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Afrique: Premiere tournée africaine du président Sarkozy – un affront à l’Afrique et une rupture qui fait  » pschitt « 

Posté par issopha le 13 septembre 2007

 

San Finna (Ouagadougou) 

 

 

30 Juillet 2007
Publié sur le web le 30 Juillet 2007 

VT
Ouagadougou 

Le premier contact du candidat Sarkozy avec l’Afrique a été plutôt tumultueux. 

Mais en panachant -au contact des réalités- son discours sur l’immigration choisie avec une forte dose de rupture avec les réseaux et autres officines de
la Françafrique, il avait su, à défaut de susciter l’engouement à son endroit, se faire concéder une sorte de bénéfice du doute. Mais sa sortie sur le continent en tant que président, qui devait donner l’occasion d’officialiser les principes de ce nouveau partenariat avec l’Afrique, n’a pas comblé tous les espoirs attendus.

 

 Le ton était déjà donné avec l’inscription de
la Libye comme première étape de sa tournée. 

Tripoli l’a confondu en mettant à nu son empressement à toucher des dividendes économiques d’une immixtion dans le dossier des soignants bulgares et à capitaliser indûment des plus-values de prestige diplomatique et médiatique. Pour ce faire, le président français n’aura pas hésité à avaler des couleuvres avec un Kadhafi qui n’a même pas daigné se déplacer à l’aéroport pour le recevoir et un accueil qui dans l’ensemble a été plutôt hautain et frisquet. 

Pour ne pas arranger les choses, il retrouvera à son retour des opinions plutôt remontées contre lui car en passant contrat sur le nucléaire civil avec le fantasque Kadhafi, il est apparu aux yeux des écologistes et de certains partenaires comme un opportuniste qui joue avec le feu et qui est parti, dit-on déjà dans ces cercles, pour surclasser George Bush dans l’ aveuglement politique. 

Au Sénégal, où l’on s’attendait à une espèce de discours sinon de Bayeux ou de Brazzaville, à tout le moins de
La Baule, Nicolas Sarkozy, à part l’engagement à aider le Sénégal pour la tenue du procès Hissène Habré, n’a pas fait fort. 

L’ INJURE MONUMENTALE A L’AFRIQUE 

Il a choisi, dans une démarche inqualifiable, d’aller à Dakar pour blesser dans leur âme, les Africains, en mettant à la limite de l’eau au moulin au discours sur l’inégalité des races. Jugez-en par ses propos tenus à l’Université Cheick Anta Diop : « Le paysan africain ne connaît que l’éternel recommencement du temps, rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et de mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ». Mais, sous prétexte d’asséner des vérités en France comme en Afrique, il va incroyablement plus loin et verse dans l’injure : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Jamais il ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin ». C’est terrible. Même Jean-Marie Le Pen, au fond, n’est pas allé aussi loin. Si pour l’ universitaire gabonais A. Bissiélo, interviewé par RFI le 28 juillet dernier, le propos était « décalé, anachronique », à la limite du « négationnisme », Alpha Oumar Konaré pour sa part, aura, avec les mots tranchants qu’on lui connaît, fustigé cette appréciation outrageante sur les Africains et avoué avec tristesse, s’agissant des perceptions que Nicolas Sarkozy a de son nouveau partenariat avec l’Afrique, que ce n’est pas « exactement le genre de rupture qu’on aurait espéré ». 

Avec un tel jugement définitif, que fait Sarkozy de la dynastie des Pharaons noirs qui, du 18 ème au 17 ème siècle avant Jésus Christ, a régné sur l’Egypte et
la Nubie réunifiées ? Où met-il Musa, ce Sultan de l’empire malien qui, avant Christophe Colomb, a expédié une centaine de navires jusqu’aux Amériques ? Que dit-il de l’empire du Monomotapa ? Que fait-il de El hadj Omar, considéré à l’époque de ses pèlerinages à
la Mecque, comme l’un des monarques les plus puissants du monde ? Que retient-il du rayonnement mondial de Tombouctou au Moyen-âge et quel jugement porte-t-il par rapport aux Chaka Zoulou, Samory Touré…. ? Tous ces hommes et tous ces témoignages de vitalité, d’imagination, de projection dans l’avenir, sont-ils le reflet d’une momification de l’esprit africain dans le rituel et le passé ? Il y a là de la part de ce « quinqua », né après la seconde guerre mondiale, plus qu’un manque de tact, une méconnaissance du temps qui passe et des réalités socio-économiques d’une Afrique fortement urbanisée et dont les fils, majoritairement de souche paysanne, se distinguent dans les filières de pointe au point de constituer un capital appréciable qui ne lui a pas échappé à travers sa politique d’immigration choisie. 

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Des usages étatiques de la lettre de Guy Môquet

Posté par issopha le 13 septembre 2007

Des usages étatiques de la lettre de Guy Môquet

par Laurence De Cock-Pierrepont, pour le CVUH


 

Le dernier effet d’annonce de Nicolas Sarkozy, l’injonction de lecture de la lettre de Guy Môquet dans tous les lycées de France, à chaque rentrée scolaire, n’a rien d’étonnant et peut être interprété à travers une double grille de lecture :
- le pli désormais pris d’instrumentaliser l’histoire, dans une stratégie d’abord électoraliste, et aujourd’hui présidentielle.
- l’appel à une vision de l’école sanctuarisée et dont on renforcerait la mission civique, à charge pour elle de revitaliser le sentiment national.

Le premier point a été largement développé dans le texte critique du CVUH : « L’histoire par Nicolas Sarkozy, le rêve passéiste d’un futur national-libéral » [1]. Sous la plume d’Henri Guaino, un montage/brouillage rhétorique a permis à Nicolas Sarkozy de bâtir un agglomérat de références historiques. Ces dernières sont systématiquement décontextualisées et mises en équivalence au service d’une écriture de l’histoire qui revalorise la lignée des grands hommes, là où le nouveau président viendrait tout naturellement s’inscrire avec la ferme intention d’« écrire [avec tous les Français] une nouvelle page de notre histoire » (discours du 6 mai 2007). Guy Môquet pénètre cette généalogie mythologique sur une suggestion d’Henri Guaino : « On en a beaucoup discuté, il a tout de suite été très enthousiaste », a précisé sur France culture l’expert en communication, le 14 mai dernier [2]. Que cette nouvelle entrée ait pu faire grincer des dents ne dérange pas outre-mesure le candidat d’alors : « Ceux qui ont osé dire que je n’avais pas le droit de citer Guy Môquet parce que je n’étais pas de gauche, je veux dire que je demeure stupéfait de tant de sectarisme. Guy Môquet appartient à l’histoire de France et l’histoire de France appartient à tous les Français. » (Discours du 18 mars 2007). Car, dans ce long héritage, ce jeune résistant communiste fusillé à 17 ans, le 22 octobre 1941, vient incarner les valeurs d’une jeunesse énergiquement tournée vers le sacrifice patriotique. Qu’il fut militant communiste devient donc strictement anecdotique dans cette mise en scène de l’histoire, puisqu’il ne s’agit que de puiser les attributs qui pourront confirmer la continuité de la mission providentielle du nouveau président : tout donner à cette « grande, belle et vieille nation » (6 mai). Ces détournements désormais récurrents des personnages et/ou moments historiques ne sont pas de simples procédés temporaires et électoralistes, ils témoignent d’une entreprise d’instauration d’une mémoire officielle qui opère par amalgame en gommant tout effet de contexte ou de divergences politiques.

Second point, l’école devient logiquement la caisse de résonance de ce nouveau projet. La philosophie scolaire de l’enseignement de l’histoire est née dans la matrice de la IIIème République. Dans la France de la fin du XIXème siècle, encore largement morcelée en « terroirs », l’école fut investie comme l’un des lieux stratégiques d’intégration nationale. Avec le modèle de l’État-nation français s’élaborèrent des références communes et homogénéisatrices. En outre, il fallait consolider la République en gestation et l’inscrire dans une logique de continuité historique et d’avancée linéaire vers le progrès, au miroir d’un universel républicain à promouvoir. L’histoire scolaire s’est posée comme un outil de fabrication et de légitimation de ce sentiment national. Elle s’est structurée autour de la double logique de l’unité et de la continuité, se devant de susciter l’adhésion, sans le doute. Nicolas Sarkozy ne cache pas aujourd’hui son admiration pour l’école de Jules Ferry : « Nous ne referons pas l’école de la IIIème République à l’heure d’internet, de la télévision ou du portable. Mais nous pouvons, nous devons en retrouver l’esprit. » (Discours du 23 février 2007 à Perpignan). De ce point de vue, l’« affaire » de la lettre de Guy Môquet fait très nettement sens. La geste symbolique qui consiste à inaugurer chaque année scolaire par la lecture d’une même lettre de résistant témoigne d’une forme de parrainage du récit historique scolaire dont il ne faut pas sous-estimer la portée idéologique. Lue hors programme, et quel que soit le niveau de classe, cette lettre sera déconnectée de son contexte d’élaboration, et servira de véhicule à des valeurs données comme universelles, à des valeurs absolutisées. Elle perdra son caractère de source pour se voit déshistoricisée. C’est ainsi aller à l’encontre de toute méthodologie historique et prendre le risque de patrimonialiser un contenu au service de la transmission d’une idéologie d’État. Dissocié de l’histoire de la deuxième Guerre et de la résistance, le message adressé aux adolescents lycéens pourrait se réduire à une accumulation de qualités morales aux échos douteux : « Qu’il étudie bien [Guy Môquet parle de son petit frère] pour être un homme » ; « Petit papa, j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée » ; « Ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose (…) Vive la France »… Le travail, la famille, la patrie… triste résurgence d’une sombre trilogie. La lettre de Guy Môquet n’a pas besoin de cette bénédiction gouvernementale et de sa conception moins civique que conservatrice de l’école et de l’écriture scolaire de l’histoire. Elle est déjà très largement utilisée par les enseignants d’histoire-géographie dans le cadre de l’étude de la résistance en France. Chacun s’efforce de la contextualiser et d’en dégager les enjeux propres à ce moment historique particulier. Mais il est vrai que cette première mesure gouvernementale doit aussi se lire à l’aune de cet amour que Nicolas Sarkozy déclare sans relâche à la France ; cet amour qui lui arrache des larmes à chaque nouvelle lecture de la lettre de Môquet [3] ; cet amour qui renvoie à une vision empathique de l’histoire tout en convoquant le principe totalement a-historique de l’identification. Activer le pathos est un procédé pédagogique (et démagogique) très efficace, qui gomme toute complexité ou principe de mise à distance critique. Or, c’est bien une posture de pédagogue national que la lecture obligatoire de la lettre de Guy Môquet permet à Nicolas Sarkozy d’endosser ; une position plutôt confortable pour policer la jeunesse lycéenne et la mobiliser autour de la vision sacrificielle de la nation et de l’identité nationale que réifie cet usage de l’histoire.

Laurence De Cock-Pierrepont, pour le CVUH

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Notes :

[1] http://cvuh.free.fr/spip.php ?article82

[2] http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/matins/fiche.php ?diffusion_id=52920

[3] Curieux, à ce propos, qu’il ait pourtant attendu la « suggestion » d’Henri Guaino pour l’inclure à son panthéon.

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Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy. Plusieurs écrivains africains se joignent à …

Posté par issopha le 13 septembre 2007

Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy. Plusieurs écrivains africains se

joignent

à Raharimanana pour répondre au président français. (Libération,

vendredi 10 août 2007)  

http://www.liberation.fr/rebonds/27…

Antananarivo, le 3 août 2007

Monsieur le Président, 

Vous étiez venu dites-vous à Dakar nous parler – nous les Africains -, avec franchise et sincérité, vous étiez donc venu avec tout le fond de votre pensée, car c’est ainsi je crois qu’on qualifie la franchise et la sincérité, un échange sans fard et sans arrière-pensée. Nous prenons donc acte de la conception que vous avez de ce continent et de ses habitants. Vous étiez venu dites-vous pour nous assurer que
la France s’associera à nous si nous voulons la liberté, la justice et le droit, mais permettez-moi d’être franc et sincère également.

Au lendemain de votre discours, que faisiez-vous donc avec Omar Bongo, quarante ans de règne dans la dictature, un doyen dites-vous, et quel doyen dans la corruption et l’aliénation de son pays ! De quelle liberté, de quelle justice, de quel droit parlez-vous ? Je n’ose même pas vous poser la question concernant votre sourire à cet autre grand dictateur africain : Muammar al-Kadhafi ! Que dire du don nucléaire que vous lui promettiez ? Il serait maintenant fréquentable ? Sincèrement ? Mais soit… Nous les Africains manquons un peu de raison et ne comprenons pas ces subtilités qui nous éloignent de la nature et de l’ordre immuable des saisons.

Vous étiez donc venu – vidi vici complétera l’autre, regarder en face notre histoire commune. Fort bien ! Votre posture tombe à propos pour une génération d’Africains et de Français avides de comprendre enfin ces drames continuels frappant l’Afrique. Il nous reste simplement à tomber d’accord pour définir le sens de ce mot histoire. Car quand vous dites que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, vous avez tort. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’Europe s’est partagé notre continent. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de l’Afrique, et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel autre mythe et contemplation béate de la nature. Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître. Nos pères, par leurs luttes sont entrés dans l’histoire en résistant à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs insurrections – connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar 1947 ? ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus entre autres par
la France et ses grandes entreprises – le groupe de votre ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf.

Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine d’années de dictature et d’atteinte aux droits de l’homme ?

Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous livrant aux chiens ? Croyez-vous vraiment que jamais l’homme (africain) ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin ? Jamais dites-vous ? Devons-nous l’interpréter comme ignorance, comme cynisme, comme mépris ? Ou alors, comme ces colonisateurs de bonne foi, vous vous exprimez en croyant exposer un bien qui serait finalement un mal pour nous. Seriez-vous aveugle ? Dans ce cas, vous devriez sincèrement reprendre la copie nous concernant. Vous avez tort de mettre sur le même pied d’égalité la responsabilité des Africains et les crimes de l’esclavage et de la colonisation, car s’il y avait des complices de notre côté, ils ne sont que les émanations de ces entreprises totalitaires initiées par l’Europe, depuis quand les systèmes totalitaires n’ont-ils pas leurs collaborateurs locaux ? Car oui, l’esclavage et la colonisation sont des systèmes totalitaires, et vous avez tort de tenter de les justifier en évoquant nos responsabilités et ce bon côté de la colonisation. Mais tout comme vous sûrement, nous reconnaissons qu’il y a eu des « justes ». Or vous savez fort bien que les justes n’excusent pas le totalitarisme. Vous avez tort de penser que les dictateurs sont de nos faits. Foccart vous dit peut-être quelque chose ? Et les jeux des grandes puissances – dont
la France évidemment, qui font et défont les régimes ? Paranoïa de notre part ? Oui, nous devons résister, et nous résistons déjà, mais
la France est-elle franchement de notre côté ? Qui a oublié le Rwanda ? Vous appelez à une « renaissance africaine », venez d’abord parler à vos véritables interlocuteurs, de ceux qui veulent sincèrement et franchement cette renaissance, nous la jeunesse africaine, savons qu’ils ne se nomment pas Omar Bongo, Muammar al-Kadhafi, Denis Sassou Nguesso, Ravalomanana ou bien d’autres chefs d’Etat autoproclamés démocrates.

Nous vous invitons au débat, nous vous invitons à l’échange. Par cette lettre ouverte, nous vous prenons au mot, cessez donc de côtoyer les fossoyeurs de nos espérances et venez parler avec nous. Quant à l’Eurafrique, en avez-vous parlé à Angela ?

Sincèrement et franchement à vous.

Raharimanana et les écrivains Boubacar Boris Diop (Sénégal), Abderrahman Beggar (Maroc, Canada), Patrice Nganang (Cameroun, Etats-Unis) Koulsy Lamko (Tchad), Kangni Alem (université de Lomé), et l’éditrice Jutta Hepke (Vents d’ailleurs). 

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Esclavage, colonisation, racisme, « post colonialité » : nouveaux débats, nouveaux enjeux

Posté par issopha le 13 septembre 2007

Esclavage, colonisation, racisme, « post colonialité » :  

nouveaux débats, nouveaux enjeux.  

par Catherine Coquery-Vidrovitch 

 

Conférence donnée dans le cadre des activités du CVUH, 14 juin 2007 (texte brut). 

L’histoire de l’esclavage aux Antilles et le passé colonial africain ont été l’objet d’investissements politiques majeurs depuis les années 2000. Le propos de cette conférence, après le rappel des sujets de désaccord et de passion sociale qui rendent compte de l’accueil particulier fait en France à ces questions, est de tenter une présentation critique des principales directions de travail suggérées aux historiens : quel est l’intérêt scientifique des problématiques aussi bien coloniales que « postcoloniales », une fois dégagées de leur impact aujourd’hui surtout médiatique ?  

Je ne vais pas raconter une fois de plus ce qui a été dit et répété depuis le début des années 2000. Je rappellerai simplement la chronologie, qui a son importance pour les enseignants quant à la nouveauté relative du sujet.  

Je ne vais pas parler non plus des programmes récents du secondaire, dont je connais mal l’évolution car je l’ai quitté depuis longtemps et mes enfants ne sont plus d’âge scolaire. Je voudrais simplement mettre au clair, pour commencer, quelques réalités de la recherche sur la question, car cette recherche est faite pour fournir aux enseignants une partie des matériaux à enseigner.  

Concernant la connaissance de l’histoire de la colonisation française, il n’est pas vrai qu’elle n’a pas été enseignée naguère. Je puis en témoigner personnellement, j’étais au lycée au début des années 50, et on m’a enseigné, entre autres, pour ne donner qu’un ex. frappant, les enfumades de Bugeaud durant la conquête algérienne, on n’en faisait d’ailleurs pas tout un plat, considérant après tout cela comme une espèce de normalité de la guerre coloniale…  

J’ai aussi constaté, dans le Malet Isaac de Terminales, année 1930, un long chapitre sur la colonisation sous
la Troisième République, très optimiste bien entendu.  

En revanche, il est tout à fait vrai que l’histoire de l’esclavage dans les colonies française, qui est aussi partie de l’histoire de cette colonisation française, n’a pas été enseignée du tout pendant très longtemps. Là encore, je peux en témoigner, avec le manuel du primaire bien connu dit le Petit Lavisse que j’ai eu entre les mains en cours moyen première année, en 1946 pour ne rien vous cacher : RIEN. Ce rien avait évidemment été la règle avant guerre ; dans un colloque récent auquel j’ai participé en Martinique, sur la question de savoir comment enseigner cette question dans les DOM, il y avait une très belle exposition organisées par les Archives départementales sur les manuels scolaires anciens : les programmes, qui étaient ceux de la troisième république pour l’ensemble des petits Français, et les manuels sont explicites : rien sur l’esclavage. A signaler néanmoins un petit manuel du tout début du siècle, 1902-1903, consacré à l’histoire de
la Martinique, manuel destiné aux enseignants et aux curieux car ce n’était pas dans le programme, qui est tout à fait moderne, et dont certaines phrases pourraient faire penser qu’il aurait été écrit vers les années 2000 : mais c’est l’exception qui confirme la règle. Cette règle s’est poursuivie fort longtemps dans le primaire, sans doute plus ou moins jusqu’à la fin du XXe siècle.  

Qui plus est, j’ai aussi fait un sondage aprofondi dans les manuels du secondaire : je peux vous dire que rien n’est dit dans l’ancêtre du autrefois bien connu Malet-Isaac, il s’agit du manuel de classes terminales de Malet et Grillet suivant les instructions officielles de 1902. Rien non plus dans le Jules Isaac de la classe de Première, édition de 1929, où l’esclavage n’a été supprimé ni par la convention en 1794, ni par
la Révolution de 1848 ; n’ayant jamais existé, il n’a pas non plus été rétabli en 1802. D’ailleurs, dans le manuel de seconde Malet et Isaac de 1931, au XVIIe siècle les Antilles françaises existent à peine, donc pas non plus le code dit noir de 1685, pourtant l’année de
la Révocation de l’Edit de Nantes, et ce n’était pas un hasard : ce n’est pas pour rien que le premier article du code exige que tous les esclaves soient baptisés dans la religion catholique. Je ne résiste pas à citer la phrase litotique sur la question p. 196 :    

« Dans les Antilles, alors les plus riches de nos colonies, la culture de la canne à sucre se développa et donna lieu à un fructueux trafic avec les ports de l’Atlantique ». C’est tout… Silence absolu sur l’esclavage et la traite des esclaves. Sur la colonisation, esclavage exclu donc, la recherche, elle, a été active, entièrement refondée pendant les prémices et à la suite de la décolonisation. Il y a eu à la tête de ce mouvement un grand prof qui a occupé en Sorbonne la chaire d’histoire de la colonisation de 1947 à 1961, Charles-André Julien. De grandes thèses d’Etat ont été soutenues et publiées sous son égide.  

Ce courant s’est maintenu jusqu’au début des années 1970. Ensuite, la recherche s’est tarie, et il y eut sur 20 ans seulement deux publications scientifiques notables, qui d’ailleurs étaient l’une et l’autre l’aboutissement de l’effervescence antérieure : L’idée coloniale en France, de Raoul Girardet, publiée en 1972, et Empire colonial et capitalisme français, de Jacques Marseille, publiée en 1986. Ensuite, plus rien, ou presque ; si bien que Daniel Rivet, dans un article de la revue XXe siècle de 1992, concluait provisoirement : « Le fait colonial et nous : histoire d’un éloignement ». Drôle de conclusion, un peu surprenante quand même au moment où cela allait repartir, avec juste l’année précédente la publication de deux grosses Histoire de
la France coloniale
, dont celle publiée chez Colin, qui connut une version poche en 1996, et est aujourd’hui complètement épuisée, tandis que Marc Ferro, toujours attentif à pressentir les questions à venir, publiait son Histoire des colonisations en 1994.  

Ce qui semblait néanmoins établi, c’est qu’on arrivait à un débat désormais apaisé. Or surprise ! La querelle entre historiens repart de plus belle avec le début du XXIe siècle. Le point de départ fut la publication en 2003 du livre publié sous la direction de Marc Ferro, toujours lui, sur « Le livre noir du colonialisme », dans l’ensemble bien accueilli par la critique, et fort mal par les collègues qui trouvèrent son titre provocateur, donc non scientifique. Le titre ayant évidemment été inventé par l’éditeur pour faire vendre, ce que l’université n’aime guère…  

Bref, nous tombons alors dans le débat sur les lois dites mémorielles, à la suite de la découverte de l’article 4 de la loi de février 2005, signalé par l’une de ses étudiantes à Claude Liauzu qui a lancé alors, en compagnie de Gilbert Meynier et de Gérard Noiriel, une large pétition traduisant à juste titre l’ire de la communauté scientifique des historiens, puisque le politique s’arrogeait le droit de commander aux enseignants ce qu’ils devaient enseigner, en leur enjoignant de présenter à leurs élèves les aspects positifs de la colonisation, en particulier en Algérie. Vous savez que l’opposition a été telle que finalement le président Chirac, par un tour de passe-passe juridique, a fait l’année suivante retirer l’article de la loi.  

Je n’ai pas ici l’intention d’aborder la polémique sur les lois mémorielles, sur lesquelles vous pourrez, si vous le désirez, me poser des questions. Ce que je veux aborder, c’est le contexte que ce débat révèle, et je voudrais faire ici avec vous le point de ce que les enseignants peuvent en tirer, dans leur façon d’enseigner à leurs élèves l’histoire de la colonisation.  

Premier point : il n’y a en histoire ni tabou ni anachronisme. On rend compte de ce qui s’est passé, on s’efforce de démonter les enchaînements et les mécanismes, de répondre surtout à la question : pourquoi cela s’est-il passé ainsi, au delà du simple descriptif « comment cela s’est-il passé ». C’est le travail de base de l’historien. L’historien n’a pas à porter sur le passé des jugements de valeur relevant d’un point de vue d’aujourd’hui. Il faut comprendre comment et pourquoi cela était pensé de cette façon à l’époque lointaine que l’on étudie. C’est une des raisons pour lesquelles l’idée de peser le pour et le contre, en distinguant les aspects estimés positifs de ceux estimés négatifs de la colonisation, est particulièrement inepte : c’est mélanger le jugement moral d’aujourd’hui et l’analyse historique du passé. C’est proprement faire acte volontaire d’anachronisme.  

Ceci dit, aucun mot n’est non plus tabou. Prenons par exemple le terme d’ « abus coloniaux ».  

Ce n’est pas un terme « politiquement incorrect ». D’abord, les acteurs eux-mêmes de la colonisation en ont parlé abondamment. Cela a fait depuis les débuts de la troisième République la une des journaux, et donné lieu à de multiples interpellations à la chambre des Députés chaque fois que des excès étaient détectés. Le gouvernement du Front populaire, qui était partisan de la colonisation mais désireux de remédier à ses abus, l’a mis très officiellement à l’ordre du jour de ses préoccupations. Il n’est donc pas impossible d’expliquer aux élèves que, à partir du moment où un très petit nombre d’administrateurs et de militaires très peu contrôlés, surnommés par eux-mêmes et par leurs administrés « Commandant » même s’il s’agissait de civils, jouissaient de quasi tous les pouvoirs aux colonies, avec une séparation des pouvoirs inexistante, des abus ont été inévitables, dans un régime inégalitaire où le colonisateur était le dominant, et le colonisé le sujet à soumettre. Bien entendu, les choses ont été extrêmement complexes et nuancées, car l’interrelation entre colonisateur et colonisé était étroite et réciproque.  

Cela a été montré dans un superbe texte d’Albert Memmi dès les années 1950, Portrait du colonisateur, suivi de Portrait du colonisé. Cela a été repris de façon savante par Henri Brunschwig sur l’Afrique noire, dans un ouvrage dont le sous-titre était : « comment le colonisé devint colonisateur ». C’est évident : les rapports humains, sociaux et politiques ont été dans les pays colonisés très compliqués, il y a eu symbiose et interactivité, et non pas deux blocs antagoniques face à face, les colonisés et les colonisateurs. Mutatis mutandis, c’est comme dans 
la France de Vichy : vous avez eu une minorité de gens convaincus et actifs, d’un côté les collaborateurs, de l’autre les résistants, et entre les deux une masse complexe et fluctuante, capable du meilleur et du pire en fonction d’une multiplicité de données et de circonstances. Il n’empêche, un historien peut s’attacher à analyser des actes de résistance, ou des actes de collaboration, sans être nécessairement taxé de repentance ou de solidarité. Or à l’époque coloniale, et à cause des rapports de force et de culture mis en place, il y a eu, entre autres choses, pas mal d’abus, ceux-ci sont souvent répertoriés en tant que tels dans les archives, connues des historiens, et ils sont en sus aisément explicables. Donc je ne comprends vraiment pas pourquoi, tout à coup, au nom de l’idée de
la France, de l’honneur de
la France, ou de la mémoire de
la France, selon les expressions utilisées par divers historiens, il ne faudrait pas en parler car ce serait faire acte de repentance.
 

Je le dis fermement, et je pense que ce doit être clair pour les élèves, et ce n’est pas facile à expliquer justement parce qu’ils ont tendance à confondre les registres : la repentance est du domaine de la morale et ce peut être une arme ou une manipulation politique, – ça l’est d’ailleurs puisque le terme a été repris par le président Sarkozy -, ce n’est pas du ressort de l’historien, car l’histoire est affaire de savoir et non de morale. Il ne faut pas se tromper de domaine. Il me paraît essentiel que l’enseignant parvienne à expliquer sans pathos et sans drame à ses élèves et étudiants que les discussions pas toujours très informées qu’il entend à la télé, – où par ailleurs il peut aussi apprendre beaucoup de choses -, ne sont pas à accepter pour argent comptant : il y faut exercer son esprit critique comme dans l’usage d’internet.  

Mais à l’inverse, il est exaspérant de lire comme argument contradictoire supposé scientifique, comme je l’ai lu récemment chez un pourtant excellent historien, l’accusation d’avoir trop de succès dans les medias. Lisez attentivement nombre de spécialistes actuels de la question coloniale, notamment mais pas seulement chez les historiens : accuser un auteur d’avoir du succès ou de faire parler de soi dans les medias (ce qui d’ailleurs est tout relatif sauf pour un nombre très limité d’intellectuels vedettes) est devenu peu ou prou preuve de culpabilité. Cela revient à démontrer que l’auteur en question écrit des sottises. Or le plus souvent, c’est le compte rendu qu’en donnent les medias qui est réducteur. Je ne saurais trop recommander de lire dans le texte les auteurs incriminés, vous vous apercevrez la plupart du temps que le critique construit un adversaire imaginaire, présenté comme mauvais penseur parce que partial, simpliste et polémique, Si vous vous reportez au texte incriminé, vous n’y retrouvez même pas ce que le critique est supposé combattre. Je pense qu’en ce domaine Gérard Noiriel a bien raison : les medias font de plus en plus les opinions, mais ce qui me navre, c’est que beaucoup de chercheurs scientifiques en sont victimes comme les autres : ils confondent l’interprétation médiatisée de théories avec la théorie elle-même, qui du coup est rejetée avant d’être étudiée ou analysée sérieusement.  

Je plaide, d’une façon générale, pour le doute scientifique, qualité à mes yeux primordiale de l’historien. Ce que je vais dire est une règle de base banale pour les historiens, qui a été explicitée de façon bien plus savante que je ne vais le faire par nombre d’historiens de qualité ; c’est ce que j’ai en somme passé ma vie professionnelle à enseigner à mes étudiants : ne faites jamais confiance à un autre, même s’il ou elle a la réputation d’être savant, y compris votre propre directrice de recherche : chaque historien, qu’il le veuille ou non, a son point de vue, car une volonté d’esprit critique rigoureux n’empêche pas que chacun est situé dans le temps et l’espace et donc parle d’un point de vue qui n’est pas universel. 

Une citation n’est pas une preuve, et souvent, quand on se reporte au texte original, on constate que le sens originel a été biaisé, le plus souvent involontairement, tout simplement parce que chacun a tendance à ne trouver que ce qu’il ou elle cherche. Cela fait à la fois le charme et le danger des sciences sociales, qui ne sont pas des sciences exactes. Contrairement à ce que le public croit, il faut en effet beaucoup d’imagination, certes contrôlée, à un historien pour élaborer des explications concernant les évolutions du passé. C’est cette imagination contrôlée qui permet de faire des hypothèses ; mais ensuite, une grande partie du travail consiste à contrôler si elles sont judicieuses. Contrairement à d’autres sciences moins pragmatiques, le fait est têtu pour l’historien : le bon historien est celui qui accepte de s’être trompé, parce que entre l’hypothèse et le fait, s’ils s’avèrent contradictoires, c’est le fait qu’il va choisir, et il doit en ce cas renoncer à son idée.  

Ce qui me choque donc le plus, aujourd’hui, c’est la façon dont ce que j’appellerai l’establishment académique a tendance à affirmer comme vérité absolue ce qui n’est en somme qu’un point de vue sérieusement argumenté, certes, mais qui contient toujours une interprétation nécessairement relative, car datée et située (par exemple originaire du nord ou du sud, sans nécessairement d’ailleurs que ce soit contradictoire).  

 C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui vous parler d’un concept qui fait couler beaucoup d’encre et écrire bien des sottises : celui de postcolonialité. Je préfère le terme de postcolonialité, qui exprime le constat d’un fait, d’une réalité culturelle complexe, à celui de postcolonialisme, qui est un pseudo-américanisme maladroit posant un phénomène en théorie. Il faut aussi savoir que les penseurs américains adorent proposer de nouvelles théories, ils en inventent au moins une par an sinon davantage, mais ce qu’ils appellent théorie n’en est pas vraiment une, il faudrait plutôt le traduire, comme je l’évoquais à l’instant, par « hypothèse de travail à explorer ». D’ailleurs, en l’occurrence, les Américains, ne disent pas « postcolonialism », mais « postcolonial studies », ce qui est nettement plus intéressant. Le mot en –isme « postcolonialisme » serait plutôt une invention française à nuance péjorative pour stigmatiser ce qui a longtemps été rejeté en France comme « encore une de ces idées farfelues lancées par ces Américains » – ce qui est en l’occurrence inexact, puisque la naissance de ce courant est due à des chercheurs indiens, qui le firent d’abord connaître sous le nom de subaltern studies.  

Pourquoi mettre les choses au point ? Parce que, entre autres, il y a quelques jours, en comité de rédaction d’une revue en sciences sociales, j’ai assisté à une discussion qui m’a surprise. L’idée présentée par quelques chercheurs était de prévoir un numéro faisant le point sur la postcolonialité. Tollé de la plupart des présents : mais on ne parle que de ça ! on ne voit que les tenants de la question, on n’entend qu’eux. Un peu estomaquée, parce que j’ai au contraire le sentiment, peut-être erroné, que les idées postcoloniales ont beaucoup de mal à déboucher dans la recherche française, j’ai demandé ce qui leur faisait affirmer cela : « la télé », ont-ils argué en cœur. Alors j’ai compris : je ne regarde pratiquement jamais la télé et j’écoute trop rarement France Culture.  

J’avoue donc humblement n’être pas informée de cette supposée déferlante ; pour ma part je lis les auteurs, les pour et les contre, j’essaie de réfléchir sur ces études, d’utiliser ce qui me paraît efficace, et de faire passer parmi mes pairs ce que j’en comprends et ce que j’en tire. J’ai d’ailleurs été rangée, par une collègue américaine, dans la catégorie des « soft multiculturalists ». Autrement dit, je fais partie de ceux qui pensent que dans de nouveaux concepts excitants il y a en général des éléments à prendre et d’autres à laisser, bref j’aime procéder à ma propre synthèse avec mon propre esprit critique de façon aussi rigoureuse et honnête, et aussi pragmatique que possible. Ceci est typiquement, à mon avis, une démarche d’historien, l’histoire étant une science expérimentale partant du concret et y revenant constamment, à la différence de sciences plus conceptuelles comme la sociologie ou l’économie, davantage friandes de théorisation. Or je suis bloquée auprès de mes pairs en France, je l’apprends soudain… par la télé.  

Alors je voudrais vraiment ici faire le partage, et vous dire comment je comprends la chose, non pas à travers les annonces des médias sur ce qu’on pourrait appeler le « postcolonialisme populaire » (à supposé que beaucoup d’autres que les chercheurs soient préoccupés par ce genre de problème), mais en lisant dans le texte (plutôt qu’à travers des critiques médiatiques, fussent-elles du Monde) les spécialistes de la question que j’estime les plus érudits et les plus rigoureux, c’est à dire justement le contraire de la télé : ma question scientifique c’est : qu’est-ce que peuvent apporter les idées postcoloniales en recherche historique ? 
 D’abord qu’est-ce que le postcolonial ?  Je serai direct : je vais commencer par les contresens que l’on fait couramment à ce propos. Je commence donc par ce qu’il n’est pas : ce n’est pas un concept chronologique. Parler du postcolonial ne signifie pas étudier ce qui se passe après la colonisation, ou de façon linéaire à la suite de la colonisation ;  

Ce n’est pas non plus un concept homothétique, un décalque de la période coloniale, signifiant par là que ce qui se passe aujourd’hui, après la colonisation, est identique ou à peu près à ce qui se passait du temps de la colonisation. 

  Ce que je dis est banal, mais ce sont pourtant les reproches courants faits par des chercheurs à d’autres chercheurs. Je prendrai un peu au hasard, car j’aurais l’embarras du choix, la citation à ce propos d’un chercheur que je ne nommerai pas, parce que je le trouve par ailleurs, malgré cette petite faiblesse passagère, de grande qualité. Mais vous avez là néanmoins un exemple typique de ce que je viens de dire. Je lis la conclusion à laquelle l’auteur aboutit, à propos des relations entre racisme et colonisation :  

« Plus généralement, une vision continuiste de l’histoire, qui lie de manière trop linéaire discriminations coloniales et contemporaines comme étant toutes le produit d’un racisme inchangé, est inadéquate ».  

Je suis parfaitement d’accord, évidemment, avec ce constat de bon sens. Mais quel historien digne de ce nom a jamais écrit que l’histoire devait être vue dans une vison continuiste, qu’elle devait établir des liens linéaires, et que le racisme était un concept inchangé au cours des temps ? Une phrase de ce type, et on en trouve des myriades chez les meilleurs auteurs, ne s’accompagne pas, en général et pour cause, de citation. Car le critique serait bien en peine d’en trouver une, chez un historien d’une façon ou d’une autre professionnel, qui s’accorde avec ces reproches. On construit donc un adversaire imaginaire globalisé, par exemple « les repentants », et ensuite il devient évidemment assez facile d’en faire le procès.  

Noter par ailleurs que je ne voudrais pas non plus avoir l’air de défendre une vieille lune. Car si la bataille du postcolonial apparemment bat encore son plein en France après avoir été dans un premier temps rejetée globalement comme inadéquate, elle est déjà quasi oubliée aux Etats Unis. Nous sommes très en retard. Cela a commencé, comme je l’ai déjà dit, en Inde dans les années 1980, et les penseurs américains, qui ont, il faut le reconnaître, l’art de couper les cheveux en quatre avant d’abandonner les concepts ainsi épuisés, ont décomposé les études postcoloniales en théorie postcoloniale, postcolonialité, condition postcoloniale, critique postcoloniale, et nous en sommes aujourd’hui à la raison postcoloniale. Ces élucubrations, à mon avis d’historienne, n’ont pas grand intérêt, dès lors qu’elles tendent à remplacer l’usage analytique qu’on fait de l’outil conceptuel postcolonial. Pour la description la plus claire et la plus critiquement lucide de ces amusements d’intellectuels bavards, je vous renvoie à un excellent article de celui qui a par ailleurs traduit à l’usage des francophones les textes fondateurs des subaltern studies indiennes, l’historien sénégalais Mamadou Diouf, professeur à Columbia University, New York. L’article s’intitule de façon assez provocante « Les études postcoloniales à l’épreuve des traditions intellectuelles et des banlieues françaises », il a été publié en français dans la revue Contretemps, n° 16, avril 2006. C’est concis, précis, et complet. On peut le compléter par le numéro spécial de la revue Esprit, « Pour comprendre la pensée postcoloniale », n° 330, décembre 2006.  J’entends ici considérer le postcolonial comme un outil d’investigation de l’historien

Je reviens donc à sa définition, compte tenu de tout ce qu’il n’est pas. Le postcolonial, ce n’est pas une période : c’est un mode de penser pluriel, qui prétend d’abord tenir compte de tous les points de vue, et pas seulement de celui, conscient ou pas, transmis par l’historiographie classique des anciennes métropoles européennes, ce qu’un philosophe congolais, lui aussi aujourd’hui professeur dans une université américaine, a qualifié de bibliothèque coloniale. Cette bibliothèque coloniale, qui peut d’ailleurs être autant le fait d’historiens occidentaux qu’africains parce que tous formés dans les mêmes écoles jusqu’à il y a peu, a imprégné tous les étudiants passés dans les universités francophones ou anglophones d’Europe et d’Afrique, quelle que soit leur origine. Le point de vue postcolonial consiste donc à relire le passé à la lumière de la critique menée aujourd’hui sur cette “bibliothèque coloniale”. Nous sommes aidés en cela par une série de thèses récentes de qualité, qui revisitent notre savoir colonial : à ce jour ont été écrites trois thèses, celle d’Emmanuelle Sibeud sur l’histoire de l’anthropologie (EHESS), celle de Marie-Albane de Suremain sur l’histoire de la géographie coloniale dite aussi à l’époque tropicale, et l’HDR de Sophie Dulucq sur l’historiographie proprement dite de l’histoire de la colonisation (toutes deux à l’Université Paris-7). 

Ce sont des instruments précieux, car ils permettent de resituer les analyses héritées dans leur contexte, et donc de relativiser leur apport en fonction de leur temps et de leur espace. Utiliser l’outil postcolonial dans l’histoire de la colonisation française à écrire aujourd’hui, c’est donc garder à l’esprit que nous sommes, nous Français (et donc aussi nous historiens français), comme d’autres le sont ailleurs, imprégnés d’héritages multiples, parmi lesquels l’épisode colonial a joué son rôle et a laissé des traces, et qui plus est des traces qui ne sont pas les mêmes pour tous, a fortiori du côté des descendants des ex-colonisés et du côté des ex-colonisateurs, et aussi bien entendu au sein de chacun de ces groupes ou les contrastes demeurent à la fois contradictoires et inséparables.  

Mais il est une erreur à ne pas commettre – et pourtant des critiques sérieux accusent d’autres historiens sérieux de le faire- ; jamais aucun historien n’a prétendu que tout aujourd’hui, et en particulier les émeutes de banlieue, les mouvements contestataires luttant contre les discriminations raciales, ou les positions politiques, ne s’expliquent que par le passé colonial. Le passé colonial hérité fait partie d’un ensemble infiniment plus riche, où tout notre héritage historique est impliqué, depuis, pour certains, leurs ancêtres les Gaulois jusqu’aux cultures métisses qui se sont développées continûment dans notre pays, qui est, il faut le rappeler, le pays d’Europe qui a attiré dans l’histoire longue le plus grand nombre d’immigrants.  

Ce que je viens de dire justifie la pertinence d’examiner des concepts pourtant rejetés sans examen par la plupart de nos collègues, au seul motif le plus souvent allégué, qu’ils ont été lancés de façon médiatique et donc de façon agressive insuffisamment justifiée. Je dirai pour ma part au contraire que ce dernier argument est pour moi une raison de plus de m’emparer du concept, si celui-ci me paraît intéressant : peu me chaud la façon dont un concept a été lancé, pour peu qu’il me paraisse reposer sur quelques fondements. Qu’on en discute est déjà un bon signe, cela est donc à creuser et préciser, voire à réorienter.  

Je prendrai au hasard quelques-uns de ces nouveaux concepts qui sont rejetés par la plupart des spécialistes :  Celui de « culture coloniale » puis « postcoloniale » française. L’inventeur n’en est pas, comme on l’affirme la plupart du temps, trois ouvrages collectifs français, mais un historien américain spécialiste de notre histoire coloniale, Herman Lebovics, prof. à
la State University of New York, dont le premier livre sur la question a été traduit en français en 1995 : La vraie France : les enjeux de l’identité culturelle, 1900-1945.
 

Comme il ne s’agissait pas de la période de Vichy, et que le moment était un peu prématuré, il n’a pas connu en France l’écho du livre de Robert Paxton qui fut, comme on le sait, en 1972 seulement, le premier historien à aborder la période de Vichy. Le résultat est que malheureusment les livres suivants de Lebovics, qui creusent cette idée, n’ont pas été traduits (ils sont passionants, et je renvoie au CR que j’en ai fait dans le dernier numéro des Cahiers d’Etudes africaines, n° 186, 2007).  

L’idée est simple et tombe sous le sens, pour peu qu’on fasse un effort de bon-sens : une grande puissance coloniale comme
la France ne travaille pas son image impériale depuis parfois deux siècles ou plus sans que celle-ci n’ait laissé des traces. L’importation du sucre des Antilles et plus tard celle des ananas de Côte d’Ivoire, la part prise, depuis le retour des harkis, par les merguez dans les fêtes populaires sont des signes concrets que l’empire a exercé son influence au moins sur la consommation quasi quotidienne des Français de France. Autre exemple peut-être plus sérieux : la décolonisation a mis au chômage technique un très grand nombre d’administrateurs coloniaux. Ceux-ci, fonctionnaires, ont évidemment été réinsérés dans la fonction publique métropolitaine. Un certain nombre sont repartis comme coopérants techniques, influant grandement la politique française de coopération tant au Ministère de la coopération qu’outre mer. Mais d’autres ont choisi la carrière préfectorale où ils ont bénéficié d’un accès prioritaire ; ils sont devenus, le nombre est loin d’être négligeable, fonctionnaires d’autorité en France. 

Quand André Malraux a créé son Ministère de
la Culture, faute d’autres candidats, il a eu l’idée assez géniale d’en recruter une soixantaine pour travailler avec lui : comment leur formation et leur culture coloniales ont-elles interféré avec leur carrière et leurs méthodes ultérieures ? Quelles en furent les implications dans la conduite des affaires françaises ? C’est à ce thème, entre autres, que s’est intéressé Lebovics, qui rappelle que le livre de souvenirs qu’en a tiré Biasini s’intitule De l’Afrique au Louvre. Cela suffit à justifier d’étudier la façon dont notre culture est la résultante, entre autres, de notre histoire coloniale.  

Quant à la fracture coloniale, autre bouteille à l’encre des historiens, je ne vois vraiment pas pourquoi le concept serait à rejeter sous prétexte qu’il a été lancé par une équipe médiatisée. On lui a reproché d’être un concept confus ou « simpliste » : c’est donc à nous de le corriger. Là encore, je partirai d’un constat de bon-sens : on observe effectivement à propos du fait colonial à une fracture (dans le sens simple de fêlure, de brisure) au sein de la société française non seulement entre Français de bord politique différent, mais aussi entre chercheurs.  

Nous, historiens, qui revendiquons un regard froid et critique, nous nous étripons entre nous sur la question coloniale avec plus de passion que de bon sens : essayons de comprendre pourquoi. Après tout, le concept de fracture n’est ni plus simpliste ni plus confus que n’importe quel autre : les spécialistes continuent de disserter sur des termes tout aussi schématiquement compris par certains bien que reconnus complexes par d’autres : l’ethnie, l’identité, la mémoire. Pourquoi pas la fracture, dont on s’apercevra bien sûr que, comme les autres, ce n’est pas un singulier [1] ? J’ai, je l’avoue, bien aimé l’essai d’approche qu’en annonce l’introduction de l’ouvrage exploratoire publié sous ce titre :  

 « Ce concept voudrait à la fois signifier la tension et les effets de la postcolonialité : il recouvre des réalités multiples et des situations hétérogènes […]. Chacun des contributeurs […] tente d’en appréhender une facette, une conséquence, une partie, une dimension mythologique ». 

Il s’agit donc de commencer à explorer à la fois une idée et un fait : que la société française, pour des raisons qu’il importe de préciser, est aujourd’hui profondément divisée sur la façon de considérer l’histoire coloniale. Quoi de plus excitant pour un chercheur que de se mettre à travailler sur un processus encore mal compris parce que insuffisamment reconnu et étudié ?  

Enfin je prendrai un troisième exemple, dans un autre registre, où je suis, je l’avoue, un peu en désaccord avec la position de Gérard Noiriel, que je comprends fort bien et dont j’approuve les inquiétudes, sans vraiment les partager : à savoir que le fait que travailler sur le phénomène à la fois récurrent et nouveau du racisme – apparemment en train de fortement se réactiver dans la société française – risque de faire oublier un des fondements aujourd’hui en passe d’être exagérément négligé par les historiens : celui des rapports sociaux. C’est vrai qu’un courant américain solide critique sérieusement les théories postcoloniales en arguant que, en mettant essentiellement l’accent sur les représentations, elles sont anti-marxistes. Et pour nombre d’entre eux c’est juste. C’est aussi que les penseurs Américains sont très binaires. Avec eux, il faut toujours choisir entre deux théories, et si l‘on prend l’une, du même coup il faut rejeter l’autre. Je trouve cette attitude compréhensible pour un philosophe, mais peu recevable pour un historien. Nous sommes, je l’ai déjà dit, des pragmatiques, même si certains d’entre nous s’affirment théoriciens. Tout bon outil est à prendre, mais ce n’est pas pour cela que je vais tout accepter d’un bloc. Par exemple, j’ai trouvé en son temps (les années 1960-70), et j’étais loin d’être la seule, que le concept de Mode de production s’avérait efficace pour analyser les composantes d’une société historique, à condition évidemment de la remettre au goût du jour, on dirait aujourd’hui système social, comme l’a proposé Guy Bois, plutôt que mode de production, soit. Cela ne veut pas dire que je trouve tout ce qu’a écrit Marx admirable, ni utilisable par l’historien.  

Ceci dit, la question sociale demeure effectivement centrale, mais on a désormais à l’articuler à la question des discriminations contemporaines et de leur formation historique. Certes on peut discuter sur le rôle qu’aurait ou non joué la colonisation dans l’évolution du racisme en France. Il y a là peut-être une question de génération, entre ceux qui discutent du racisme essentiellement sous sa forme culturelle (comme est le racisme maghrébin, qui ne repose pas sur la couleur même si quelque peu sur le faciès), comme le fait par exemple Emmanuelle Saada, et ceux qui ont l’expérience du racisme de couleur, soit parce qu’ils sont noirs, soit parce qu’ils ont vécu le racisme sinon colonial, du moins immédiatement postérieure aux indépendances. Pour avoir entendu abondamment parler, en Algérie, où j’ai séjourné plusieurs mois en 1960, de “casser du bougnoul” ou autres expressions du même genre –utilisées d’ailleurs aussi en France à l’époque-, et pour avoir vécu à partir de 1965, la première année où j’ai mis le pied en Afrique noire, le racisme anti-noir viscéral exprimé encore avec candeur par les “post colons” vivant au Gabon ou en Côte d’Ivoire, il m’est impossible de penser que traces n’en ont pas résulté, même si les générations actuelles de jeunes historiens spécialistes le nient instinctivement par conviction plus que par lucidité. Il y a là un héritage collectif culturel lourd. Je sais que je joue là sur une corde sensible : le témoignage mémoriel contre l’histoire. Mais je prétends qu’en l’occurrence il s’agit pour l’historien d’une source comme une autre, et que d’un passé aussi récent on ne peut faire table rase.  

Et puis, le moindre séjour en pays de France noire, comme en Martinique récemment, suffit à démontrer qu’il n’y a pas à finasser avec le concept de racisme. Là-bas, on vit dedans, c’est de l’histoire immédiate comme l’est aussi devenu la question de l’esclavage, très présent dans les mémoires. Il faut absolument l’aborder de front, ce que font d’ailleurs par force tous les Français noirs de France, comme l’expliquent si justement Didier et Eric Fassin dans l’introduction à leur ouvrage collectif que je vous recommande vivement : De la question sociale à la question raciale, paru en 2006 :  

« la question sociale est aussi une question raciale », tout comme « la question raciale est aussi une question sociale ».  

On a beaucoup glosé sur un mouvement politique comme celui des « Indigènes de
la République », rejeté par les intellectuels comme non conforme à la réalité historique. N’empêche que si les Codes de l’indigénat réglementant la vie des sujets réputés inférieurs aux colonies, en Afrique ou ailleurs, n’avaient pas existé, le terme n’en aurait pas été repris. Rien que ce lien est à étudier en tant que tel. 
 

 Bref, le racisme est plus que jamais à l’ordre du jour en France aujourd’hui, c’est donc le devoir citoyen de l’historien que d’en produire l’histoire la plus précise possible.  ========= 


Notes : [1] Cf. F. Cooper, Colonialism in question : theory, knowledge, history, Berkeley,

University of
California Press, 2005.
  

 

Publié dans AFRIQUE NOIRE : Réécrire l'Histoire, AGORA SUR L'AFRIQUE, DE LA POSTCOLONIE EN AFRIQUE | 1 Commentaire »

« Sarkozy met l’Etat au service des classes possédantes »

Posté par issopha le 13 septembre 2007

« Sarkozy met l’Etat au service des classes possédantes » 

 

 

Réduite à la moitié de ses effectifs, encore en pleine bataille interne pour la démocratisation de ses statuts, Attac cherche à se relever d’un an de crise à l’occasion de son université d’été à Toulouse : contre le néo-libéralisme qui enrichit les riches et pour un nouvel internationalisme. Entretien avec les deux co-présidents d’Attac Jean-Marie Harribey et Aurélie Trouvé. Propos recueillis par Jade Lindgaard. 

A l’heure de l’ouverture de l’université d’été d’Attac, un peu plus d’un an après l’élection du conseil d’administration de l’été 2006 entachée de fraude, la démission consécutive de Jacques Nikonoff et votre élection comme co-présidents de l’association, comment comptez-vous vous y prendre pour reconstruire la légitimité d’Attac ? 

Jean-Marie Harribey : La reconstruction de la légitimité d’Attac est une tâche à accomplir. Néanmoins il faut aussi raison garder. La légitimité d’Attac a été malmenée mais n’a pas été anéantie. La preuve, c’est que nos analyses intéressent toujours. La crise financière, les projets de modification des financements de la protection sociale et, au niveau européen, le projet de traité simplifié : autant de thèmes sur lesquels nous avons commencé à produire des analyses. L’ensemble de l’association s’attache à redonner du temps à la critique radicale que nous avons menée du capitalisme néo-libéral et tente de passer à une deuxième phase beaucoup plus délicate : proposer des alternatives crédibles et susceptibles d’être mises en œuvre dans des délais raisonnables. Aurélie Trouvé : Nous avons réfléchi à de nouveaux modes de fonctionnement qui puissent améliorer la démocratie en interne. Egalement, à attirer de nouveaux adhérents. Nous souhaitons refaire d’Attac un lieu de construction de campagnes en lien avec les autres forces sociales et les altermondialistes, selon trois axes principaux : l’Europe, la solidarité face aux inégalités et l’écologie en lien avec les questions sociales. Nous participerons au Grenelle citoyen de l’environnement

Les déboires électoraux d’Attac ont été d’autant plus frappants que l’association s’était construite et développée sur une volonté affichée de renouveler la politique dans le sens d’une plus grande démocratie. Comment expliquez-vous que de telles pratiques aient pu se produire ? 

Jean-Marie Harribey : Cette « expérience » nous a remémoré une chose : la construction de la démocratie n’est pas un chemin linéaire mais parsemé d’embûches. De hauts et de bas. Ce fut un bas profond. Cette malheureuse histoire nous aura au moins appris que la meilleure façon de préserver la diversité d’une association réunissant des cultures militantes aussi diverses que la nôtre, est d’organiser la confrontation des idées et non des personnes. Pour l’avenir, nous essayons d’élaborer collectivement des règles de fonctionnement qui permettent à chaque instant d’avoir des garde-fous, des signaux d’alerte quand se produisent des dysfonctionnements démocratiques. Nous allons entamer une réforme des statuts -que nous n’avons pas réussi à accomplir jusqu’à présent- afin d’équilibrer toutes les composantes de l’association. Notre structure est originale et complexe : un conseil d’administration, un collège de membres fondateurs (associations, organisations syndicales), 200 comités locaux, un conseil scientifique et un grand nombre de commissions et de groupes de travail sur un nombre de sujets extrêmement grands. 

Pourquoi cette réforme des statuts n’a-t-elle pas été possible ? 

Jean-Marie Harribey : Parce que les statuts actuels prévoient un quorum de votants par rapport au nombre d’adhérents très élevé. Les fondateurs de l’association voulaient éviter une telle réforme des statuts et il faut bien reconnaître qu’ils y ont réussi car nous avons frôlé le quorum nécessaire de 50% de votants l’année dernière mais, à quelques votes près nous ne l’avons pas atteint. Aurélie Trouvé : Cette malheureuse dérive nous a montré que nul n’est à l’abri de tels événements. Que nous devons toujours être vigilants, y compris dans une association comme Attac. Cela nous amène à réaffirmer que les moyens que nous employons sont aussi importants que les fins. Cela passe par la collégialité et la déconcentration du pouvoir. D’où l’idée d’une co-présidence à Attac, réunissant deux personnes aux origines militantes et de générations différentes. La bataille pour améliorer la démocratie en interne n’est pas terminée. Je crois qu’elle ne le sera jamais. Cette grave crise a entraîné une terrible déception pour les militants. 

Fin 2005, Attac avait perdu 5000 adhérents, soit 12% de ses effectifs. La fraude électorale de l’année dernière et ses suites se sont-elles traduites par une nouvelle baisse ? Vous êtes-vous fixés des objectifs chiffrés en la matière ? 

Jean-Marie Harribey : Remonter la pente des adhésions est l’un de nos objectifs principaux. Le mouvement de baisse a en effet commencé bien avant l’éclatement de la crise, sur une période qu’on aurait pu penser favorable, après la campagne sur le traité constitutionnel européen. En réalité dès 2005 nous avions atteint un palier. Evidemment, la crise que nous avons connue l’année dernière a aggravé la perte du nombre d’adhérents, divisé par deux en l’espace de trois ans, avec aujourd’hui près de 13 000 adhérents à jours de cotisations.  Aurélie Trouvé : 13 000 en août, avant l’université d’été, moment traditionnellement de recrutements. Nous espérons finir l’année à 15 000. Jean-Marie Harribey : Le palier que nous connaissons depuis trois ou quatre ans est sans doute à rapprocher de la nécessité de passer d’une phase de critique du néo-libéralisme à une phase de propositions. La création d’Attac s’est faite sur une trajectoire de critique radicale des politiques néo-libérales et de la marchandisation du monde. Il s’agit maintenant de passer à des propositions. Cette nécessité qui est une difficulté a sans doute des conséquences sur notre capacité à regrouper plus massivement autour de nous. 

A propos de Nicolas Sarkozy, vous avez parlé de « droite décomplexée ». Mais il ne vous aura pas échappé que lors de la campagne présidentielle le candidat de l’UMP a critiqué
la Banque Centrale Européenne, dénoncé le coût social des délocalisations, pris la parole au nom des petits salaires…reprenant ainsi des arguments et thématiques pas très éloignés des vôtres. Quelle stratégie pouvez-vous mener face à cette mixture idéologique complexe, qui ne relève pas exclusivement du libéralisme économique ? 

Jean-Marie Harribey : Je ne crois pas à cette description. Le vernis de renouveau du discours de Nicolas Sarkozy est en train de craquer. La crise financière que nous venons de vivre a montré que son discours critique de la banque centrale et d’appel à la moralisation de la finance internationale étaient creux : lorsque l’on prétend apporter une rupture et qu’en même temps on commence par adopter des mesures susceptibles de conforter la position sociale des gens les plus fortunés dans la société, il y a contradiction. Si l’on prend l’exemple du Grenelle de l’environnement, l’un des hochets agités au début de l’été par le gouvernement Fillon, les associations y bataillent dur pour que des mesures véritables puissent être adoptées, et pas seulement pour servir de plan de communication. A la rentrée Attac va s’inscrire dans les campagnes de mobilisation autour de la nécessité d’un moratoire sur les OGM, de la question des déchets nucléaires, et du programme autoroutier. 

La stratégie de brouillage des cartes idéologiques de Nicolas Sarkozy, et ses emprunts aux thématiques de gauche, ne rend-elle pas caduc l’anti-libéralisme ? 

Jean-Marie Harribey : Mais comment alors peut-on qualifier le paquet fiscal, ce cadeau qu’il a octroyé aux classes les plus aisées ? La première définition du néo-libéralisme, c’est l’enrichissement des riches. Or les premières mesures prises par le gouvernement enrichissent les riches. Le corrollaire de l’enrichissement des riches, c’est la limitation, voire la dégradation de ce qui permettait l’amélioration des conditions de vie des plus démunis : les services publics et la protection sociale. Or ces deux domaines sont les cibles du gouvernement. On vient d’apprendre que
la SNCF allait fermer 250 gares de fret dans les prochains mois. Les capacités des services publics à répondre à la demande sociale seront encore amenuisées. 

Mais Nicolas Sarkozy se fait l’avocat d’un Etat fort, interventionniste voire protectionniste, à l’opposé du délitement de l’Etat que prône l’idéologie néo-libérale. 

Jean-Marie Harribey : Vous avez raison et peut être dans les années précédentes nous sommes-nous trompés dans la qualification des politiques néo-libérales. Les politiques néo-libérales ne consistent pas à démanteler l’Etat, mais, beaucoup plus astucieusement, à mettre l’Etat directement au service des classes possédantes. Beaucoup plus qu’il ne pouvait l’être autrefois, où des compromis étaient passés entre les groupes sociaux et leurs représentants.Or le néo libéralisme, c’est précisément la mise au service quasi exclusif des classes possédantes des instruments de l’Etat. C’est cela la politique sarkozienne. Il veut un Etat fort mais encore plus au service de ceux qui s’enrichissent et des marchés financiers. Je crois que c’est cela la définition même de l’Etat tel que le conçoit la droite décomplexée aujourd’hui. Aurélie Trouvé : Un Etat « fort » peut-être, mais pour ses tâches régaliennes. Le volet social de l’Etat est démantelé avec une force nouvelle : franchise médicale, TVA sociale, confirmation de la libéralisation du marché de l’électricité, démantèlement qui s’annonce de
la SNCF… Nicolas Sarkozy s’apprête sans referendum à signer un traité simplifié européen qui entérine l’obligation de stabilité des prix et confirme l’indépendance de
la BCE, en totale contradiction avec ce qu’il a dit aux citoyens français. Il s’apprête également à négocier des accords économiques qui se feront au détriment des pays du sud et poursuivront la dérégulation en leur défaveur. L’Etat néo-libéral dérégule là où ça l’arrange et garde des règles fortes là où ça l’arrange. 

Quel bilan tirez vous de l’échec de la stratégie du « Tout sauf Sarkozy » qui était celle de la gauche pendant la campagne présidentielle ? 

Jean-Marie Harribey : Cette déroute idéologique de la gauche traditionnelle vient de loin. Les thématiques dont, avec beaucoup d’astuce et d’a propos, s’est saisi Sarkozy, avaient été progressivement abandonnées. Dans les milieux bien pensants de la nouvelle gauche, on dissertait depuis quasiment deux décennies à grands renforts de publicité et de publications médiatiquement impulsées sur la fin du travail, ou encore la recherche de l’épanouissement personnel en dehors de la sphère du travail…cette déroute préparée par des sphères pseudo intellectuelles et relayées par les sphères politiques traditionnelles a servi de terrain à la récupération sarkozienne, pour constituer ce qui peut être considéré comme nouveau bloc idéologique, selon l’expression de Gramsci. S’il y a une refondation des idées de gauche à entreprendre, et pas simplement des idées véhiculées par une partie de la gauche, c’est autour des nouvelles solidarités à construire dans nos pays européens et à l’égard du reste du monde. Au sein d’Attac, nous souhaitons reprendre avec beaucoup de force la dimension mondiale de notre combat. Se battre pour des services publics en France ou en Europe, se battre pour une protection sociale en France et en Europe ne doit pas être compris comme la défense de privilèges que les populations du nord de la planète voudraient préserver, mais comme la défense de valeurs démocratiques au sens fort du terme qui doivent être mises à la portée de tous les peuples de la planète. Nous pensons qu’il est parfaitement possible de les assurer à tous dans des laps de temps raisonnables. Mais ce ne peut être fait dans le contexte de la marchandisation accrue de la planète. Les instruments dont nous avons besoin pour inverser ces logiques sont à construire en terme de taxes globales : il ne s’agit plus seulement de défendre la taxe Tobin mais d’imposer l’idée que les biens publics mondiaux (droit à l’éducation, droit à l’eau potable, droit à la santé, à un air pas trop vicié, à un climat pas trop perturbé) sont des biens communs de l’humanité. Il n’y a pas de biens communs de l’humanité sans financement. Il faut donc des taxes mondiales dont le produit irait à la satisfaction de ces besoins. 

Cette articulation entre échelon national et international, cette ambition redistributrice, Attac ne l’a pourtant pas assumé au niveau européen : peu mise en avant pendant la campagne du non dont les arguments ont parfois flirté avec le souverainisme, et pas assumé après-coup en l’absence aujourd’hui de voies de sorties de la crise claires et acceptables par les pays européens qui ont déjà signé le traité. La promesse du plan B a failli. 

Jean-Marie Harribey : La campagne menée par les partisans du non au TCE en 2005 était composite. C’est vrai. Et dans le bilan que nous avons tiré à chaud de la victoire contre le TCE, peut être n’avons-nous pas suffisamment souligné à l’époque que les 55% de non étaient divers. Je ne pense pas que nous puissions dire aujourd’hui que nous avons mené une campagne au nom du plan B. Cette expression de « plan B » n’est pas venue de nous. Ce sont nos adversaires qui nous l’ont plaqué dessus par dérision. A Attac, jamais nous n’avons revendiqué cette expression.  L’objectif que nous nous fixons aujourd’hui c’est de tirer le bilan de la difficulté qu’il y a à passer d’une étape à l’autre : du refus de la constitutionnalisation des politiques néo-libérales à des propositions pour construire une Europe alternative. Nous n’envisageons pas la suite de la mobilisation sur les questions européennes comme s’inscrivant dans un repli souverainiste, nationaliste. Il est vrai que ces composantes existent au sein des mouvements sociaux. Mais notre volonté à Attac, avec le nouveau conseil d’administration élu en décembre 2006, est d’aller résolument dans une dynamique de réflexion pour creuser ce qui pourrait être un nouveau visage de l’Europe. En lisant le texte de futur projet de traité simplifié dont la présidence portugaise présente aujourd’hui des esquisses, on s’aperçoit qu’il s’agit toujours de nous ressortir les recettes que nous avons refusées en 2005 : la concurrence libre et non faussée (qui disparaît du texte principal mais figure dans les annexes et les protocoles). Pour nous opposer à cela il ne s’agira plus de dire : « nous ne voulons pas la concurrence libre et non faussée » mais : « voilà sur le terrain social, écologique, monétaire » ce que nous voulons que l’Europe propose. Aurélie Trouvé : A la lecture de notre manifeste publié cette année et avançant un certain nombre d’alternatives visant à rompre avec le système néo-libéral, difficile de dire d’Attac qu’elle est souverainiste. Ainsi, nous revendiquons une augmentation du budget européen et le renforcement de règles sociales, environnementales et économiques (notamment en matière de politique monétaire) à une échelle européenne. 

Vous avez fait référence à Gramsci, dont Nicolas Sarkozy lui même s’est réclamé. Aujourd’hui cela vous semble-t-il nécessaire, et possible, de réaliser à gauche un travail équivalent pour l’hégémonie culturelle ? Avec qui ? Quels rapports souhaitez-vous entretenir avec le parti socialiste ? 

Jean-Marie Harribey : Il n’y a peut être pas de réponse aujourd’hui à cette question car elle est très compliquée. Est-ce que la reconstruction, la refondation d’un corps théorique permettant de structurer un mouvement politique au sens fort du terme, de grande ampleur, est nécessaire ? Evidemment oui. Avec qui ? Je pense que cette refondation idéologique et théorique ne se structurera pas autour des appareils politiques traditionnels. Tant au sein de la gauche traditionnelle qu’au sein de la dite extrême gauche, les appareils politique ont montré leur incapacité à dépasser leur corporatisme traditionnel et leur vision étriquée des changements sociaux à entreprendre. Je pense que s’il y a une refondation idéologique et théorique autour des valeurs de solidarité dans nos pays et à l’échelle mondiale, cela viendra de l’ensemble des mouvements sociaux foisonnants et disparates qui se produisent à l’échelle mondiale. C’est pour cela que nous mettons beaucoup d’espoirs et de moyens dans la participation aux forums sociaux à tous les échelons, locaux, continentaux et mondiaux. Ce sont eux qui sont susceptibles de prendre en compte les aspirations que le mouvement ouvrier a traditionnellement portées depuis deux siècles en terme de droit du travail, de protection sociale, de services publics, de droit à l’éducation… mais aussi toutes les nouvelles aspirations qui naissent de la dégradation des conditions des populations du tiers mondes et de la dégradation écologique qui frappe la planète. C’est autour de ces questions que peut se restructurer un bloc idéologique comme le concevait Gramsci dans les années 30. 

Quels rapports avec le PS qui est plus que jamais le parti dominant à gauche ? 

Aurélie Trouvé : Attac reste indépendant des partis politiques et des élections, mais garde son rôle d’interpellation. Je ne peux que constater une dérive du PS vers le centre, un PS qui a baissé les bras face au système économique en place et ne propose pas de rupture radicale vis-à-vis du néo-libéralisme. Il s’est ainsi coupé des aspirations du mouvement altermondialiste. La déclaration de Manuel Valls envisageant des collaborations possibles avec l’actuel gouvernement n’en est qu’un nouvel épisode. Le PS a baissé les bras par rapport tout un ensemble de valeurs et continue sa dérive. Propos recueillis par Jade Lindgaard. 

Pourquoi ce texte? 

Dans cet entretien, les deux co-présidents d’Attac, Jean-Marie Harribey et Aurélie Trouvé réaffirment la ligne anti-libérale de l’association et font des questions environnementales (OGM, nucléaire, autoroutes, biens communs de l’humanité) une priorité programmatique.

Mots clés  

Altermondialisme Capitalisme Europe Néo-libéralisme Nicolas Sarkozy 

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Le programme de l’université d’été d’Attac

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SILENCE ANXIOGENE DE LA POLICE

Posté par issopha le 13 septembre 2007

Silence anxiogène de la police 

 

par Fabien Jobard

 

Procès de
La Rumeur : l’outrance des propos des rappeurs est à la mesure du silence que la force publique impose quant à ses propres abus, témoignait le chercheur en 2004 lors du jugement du groupe en première instance. 

Madame
la Présidente, Mesdames, Messieurs, 

Je viens aujourd’hui apporter un témoignage à l’invitation de Me Tricaud à propos d’une affaire sur laquelle je sais peu de choses. Je suis, comme Me Tricaud vous l’a dit, sociologue au CNRS, dans une unité de recherche qui se consacre à la sociologie du droit et des institutions pénales. Pour ma part, je travaille au sein de cette unité sur la police, aussi bien sur l’action de police administrative que sur certains volets de la police judiciaire [1] . 

Je sais donc peu de choses de la prévention et pour ne rien cacher à votre tribunal ne connais pas le moins du monde ni le prévenu, ni sa production musicale. Mais l’affaire que vous avez à juger touche je crois à des propos exprimés par voie de presse visant la police et ses abus, ou abus allégués. Me Tricaud m’a donc sollicité dans l’espoir d’apporter quelque clarté à un débat touchant à la recevabilité de propos visant l’action de la police. Recevabilité non pas juridique ou procédurale. Non : recevabilité au regard de la réalité de l’action de la police, et des mille interactions quotidiennes qui constituent son travail. 

Je vais vous décevoir : personne ne sait l’étendue ni la réalité des abus commis en France par la police. Mais il y a des raisons à cela. Il existe une institution, que vous connaissez sans aucun doute, qui est le Comité de prévention contre la torture du Conseil de l’Europe. Ce comité dispose de capacités d’enquête et d’investigation dont rêverait tout sociologue. À tout instant, et sans avis préalable, ses membres peuvent se rendre dans tout lieu où des personnes sont retenues contre leur gré et établir si les conditions de détention de ces personnes sont conformes à l’impératif de dignité que pose
la Convention européenne des droits de l’homme. Lors de l’une de ses visites en France, en 1993, le Comité avait estimé que « toute personne appréhendée par les services de police encourt en France un risque non négligeable d’être maltraitée ». Le gouvernement français s’était offusqué d’une telle position. Il soutenait au contraire que les services d’inspection avaient connaissance de tout un ensemble de faits allégués de violence ou mauvais traitements et que, de l’ensemble de ces faits allégués, ils établissaient, bon an mal an, environ une cinquantaine de faits avérés. 

Mais le gouvernement omettait de rapporter un élément qui me paraît décisif au regard de nos débats : le fait que la police dispose d’un pouvoir discrétionnaire de destitution de la crédibilité des témoignages portés à son encontre. Le ministre de l’Intérieur Pierre Joxe avait commandé au directeur de l’IGPN en 1988 un rapport sur les fautes disciplinaires commises par les fonctionnaires de police. Ce rapport lui fut remis en 1989 par M. Le Doussal, alors directeur, et ne fut jamais publié, pour être à jamais oublié. M. Le Doussal constatait en effet dans ce rapport que la probabilité qu’un fait de violence allégué soit reçu par les services d’inspection était deux à quinze fois moins élevé lorsque la personne auteur de la requête était elle-même reconnue par la police coupable d’une infraction. Et M. Le Doussal précisait en page 34 de son rapport qu’il est toujours facile pour la police de s’abriter derrière un rapport d’outrage ou de rébellion pour destituer la crédibilité du témoignage de la personne alléguant. M. Le Doussal, directeur de l’IGPN, plaidait alors pour une transparence véritable de l’action de la police. 

Qu’en est-il aujourd’hui ? Depuis 10 ans, le nombre de faits de violence allégués a été multiplié par plus de deux. Et le nombre d’infractions d’outrage et outrage-rébellion a été multiplié presque d’autant. J’y vois là le double signe d’une radicalisation indéniable de la tension des rapports de toute une population avec la police, et dans le même temps d’une opacité inchangée de l’action de cette dernière. Ces faits sont indéniables. Ils sont ceux dont vous avez chaque jour à juger lorsque les affaires d’atteinte à l’autorité publique se précipitent à cette même chambre. À la tension croissante s’ajoute une opacité inchangée, presque constitutive d’une police qui semble toujours être plus liée au secret de son action qu’à ce que les textes disent d’elle : qu’elle est une force publique, c’est-à-dire une force soumise au regard du public. 

Comment s’étonner alors de l’outrance des propos qui peuvent être tenus sur la police ? Doit-on s’étonner que les deux discours qui tentent d’appréhender la police soient d’une part celui de l’outrance et d’autre part celui du déni ? Tout est fait aujourd’hui pour que la police se perpétue, à l’encontre des textes qui l’imposent comme « force publique », comme l’institution du secret. Tout est ainsi fait pour que les populations qui ont le plus souvent affaire à elle ne la perçoivent que par le prisme de la légende, de l’exorbitant, du mystère. 

Dans un tel contexte de parole absente, qui est aussi, indissociablement, vous m’avez compris, outrance suscitée, je m’étonne que l’espace judiciaire soit celui où viennent telle ou telle parole outrancière. J’ai récemment fait une enquête sur les affaires d’outrages jugées au Tribunal de grande instance de Melun de 1965 à 2003, soit environ 5600 affaires. J’ai pu constater que, jusqu’au début des années 1990, les policiers ne se constituaient pas partie civile, ou très rarement, dans ce type de contentieux. Aujourd’hui, 60 % des affaires d’outrage voient les policiers se constituer partie civile et réclamer des DI [2] pour préjudice moral. Et la probabilité de voir un policier se constituer partie civile lorsque son autorité est outragée est plus grande lorsque le prévenu est Arabe ou du moins, car je dispose d’instruments limités pour qualifier les personnes selon leurs appartenances, lorsque la personne porte un nom à consonance arabe. 

Quelles conclusions puis-je tirer de ces éléments ? La première est que l’incrimination d’outrage à PDAP [3] est détournée par le mécanisme de la prétention au dédommagement moral. Le policier ne s’estime plus seulement représentant de l’autorité de l’État, mais porteur de sa propre personne : c’est sa personne qu’il voit atteinte, et non plus l’État qu’il incarne. L’autorité judiciaire se voit aujourd’hui comptable d’une personnalisation, d’une privatisation d’une atteinte pensée comme visant l’État. Et cette logique de transformation de l’enceinte judiciaire en arène de règlements de conflits personnels est d’autant plus accentuée lorsque les prévenus sont manifestement issus de l’immigration maghrébine. 

La police abrite le secret et les policiers en sont amenés à s’estimer individuellement porteurs d’une logique d’affrontements personnels à l’égard des populations issues de l’immigration. Tel est le résultat de l’histoire d’une police malheureusement comptable de l’urbanisation catastrophique des années 1960 et de la désindustrialisation des années 1980. 

Je ne crois pas, au final, qu’il est du ressort de l’institution judiciaire de se prononcer sur tout cela. Si des paroles outrancières ont été prononcées, c’est à la société tout entière de s’en saisir, et d’en débattre : d’amener les acteurs policiers, municipaux, institutionnels, associatifs, militants, à discuter de la condition policière et de contribuer ainsi à la faire force publique, une force soumise au jugement public, et non pas confinée au jugement correctionnel. 

Un mot pour finir. La plainte initiale fut déposée en juillet 2002 contre le prévenu. Juillet 2002, un ministre prend ses marques à un poste exposé, à la tête d’administrations en rébellion ouverte, quelques mois plus tôt, en octobre 2001, au législateur de la loi sur la présomption d’innocence. Dans le silence de son cabinet s’échangent quelques transactions collusives, destinées à affermir les positions de chacun. Le ministre a besoin de ses syndicats, ou de quelques uns d’entre eux, et ceux-là le savent. « Assurez-nous que vous serez bien notre ministre. » L’une de ces transactions, ce sont ce type de plaintes de principe contre des propos que tous les protagonistes ont sans doute aujourd’hui déjà oublié. Ces propos, j’en suis convaincu, n’ont pas de valeur intrinsèque, mais seulement de valeur marchande : valeur dans le marchandage par lequel des syndicats minoritaires assurent l’oreille et le soutien du ministre, lequel en signant quelques plaintes de principe leur donne des gages d’allégeance. 

Là encore, Mme 
la Présidente, Mesdames Messieurs, vous pourrez juger qu’il appartient à l’autorité judiciaire d’apposer le sceau de la justice à de telles transactions tactiques. Vous pourrez également juger qu’il vous appartient de rendre à la société ce qui lui est en propre, les conditions sous lesquelles la police peut enfin devenir ce que la loi veut qu’elle soit, une force publique, en toute publicité. 

Fabien Jobard 

 

Sociologue au CNRS, spécialisé sur les questions de police.

 

 

Pourquoi ce texte?

 

 

En décembre 2004, lors du procès en première instance du groupe de rap
La Rumeur, le sociologue Fabien Jobard, spécialisé sur les questions de police, témoigne. Lors de son intervention, il replace les propos des rappeurs dans le contexte d’une double évolution : dégradation des rapports entre jeunes et agents de police, opacité organisée de l’administration policière sur elle-même. Ainsi « la police abrite le secret et les policiers en sont amenés à s’estimer individuellement porteurs d’une logique d’affrontements personnels à l’égard des populations issues de l’immigration ». L’outrance des propos incriminés est à la mesure du silence que la force publique impose quant à ses propres abus explique le chercheur. Nous publions ici le texte de ce témoignage. 

En 2002, en pleine campagne présidentielle,
la Rumeur publie un fanzine éponyme où l’un de ses membres, Hamé, écrit : « Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins ait été inquiété. La justice pour les jeunes assassinés par la police disparaît sous le colosse slogan médiatique « touche pas à mon pote ». La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chances de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discriminations à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières ». Depuis, les rappeurs sont poursuivis pour diffamation par le ministère de l’Intérieur qui, année après année, active les uns après les autres tous les leviers juridiques à sa disposition pour obtenir la condamnation du groupe. Après la relaxe de Hamé en première instance et en appel, le ministère s’est en effet pourvu en cassation, un fait rarissime. Le 11 juillet dernier, la chambre criminelle de
la Cour de Cassation a cassé l’arrêt de la cour d’appel de Paris et renvoyé le rappeur devant la justice. C’est désormais à la cour d’appel de Versailles de se prononcer. Un appel à soutien est en ligne sur le site du groupe :
http://www.la-rumeur.com

 

 

Notes 

[1] A lire : Démocratie et force publique ?, Mouvements (Paris), 18, 2001, p. 68-72. 

[2] Dommages et intérêts 

[3] Personne dépositaire de l’autorité publique 

Mots clés  

Banlieues Justice Police Rap 

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L’APRES BOURDIEU

Posté par issopha le 13 septembre 2007

Plus que tout autre, Pierre Bourdieu avait en cette fin de siècle incarné la posture critique, aux yeux de ses collègues comme à ceux des simples citoyens. Même s’il a tenu à distinguer son engagement des grandes figures qui l’avaient précédé (de Voltaire à Sartre), celui-ci lui avait apporté une audience qui l’inscrivait dans la lignée des grands intellectuels français. Il représentait un interlocuteur privilégié du mouvement de radicalisation qui a renouvelé profondément les formes et les thèmes de l’engagement, des grèves de décembre 1995 aux luttes contre la mondialisation néolibérale. Cet écho politique s’était ajouté à la renommée internationale de ses travaux. Il s’était identifié à ce rôle, au point qu’il utilisait le terme de « sociologique critique » pour qualifier son travail et celui de ses proches.

Sa disparition laisse un vide qu’il ne sera pas aisé de combler et des voies qu’il sera plus difficile de parcourir sans son aide. En même temps, elle pousse aussi à frayer des chemins qui n’ont pas été parcourus par Bourdieu, voire qui diffèrent profondément de ceux qu’il avait tracés. En effet, si la remobilisation sociale initiée en 1995 fut salutaire, il n’est pas sûr qu’elle ait véritablement rendu sans objet le sentiment qui prévalait auparavant d’une sorte d’épuisement de la pensée et du discours critique. La perte d’intensité de l’activité critique, perceptible dès les années quatre-vingt, est sans aucun doute à mettre au compte d’un bouleversement des repères et des répertoires de l’action politique comme de l’engagement intellectuel. Elle est liée à la fin de l’époque où la contestation de l’ordre politique, économique, social et esthétique était articulée à l’espérance révolutionnaire. Pour prendre des visages multiples, celle-ci n’en constituait pas moins « une flèche dans le cœur du temps présent ». En l’absence de projet politique global de rupture avec l’ordre existant, la critique n’est-elle pas condamnée à l’impuissance ? Cantonnée dans la défense nostalgique du passé ou dans l’attente messianique d’un avenir meilleur, n’est-elle pas destinée à s’effacer devant les diverses figures de l’expertise ?

Ces questions sont d’autant plus aiguës que le monde social est devenu moins lisible. Les formes de domination et d’injustice semblent s’être multipliées et compliquées, au point de rendre impraticable l’utilisation d’une grille d’analyse unique. Les catégories de la critique marxiste ont cessé d’être le socle politico-intellectuel commun des formes de contestation sociale. Les signes sont manifestes d’une spécialisation ou d’une fragmentation grandissante : critique de l’économie politique, critique écologique, critique féministe, culturelle, etc. Dans le Manifeste, Marx écrivait que, dans le monde moderne, « tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané ». Il en concluait que les hommes seraient enfin forcés de jeter un regard lucide sur leurs conditions d’existence. Ironiquement, les outils, les catégories et les méthodes sur lesquels s’appuyait la critique ont à leur tour été remis en question, au moment même où la foi dans un monde meilleur était elle aussi dévoyée et largement discréditée.

Ces difficultés doivent être mises en rapport avec le cloisonnement relatif des champs et des répertoires de la conflictualité sociale. Devant la multiplication des fronts et des acteurs et en l’absence de sujet collectif de référence, réel ou fantasmé (le prolétariat, « classe universelle ») susceptible de porter un projet de rupture, la critique est questionnée dans sa capacité à produire de la « subjectivité » politique à même de questionner le monde autrement qu’à la marge. 

C’est sans doute pourquoi le renouveau de la contestation dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix n’empêcha pas le sentiment diffus que la critique se réduisait à un exercice gratuit et sans lendemain, à une sorte d’éthique de la conviction peu à même de modifier durablement le monde réel. L’histoire a montré que le refus et la résistance constituent presque toujours des moments préalables aux réorientations majeures. Mais elle enseigne aussi à quel point nombre de refus et de résistances s’engagent très souvent sur des voies sans issue. Parfois, les attaques répétées jusqu’à la routine contre le nouvel ordre idéologique néolibéral issu de la fin de la guerre froide (la fameuse « pensée unique »), le flot de cette parole critique qui semblait découplée de tout projet d’avenir, ne semblaient-ils pas d’une manière paradoxale témoigner d’un découragement profond ?

Si la critique se trouve confrontée à la question décisive de son efficacité sociale, ne risque-t-elle pas en retour d’être paralysée par l’injonction de formuler des propositions alternatives aux situations d’injustice qu’elle dénonce ? Dans un environnement idéologique saturé par le modèle de l’expertise, la négation ne se suffit pas à elle-même : à quoi bon la critique si son auteur n’est pas à même de formuler dans son sillage des recommandations précises pour l’action, et des pistes de réformes ? Dès lors, à quelles conditions la critique peut-elle renouer avec la radicalité ?

Par sa place centrale dans la recherche et dans l’espace public, Bourdieu était, plus que tout autre, en butte à ces constats et à ces interrogations. Son engagement personnel et son œuvre constituèrent des points d’appuis pour nombre de mouvements sociaux. Le sociologue ne tentait-il pas d’édifier une nouvelle théorie globale, capable de donner les outils essentiels pour comprendre de façon unifiée les contradictions du monde contemporain ? Ne tirait-il pas les conséquences pratiques de sa critique, devenant ainsi un exemple de politisation pour de nombreux étudiants et universitaires ? N’allait-il pas jusqu’à appeler de ses vœux une interrogation sur les modalités de constitution d’un discours critique, en portant sans ménagement l’éclairage sur les positions sociales à partir desquelles se définissent les sujets, individuels ou collectifs, susceptibles de prendre en charge et de porter le discours critique ? Son œuvre ne contribuait-elle pas à dévoiler les habitudes de penser et d’agir que les individus incorporent sans le vouloir et la plupart du temps sans le savoir, à partir du lieu qu’ils occupent dans le monde social ?

Cependant, si la sociologie critique de Pierre Bourdieu a sans aucun doute constitué une ressource théorique pour un monde militant désorienté, son entrée fracassante sur la scène politique comme « science des dominés » ne fut pas sans susciter interrogations et malaises. Le style d’intervention, la difficulté à engager un véritable dialogue avec d’autres types de critique, le fait que celles-ci aient été le plus souvent écartées de façon polémique ou ignorées suscitaient des incompréhensions, voire de l’exaspération. L’arrivée tardive du sociologue sur le terrain de la critique de la domination masculine en est un exemple. Par sa notoriété et la rigueur de son analyse, Bourdieu contribua à une diffusion du thème à des milieux qui n’avaient guère été touchés auparavant, mais il provoqua le scepticisme de nombreuses chercheuses et militantes féministes dont les travaux et les actions furent au mieux considérés de haut, au pire passés sous silence.

Au-delà du style, le sous-tendant peut-être, c’est le rapport entre la critique intellectuelle des sciences sociales et la critique pratique des citoyens qui était en jeu. Le modèle que le sociologue a défendu jusqu’au bout implique une coupure épistémologique radicale entre la raison théorique des savants et la raison pratique des simples mortels. Avec la figure du « corporatisme de l’universel », il postule que les champs scientifiques ou artistiques poussent ceux qui s’y activent à défendre la raison, l’authenticité ou la vérité lorsqu’ils veulent briller, là où le champ politique pousse ses acteurs à lutter plus trivialement pour le pouvoir. En conséquence, lorsque les scientifiques ou les artistes se font intellectuels, ils interviennent au nom de valeurs qui transcendent la cité. Les savants peuvent en outre revendiquer des catégories d’analyse dont l’objectivité est inaccessible aux simples citoyens. Au bout du compte, cette critique de la domination ne dénie-t-elle pas, dans une large mesure, aux acteurs sociaux une capacité propre d’évaluation et d’objectivation de leur position dans l’espace social ? Le sociologue ne revendique-t-il pas ainsi un exorbitant monopole de la raison, un peu à la manière dont Platon attribuait au philosophe la capacité unique de sortir des brumes de la caverne pour contempler les aveuglantes vérités du grand jour ? Est-il possible de penser de cette manière l’articulation de la critique des intellectuel-le-s et de la critique produite par les des mouvements sociaux ? Ne passe-t-on pas à côté de la façon dont les citoyens exercent leurs capacités critiques dans leur vie quotidienne ? Ne délaisse-t-on pas paradoxalement l’analyse des conditions institutionnelles et sociales qui peuvent favoriser l’exercice de ces capacités ? 

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