surtout que l’auteur du Capital « écrit tout le temps qu’il est pour la mondialisation, qu’il est pour le capitalisme, qu’il est pour le libéralisme économique, qu’il est pour la bourgeoisie. » (France culture, 22 juin 2005). Une « lecture » martelée tout au long de son interminable tournée de promotion médiatique.

[4] Lire, pour d’autres exemples : « La critique des médias », Pour Lire Pas Lu (PLPL) n°20, Juin-Aout 2004 ; également la rubrique « Haro sur la critique des médias ».

[5] L’année 2005 vît ainsi fleurir les ouvrages, couvertures de presse et dossiers spéciaux consacrés à ce thème. Entre autres : Antoine Vitkine, Les nouveaux imposteurs, La martinière, Paris, 2005 ; Véronique Campion-vincent, La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes, Payot, 2005 ; Pierre-André Taguieff, La foire aux illuminés. Esotérisme, théorie du complot, extrémisme, Mille et une nuits, 2005 ; Frédéric Charpier, L’Obsession du complot, Bourin éditeur, 2005. La sortie de ces ouvrages fut accompagnée – au moins pour les trois premiers – d’articles de presse élogieux dans les principaux quotidiens et hebdomadaires et de multiples apparitions médiatiques de leurs auteurs. De son côté, le magazine TOC consacra un dossier à « La mode des complots » (mars 2005). Le magazine Littéraire fit de même avec « La paranoia » (juillet-aout 2005) avant que Le Monde 2 ne s’intéresse au « retour des théories du complot » (5 novembre 2005). L’année 2005 vit également la parution d’une bande dessinée de Will Eisner sur l’histoire des Protocoles des Sages de Sion (Le Complot, Grasset), ainsi que la sortie dans les salles de cinéma d’un documentaire du cinéaste américain Marc Levin sur le même thème (Les protocoles de la rumeur).

[6] L’émission « Arrêt sur images » en a fourni récemment deux exemples. Devant la mise en question de l’image que ses reportages véhiculent de l’Islam, le journaliste Mohamed Sifaoui répliqua aussitôt : « En gros, si je résume, c’est : depuis 30 ans, tous les médias français se sont mis d’accord, parce qu’il y a un énorme complot contre la communauté musulmane, […] cette démarche intellectuellement est totalement insensée et idiote, parce que elle repose déjà sur une question de complot » (France 5, 16 octobre 2005). Deux mois plus tard, interrogé sur les menaces de sanction des industriels envers les journalistes qui se risqueraient à critiquer leur produits, Alain Grangé-Cabane, président de la Fédération des industries de la parfumerie, rétorque à son tour : « Je me demande si c’est pas un peu aussi la théorie du complot qui surgit partout. Les horribles annonceurs seraient là pour essayer d’étouffer la vérité. » (France 5, 4 décembre 2005).

[7] Souvent il s’agit de noms génériques qui permettent d’affecter de ne pas répondre directement à d’autres intervenants envers qui on souhaite feindre le mépris.

[8] Site ultra libéral du Chat borgne, .

[9] Lire l’article de Laurent Joffrin, alors directeur de la rédaction de Libération, assimilant les analyses de Pierre Bourdieu et consorts à une « vision fantasmagorique, déstructurante et paranoïaque du monde », un « bizarre croisement entre X-files et Maurice Thorez » (Libération, 12 mai 1998). Maurice Thorez fut secrétaire général du Parti communiste français de 1930 à 1964.

[10] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent, op. cit. Quinze ans plus tard, cet ouvrage a été (très approximativement) traduit en français sous le titre (incongru) de La Fabrique de l’opinion publique. La politique économique des médias américains (Le Serpent à plumes, 2003).

[11] Lire Mark Achbar, Manufacturing Consent. Noam Chomsky and the media, Editions Black Rose Books, Montréal, Québec, 1994, p.61.

[12] Lire Jean Bricmont, « Folies & raisons d’un processus de dénigrement. Lire Noam Chomsky en France », postface à Noam Chomsky, De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis, Agone, Coll. « Eléments », Marseille, 3e ed., (2001) 2004, p.227-257.

[13] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, New York, (1998) 2002, p.lx.

[14] Peter Mitchel et John Schoeffel, Understanding Power. The indispensable Chomsky, (The New York Press, New York, 2002) Vintage, Londres, 2003, p.26

[15] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent, op. cit., p. XVII.

[16] Ibid, p.XI

[17] Noam Chomsky, Propaganda, Le Félin, coll. « Danger Public », Paris, 2002. Il s’agit de la conférence « Media Control : The Spectacular Achievements of Propaganda » (Seven Stories Press, New York, 1997) donnée par Chomsky le 17 mars 1991.

[18] Philippe Val, « Noam Chomsky dans son mandarom », Charlie Hebdo, 19 juin 2002.

[19] Noam Chomsky, Télérama, 07 mai 2003.

[20] Daniel Schneidermann, Le cauchemar médiatique, Denoël Impact, Paris, 2003, p. 121-122.

[21] Edward S. Herman, « The propaganda model revisited », Monthly Review, New York, juillet 1996.

[22] Understanding Power, op. cit., p.390.

[23] Géraldine Muhlmann, Du journalisme en démocratie, Payot, Paris, 2004, p.28.

[24] Philippe Corcuff, « De quelques aspects marquants de la sociologie de Pierre Bourdieu », octobre 2004, . Philippe Corcuff est coutumier de l’administration d’une preuve par voie de citation trafiquée. Il lui arrive ainsi régulièrement de résumer le discours de certains auteurs en encadrant de guillemets des termes (en l’occurrence, celui de « complot », ou de « grand complot néolibéral ») auxquels ceux-ci n’ont recours que pour en récuser l’usage[[Lire, pour plus de détails : Patrick Champagne, « Philippe Corcuff, critique “intelligent” de la critique des médias », avril 2004,.

[25] Edwy Plenel, Procès, Stock, 2005, p.78. Un an plus tôt, Edwy Plenel vitupérait déjà cette « critique destructrice et mortifère » et saluait avec enthousiasme la publication des essais de Géraldine Muhlmann (Le Monde 2, 9 avril 2004).

[26] Nicole Bacharan, « De quoi j’me mêle : Tous manipulés ? », Arte, 13 avril 2004.

[27] Luc Ferry, « Pièce à conviction », France 3, 5 juin 2003.

[28] « Ferry / Julliard », LCI, 12 février 2005.

[29] Géraldine Muhlmann, « Idées », RFI, 16 mai 2004, 0h10 TU (Temps Universel).

[30] BFM, 15 octobre 2004, 13h30.

[31] Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, Editions Fayard, 1999, p.41.

[32] Cela sans compter les périodiques qui titrent régulièrement sur des complots, des vérités cachées et des forces occultes de tous ordres. Voir à ce sujet le montage de « Unes » et de titres de presse réalisé par PLPL : « Leur théorie du complot », Pour Lire Pas Lu (PLPL) n°20, juin-aout 2004, p.12.

[33] Dans son ouvrage, L’Effroyable imposture (Carnot, Paris, 2002), Thierry Meyssan affirmait, entre autres, qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001.

[34] Daniel Schneidermann, Le Cauchemar Médiatique, op. cit., pp.121-122. On retrouve le même type d’amalgame dans l’essai d’Antoine Vitkine, Les nouveaux imposteurs (op. cit.). Notons au passage qu’il est assez paradoxal d’associer Chomsky à la théorie conspirationniste sur la mort de Kennedy qu’il a pourtant rejetée à plusieurs reprises très clairement, en argumentant de façon détaillée (voir Noam Chomsky, Rethinking Camelot. JFK, the Vietnam War and U.S. Political Culture, South End Press, Boston, 1993). Il l’a même qualifiée d’ « extrêmement improbable », soulignant que « personne n’a pu jusqu’à présent avancer ne serait-ce qu’une raison plausible ». Il ajoutait que « l’énergie et la passion qui sont mises dans ce genre de choses […] sont particulièrement auto-destructricse » et qu’il serait souhaitable de faire un « effort sérieux » pour « oublier tout cela » (Understanding Power, op. cit., p.326-331 et 348-351). De manière assez originale (et qui en dit long sur sa maîtrise des sujets qu’il traite), cet assassinat est justement pour Antoine Vitkine le « seul complot majeur » qui soit « encore non éclairci » (Les Nouveaux imposteurs, op.cit., p.17). Et c’est Vitkine qui accuse Chomsky, entre autres, de contribuer à maintenir vivace les théories du complot…

[35] Géraldine Muhlmann, « La critique en reste au coup de gueule  » (entretien avec Olivier Costemalle et Catherine Mallaval), Libération, 19 juin 2004.

[36] Géraldine Muhlmann, «  Le travail du regard chez le journaliste » (entretien avec Raphaël Enthoven), Lire, mai 2004.

[37] Nicolas Weill, « Le journalisme au-delà du mépris », Le Monde des livres, 2 avril 2004. Pour une analyse plus détaillée de ce texte, Lire Henri Maler, « Le Monde contre “les critiques antimédias”, antidémocrates et antisémites », 26 avril 2004].

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